Loi et vie
Bulletin n° 128, année 2025
Sommaire
Éditorial
Dom Bernard Lorent Tayart, osb,
Président de l’AIM
Perspectives
• La mise à jour des Constitutions
P. Aitor Jimenez
• La révision des textes juridiques de la congrégation Subiaco-Mont-Cassin
Dom Étienne Ricaud, osb
• La CIB
Sœur Lynn McKenzy, osb
• La Fédération N.-D. de la Rencontre
Sœur Marie-Benoît Kaboré, osb
• Statut sur l’accompagnement des communautés fragiles et sur la suppression d’un monastère
Texte officiel OCSO
• Questions pour deux nouveaux présidents de congrégations
Dom Bernard Lorent Tayart, osb
Témoignages
Trouver la communion dans le changement
F. J.-B. Donleavy et P. J. George, osb
Réflexions
Réflexions sur la présence/absence des moines à la vie de l’Église aujourd’hui
P. Manuel Nin i Güell, osb, Exarque
Une page d’histoire
Le concile de Nicée
M. Jérôme de Leusse
Grandes figures de la vie monastique
Dom Kevin O’Farrell
Dom David Tomlins, ocso
Nouvelles
• Le millénaire de Montserrat
P. Bernat Julio, osb
• Jubilé d’or de l’ISBF
Dom James Mylackal, osb
• Jubilé d’argent du monastère de Teok
P. Sibi Joseph Vattapara, osb
• Dom Javier Suárez
Information de Sankt-Ottilien
• La commission sur la Chine
Dom Bernard Lorent Tayart, osb
Éditorial
Ce nouveau numéro du Bulletin de l’AIM donne un écho de l’évolution permanente de la vie monastique dans le monde. La vitalité des moines et des moniales s’accompagne d’une régulation pour le bien commun, c’est pourquoi ce numéro s’intitule « Loi et vie », la vie comme on le sait, précédant toujours le droit.
Un aspect nouveau aujourd’hui est celui de l’évolution de la solidarité entre les monastères. Sous l’impulsion de Cor orans (pour ce qui est des moniales) apparaissent de nouvelles fédérations ou de nouvelles congrégations avec la prise en compte des communautés isolées ou fragiles et l’engagement dans de nouvelles initiatives. Cela se traduit aussi dans le droit par l’adaptation des Constitutions, comme on le voit, à titre d’exemple, pour la congrégation de Subiaco-Montecassino.
On donne ici aussi la parole à deux présidents de congrégations récemment élus (Sankt-Ottilien et Subiaco-Montecassino).
Deux témoignages abordent la question de la place de la vie monastique dans l’Église, quelque fois trop « manquante » et toujours en nécessité de renouveau.
Comment ne pas donner aussi un écho dans ce Bulletin du jubilé du concile de Nicée qui a tellement marqué l’émergence et l’engagement de la vie monastique dans un 4e siècle foisonnant.
L’évocation d’une grande figure de la vie monastique est toujours un stimulant : celle de dom Kevin O’Farrell, premier abbé de la Trappe de Tarrawara (Australie), en est une illustration.
On trouvera enfin dans ce numéro des nouvelles venues de tous les continents.
À titre personnel, deux voyages récents me permettent de mettre en évidence la vie monastique et l’éducation de la jeunesse.
Le premier était à Nairobi au Kenya pour la préparation du 2e congrès africain sur l’éducation catholique qui se tiendra en novembre 2025. Une belle occasion pour rencontrer les autorités académiques des trois institutions universitaires catholiques : l’Université des conférences épiscopales d’Afrique de l’Est, l’Institut des jésuites et l’Université Tangaza tenue par un consortium de 22 congrégations religieuses. Les bénédictins y sont bien représentés par le P. Edward Etangu, responsable de la maison d’études de Sankt-Ottilien et chancelier de l’Université Tangaza. Une visite à la communauté des sœurs de Tutzing et à Mère Prieure Rosa Pascal s’imposait. Une communauté bien sympathique d’une vingtaine de sœurs qui tiennent une école très réputée de Nairobi.
Le second voyage était à Bengalore, en Inde, au monastère d’Asirvanam où se tenait le 50e anniversaire des rencontres des supérieur/es d’Inde et du Sri Lanka. Les moines d’Asirvanam sont responsables d’une très importante institution d’éducation qui compte plusieurs milliers d’étudiants, des maternelles à l’université.
Saint Benoît compare le monastère à une école du Seigneur. Beaucoup de nos communautés incarnent cette image en se dédiant à l’éducation et à l’enseignement. On peut réaliser de belles choses mais il faut aussi faire en sorte que nos écoles soient des sanctuaires où les jeunes sont en sécurité car le danger des abus peut venir du dehors mais aussi du dedans. Le « safeguarding » doit être une préoccupation majeure de la part de chacun et de chacune et il est bon que les écoles bénédictines, mais aussi tous nos lieux d’accueil, soient à la pointe dans cette lutte contre les abus.
Le pape François est retourné au Père après 12 ans d’un pontificat fécond, marquant l’Église de son empreinte par la miséricorde, la synodalité, l’écologie et le dialogue interreligieux. Son successeur, le pape Léon XIV, s’est d’abord exprimé par les mots du Christ ressuscité lui-même : « La paix soit avec vous. » Beaucoup de régions du monde sont en guerre et on y trouve nos communautés monastiques en premières lignes, auprès des populations éprouvées. Cette parole du Christ, prononcée par notre nouveau Pape, a dû les réconforter dans leur effort permanent d’être des artisans de paix, d’accueil et de prière. Renouvelons notre communion entre nos communautés et avec notre nouveau Pape.
Dom Bernard Lorent Tayart,
Président de l'AIM
Articles
La mise à jour des Constitutions dans les congrégations religieuses
1
Perspectives
Père Aitor Jimenez Echave
Sous-secrétaire du Dicastère pour les Instituts de Vie Consacrée et les Sociétés de Vie Apostolique
La mise à jour des Constitutions
dans les congrégations religieuses
Résumé du discours du père Aitor Jimenez Echave au Chapitre général de la congrégation Subiaco-Montecassino (septembre 2025).
– Tout processus de modification et d’« aggiornamento » des Constitutions est motivé par les modifications de la vie humaine, de la personne, de la société et aussi de l’Église. Un processus de révision naît toujours d’un regard qui se veut réaliste sur le vécu de la vie, et naît aussi de la nécessité d’adaptation pour répondre aux défis et aux requêtes de l’Église et de la société, et aussi pour éliminer tout ce qui serait un obstacle à l’accueil de l’Évangile.
– La nécessité impose un changement pour ne pas demeurer anachronique. Cela est d’autant plus vrai si l’on considère que le monde vit un changement rapide et que l’on ne peut pas alors surseoir à des modifications et à un « aggiornamento ».
– Il est aussi nécessaire d’avoir toujours comme point de référence le contexte ecclésial et social dans lequel vit une communauté ou une congrégation, afin d’éviter l’erreur de réaliser une réforme étrangère au contexte et à la réalité ambiante.
– Le corpus législatif d’une famille religieuse peut être considéré comme l’expression humaine de l’alliance entre Dieu et son peuple. D’où il ressort qu’aucune loi ou norme ne peut être comprise uniquement au sens littéral, mais comme la forme compréhensible de la langue que Dieu parle à son peuple. C’est ainsi que l’on peut dépasser la dichotomie entre la loi et la pastorale, entre la loi et la vie.
– Il y a diverses manières de se positionner en face d’une norme : au sens négatif, on peut l’entendre comme un élément simplement décoratif, ou bien comme une arme à brandir, à l’occasion, pour se défendre ou obtenir quelque chose qui n’est pas concédé.
– Tout immobilisme doit être évité ; il est, au contraire, nécessaire d’être prêt au changement qui aidera à démasquer les incohérences de la vie religieuse, sans avoir peur des nouveautés et du dialogue avec la réalité et le contexte culturel et ecclésial. Est donc requise une attitude de transparence pour se livrer en toute vérité à Dieu et aux hommes, dans la consécration religieuse.
– Les Constitutions peuvent être comprises comme un pèlerinage, un chemin de vie : elles doivent donc construire et non pas scléroser, afin de rendre la vie crédible. Elles servent à « constituer », donc à dire notre appartenance à une famille religieuse, et à éviter de tomber dans le libertinage et l’anarchie. Elles indiquent donc un chemin, dessinent une trajectoire que tous sont appelés à suivre, chacun à son rythme propre, mais tous avec le même but.
– La mise à jour des Constitutions pourrait représenter une mode passagère, surtout à notre époque. D’autre part, elle pourrait aussi être un piège pour les religieux, chaque fois qu’ils « vivent au rabais », en relâchant la tension spirituelle et charismatique de l’institut et aussi la radicalité de la sequela Christi, s’adaptant ainsi aux us et coutumes du monde.
– Pour renforcer précisément la tension spirituelle, la référence à la règle de saint Benoît et au Magistère de l’Église, y compris celui antérieur à Vatican II, reste fondamentale et indispensable, afin de garantir la continuité historique et charismatique entre un passé même lointain et le présent. Cela contribue à mettre toujours plus en évidence la catégorie théologique du « peuple de Dieu » et à éviter ainsi la détérioration d’une vie communautaire toujours plus individualiste, sans brader le charisme et mourir d’inanition.
– Le décret conciliaire Unitatis redintegratio déclare que le renouveau de l’Église consiste dans la fidélité croissante à la vocation. C’est pourquoi il importe d’éliminer tout ce qui s’oppose au renouveau et à établir des normes qui favorisent la fidélité au charisme. En cela, les monastères se trouvent en contradiction avec la société qui vit, de façon toujours plus faible, ce concept de fidélité.
– La déstructuration de la vie consacrée est aussi un sujet important, parallèlement à tant de tentatives de déstructuration actuellement en cours dans la société. Cette tendance qui progresse aussi dans l’Église suscite présentement la préoccupation, car il se peut que l’on perde ainsi de vue quel type de consécration l’on peut réaliser, transmettre et offrir. C’est pourquoi toute mise à jour doit aller aux fondements des structures monastiques et offrir une alternative crédible à tout ce que la réalité sociale prêche aujourd’hui.
– Les paroles du bienheureux cardinal Pironio sur les changements législatifs demeurent toujours pleines de sens : ces changements doivent toujours faire référence à l’inspiration originelle sur laquelle est basée la vie religieuse. Il faut donc souligner l’exigence fondamentale de la fidélité et le sens de l’appartenance qui sont à la base de la façon de vivre et de l’engagement de chacun, et auxquels doivent être sacrifiées aussi les commodités et les aspirations personnelles.
– On peut retenir, du décret conciliaire Perfectae caritatis (2-4) trois points particulièrement significatifs :
• La meilleure forme d’actualisation ne pourra pas être une réussite si elle n’est pas animée par un renouveau spirituel.
• Le renouveau et l’adaptation ne sont jamais réalisés une fois pour toutes, mais il faut vivre dans une attitude constante d’actualisation.
• Le renouveau consiste plus dans une observance plus grande de la Règle et des Constitutions que dans la multiplication des lois.
La révision des textes juridiques de la congrégation bénédictine de Subiaco-Mont-Cassin
2
Perspectives
Dom Étienne Ricaud, osb
Procureur de la congrégation Subiaco-Mt.-Cassin
La révision des textes juridiques
de la congrégation bénédictine
de Subiaco-Mont-Cassin
Le 21e chapitre général de la congrégation bénédictine de Subiaco-Mont-Cassin[1], célébré à Montserrat du 30 août au 8 septembre 2024, a consacré la majeure partie de son temps à discuter et voter un bon nombre de modifications à sa législation. Pourquoi un tel travail ?

1. Nature et rôle des Constitutions d’un institut religieux
Les Constitutions d’un institut décrivent son charisme, c’est-à-dire sa vocation propre (cf. Code de droit canonique, can. 578), et lui donnent sa traduction juridique, afin de réguler la vie de ses membres et leur fournir des normes de référence pour tous les aspects de leur vie religieuse : elles précisent ses structures essentielles, son mode de gouvernement, sa discipline, la formation de ses membres, etc. En harmonie avec le Droit général de l’Église, auquel elles ne peuvent déroger, elles le complètent et le précisent.
Ces textes législatifs cherchent à éviter deux excès opposés : une rédaction trop spirituelle, avec de pieuses considérations, ou au contraire un texte d’une pure technicité juridique. Ils tendent à s’exprimer de façon concise et claire, la plus précise possible, afin d’éviter le flou et l’ambiguïté.
2. Pourquoi retravailler nos Constitutions ?
Les Constitutions d’un institut religieux ne sont pas figées et peuvent évoluer, afin à la fois de préserver le charisme originel et de l’adapter aux conditions présentes. En effet, celles-ci changent, l’institut évolue, la législation canonique de l’Église se modifie (depuis le début de son pontificat, le pape François y a introduit beaucoup de changements), certaines dispositions deviennent obsolètes, de nouveaux problèmes apparaissent : il devient alors nécessaire de reformuler les règles ou d’en créer de nouvelles.
Le Chapitre général de l’institut est l’instance habilitée à faire ce travail, même si les textes votés doivent ensuite être soumis à l’approbation du Saint-Siège : il ne s’agit pas là d’un simple contrôle technique, mais d’une démarche de communion par laquelle l’Église authentifie l’identité de l’institut, sa traduction juridique et sa conformité avec le droit universel.
Cependant, en amont de notre Chapitre général, tout une préparation a été réalisée par la Commission juridique de la Congrégation, et les monastères n’ont pas manqué d’être consultés sur les modifications proposées : il est normal que ce qui devra être appliqué par tous soit au préalable soumis à la réflexion de tous. Alors, pour ceux qui participent à un tel travail, c’est un moment privilégié d’appropriation du charisme et des structures de l’institut.
3. Brève histoire de cette révision
Cette révision n’est certes pas la première ; elle s’inscrit dans la suite de celles qui ont jalonné l’histoire de notre Congrégation. Notons seulement ici ses grandes étapes, depuis ses premières Constitutions rédigées en 1867 et approuvées par le Saint-Siège en 1872, mais qui, dès 1880, furent entièrement rénovées pour les rendre plus conformes à la tradition bénédictine et aux exigences de l’heure. Ces Constitutions, accompagnées des Déclarations sur la Règle restèrent en vigueur pour l’essentiel jusqu’en 1959[2]. Le Concile Vatican II provoqua la remise en chantier de ce corpus législatif, et en 1967 était approuvé un nouveau texte, confirmant notamment la division tripartite des Constitutions approuvées en 1959, partant non du sommet (comme les Constitutions de 1880), mais de la base : les monastères (titre I), puis la Province (titre II) et enfin la Congrégation (titre III), ce qui correspond mieux au charisme bénédictin. Alors que cette nouvelle mouture semblait avoir acquis son expression stable, il fallut la réviser dès 1980 pour se conformer au Motu Proprio Ecclesiae Sanctae demandant aux instituts religieux de distinguer dans leur législation entre un codex fundamentalis, rassemblant les principes doctrinaux et les normes juridiques les plus stables, et des codices additicii contenant des normes secondaires et adaptables. Puis ces textes durent encore être retouchés pour se conformer au nouveau Code de droit canonique promulgué en 1983, ce qui fut fait au Chapitre général de 1988. Enfin, au gré des Chapitres généraux célébrés depuis lors, des corrections mineures furent apportées en 1996, 2008 et 2012.
La révision approuvée par le 21e Chapitre général est à la fois modeste, car elle ne modifie pas l’architecture de notre législation, mais plus ambitieuse qu’un simple toilettage du texte, car elle l’amende et le complète sur des points importants, et modifie pas moins d’une centaine de num éros sur les deux cent quarante-deux que totalisent Constitutions et OCG.
Selon les distinctions requises par le Saint-Siège en 1980, notre corpus législatif s’articule entre les Constitutions, texte fondamental relevant d’une certaine stabilité, et des codes secondaires, textes d’application précisant et développant les normes essentielles figurant dans les Constitutions : il s’agit des Ordonnances des Chapitres généraux (OCG) et provinciaux (OCP). Il faut y ajouter la Ratio formationis et la Ratio studiorum, textes qui tracent pour chaque Province le programme de la formation et des études des jeunes frères, ainsi que les Coutumiers de chaque monastère.
Cet ensemble, en amont duquel, bien sûr, se trouve la règle de saint Benoît, forme une architecture complexe à plusieurs étages ; quand on le retouche, il faut veiller constamment à la cohérence entre ces strates juridiques, afin qu’aucune ne contredise ou ne soit contredite par une autre, et à la conformité de l’ensemble avec le Droit général de l’Église. Dans notre travail de révision, nous avons dû exercer constamment cette vigilance, portant parfois sur des détails n’apparaissant pas à première lecture. Et dans l’usage quotidien, supérieurs et religieux doivent être attentifs à agir conformément au droit, en tenant compte du Code de droit canonique, des Constitutions et des codes secondaires.
4. Programme de cette révision
Les modifications proposées et adoptées furent regroupées de façon thématique en cinq parties.
A/ Ajustements divers
Dès 2011, avaient été repérées dans nos textes des erreurs et des lacunes, des divergences entre certaines traductions en langue vernaculaire et le texte original latin (avec des ajouts non approuvées), des références incomplètes. Tout cela a été corrigé. Par souci de cohérence, ont été opérés des déplacements de numéros à l’intérieur des Constitutions ou des OCG, ou bien des Constitutions vers les OCG et vice versa, afin de mieux distinguer les dispositions plus stables des normes secondaires et adaptables.
B/ Votes des Chapitres et Conseils
Les normes régulant la manière de délibérer à l’intérieur d’un Conseil ou d’un Chapitre ont été précisées. Il faut en effet bien distinguer entre votes collégiaux, où c’est le groupe lui-même qui décide – par exemple lors d’une élection –, le supérieur n’étant alors qu’un votant parmi les autres, et votes délibératifs ou consultatifs, où le groupe ne fait que donner au supérieur un consentement ou un avis, afin qu’il puisse ou non décider et agir ; celui-ci, alors, ne participe pas au vote, car il ne peut être son propre conseiller. Il fallait aussi préciser le mode de calcul de la majorité des suffrages. Sur ces points régnait en effet un certain flou dans la pratique de nos communautés : elles ne saisissaient pas toujours la différence entre vote collégial, vote délibératif et vote consultatif, et les supérieurs ne savaient pas toujours si et quand ils devaient voter avec leur Conseil ou leur Chapitre. Les modifications adoptées clarifient tout cela. Du bon usage de ces pratiques de délibération dépend une bonne gouvernance, évitant à la fois les abus de pouvoir et une molle démocratie.
C/ Critères et processus de réduction et de suppression d’un monastère
Notre législation a été originellement conçue dans la perspective de la croissance des maisons, depuis leur fondation jusqu’à leur autonomie ; de nos jours, surtout en Europe, il faut prendre acte que le mouvement s’est inversé et qu’il faut souvent accompagner la décroissance des maisons et disposer pour cela de procédures adaptées. Certes, celles-ci existaient déjà, mais l’expérience récente a montré qu’elles étaient insuffisantes et requéraient plus de précisions. Les modifications apportées dotent notre Congrégation de meilleurs outils juridiques pour accompagner les maisons affaiblies. La procédure prévue se déploie en trois étapes : énumération des critères permettant de discerner qu’une maison n’est plus en état de garder son autonomie, processus visant à son raffermissement, d’abord avec l’aide du supérieur d’une maison plus solide, ensuite, si les moyens utilisés n’y parviennent pas, réduction de cette maison en maison affiliée à la maison plus forte. Enfin, dans le cas où ce remède n’a pas agi, processus de suppression de la maison dans le respect des personnes et des biens.
D/ Gouvernement de l’Abbé Président et de ses Conseils
Cette question revient régulièrement dans notre Congrégation, car l’équilibre entre l’autonomie des monastères et le gouvernement central est toujours à doser avec délicatesse, de telle sorte que « la Congrégation, en s’appuyant sur les principes du pluralisme et de la subsidiarité, apporte son aide aux monastères eux-mêmes en leur procurant des instruments juridiques et des secours fraternels, par les instances des Provinces, dirigées par le Chapitre provincial et par le Visiteur avec ses Conseils et, d’autre part, par le gouvernement général exercé par le Chapitre général et par l’Abbé Président avec ses Conseils » (Constitutions, n° 4). Or, il apparaît que, lorsque des monastères ou des provinces sont en état de faiblesse, ils ont davantage besoin des services du gouvernement central. Aussi, les modifications adoptées dotent l’Abbé Président de meilleurs moyens pour remplir sa mission ; celle-ci consiste non seulement à confirmer, soutenir et stimuler dans leur vie monastique provinces et monastères, favoriser leur unité et entretenir le lien avec le Saint-Siège, mais aussi à régler des problèmes délicats qui remontent au gouvernement central, voire relèvent du Saint-Siège. Et ceux-ci ne manquent pas !
E/ Supérieurs majeurs non-clercs
La récente dérogation accordée par le pape François aux instituts cléricaux de droit pontifical de pouvoir se doter de supérieurs majeurs non-clercs[3] a été examinée par le Chapitre général, car, selon l’interprétation officielle qu’en a donné le Dicastère pour l’interprétation des textes législatifs, c’est aux instituts dans leur ensemble, et non aux personnes en particulier, de décider s’ils souhaitent ou non s’en prévaloir. C’est pourquoi le P. Abbé Président dom Guillermo Arboleda a-t-il d’abord émis le 9 novembre 2023 un décret à ce sujet, valable jusqu’à ce Chapitre ; et ce dernier l’a confirmé et en a inscrit les dispositions dans nos Constitutions. Selon celles-ci, notre Congrégation peut recourir à cette dérogation uniquement pour les supérieurs majeurs des monastères sui iuris, mais non pour les Visiteurs ni pour l’Abbé Président. Rappelons qu’un supérieur majeur non-clerc n’est pas Ordinaire au sens du canon 134 § 1 du Code de droit canonique ; par conséquent, les actes d’un supérieur majeur requérant le pouvoir ordinaire de juridiction, lequel découle du sacrement de l’Ordre (cf. can. 129 § 1 ; 274 § 1), doivent être accomplis par un autre que lui, doté de ce pouvoir ordinaire, qu’il appartient à chaque institut de prévoir et désigner. Les dispositions adoptées par le Chapitre général déterminent que ce sera alors le Visiteur pour les monastères de sa province, et l’Abbé Président pour les monastères hors province ; c’est pourquoi le Chapitre a conservé la disposition selon laquelle l’un et l’autre doivent être prêtres (cf. Constitutions n° 120 ; 138), jouissant de ce fait du pouvoir ordinaire de gouvernement.
Ce labeur canonique quelque peu austère a pu être mené à bien par le Chapitre avec souplesse et sans tension, et les propositions faites ont été toutes adoptées en peu de temps à la majorité requise. La phase préparatoire, longue et soignée, a permis d’aboutir à ce résultat.
[1] Le père Josep Enric Parellada en a publié un compte rendu dans le no 127 (2024) du Bulletin de l’AIM, p. 94-96.
[2] Voir Giuseppe TAMBURRINO, OSB, Lex militiæ nostræ. La legislazione sublacense nella sua evoluzione. Abbazia di Praglia/Congregazione Benedettina Sublacense, 2009.
[3] Rescrit du 18 mai 2025, no 3.
Communio Internationalis Benedictinarum
3
Perspectives
Sœur Lynn McKenzie, osb (Cullman, USA)
Modératrice de la CIB
Communio Internationalis Benedictinarum
Évolutions envisagées
La Communio Internationalis Benedictinarum (CIB) est l’organisation internationale des femmes bénédictines fondée il y a environ 40/50 ans, à l’invitation de l’Abbé primat de la Confédération mondiale des moines bénédictins. La CIB se réunit chaque année. Actuellement, les réunions de la CIB comprennent une déléguée et une suppléante de chacune des 19 régions du monde que la CIB a établies il y a environ 30 ans. En outre, la CIB est dirigée par une modératrice (actuellement Lynn McKenzie, osb, Sacred Heart Monastery, Cullman, Alabama, USA), une modératrice adjointe (actuellement Franziska Lukas, OSB, St. Scholastika Abbey, Dinklage, Allemagne) et quatre autres membres du conseil (actuellement Cecile Lañas, Philippines, Maria del Mar Albajar i Viñas, Espagne, Anna Brennan, Royaume-Uni, et Hilda Scott, Australie), ainsi qu’une secrétaire exécutive (Mary Luke Jones, USA).
Depuis 2021, durant la pandémie, la Conférence des déléguées de la CIB s’est réunie virtuellement et a discuté d’un changement possible de la structure de la CIB. Jusqu’à présent, la CIB était un organisme « associé » au sein de la Confédération bénédictine. Lors de notre réunion de septembre 2023, qui s’est tenue dans mon monastère d’origine à Cullman (Alabama, USA), nous avons poursuivi la discussion, menée par la Commission d’étude juridique de la CIB. Cette Commission est présidée par sœur Scholastika Häring (Allemagne) et les autres membres sont sœur Nancy Bauer (USA), sœur Patricia Henry (Mexique) et sœur Noemi Scarpa (Italie). Nous sommes reconnaissantes pour le travail qu’elles ont accompli ces dernières années en étudiant nos documents actuels et en imaginant une autre façon d’être la CIB.
Une proposition de changement actuellement à l’étude consiste à imaginer deux branches égales de l’ordre bénédictin – celle des femmes dans la CIB et celle des hommes dans la Confédération. La CIB serait dirigée par une Modératrice qui, bien que n’ayant aucune compétence technique, aurait des responsabilités à plein temps pour établir des liens avec les bénédictines du monde entier et assurer la liaison entre les bénédictines et l’Abbé primat et la Confédération, ainsi qu’avec le Dicastère du Vatican pour les instituts de vie consacrée. Il s’agirait d’une structure parallèle à la Confédération.
L’organe de décision de la CIB (actuellement appelé Conférence des déléguées de la CIB) aurait une nouvelle structure qui ne serait plus basée sur les régions géographiques mais plutôt sur les congrégations et les fédérations, dont beaucoup se sont formées depuis l’époque de Cor orans, le document du Vatican qui exige, entre autres choses, que les monastères féminins de moniales fassent partie soit d’une congrégation monastique, soit d’une fédération. Les responsables de ces congrégations et fédérations, telles que les présidentes et les prieures générales, seraient les membres d’un tel organe de décision de la CIB. Pour les congrégations mixtes d’hommes et de femmes, la congrégation devra déterminer qui sera le représentant de la CIB parmi les femmes de la congrégation mixte.

Il s’agit là des éléments de base d’une CIB restructurée, de nombreux détails pratiques devant encore être réglés. La Commission d’étude juridique de la CIB a présenté ses propositions à la Conférence des déléguées de la CIB en septembre 2023 et a été guidée dans son travail futur par les discussions qui ont eu lieu entre les déléguées à Cullman. Les étapes suivantes ont été discutées lors de la réunion de la Conférence des délégués de la CIB qui s’est tenue à Assise, avant la réunion du Congrès des abbés à Rome, en septembre 2024. L’un des sujets centraux de cette dernière réunion était ces changements structurels proposés à la CIB, afin de lui permettre de mieux servir les bénédictines du monde entier. En fait, l’objectif de la CIB est de construire une communion forte entre les bénédictines. Tout ce que la CIB peut faire pour promouvoir cette mission est ce qu’elle devrait être. Ayant reconnu, entre autres, que notre structure basée sur les régions (il y a 19 régions de la CIB dans le monde, dessinées de façon quelque peu arbitraire) ne fonctionne pas aussi bien qu’elle le pourrait – étant donné les difficultés de communication, nous avons entrepris de trouver la meilleure façon d’y remédier. La commission d’étude juridique de la CIB qui a été nommée travaille pour nous aider à trouver une bonne façon d’avancer.
La proposition générale de faire de la CIB une organisation parallèle à la Confédération bénédictine a été bien accueillie et a été généralement approuvée par celles qui ont participé aux réunions de la CIB depuis 2021. La proposition de passer d’une organisation basée sur les régions à une organisation basée sur les congrégations et les fédérations de bénédictines permettrait des communications plus organiques à travers les systèmes déjà employés par les congrégations et les fédérations. Ces propositions de changements organisationnels ont également été présentées au Congrès des abbés à Rome, qui s’est également tenu en septembre 2024.
Les prochaines étapes de cette réorganisation de la CIB comprennent l’élaboration des statuts par la Commission juridique et leur examen lors de la prochaine réunion de la CIB qui se tiendra en septembre 2025 à Montserrat.
La Commission juridique a précisé les points suivants :
1. Nous considérons la structure, l’organisation des bénédictines au niveau mondial. Nous ne considérons pas la structure juridique, le statut juridique au niveau du monastère lui-même, ni au niveau des congrégations (de sœurs, de moniales, féminines, mixtes) et des fédérations.
2. L’objectif est :
- de mieux représenter les femmes bénédictines,
- d’être sur un pied d’égalité avec les moines,
- d’avoir notre propre voix dans l’Église.
3. Notre fondement est le développement de la CIB au cours des 50 dernières années sous l’égide de la Confédération des moines.
4. La vision est d’avoir un seul Ordre bénédictin, avec une branche masculine et une branche féminine.
Notre vocation monastique, bien sûr, est de chercher Dieu dans le monastère, l’école du service du Seigneur. La manière dont cela est vécu localement à travers les continents, les cultures et les langues témoigne de la sagesse de saint Benoît dans la Règle qu’il nous a laissée. C’est un document qui fournit une bonne structure, tout en étant flexible et adaptable aux femmes et aux hommes, aux différents lieux, chacun avec ses propres défis et ses propres luttes. La façon dont nous pouvons nous soutenir et nous stimuler les unes les autres pour vivre la joie, la foi et la fidélité, en étant stables dans un monde instable, en faisant de notre mieux pour porter la lumière qui brille dans nos cœurs est un travail monastique quotidien au sein des monastères de la CIB. La CIB, communion de femmes bénédictines, s’efforce de soutenir ce mode de vie monastique tel qu’il est vécu dans le monde entier.
La Fédération Notre-Dame de la Rencontre
4
Perspectives
Sœur Thérèse-Benoît Kaboré, osb
Moniale de Koubri (Burkina Faso)
et membre de l’Equipe internationale de l’AIM
La Fédération Notre-Dame de la Rencontre
Pour répondre à la requête de la Constitution apostolique Vultum Dei quaerere
