Les nouvelles relations avec les laïcs -
Le jubilé de la vie bénédictine
Bulletin n° 131, année 2026
Sommaire
Éditorial
Père abbé Bernard Lorent Tayart, osb, Président de l’AIM
Au sujet de l’AIM
• Une nouvelle étape pour l’AIM
Père Charbel Pazat de Lys, OSB
Témoignages
• Au-delà des murs et des vœux : une nouvelle vision de la vie bénédictine
Sœur Teresa Jackson, OSB
• Relation des laïcs avec les communautés monastiques : l’expérience de Koubri au Burkina Faso
Sœur Thérèse-Benoît Kaboré, OSB
• De l’accueil à la relation : monastères bénédictins et laïcs en Terre Sainte
Sœur Marie-Madeleine Wagner, OSB
• Laïcs et monastères, perspectives de la communauté laïque de Saint-Benoît
Monsieur Adam Simon
• Une relation d’amitié entre moines et laïcs : l’expérience de Manquehue
Monsieur Jonathan Perry
• Ensemble, vers le cœur de Dieu. L’oblature à Taïwan
Madame Theresa Shein
• L’identité laïque cistercienne
Asso. internat. des ctés de laïcs cisterciens
Jubilé de la vie bénédictine
• Les relations entre les laïcs et les moines au fil de l’histoire
Christian Fénelon Mathieu
• La paix
Père abbé Benedict Nivakoff, OSB
• La musique qui laboure le cœur
Père Claudio Campesato
Réflexions
• Comprendre la règle de saint Benoît à la lumière de l’Ubuntu
Frère Josias Morobi, bénédictin anglican
In memoriam
• Sœur Adelaida Ygrubay, OSB
Council for Health and Development
Grandes figures de la vie monastique
L’Abbé de Rancé
Père Richard Purcell, OCSO
Nouvelles
• Sant’Anselmo
Articles NEXUS et Vatican news
• Le millénaire de l’abbaye de Cesena
Communauté de Cesena
• Session des supérieurs monastiques de l’Afrique de l’Ouest
Sœur Marie-David Banquet, OSB
• Le Programme de formation des formateurs monastiques 2026
Frère Colmán Ó Clabaigh, OSB
• Assemblée générale de la CMOI
S. Angela Ndriambololonirina, OCSO
Éditorial
La question du rapport des laïcs ou, de manière plus générale, des personnes – y compris des ministres ordonnés – avec les monastères, se posent à frais nouveaux. Ce n’est pas une question uniquement pour l’Église d’aujourd’hui. De tout temps, comme le montre l’étude historique de Christian-Fénelon Mathieu, le mouvement monastique a dû gérer cette problématique sous mille formes tout au long des siècles : oblats, coopérateurs, donnés, convers, familiers. On ne peut sous-estimer le rôle qu’ont joué toutes ces personnes dans le développement de la vie monastique. On ne peut non plus faire preuve de naïveté en pensant que ce mouvement serait le nec plus ultra du témoignage monastique. À plus forte raison, il ne peut être question de voir disparaître la vocation propre des moines et des moniales au profit de laïcs baptisés qui en relaieraient le charisme. On sait bien comment en certaines périodes, notamment dans le bas Moyen Âge occidental, certains laïcs ont exercé un pouvoir abusif sur l’évolution des monastères, et on sait aussi combien certaines périodes de décadence monastique ont été suivis de profonds renouveaux. L’avenir est entre les mains de Dieu, aucun plan humain ne pourra s’y substituer.
Cependant, aujourd’hui, le phénomène prend un tour particulier : il s’enracine d’abord dans la théologie du concile Vatican II dont la constitution Lumen Gentium envisage la même sainteté pour tous du fait, justement, de la consécration baptismale. La vie monastique ne revêt plus un caractère d’exception dans la recherche de la sainteté. Les moines et les moniales ne sont pas les seuls à y prétendre : on ne dira plus que leurs vies s’inscrivent dans l’appartenance à un état de perfection. Les moines, les moniales, selon leur vocation propre, cherchent à répondre, selon un mode qui leur convient, à un appel à la sainteté dans le cadre d’un lieu et d’une communauté, avec une perspective de vie évangélique semblable à celle de la première communauté chrétienne selon les Actes des Apôtres. Et ce faisant, ils accueillent d’autres personnes qui veulent partager de plus ou moins près ce propos enthousiasmant, sans pour autant jouer aux moines.
Ce sujet rentre tout à fait dans la programmation réflexive du jubilé de la vie bénédictine : en cette première année de préparation, nous sommes appelés à « nous réveiller. » Il s’agit de rester attentifs aux signes qui nous sont donnés aujourd’hui, et cette communion avec d’autres vocations dans l’Église sous l’impulsion d’une même spiritualité en est un.
On trouvera dans ce numéro toutes sortes d’expériences concernant le lien entre laïcs et monastères sur différents continents. Le secrétaire général de l’AIM présente ici quelques-uns des changements en cours pour l’association. On évoque également la grande figure de l’Abbé de Rancé dont on fête cette année le 4e centenaire de la naissance. Quelques nouvelles complètent ce numéro : présentation du nouveau Recteur de l’Athénée de Saint-Anselme et de ses collaborateurs pour l’Institut de théologie et pour l’Institut pontifical de liturgie, réunions monastiques internationales, millénaire de l’abbaye de Cesena. À l’occasion du décès de sœur Adelaida Ygrubay, de la Congrégation des sœurs missionnaires de Tutzing aux Philippines, qui contribua si longtemps et fraternellement au travail de l’AIM, on ne manquera pas d’être frappé par le témoignage de son existence toute donnée à la suite du Christ.
L’AIM poursuit sa route au service des communautés à l’heure où certaines ferment et ou d’autres s’ouvrent ou se renouvellent dans la richesse de la diversité.
Père abbé Bernard Laurent Tayart,
Président de l'AIM
Articles
Une nouvelle étape de l'AIM
1
Au sujet de l’AIM
Père Charbel Pazat de Lys, OSB
Secrétaire général de l'AIM
Une nouvelle étape pour l’AIM
En 2025, l’AIM a renouvelé ses statuts ecclésiastiques en élargissant ses collaborations et en soulignant la réalité d’une structure commune aux trois grands ordres qui suivent la règle de saint Benoît. En cohérence avec ces changements, l’AIM amorce un tournant significatif dans son développement, en adoptant de nouveaux statuts civils, un nouveau nom et une nouvelle charte graphique, pour promouvoir son identité, souligner sa dimension internationale, unifier et simplifier la communication.
Un nom, une langue, un message
Le sigle AIM a eu plusieurs significations au cours de son histoire. La dernière appellation « Alliance InterMonastères » présentait désormais un frein dans la communication internationale, moins favorable au développement actuel de l’association. Au lieu d’être obligé de traduire, non sans difficulté avec l’acronyme, les présentations et en-têtes en chaque langue, désormais nous avons un seul nom, un seul logo, une seule identité — pour toutes les langues et tous les pays.
Le nom latin Associatio Internationalis Monastica répond à ces enjeux avec clarté. Langue universelle de l’Église, le latin est immédiatement reconnu dans l’ensemble du monde catholique. Il met en relief la dignité institutionnelle de l’AIM en harmonie avec son rôle de coordination entre les grandes familles monastiques. Le sigle AIM, demeure inchangé comme une signature forte et identifiable à l’international : une fraternité monastique unie, au service de la mission de l’Église dans le monde.
Un développement ancré dans un héritage
Après de très nombreuses années d’utilisation d’un logo qui montrait désormais les limites de son époque, l’AIM a décidé d’entreprendre une refonte complète de la charte graphique. L’objectif est clair : moderniser l’image de l’association tout en renforçant la cohérence de ses supports de communication dans toutes les langues, au service des trois ordres qu’elle réunit.
Loin d’être une rupture, ce changement s’inscrit dans un mouvement plus large de retour au classique, présent dans bien des sphères culturelles et institutionnelles. L’AIM y répond avec une identité visuelle à la fois rassurante, universelle et porteuse du message spirituel qui est le sien : allier ora et labora d’un seul coup d’œil.

Un logo chargé d’histoire
Au cœur de cette nouvelle identité trône la médaille de saint Benoît, réinterprétée sous la forme d’un sceau institutionnel qui convient parfaitement à une organisation de coordination internationale et transmet d’emblée la légitimité et l’ancienneté de l’AIM.
Une palette de couleurs porteuse de messages
La nouvelle charte s’articule autour de trois couleurs soigneusement choisies : Le vert, couleur liturgique, symbole de générosité, d’espérance et de vie ; le doré, présent dans toute l’iconographie, qui distingue l’AIM de l’univers des ONG généralistes ; le parchemin évoque le naturel et la simplicité, et transmet la bienveillance. La typographie Cinzel, classique et lisible, complète cet ensemble.
Une identité au service du rayonnement de l’AIM
Cette évolution répond à un enjeu stratégique : faire connaître l’AIM bien au-delà des cercles habituels, sensibiliser les laïcs et les partenaires, attirer et fidéliser des donateurs à l’international.
Au-delà des murs et des vœux
2
Témoignages
Sœur Teresa Jackson, OSB, Center for benedictine life
St. Gertrude Monastery, Cottonwood (USA)
Au-delà des murs et des vœux :
une nouvelle vision de la vie bénédictine
Que signifie être bénédictin ? Pour beaucoup, voire la plupart, on imagine les bénédictins comme des religieux catholiques romains ayant prononcé leurs vœux dans un monastère canonique. Et nombreux sont les hommes et les femmes qui ont fait et continueront de faire cet engagement profond ! Mais dans un monde en pleine mutation, les bénédictins peuvent-ils témoigner d’une compréhension plus large du charisme monastique ? Pouvons-nous accueillir nos frères et sœurs qui souhaitent suivre la voie éprouvée de saint Benoît d’une manière nouvelle, en dehors de la vie religieuse ?
Il m’arrive de rêver à ce que cela a dû être pour saint Benoît de fonder plusieurs monastères. En tant que prieure de mon propre monastère, je peux imaginer Benoît endurant un dur labeur, confronté à de nombreuses faiblesses humaines, faisant preuve d’une patience infinie, et bien plus encore. Ce que je ne peux imaginer, c’est Benoît entreprenant un voyage à Rome pour visiter le Dicastère pour les Instituts de vie consacrée et les Sociétés de vie apostolique afin de revoir les exigences du droit canonique avant d’inviter les fidèles à chercher Dieu en communauté. Il est simplement allé à la rencontre de ceux qui se sentaient appelés à la vie monastique et les a invités.
Benoît n’était pas le fondateur de la vie monastique, ni celui de la vie consacrée au sein de l’Église catholique romaine telle que nous la connaissons. Le modèle de la vie monastique, ces hommes et ces femmes qui cherchent à centrer leur vie sur Dieu, n’était pas nouveau à son époque. Aujourd’hui encore, nombreux sont ceux qui aspirent à une vie de foi plus profonde, plus intense et plus transformatrice que ce que leur offre leur paroisse. Mais la question est peut-être de savoir si nous sommes prêts à inviter véritablement ces chercheurs spirituels à suivre la voie de Benoît, ou si nous avons fait de la vie religieuse canonique un obstacle pour beaucoup, au lieu de la considérer comme une simple manière d’être bénédictin.

Vie religieuse ou vie monastique ?
Au monastère Sainte-Gertrude, à Cottonwood, dans l’Idaho (États-Unis), nous élargissons la perspective de la vie bénédictine. Notre monastère canonique, fondé en 1882 à partir d’un monastère bénédictin suisse, compte actuellement 23 sœurs. Nous savons que notre monastère canonique finira par s’achever. Mais nous créons aussi une nouvelle structure, une communauté bénédictine qui perdurera après le départ de toutes les sœurs. C’est pourquoi nous nous définissons comme « Centre de vie bénédictine », car nous cherchons à intégrer celles et ceux qui souhaitent vivre la vie bénédictine au sein d’une communauté plus large.
La vie des sœurs, elle, n’a pas changé. Ce qui a changé, c’est notre conception de ce que nous sommes en tant que Centre de vie bénédictine au monastère Sainte-Gertrude. Comme le dit saint Benoît, nous allons tous ensemble à la vie éternelle. Cela signifie que nous considérons notre communauté comme incluant celles et ceux qui partagent nos valeurs et notre désir de vivre à la manière de saint Benoît. Voici quelques exemples de communautés qui composent le Centre de vie bénédictine au monastère Sainte-Gertrude :
– Notre communauté d’oblats (il s’agit bien d’une communauté, et non d’un « programme ») rassemble plus de 90 femmes et hommes, catholiques et protestants, vivant à proximité et dans tout le pays, qui s’engagent à cheminer avec nous. Au cours des vingt dernières années, leur parcours a évolué d’un programme d’oblats traditionnel, dirigé par une sœur, vers une communauté bénédictine. Notre communauté d’oblats s’engage à vivre la spiritualité bénédictine au quotidien. Ils sont bien plus que de simples amis de ce monastère. La communauté est gouvernée par un conseil de trois responsables, élus parmi ses membres. Autonomes, ils assurent leur propre formation, organisent leurs retraites, leurs rencontres et leurs structures de soutien.
– Notre nouvelle communauté Koinonia (du Nouveau Testament, signifiant « communion » ou « fraternité ») est un groupe de femmes vivant au monastère et s’engageant à vivre une nouvelle manière de vie bénédictine. Elles ne prononcent pas de profession religieuse, mais après une longue période de formation et de discernement d’au moins deux ans, elles peuvent s’engager de façon permanente dans ce nouveau type de communauté. Les membres de Koinonia sont des femmes, célibataires, sans personne à charge. Elles versent une modeste contribution financière mensuelle et participent pleinement à la vie du monastère, par la prière, le travail et la vie communautaire. Elles ont également élaboré et suivent un guide interne qui expose leur philosophie, leurs règles et leurs principes, convenus d’un commun accord.
– Notre initiative la plus récente est la création de « Petites Communautés Bénédictines » (PCB). Ce programme vise à former des responsables qui accompagneront de petits groupes de personnes désireuses de s’engager profondément dans la vie de la Règle et de la spiritualité bénédictine. Contrairement aux oblats, les PCB ne sont pas axées sur un lien avec un monastère particulier. Elles s’attachent plutôt à adapter et à lire la règle de saint Benoît comme guide pour les laïcs vivant en dehors des structures monastiques traditionnelles. Les PCB exigeront un engagement, un soutien et une responsabilité importants au sein de la communauté formée par les participantes.
– Nous nous sommes également attachées à aider nos collaborateurs à comprendre ce que signifie travailler dans un monastère bénédictin. Nous organisons chaque mois des formations sur les valeurs, la vie et les pratiques bénédictines. Depuis plusieurs années, l’une des journées des réunions annuelles de la communauté des sœurs est consacrée à une « journée de toute la communauté ». Une journée consacrée aux rapports, aux discussions et aux activités qui étaient jusqu’alors réservées aux « sœurs » est ainsi ouverte à tous – sœurs, employés, oblats et membres de Koinonia – afin de permettre à chacun de découvrir ce que signifie la création d’un nouveau type de communauté bénédictine.
– Afin de mettre en place une structure adaptée à cette nouvelle réalité, nous avons également travaillé à l’élaboration de nouvelles formes de gouvernance. Nous avons créé un conseil d’administration informel, composé de membres autres que les sœurs, chargé d’assurer une direction et un accompagnement de haut niveau. Nous nous employons à mettre en place les structures qui garantiront la continuité, l’avenir et l’héritage des sœurs du monastère de Sainte-Gertrude, alors que nous devenons le Centre de la vie bénédictine.
Qui attend à la porte ?
Pour revenir à ma rêverie sur Benoît fondant de nouveaux monastères, voire se faisant empoisonner pour ses efforts, nous devons réexaminer ce que signifie être bénédictin et QUI est appelé à suivre la voie monastique ancestrale, et toujours nouvelle, de Benoît.
Dans la Règle, Benoît a défini les critères auxquels doivent répondre les nouveaux venus souhaitant entrer au monastère : doivent-ils rechercher sincèrement Dieu, faire preuve d’empressement pour l’Œuvre de Dieu, pour l’obéissance et les épreuves (cf. RB 58, 7) ? La vie bénédictine n’est pas faite pour tout le monde ; Benoît a délibérément proposé une porte étroite. Mais cette porte n’est pas non plus identique à la vie religieuse catholique romaine.
La vie bénédictine perdure depuis plus de 1500 ans car c’est un mode de vie profond et flexible qui transcende les structures institutionnelles de chaque époque. À une époque où un nombre important de monastères bénédictins connaît un déclin des vocations traditionnelles, nous devons faire ce que les bénédictins ont toujours fait : répondre aux besoins changeants de notre temps tout en adaptant la Règle aux nouvelles circonstances. Rappelons-nous que la vie monastique transcende nos institutions, nos structures, notre époque. Sortons à la rencontre de ceux qui attendent patiemment à nos portes et invitons-les à entrer.

Relation des laïcs avec les communautés monastiques : l’expérience de Koubri
3
Témoignages
Sœur Thérèse-Benoît Kaboré, OSB
Monastère Notre-Dame de Koubri (Burkina Faso)
Relation des laïcs avec les communautés
monastiques : l’expérience de Koubri
au Burkina Faso
La vie monastique représente une forme de vie radicale dont la finalité est la recherche de Dieu seul. Pour l’exprimer, on a souvent utilisé l’expression fuga mundi (la fuite du monde). Si cette expression n’est pas fausse, il convient toutefois de la clarifier. Il ne s’agit pas d’une haine du monde ni d’un rejet du monde. Le moine ou la moniale se met à l’écart pour se rendre disponible pour Dieu sans aucune réserve. L’expression plus positive serait la fuga ad Deum (la fuite en Dieu ; la fuite vers Dieu).
Le moine cherche Dieu, il cherche à conformer sa vie à Dieu, mais, il n’est pas seul à poursuivre cet idéal. On révéla à « l’abbé Antoine dans le désert : il y a dans la ville quelqu’un semblable à toi, médecin de profession, qui donne son superflu aux indigents, et qui tout le jour chante le trisagion avec les anges ». Cette personne qui fait comme Antoine ne vit pas dans le désert. Il a un métier qu’il exerce. Mais exercer son métier ne l’empêche pas de prier, de chercher à conformer sa vie à Dieu. On ose même le comparer au grand Antoine, enfoncé dans le désert, ne cherchant que Dieu seul, menant une vie sainte. Pour nous, il y a là une grande leçon à tirer : la recherche de la sainteté n’est pas réservée à quelques personnes comme à une élite.
Le concile Vatican II y insistera : nous sommes tous appelés à la sainteté (cf. LG 32). « L’appel à la plénitude de la vie chrétienne et à la perfection de la charité s’adresse à tous ceux qui croient au Christ, quels que soient leur état ou leur rang » (LG 40). C’est une invitation que nous trouvons dans l’Ancien comme le Nouveau Testament : « Soyez donc parfaits comme votre Père céleste est parfait » (Mt 5, 48 ; cf. Lv 11, 44). La recherche de la sainteté est donc un devoir commun de tous. Dans ce sens, il faut noter qu’il n’existe pas une sainteté graduée selon les divers états de vie et par suite diverses classes de sainteté dans l’Église. Les religieux ne sont pas appelés à une vie plus sainte que les laïcs, mais chaque état de vie a reçu vocation à rechercher la sainteté d’une manière spéciale. « D’ailleurs, ceux qui ont atteint le sommet de la perfection chrétienne sont, l’histoire en témoigne, de tout âge et de toute condition »[1].
On parle de l’Église comme communion. De plus en plus, les laïcs s’intéressent au charisme de la vie religieuse. Ils veulent vivre le charisme d’un institut tout en demeurant dans le monde. Le charisme du fondateur, suscité par l’Esprit Saint est donné à l’Église pour le bien de tous. Devrions-nous le cantonner comme réservé à nous seuls ? La participation des autres membres de l’Église à ce charisme a toujours été perçue par l’autorité ecclésiastique comme source d’un plus grand bien pour l’ensemble de l’Église.
Ainsi, nous avons pour ce qui concerne la vie monastique bénédictine, le groupe des oblats qui prolongent le charisme de la vie bénédictine dans le monde, dans la société où ils vivent et exercent leur profession. Les membres peuvent profiter du cadre de silence et de prière du monastère. D’un autre côté, ils portent le charisme de la vie monastique bénédictine au-delà des frontières du monastère (cf. VC 55 ; Repartir du Christ 31).
Le Concile décrit les laïcs comme ceux qui sont appelés à transformer le monde de l’intérieur, en y apportant le ferment de l’Évangile. Le groupe des oblats peut être perçu comme ceux qui fermentent le monde avec le charisme de la vie monastique bénédictine. Ce sont nos frères et sœurs “laïcs” dans le monde ! Ils font partie de la grande famille bénédictine. Nous avons cette belle expérience au Burkina Faso et dans la sous-région. Cela nous fait comprendre que nous ne sommes pas les seuls à chercher Dieu dans l’esprit de saint Benoît. Nous avons des frères et sœurs qui exercent dans le monde. C’est un groupe bien structuré qui existe au Burkina Faso depuis plus de 40 ans. Ils ont leurs temps de rencontres, de formations, de récollections et de retraites. Ils organisent ces rencontres de façon périodique la plupart du temps au monastère. Ils ont aussi des engagements qu’ils prennent au sérieux. Et parmi ces engagements, il y a celui de la récitation de l’Office divin. La communauté monastique est une communauté de prière et de louange, mais nous avons des frères et sœurs qui vivent ces temps de prières, malgré leurs occupations. Ils s’engagent aussi à vivre de la règle de saint Benoît selon leur condition propre.
Le rayonnement des oblats ne se limite pas seulement au niveau national. En effet, ils essaient de tisser des liens entre groupes provenant de divers pays d’Afrique. Ainsi, au mois de novembre dernier s’est tenu à l’abbaye de l’Ascension de Dzogbégan, au Togo, le 2e Congrès des oblats bénédictins de l’Afrique[2] . Cette rencontre avait pour thème : « L’oblat face aux défis du monde du XXIe siècle ». En prenant du temps pour réfléchir sur les défis actuels du monde auxquels ils sont confrontés en tant qu’oblats, ils deviennent plus conscients de leur rôle dans l’Église et dans la société. Ils veulent être « des moines et des moniales dans le monde », incarner le silence, la prière et la paix dans leur milieu de vie. Cela est une chance pour notre monde qui de plus en plus perd ces valeurs. Par exemple, le numéro 7 des résolutions pris durant le Congrès stipule : « La “Pax” ne doit pas être qu’un mot mais un comportement ; par conséquent, l’oblat doit être une personne de paix ». Cette affirmation est d’une grande valeur. En effet, le monde et tout particulièrement l’Afrique déchirée par les guerres et les violences ne pourra pas atteindre la paix sans des personnes qui s’engagent à faire de la PAIX, UN COMPORTEMENT !
On pourrait penser qu’il s’agit d’un groupe de vieilles et de vieux désœuvrés, de personnes à la retraite. Mais la réalité au Burkina et dans la sous-région fait voir qu’il s’agit de personnes actives occupées dans divers secteurs de la vie sociale mais qui s’engagent à vivre leur vie de foi. Cela est impressionnant de voir parmi eux beaucoup de jeunes. Ils prennent leur vie de baptisés au sérieux. On pourrait penser : « Ils ne sont que laïcs ! », mais il est intéressant et important de remarquer que le laïc n’est pas une personne qui n’a pas de vocation dans l’Église. Voici ce que nous dit la Constitution dogmatique Lumen Gentium à leur sujet :
« [Leur] vocation propre […] consiste à chercher le règne de Dieu précisément à travers la gérance des choses temporelles qu’ils ordonnent selon Dieu. Ils vivent au milieu du siècle, c’est-à-dire engagés dans tous les divers devoirs et travaux du monde, dans les conditions ordinaires de la vie familiale et sociale dont leur existence est comme tissée. À cette place, ils sont appelés par Dieu pour travailler comme du dedans à la sanctification du monde, à la façon d’un ferment, en exerçant leurs propres charges sous la conduite de l’esprit évangélique, et pour manifester le Christ aux autres avant tout par le témoignage de leur vie, rayonnant de foi, d’espérance et de charité. C’est à eux qu’il revient, d’une manière particulière, d’éclairer et d’orienter toutes les réalités temporelles auxquelles ils sont étroitement unis, de telle sorte qu’elles se fassent et prospèrent constamment selon le Christ et soient à la louange du Créateur et Rédempteur. » (LG 31 ; cf. AA 2)
Ce texte du Concile sera repris dans la partie sur les devoirs et les droits des fidèles laïcs dans le livre II du Code de droit canonique (cf. can. 224-231). Comme toutes les autres formes de vie dans l’Église, ils sont encouragés à mener une vie sainte, à prendre leur part dans l’œuvre missionnaire de l’Église.

Il y a un autre élément qui me semble important et qu’il faut souligner. On pourrait penser qu’étant en Afrique et de surcroît contemplatifs, les relations des moines/moniales avec les laïcs ne sont que spirituelles. Si dans le monastère les moines restent fidèles à leur vocation de priants, c’est aussi grâce à la collaboration de tous ceux qui interviennent au monastère. Si je prends l’exemple de mon monastère au Burkina Faso, plusieurs personnes interviennent dans la vie du monastère. Le père Daniel Innocent, moine de l’abbaye Saint-Benoît de Koubri, dans son homélie à la messe du 1er mai 2026 où nous avons voulu fêter tous ceux qui travaillent avec nous, l’a si bien souligné. Si nous disposons de temps pour vaquer aux choses de Dieu, pour prier, si nous sommes fidèles à notre vocation de moines et de moniales, c’est grâce à leur collaboration. Aux différentes heures de prières, que le travail soit fini ou pas, la cloche retentit et appelle, nous y allons sans soucis car d’autres continueront le travail. Ce n’est pas tout ! Si nous avons le nécessaire pour mener une vie décente, c’est aussi grâce au travail de ceux qui nous aident.
On pourrait me dire qu’il s’agit là de nos employés et qu’il ne faut pas les mentionner ici. Mais, à vrai dire, cette expérience dépasse le rapport entre patron et employés. Les personnes qui prêtent main forte au monastère ne sont pas seulement ceux qui viennent travailler chez nous contre un salaire qui leur permet de gagner leur vie et c’est tout ! Ils font partie de notre vie quotidienne et sont aussi nos frères et sœurs. Ils ne sont pas là pour le travail seulement, ils nous accompagnent dans tous les événements joyeux comme douloureux de notre vie. Nous venons de vivre la pâque de notre sœur Odile-Marie. Les employés de la maison étaient là avec les voisins pour creuser la tombe et faire tout le nécessaire pour la sépulture de notre sœur. Ce travail ne sera pas payé avec de l’argent, mais il fait comprendre que ceux qui travaillent pour nous ne sont pas nos subalternes, des gens à qui nous ne devons rien et qui ne nous doivent rien non plus. Il se vit une relation de base au-delà du travail rémunéré. Ces employés sont nos frères et sœurs !
Comme nous pouvons le constater, le monastère n’est pas un lieu fermé sur lui-même. Ce n’est pas la barque des sauvés à laquelle n’ont pas accès les non-initiés. Le monastère est bien entendu un lieu à l’écart. Cependant ceux qui y sont ne peuvent pas vivre comme s’ils se suffisaient à eux-mêmes, et donc comme des personnes qui n’ont pas besoin des autres. Il y a là quelque chose de fondamental à retenir : l’interdépendance des hommes s’impose, que nous en soyons conscients ou non. Cela concerne l’ermite qui vit seul et de surcroît le cénobite qui vit en communauté. « Tous les hommes sont pris dans un réseau inévitable de réciprocité, entraînés dans une destinée commune »[3]. Le pape François n’a cessé d’insister sur le fait que l’on ne peut se sauver tout seul[4]. On a tous besoin les uns des autres. Le pape Léon XIV poursuit cette dynamique. Dans Magnifica Humanitas, sa première lettre encyclique parue le 15 mai dernier, il ne manque pas d’affirmer :
« Chaque être humain est créé à l’image de Dieu et s’inscrit dans un réseau de relations qui le lient aux autres, aux peuples et à la création. […] Le destin de chacun est lié au destin de tous […], nos vies sont étroitement liées. »[5]
[1] PIE XI, Lettre encyclique Rerum omnium perturbationem, 26 janvier 1923, dans AAS (1923), 50 et 59.
[2] Le congrès a réuni 85 participants venus de huit pays : l’Afrique du Sud, le Bénin, le Burkina Faso, la Côte d’Ivoire, le Ghana, le Nigéria, le Sénégal et le Togo.
[3] M.-L. KING, La forme d’aimer, Casterman, 1964, 93.
[4] FRANÇOIS, Lettre encyclique Fratelli tutti (3 octobre 2020), numéros 32 et 54.
[5] LÉON XIV, Lettre encyclique Magnifica Humanitas (15 mai 2026), numéros 73-74.
De l’accueil à la relation : monastères bénédictins et laïcs en Terre Sainte
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Témoignages
Sœur Marie-Madeleine Wagner, OSB
Monastère de Abu Gosh (Israël)
De l’accueil à la relation :
monastères bénédictins et laïcs en Terre Sainte
Une crise inattendue
Pendant des décennies, les monastères de Terre Sainte ont vécu au rythme des pèlerinages. Implantées sur des lieux saints – Bethléem, Tabgha au bord du lac de Tibériade, le Mont des Oliviers, le Mont Sion, Emmaüs –, les communautés ont construit une partie de leur identité, de leur mode de vie et de leur équilibre économique autour de l’accueil des pèlerins. Régulièrement, les guerres et les tensions locales ont provoqué des périodes difficiles qu’elles ont affrontées et traversées avec l’espérance toujours vive d’un retour à la normale.
Depuis 2020, cette situation a radicalement changé. La crise de la Covid et le traumatisme du 7 octobre 2023, suivi par une longue guerre sur plusieurs fronts, ont bouleversé nos habitudes. On ne peut pas parler aujourd’hui de la vie monastique en Terre Sainte sans évoquer ce contexte douloureux. Ces années de crise n’ont pas remis en question notre vocation de prière et de présence sur les lieux saints. En revanche, elles ont fait évoluer notre manière de vivre les relations avec les laïcs. Elles ont ouvert un chemin de solidarités nouvelles et de relations de réciprocité, parfois inattendues, dans lesquelles nous voyons la présence de Dieu à nos côtés et dont nous rendons grâce.
Ces relations prennent des formes très diverses. Elles se vivent avec des chrétiens locaux, mais aussi des juifs et des musulmans : des paroissiens, des employés, des collaborateurs, des bénévoles, des pèlerins lorsqu’ils sont présents, ou encore des expatriés qui fréquentent les communautés de leur langue maternelle. Cette diversité est une richesse, mais elle met également en lumière une difficulté propre à la Terre Sainte : beaucoup d’entre nous ne maîtrisent ni l’arabe, langue de la majorité des chrétiens locaux, ni l’hébreu, langue du Vicariat Saint-Jacques qui rassemble les catholiques hébréophones vivant dans la société israélienne.
Les laïcs comme artisans de communion
Au moment de la Covid, alors que la fermeture du pays se prolongeait et que les communautés commençaient à ressentir les conséquences économiques de l’absence de pèlerins, deux couples qui fréquentaient nos monastères ont perçu notre fragilité. Ils ont proposé de « faire quelque chose », non pas pour nous, ni à notre place, mais avec nous. Ils ont commencé par nous réunir pour parler de nos situations respectives, de nos besoins, de nos précarités, mais aussi et surtout de nos ressources que nous pouvions partager. Ainsi est né le groupe de la « Mutualisation des forces ».
Ces laïcs, touchés par l’accueil qu’ils avaient eux-mêmes reçu dans nos communautés, ont mis leurs compétences à notre service : animation de groupes, conduite de projets, planification, discernement des priorités, accompagnement des temps de découragement. Surtout, ils nous ont appris à travailler ensemble. Nous avions l’habitude de vivre côte à côte, de nous visiter de temps en temps. Ils nous ont aidés à penser et à agir ensemble.
Pendant plusieurs années, Sylvie et Bernard, Charles et Carole ont animé ce groupe. Ils ont organisé à deux reprises une grande rencontre intermonastique et de vente de nos produits, aux expatriés comme aux gens du pays, curieux de mettre les pieds dans un monastère ou un lieu saint chrétien. Les ventes étaient presque secondaires. Le plus précieux était l’effet fédérateur de ces journées : nous voir, nous rencontrer, échanger nos expériences, découvrir les productions des autres communautés et rencontrer ensemble un public nouveau. Ces journées trouvaient leur centre spirituel dans les temps de prière partagée, où se fortifiaient notre enracinement commun en Dieu et notre confiance en Lui.
Peu à peu, cette collaboration s’est étendue à des domaines très concrets : assurance maladie, financement de projets, accueil de volontaires, réduction des dépenses ou partage d’informations. Un groupe WhatsApp est devenu un outil précieux de solidarité quotidienne. Aujourd’hui, il paraît naturel de demander conseil à une autre communauté, de proposer un service ou de partager une ressource.
Avec le recul, nous comprenons que ce groupe a été bien davantage qu’une réponse à une crise économique. Il nous a appris à cheminer ensemble, à dépasser certaines habitudes d’isolement et à construire des liens durables entre communautés. Ceux qui l’avaient lancé avaient conscience de n’être que des catalyseurs. Leur départ l’a confirmé : la dynamique ne s’est pas arrêtée. Nous avions goûté la joie de partager nos ressources, nos questions et parfois nos fragilités. Aujourd’hui, il nous serait difficile d’imaginer revenir en arrière. Nous y reconnaissons un authentique apprentissage de la synodalité.
Les laïcs, partenaires dans les défis d’aujourd’hui
La plupart des communautés religieuses de Terre Sainte sont aujourd’hui composées de membres venus de nombreux pays qui dépendent de l’administration israélienne pour leurs visas. Lors d’une rencontre avec les religieux du pays, le cardinal Pizzaballa faisait remarquer que la vie religieuse traverse actuellement une profonde mutation. Autrefois, beaucoup de religieux arrivaient en Terre Sainte pour y passer toute leur vie. Ils apprenaient les langues du pays, connaissaient peu à peu les réalités juridiques, administratives et foncières, et transmettaient cette expérience aux générations suivantes. Aujourd’hui, beaucoup de religieux ne restent que quelques années avant d’être envoyés dans une autre communauté. Ils repartent avant d’avoir pu acquérir cet enracinement.
Dans le contexte politique devenu plus complexe, les compétences de nombreux laïcs deviennent particulièrement précieuses. Les démarches administratives deviennent de plus en plus difficiles à gérer. Nous sommes dans une sorte de no man’s land juridique où il devient impératif de marcher ensemble. Ainsi le Patriarcat latin a créé un bureau juridique composé de plusieurs avocats et juristes, pour aider et conseiller les communautés dans des difficultés de visas, de factures, de taxes municipales ou de propriétés, mais aussi pour négocier avec les municipalités et avec le gouvernement. Ici, le rôle des laïcs s’avère crucial pour nous tous et nous rendons grâce à Dieu pour cette initiative et pour ces personnes qui mettent leurs compétences au service de l’Église et de nos communautés.
Les laïcs comme compagnons de route
Nos communautés sont petites et toutes confrontées au défi de faire vivre des lieux de pèlerinage. Certaines collaborent depuis longtemps avec des bénévoles ou des volontaires. Les moines de la Dormition et de Tabgha leur confient une part importante de l’accueil des visiteurs (magasin, caféteria) ; les trappistes de Latroun comptent sur eux au moment des vendanges.
D’autres communautés ont progressivement ouvert leur vie à ce compagnonnage avec des laïcs qui sont vite devenus des compagnons précieux : oblats, bénévoles ou volontaires, ces derniers étant envoyés et encadrés par un organisme précis comme l’Œuvre d’Orient, l’Aide à l’Église en Détresse ou la Délégation Catholique pour la Coopération (DCC). Au-delà de l’aide apportée, une véritable réciprocité s’est installée. Il ne s’agit plus seulement d’apporter une aide ponctuelle, mais de porter ensemble, pour un temps, la mission d’un lieu.

Les bénédictines du Mont des Oliviers ont pu restructurer leur jardin en vue de l’ouvrir à des groupes de pèlerins, grâce à un jeune homme paysagiste qui a donné deux ans de sa vie pour ce projet. Elles accueillent également depuis plusieurs années deux oblates bénédictines des Philippines qui partagent la prière, les récréations, quelques repas, tout en respectant la vie de la communauté et en disposant de leurs propres espaces de vie.
Chez les frères et sœurs d’Abu Gosh, un jeune ingénieur a renouvelé le système d’arrosage du jardin. Deux jeunes volontaires ont mis au point l’informatisation de la vente au magasin. Une oblate est venue à notre secours pour nous aider au moment d’un voyage d’une sœur, pour assumer le quotidien avec nous.
L’accueil de couples qui nous soutiennent dans nos tâches quotidiennes s’avère particulièrement fécond : nous faisons l’expérience d’une véritable reconnaissance mutuelle de ces deux formes de vie que sont la vie monastique et le mariage. Nous découvrons combien ces deux vocations se rejoignent profondément : dans la fidélité à Dieu et à l’autre, dans le partage concret de la vie quotidienne, dans une communion d’amour qui permet de traverser ensemble les épreuves. Les échanges avec ces couples stimulent notre propre vie fraternelle et, nous semble-t-il, nourrissent aussi leur vie familiale.
Accueillir des laïcs pour un temps prolongé nous donne aussi l’occasion de leur faire découvrir la Terre Sainte. Leur regard neuf, leur émerveillement devant les lieux de la Bible et leur sensibilité à la grâce de ces lieux réveillent parfois notre propre regard. Ils nous rappellent que ce qui est devenu familier pour nous demeure un don toujours nouveau.
Les laïcs comme ponts entre les mondes
Chaque monastère est profondément enraciné dans un environnement humain particulier. Selon leur implantation, les communautés vivent au contact de populations très diverses : société palestinienne et arabe à Bethléem ou sur le Mont des Oliviers, société israélienne à Abu Gosh ou à Latroun, avec la diversité de sa population : juifs, musulmans, immigrants russes, travailleurs étrangers… Les liens tissés avec des laïcs nous aident à mieux connaître ces mondes et à les habiter de manière ajustée.
Dans le contexte actuel, où les agressions contre les chrétiens se sont multipliées, plusieurs amis israéliens se mobilisent pour recenser ces incidents, accompagner les victimes et les soutenir dans leurs démarches juridiques. Leur engagement est pour nous un signe précieux de solidarité.
Lors de la cueillette des olives sur le Mont des Oliviers, une amie israélienne mobilise désormais son réseau de bénévoles pour engranger les fruits des 130 arbres des bénédictines. Ainsi ce moment très particulier de l’année devient un lieu de rencontre entre société israélienne et communauté monastique.
Des Palestiniens soucieux de former les jeunes chrétiens ont sollicité les bénédictines du Mont des Oliviers pour organiser une école d’iconographie. Ce projet manifeste la confiance que les chrétiens locaux leur accordent.
À Bethléem, des groupes de jeunes arabes se succèdent pour vivre des retraites au monastère de l’Emmanuel. Les sœurs partagent l’adoration, une prière de Taizé et la messe, ainsi qu’un repas avec chaque groupe. Un lien fort les unit aux paroissiens de leur Église melkite : elles connaissent chacun par son prénom et elles vont aux mariages, baptêmes et enterrements. Certaines messes de la paroisse ont lieu au monastère, avec la participation de nombreux enfants. Des femmes viennent organiser le nettoyage de l’église, à la grande joie de tous.
Les frères et sœurs d’Abu Gosh sont tournés, de par leur vocation, principalement vers le monde juif. Plusieurs sœurs font partie d’un groupe d’étude qui réunit une vingtaine de juifs et de chrétiens une fois par mois autour de textes des deux traditions religieuses. Des engagements communs nous font participer à la marche pour la paix à Jérusalem et à la cueillette d’olives interreligieuse organisée par le Forum interreligieux des rabbins pour les Droits de l’homme.

Des liens d’amitié se sont également tissés avec une voisine juive, qui a organisé des concerts et des ventes au monastère afin de soutenir les communautés pendant cette période économiquement difficile. De bonnes relations existent aussi avec les habitants musulmans du village d’Abu Gosh.
Toutes ces relations nous rappellent que notre vocation ne nous sépare pas du monde qui nous entoure. Elle nous invite plutôt à y être présents autrement, dans une disponibilité à l’Esprit qui agit bien au-delà des frontières visibles de nos communautés.
Et la clôture ?
En Terre Sainte, la question de la clôture prend une coloration particulière. Beaucoup d’entre nous sont étrangers, ne maîtrisent qu’imparfaitement les langues du pays et vivent dans un contexte culturel complexe. Le risque existe alors de demeurer en marge de la société qui nous entoure et de connaître davantage la Terre Sainte des pèlerins que celle de ses habitants.
Dans ce contexte, la tradition bénédictine nous offre une figure particulièrement inspirante. Sainte Françoise Romaine, la patronne des sœurs d’Abu Gosh, fut à la fois épouse, mère de famille puis fondatrice d’une communauté. Sans renoncer à une profonde vie contemplative, elle demeura attentive aux souffrances de la ville de Rome, unissant prière et service des plus pauvres. Son exemple nous rappelle que la clôture n’est pas synonyme de repli, mais d’une manière particulière d’habiter le monde devant Dieu.
Lors de sa visite en Terre Sainte, sœur Simona Brambilla, préfète du Dicastère pour les Instituts de vie consacrée, nous a proposé une image qui nous a profondément marquées. La clôture, disait-elle, n’est pas une frontière entre les communautés, entre les religions ou entre « nous » et « les autres ». Elle est une fermeture à tout ce qui n’est pas l’amour : à la guerre qui peut pénétrer jusque dans nos paroles, au mépris, à la diminution de l’autre, aux propositions du mal.
Conclusion
Les expériences évoquées dans ces pages ne changent pas notre vocation. Elles nous conduisent simplement à la vivre autrement dans le contexte particulier de la Terre Sainte. Au fil des années, nous sommes passés d’un accueil essentiellement tourné vers les pèlerins à des relations durables et réciproques avec des laïcs qui partagent, chacun selon sa vocation, la vie et la mission de nos communautés. Nous y reconnaissons un appel de l’Esprit pour notre temps. Puisse cette expérience nous encourager à discerner les chemins de communion que Dieu ouvre autour de nous !
Laïcs et monastères, perspectives de la communauté laïque de Saint-Benoît
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Témoignages
Monsieur Adam Simon
Responsable de la communauté laïque de Saint-Benoît
Laïcs et monastères,
perspectives de la communauté laïque
de Saint-Benoît

La Communauté laïque de Saint-Benoît (Lay Community of St. Benedict - LCSB) a été fondée par les moines de l’abbaye de Worth, au Royaume-Uni, en 1971, comme une expérience de vie et de prière partagée entre moines et laïcs. En 2003, la LCSB est devenue une association indépendante dotée d’un responsable élu, d’un Conseil, d’administrateurs et de sa propre constitution et personnalité juridique. Nous sommes 230 membres laïcs bénédictins, principalement basés au Royaume-Uni. Nous prions ensemble l’Office en ligne quatre fois par jour, nous nous réunissons en communauté deux fois par an et en groupes régionaux tout au long de l’année. Notre mission principale est la formation des jeunes et la promotion de la vie bénédictine grâce à notre présence en ligne (www.lcsb.uk) et, notamment, notre organisation de prières à l’échelle du Royaume-Uni, de conférences et d’événements pendant la semaine de la saint-Benoît (la semaine autour de la fête du 11 juillet) – voir : https://www.lcsb.uk/st-benedict-week.
1. La vocation laïque
En 2021, lors des célébrations du 50e anniversaire de la fondation de la LCSB, plusieurs conférenciers de renom sont venus s’adresser à nous. Voici comment l’ancien archevêque, le Dr Rowan Williams, a débuté son discours :
« Il est bien étrange qu’il existe une organisation appelée la Communauté laïque de Saint-Benoît. Étant donné que, bien sûr, Benoît n’a jamais envisagé autre chose qu’une communauté laïque. »
Il s’attendait manifestement à la présence de prêtres dans la communauté. Or, le mouvement monastique primitif est avant tout un mouvement laïc, et les premiers moines étaient réticents à s’impliquer concrètement dans la gestion de l’Église… Cela tenait en partie à la conscience qu’il s’agissait essentiellement d’une communauté de personnes qui n’avaient d’autre titre, d’autre dignité que celle d’appartenir au corps du Christ.
Sommes-nous parvenus à un point de l’histoire de l’Église où, à nouveau, nous pouvons nous réjouir d’un fait plus grand que celui d’être baptisés et membres de l’Église de Dieu ? C’est la dignité des laïcs. Comme le dit l’encyclique Christifideles laici :
Les fidèles laïcs ne sont pas considérés comme de simples ouvriers travaillant dans la vigne, mais comme faisant partie intégrante de la vigne. Jésus dit : « Je suis la vigne, vous êtes les sarments. » (Jn 15, 5)
2. L’amour du chemin bénédictin... et une surprise
Il n’est pas surprenant que l’un des thèmes communs aux membres de la LCSB soit notre attachement à la voie de saint Benoît. Cet attachement est né de nos visites à l’abbaye de Worth, dès la découverte de l’église abbatiale, de la présence sacrée qui y règne, de l’ancienne tradition judéo-chrétienne du chant et de la récitation des psaumes, et de nos rencontres avec les moines et leur mode de vie. Nous avons été conquis.

La surprise se trouve sur la photo de droite : on y voit les membres de la LCSB réunis pour la prière en ligne, que nous pratiquons quatre fois par jour depuis mars 2020, début de la pandémie de Covid-19. À gauche, vous pouvez voir la répartition des lecteurs et des chanteurs. Au centre, un extrait de l’Office (la lecture, en l’occurrence). À droite, les membres qui participent à la prière. Nous laissons nos caméras allumées afin de ressentir la présence des uns et des autres, comme au sein d’une chorale. Nous pouvons ainsi voir la joie ou la tristesse de chacun. Chaque jour, nous avons un temps de prière d’intercession où nous partageons nos joies et nos soucis. Dans la plus pure tradition bénédictine, nous vivons la prière comme un engagement les uns envers les autres.
Plus surprenant encore, au cours des six dernières années, depuis le début de la pandémie, nous avons accueilli de nombreux nouveaux membres, dont la plupart ont découvert la communauté non pas dans un bel édifice religieux, mais lors de nos prières en ligne. Et ils y sont devenus fidèles.
Je pense que nous pouvons conclure que la voie de saint Benoît est intrinsèquement belle, quelle que soit la forme qu’elle prenne – ce sont les valeurs de la prière, de la communauté, de la stabilité, de l’écoute, du partage des vies et la guidance de la Règle qui nous attirent et nous unissent.
3. La vocation des bénédictins laïcs
Notre vocation est d’être dans le monde, nourris par l’amour et l’inspiration de notre vie communautaire. Récemment, un membre nous a rappelé que lorsque nous faisons le plein, nous ne passons pas le reste de la journée à tourner en rond sur le parking de la station-service. Nous prenons la route.
L’été dernier, lors de notre rassemblement communautaire, l’abbé Mark Barrett de l’abbaye de Worth nous a dit dans son homélie :
« Un engagement à vivre les valeurs bénédictines, que ce soit en famille, au travail ou à la paroisse, est loin d’être anodin. Les laïcs bénédictins portent l’esprit de la Règle là où les moines ne le peuvent pas ».
Nos membres sont issus de tous les horizons : entreprises, professions libérales, éducation, politique, santé, et bien d’autres encore. Chaque année, nous mettons l’accent sur l’humain et écoutons comment nos membres vivent leur vie laïque bénédictine – une initiative que nous appelons « Prendre soin de l’humanité ». Nous avons entendu des témoignages de personnes qui rendent visite en prison (aux jeunes délinquants), accompagnent les personnes en fin de vie, travaillent dans des œuvres caritatives ou dans le secteur social. L’année dernière, nous avons reçu un témoignage très émouvant d’un membre qui venait de passer trois mois en Cisjordanie, en Palestine, en tant qu’observateur pour l’organisation EAPPI.
À l’instar des vrais bénédictins, nous croyons en l’équilibre entre travail, prière et étude. Enfants du XXIe siècle, nous avons une réserve salutaire quant à l’idée de dicter aux membres leur conduite. Nous croyons que chacun doit discerner avec foi comment concilier vie dans le monde et vie de prière. Notre promesse, que nous renouvelons chaque été, résume magnifiquement cette conviction en soulignant que nous prenons cet engagement « selon nos possibilités ». Tout ce que nous faisons est un don gratuit. Preuve de l’engagement de nos membres, plus de 90 d’entre eux, sur 230, se sont investis dans des missions de service spécifiques au sein de la communauté, souvent exigeant un temps et des efforts considérables.
4. Leadership laïc
L’un des éléments uniques qui nous distingue des autres oblats est que, en tant qu’association laïque indépendante, nous gérons nous-mêmes l’organisation. Nous nous appuyons sur un responsable élu (dont le mandat est de six ans maximum), un conseil représentatif, des administrateurs et une consultation de l’ensemble de la communauté, à travers des processus formels et informels. Notre modèle est authentiquement bénédictin. J’ai récemment consulté un abbé d’un monastère américain pour savoir si l’on observait des signes d’implication des laïcs dans les groupes d’oblats aux États-Unis. Il m’a indiqué que les femmes bénédictines étaient à l’avant-garde et que de nombreux monastères masculins confiaient également la responsabilité de la gestion et du développement des associations d’oblats à des laïcs. Je trouve cela très positif.
Puisque les bénédictins peuvent véritablement affirmer que notre Saint-Père a inventé la synodalité il y a 1500 ans dans la Règle, nous pouvons assurément démontrer que la collaboration entre laïcs et clercs peut très bien fonctionner.
Dans le cadre du travail que la LCSB accomplit chaque année lors de la Semaine de saint Benoît, nous favorisons également la collaboration entre les monastères et les oblats du Royaume-Uni. En juillet dernier, nous avons eu une journée d’étude qui a réuni 17 communautés. Moines, moniales et laïcs ont témoigné sur le thème du jubilé bénédictin de 2026 : « Se réveiller avec une règle de vie ». Notre groupe était composé de catholiques, d’anglicans, de bénédictins et de cisterciens, laïcs et moines, hommes et femmes.
Le nouvel abbé président de la congrégation bénédictine anglaise, l’abbé Robert Igo, était présent et a conclu la journée par ces mots :
« Ce que j’ai vu aujourd’hui a véritablement rempli mon cœur d’un immense sentiment d’encouragement. Mais il reste du travail à accomplir. Nous avons une nation qui a besoin d’être évangélisée. Nous avons une société qui a besoin d’être transform ée. Et nous avons besoin d’une Église qui soit réveillée et dynamisée. Et nous, bénédictins, que nous vivions dans des monastères ou dans la vie laïque, sommes bien placés pour évangéliser, transformer et dynamiser. Le travail est là. Mettons-nous au travail ! »
Quelle conclusion encourageante pour cette réflexion sur les laïcs et les monastères ! Alors que nous nous préparons au jubilé de 2029, saisissons cette occasion pour vivre dans la force du Seigneur à travers nos vocations laïques et monastiques respectives, en partageant intensément afin de rendre notre témoignage plus fort et plus significatif dans un monde en quête de sens.

Une relation d’amitié entre moines et laïcs : l’expérience de Manquehue
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Témoignages
Monsieur Jonathan Perry
Responsable du Mouvement Manquehue (Chili)
Une relation d’amitié entre moines et laïcs :
l’expérience de Manquehue
« Qu’est-ce qu’un moine, une communauté monastique, peut offrir à ceux qui vivent, prient et travaillent dans notre monde trépidant ? » s’est souvent demandé le père Enrique Contreras[1]. Peut-être pourrions-nous, laïcs, nous poser la même question : qu’est-ce qu’un laïc vivant au cœur d’un monde agité peut apporter à une communauté monastique qui a choisi de s’en retirer ? Bien que les communautés monastiques aient fait le choix de se retirer du monde, peu de groupes humains enrichissent la société autant que les monastères. Cependant, les monastères puisent aussi leur force dans la vie et la relation avec les laïcs, car ce sont eux qui, les premiers, frappent à leurs portes pour devenir moines ou moniales. Souvent, ce sont les laïcs qui, par leurs diverses activités et professions, collaborent avec les communautés monastiques et qui, en passant du temps dans leurs hôtelleries, offrent au monde une expérience de silence et de prière qui rayonne bien au-delà de leurs cloîtres.
Cette relation d’échange trouve son origine dans la vocation commune aux laïcs et aux moines, comme le rappelle frère Luis Maturana[2] :
« D’abord, par la définition même du mot “moine”, qui, par essence, s’est toujours senti plus proche et plus à l’aise auprès des laïcs qu’au sein de la structure hiérarchique de l’Église. Les moines sont, tout simplement, des chrétiens appelés à vivre leur baptême plus profondément et à être plus attentifs aux souffrances et aux luttes de tout être humain pécheur, appelé à la miséricorde et à la vie dans la grâce. »
Le Mouvement apostolique de Manquehue[3] a été fondé, comme le rappelle le père Benito Rodríguez, OSB[4], « sous l’égide du monastère »[5], où son fondateur, José Manuel Eguiguren, accueilli par le père Gabriel Guarda, OSB, a découvert « ces fondements qui allaient devenir ceux du MAM : la lectio divina et l’accompagnement spirituel ». C’est pourquoi, pour nous, il a été essentiel de développer notre communauté en étroite interaction avec les monastères qui suivent la règle de saint Benoît. La proximité de ces monastères, non seulement géographique mais aussi et surtout amicale, a été une grâce de Dieu qui nous a permis d’approfondir et de renouveler notre charisme bénédictin. Comme le bienheureux cardinal Eduardo Francisco Pironio nous y encourageait dans la lettre élogieuse adressée au Mouvement en octobre 1993 : « Je trouve très opportun et enrichissant que vous poursuiviez cette relation d’échange spirituel profond avec les monastères bénédictins. »
Quelques fruits de l’hospitalité monastique
Au chapitre 53 de sa règle, saint Benoît aborde l’accueil des hôtes et la manière dont la communauté doit se comporter avec eux : « Ils adoreront le Christ en ceux qu’ils reçoivent »[6]. Les monastères ont autant besoin des hôtes que les hôtes ont besoin des monastères, car c’est dans cette hospitalité que la communauté exprime l’un des aspects les plus importants de sa mission.
« De par ma propre expérience, je crois pouvoir affirmer que les monastères s’épanouissent aussi grâce à leur relation avec les laïcs ; cette relation devient une source de vie partagée où moines et laïcs accueillent et sont accueillis, approfondissant, par cette communion, notre consécration baptismale commune. Ensemble, nous habitons un continent aux frontières floues qui se fondent dans une quête unique : cet appel à la sainteté qui, incarné dans la vocation de chacun, fait de nous des compagnons de route, un soutien mutuel, de véritables frères et sœurs. Je ressens la force de partager une vocation commune qui s’incarne de diverses manières, mais qui se complète dans cette même recherche. Et ce qui m’impressionne le plus, de mon point de vue de religieuse, c’est de voir comment l’esprit bénédictin se renouvelle en eux, démontrant la pertinence absolue de la règle de saint Benoît comme manière de vivre et de chercher Dieu, avec une sagesse à la fois éternelle et nouvelle, capable de trouver un écho profond dans le cœur des laïcs. »[7]
Lorsque José Manuel Eguiguren s’est rapproché du monastère de la Sainte-Trinité à Las Condes, il a découvert que le Christ ressuscité s’exprimait à travers les Saintes Écritures dans un climat d’accueil profond, non seulement pour lui, mais pour tous ceux qui venaient au monastère. Ce fut un témoignage de l’esprit d’accueil, de l’amour et de la mission de l’Église.
Et si cette expérience fut d’abord une découverte personnelle pour José Manuel, elle se répandit rapidement au sein du groupe fondateur et, avec le temps, dans tout le Mouvement. Pour les oblats de Manquehue[8], les monastères sont et ont toujours été de véritables oasis spirituelles, des écoles qui nous ont enseigné la valeur du silence pour rencontrer le Christ dans la prière. En eux, nous avons appris à imiter les moines et les moniales comme nos « aînés », et ils nous ont aidés à comprendre le sens de l’humilité, de l’obéissance, de la constance et de la conversion de notre vie, à laquelle nous invite saint Benoît.
« Le monastère de la Sainte-Trinité de Las Condes, ses moines et ses abbés furent mon premier contact avec le monde monastique. L’accueil que nous avons reçu lors de nos sorties avec les groupes de jeunes du Mouvement, l’écoute de leurs témoignages et la prière commune de l’Office divin furent une grande source d’inspiration et nous ont encouragés dans notre propre quête de Dieu. Chaque retraite, chaque visite, la découverte de leurs hôtelleries, chapelles, jardins et cimetière, le partage de conversations, de prières, de recherches, d’espoirs et de préoccupations, furent un don qui a fortifié mon zèle à vivre l’Évangile comme laïc bénédictin. »[9]
« Mon expérience monastique a débuté par des retraites au monastère de Las Condes durant mes dernières années de lycée, où nous nous immergions dans le quotidien de la vie communautaire. Ces expériences m’ont ouvert à une perspective différente sur la vie, une vision transcendante, une perspective spirituelle. La Liturgie des Heures, chantée avec recueillement, et le silence ont été essentiels dans ma quête de Dieu. Découvrir l’humanité des moines m’aide à unifier ma foi et ma vie, à comprendre que dans la recherche de Dieu, nous ne cessons pas d’être humains. Et apprendre à connaître chaque moine, avec sa personnalité, et découvrir ses faiblesses ou ses limites, me permet de me sentir accompagné. Les moines m’ont aidé à apprécier la vie communautaire pour vivre pleinement mon baptême. »[10]
« Les monastères m’ont enseigné le don du silence et m’ont guidée vers une appréciation et un amour toujours plus profonds pour la Liturgie des heures. Le sentiment de pouvoir aller dans n’importe quel monastère bénédictin et de me sentir chez moi grâce au rythme de la liturgie est déjà un immense don. »[11]
La relation du Mouvement avec les communautés monastiques que nous avons pu rencontrer dans divers contextes et rassemblements, tels que les retraites, les cours de formation, EMLA, SURCO et BenetLAC[12], entre autres, n’a pas été institutionnelle mais bien personnelle. Dans chacun de ces espaces, nous avons pu partager et apprendre à nous connaître dans un esprit d’humilité et d’écoute mutuelle, découvrant et valorisant les caractéristiques uniques de chaque communauté et notre vocation commune à vivre selon la Règle.
« Mon premier souvenir d’EMLA (Rencontre des monastères d’Amérique latine) est une surprise : nous n’avions pas seulement été invités à participer en tant qu’auditeurs, mais José Manuel avait été invité à prendre la parole. À quel point était-ce inhabituel pour un laïc de prendre la parole là-bas ? Je l’ignorais. Mais deux choses me restent en mémoire et me sont précieuses. D’abord, l’accueil chaleureux et l’intérêt manifesté pour savoir qui nous étions, ainsi que la volonté de nous parler. C’était notre première apparition au sein de cette vaste communauté monastique latino-américaine. Cela témoigne d’une ouverture envers les laïcs qui n’était pas forcée, mais plutôt naturelle, inhérente à leur expérience communautaire. Autrement dit, ce que j’avais perçu à Las Condes semblait être commun aux monastères d’Amérique latine. Ensuite, j’ai découvert que, au sein de cette grande communauté, il existait une immense variété d’interprétations de la règle de saint Benoît. Tous étaient moines ou moniales, mais il n’y avait aucune uniformité. Tous suivaient la règle bénédictine, mais chacun selon sa propre identité. C’était comme une image du corps de l’Église, mais au sein de la tradition bénédictine latino-américaine. »[13]

La lectio divina : une perle de grand prix
Partager la Parole de Dieu par la lectio divina est l’un des plus grands dons dont nous puissions témoigner et constitue la puissance de Dieu au cœur du monde. C’est l’expérience de nombreuses communautés qui reconnaissent que leur relation avec les laïcs « consiste fondamentalement en une rencontre face à face avec la lectio »[14]. L’abbé Enrique Contreras exprime clairement cet héritage bénédictin :
« Pour apprendre à aimer, il nous faut avant tout être formés à l’écoute, savoir écouter ce que le Seigneur nous dit dans le moment présent de notre vie. Un moine doit avoir pour priorité une formation sérieuse et profonde à la lectio divina, afin d’offrir à tous ceux qui interagissent avec nous un espace d’écoute et de rencontre personnelle avec le Seigneur Jésus. Le renouveau nécessaire et tant attendu de la vie monastique chrétienne implique nécessairement de retrouver la centralité de la lectio divina dans notre vie quotidienne. »[15]
Au chapitre 53 de sa règle, saint Benoît demande à ses moines de toujours garder la Parole de Dieu présente lorsqu’ils accueillent des hôtes : « Ils liront la loi divine à l’hôte, afin qu’il soit édifié »[16]. Cependant, cela ne sera possible que si nos communautés elles-mêmes sont bâties sur le fondement de la Parole de Dieu. L’appel est de nous laisser transformer par l’écoute de la Parole afin qu’elle puisse être accueillie, vécue et partagée avec tous ceux qui s’en approchent. Cette expérience de lectio divina partagée, que notre Mouvement a reçue d’un moine bénédictin il y a près de 50 ans, constitue la source spirituelle de notre vie communautaire. Comme le disait le professeur Guzmán Carriquiry[17], le Mouvement de Manquehue est « un monastère laïc dont la lectio divina est le cœur spirituel ». Depuis le début, notre mission est de partager cette expérience avec d’autres, notamment au sein de groupes de lectio divina partagée. Ce qui nous conduira tous ensemble à la vie éternelle.
Les conseils constants du père Gabriel à José Manuel, durant les premières années de la fondation du Mouvement, illustrent parfaitement la mission des moines, envoyés pour proclamer la Bonne Nouvelle et témoigner de la Parole vivante aujourd’hui pour le monde entier. Pour l’Église et pour tous les baptisés, les moines, dans leurs monastères, sont de véritables dépositaires de la foi, des remparts de vie chrétienne qui, face aux crises que nous, laïcs, pouvons traverser, nous soutiennent dans la foi.

La vie monastique et la vie laïque s’enrichissent et se complètent, car toutes deux puisent leur source dans le baptême et dans l’écoute de la Parole de Dieu. Moines et laïcs partagent les mêmes interrogations, la même soif de Dieu, les mêmes peines et, par-dessus tout, la même foi et la même certitude quant à la manière de vivre notre vocation chrétienne :
« Nous sommes unis par une foi commune, une confiance totale en l’amour de Dieu. C’est Lui qui nous a appelés à Le chercher sans cesse sur le chemin que saint Benoît a tracé pour nous dans sa règle. Bien que nos réalités soient très différentes – moi, par exemple, comme oblate familière, avec un mari et des enfants et le rythme du quotidien dans lequel je vis une forme de clôture dans le monde –, nous sommes unis par une même chose. »[18]
L’esprit de Benoît est vivant dans les cloîtres et aussi dans nos communautés. Partager ce charisme réaffirme notre engagement à suivre le Christ aujourd’hui, au cœur de notre situation actuelle. L’amitié avec les moines nous a appris à découvrir la vitalité et la pertinence des principes que Benoît a établis dans sa règle, des principes qui, malgré 1500 ans, sont aussi valables aujourd’hui qu’hier. Nous les voyons vivantes dans nos groupes de lectio divina, nos retraites, nos camps scouts et nos activités pour enfants, jeunes et adultes dans nos écoles et au sein du Mouvement, et surtout dans notre communauté des oblats.
Merci, Seigneur, pour un si grand héritage : une spiritualité qui a fait de grands saints et de grandes saintes des hommes et des femmes ordinaires, en différents lieux, cultures et époques. Continuons d’écouter, laïcs et moines, l’appel de Benoît, qui résonne encore aujourd’hui avec la même force :
« Vous tous qui aspirez à la Patrie céleste, accomplissez cette petite règle que nous avons écrite comme point de départ » (RB 73,8).
[1] P. Enrique Contreras, OSB, abbé émérite du monastère de Santa Maria de Los Toldos et président de l’association monastique du Cono Sur (SURCO).
[2] Frère Luis Maturana, OCSO, moine de Santa María de Miraflores.
[3] Le Mouvement Apostolique de Manquehue (MAM) a vu le jour le 29 mai 1977, dimanche de la Pentecôte, fondé par un groupe de jeunes laïcs chiliens, étudiants et universitaires, qui se sont rencontrés spontanément, unis par l’amitié, pour pratiquer la lectio divina et partager ce que Dieu leur révélait personnellement dans sa Parole. Le Mouvement de Manquehue est une association privée de fidèles laïcs dont les membres cherchent à vivre pleinement le sacrement du baptême, dans la spiritualité inspirée par la vie et la règle de saint Benoît et en communion filiale avec l’évêque catholique diocésain. On pourrait également le définir comme un monastère laïc dont la lectio divina est le cœur spirituel. Aujourd’hui, le Mouvement de Manquehue compte trois écoles à Santiago et deux communautés résidentielles en Patagonie chilienne, qui accueillent des retraites et des programmes de formation pour les jeunes et les adultes.
[4] Le père Benito Rodríguez, OSB, abbé émérite du monastère de la Sainte-Trinité de Las Condes et abbé président de la congrégation bénédictine de la Sainte-Croix du Cône Sud.
[5] Monastère de la Sainte-Trinité de Las Condes.
[6] RB 53, 7.
[7] Sœur. Angelina Trucco, OSB, monastère Gaudium Mariae.
[8] Un oblat de Manquehue est un laïc qui aspire à une compréhension plus profonde du sacrement du baptême et qui, à cette fin, s’engage pour la vie à chercher Dieu au sein du charisme du Mouvement de Manquehue par un vœu d’obéissance, de stabilité et de conversion. Certains oblats reçoivent leur consécration baptismale dans un monastère de frères (oblats cénobites). Pour d’autres, cette consécration a lieu dans le cadre du mariage, fondant ainsi une communauté familiale (oblats de famille).
[9] Juan José Melero, oblat cénobite de Manquehue.
[10] José Antonio Navarro, oblat cénobite de Manquehue.
[11] Cecilia Bernales, oblate cénobite de Manquehue.
[12] BenetLAC : Educadores benedictinos de América Latina y el Caribe - éducateurs bénédictins d’Amérique latine et des Caraïbes.
[13] Manuel José Echenique, oblat cénobite de Manquehue.
[14] Abad Lucas Markmann, OCSO, abbé du monastère de Santa María de Miraflores.
[15] P. Enrique Contreras, OSB, abbé émérite du monastère Santa María de los Toldos et président de l’association des communautés monastiques du Cono Sur (SURCO).
[16] RB 53, 9.
[17] Sous-secrétaire du Conseil pontifical pour les laïcs en 2008.
[18] Mariana ECHENIQUE, oblate de Manquehue.
Ensemble, vers le cœur de Dieu - L’oblature à Taïwan
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Témoignages
Madame Theresa Shen
Coordinatrice et directrice des oblats
attachés à la communauté bénédictine de Taipei (Taïwan)
Ensemble, vers le cœur de Dieu
L’oblature à Taïwan
I- Les relations exigent un engagement
Les relations requièrent l’engagement des deux parties. Elles impliquent un choix délibéré de s’investir, tout en discernant continuellement, aux différentes étapes de la vie, la guidance et les bénédictions de l’Esprit Saint au sein de la relation.
Les sœurs vivent au sein d’une communauté religieuse structurée et bien définie. Par le simple fait d’appartenir à cette famille religieuse, elles s’inscrivent déjà dans une identité et un réseau de relations particuliers qui orientent leur vie. Il en va autrement pour les oblats. La plupart d’entre nous assumons également d’autres rôles et responsabilités. Nous ne bénéficions pas d’une structure extérieure pour nous soutenir, et il n’existe pas de règles explicites régissant de nombreux aspects de notre mode de vie. C’est précisément pour cette raison que nous devons garder les yeux fixés sur le Seigneur dans la prière, en cherchant constamment la guidance de l’Esprit Saint et en faisant des choix concrets en réponse à celle-ci.
Dans mon cas, outre mes responsabilités professionnelles, je choisis de faire passer les besoins de la communauté avant tout et de réserver prioritairement mes week-ends à celle-ci. Je prends délibérément le temps d’écouter, en m’abstenant d’interférer dans les décisions des sœurs et en cherchant plutôt comment je peux participer et apporter mon soutien. Lorsque je séjourne et vis sur place, je m’efforce de ne pas perturber le rythme de la communauté ; j’accepte volontiers de me laisser façonner, instruire et modeler par le rythme du monastère.
Ces dernières années, lors de mes voyages à l’étranger, j’ai pris soin d’écrire une « lettre familiale » à la communauté pour partager mes expériences avec toutes. Même en temps ordinaire, je rédige régulièrement des nouvelles et des réflexions afin que les sœurs sachent comment je vais, car nous n’avons pas souvent l’occasion de partager des moments de détente ensemble. Tout cela demande de la bonne volonté, du temps, des efforts et des sacrifices. Grâce à cela, j’apprends continuellement ce qu’est la véritable liberté intérieure, à quoi ressemblent des limites saines, ce que signifie assumer le coût de l’amour, et quand il est nécessaire de revenir au pied de la Croix pour demander et offrir le pardon mutuel.
Il est indéniable que la communication peut être profondément décourageante, et cela est particulièrement vrai lorsqu’il s’agit de communiquer avec les sœurs du monastère. En raison de la clôture du monastère et de son mode de fonctionnement singulier, j’ai souvent l’impression d’être une radio en panne, répétant inlassablement le même message.
Actuellement, la communauté gère de nombreuses adresses e-mail et des comptes sur différents réseaux sociaux. Devoir contacter chaque interlocuteur séparément et répéter les mêmes informations est épuisant, tant sur le plan mental qu’émotionnel. De plus, bien que le nombre de sœurs ait diminué, la structure administrative n’a pas été adaptée en conséquence. Nous sommes à peine plus d’une douzaine, et pourtant les responsabilités sont réparties comme si nous dirigions une grande entreprise internationale. Le résultat n’est ni efficace ni propice à une véritable écoute.
D’après mon expérience, j’ai souvent besoin de revenir d’abord au silence et à la prière, pour me laisser de nouveau abriter sous la sollicitude de Dieu. J’ai aussi pris l’habitude de solliciter les conseils d’amis de confiance. C’est alors seulement que je trouve la patience et la clarté nécessaires pour affronter, encore et encore, les résistances liées aux communications difficiles – ainsi que les surprises qui les accompagnent si souvent.
Au sein de cette relation, chercher Dieu et nous accueillir mutuellement ont été les plus grandes leçons de mon parcours avec les sœurs. Souvent, c’est précisément dans notre plus grande faiblesse que la grâce abonde le plus richement. Les sœurs du monastère cheminent elles aussi, apprenant à se laisser accueillir par Dieu, à s’accueillir elles-mêmes et à s’accueillir les unes les autres. Au milieu des nombreuses différences et des défis de la vie quotidienne, nous apprenons toutes à nous accueillir plus pleinement, tout comme nous avons nous-mêmes été pleinement et totalement accueillies par l’amour révélé sur la Croix.
Pour cela, nous devons d’abord accepter de reconnaître que nous « ne comprenons pas encore », que nous « voyons encore à travers un voile » et que nous sommes « toujours disposées à continuer d’écouter ». Les jugements rigides et les idées préconçues laissent peu de place à l’émergence de nouvelles possibilités.
Notre confiance ne repose ni sur nos propres capacités ni sur la vertu des unes ou des autres. Nous croyons plutôt que l’amour de Dieu transformera nos cœurs et fera grandir notre relation, en faisant d’elle un lieu où la Parole de Dieu peut prendre racine et porter du fruit.
II- Témoignage de mon cheminement personnel
« Je conduirai les aveugles par un chemin qu’ils ne connaissent pas, je les mènerai par des sentiers qui leur sont inconnus. » (Isaïe 42, 16)
À Taïwan, les catholiques ne représentent que 1 % de la population, soit environ 240 000 personnes. Les monastères y sont très rares. Qui viendrait frapper à la porte d’un monastère de sa propre initiative ? Si l’on met de côté les visiteurs venus participer à des activités ou simplement pour une visite, il s’agit généralement de personnes qui souhaitent écouter Dieu et discerner leur vocation, ou que les tempêtes de la vie ont égarées, ou encore qui, après avoir rencontré des impasses partout dans ce monde, n’ont plus nulle part où aller... Quant à moi, il semblait que je réunissais ces trois situations à la fois ; pourtant, sous la protection de tous les anges, j’ai pu entrer dans ce monastère.
Entrée au monastère Saint-Benoît de Danshui (Taïwan)
Une personne comme moi – née avec des déficiences congénitales (autisme impliquant de multiples troubles des zones du langage dans le cerveau) et marquée par un dysfonctionnement acquis (un parcours de vie jalonné de traumatismes majeurs) – était faible, brisée et totalement épuisée. C’est Dieu qui a disposé autour de moi une succession ininterrompue d’anges, ainsi que la bienveillance et le soutien d’innombrables personnes, pour m’aider à grandir. Ce n’est qu’en m’appuyant sur l’infinie miséricorde de Dieu que j’ai survécu jusqu’à ce jour.
Après avoir obtenu mon diplôme universitaire, et à la suite d’une série de sauvetages qui m’ont ramené du seuil de la mort, j’ai fait l’expérience d’un Dieu que je n’avais jamais vu auparavant. J’ai alors formulé la première réponse de ma vie : « Seigneur, puisque Tu veux que je vive, je remets ma vie entre Tes mains. Montre-moi, je T’en prie, le chemin qui s’ouvre devant moi ».
Bien entendu, ce chemin n’est pas apparu tout seul. Je me suis donc lancée avec enthousiasme dans toutes sortes d’activités, de communautés et de ministères au sein de l’Église. Pourtant, je me suis retrouvée de plus en plus divisée intérieurement. En apparence, je manifestais un grand zèle pour l’évangélisation et je recevais beaucoup d’éloges, mais intérieurement, j’étais totalement épuisée, telle la citrouille transformée en carrosse pour Cendrillon qui, à l’heure dite, redevient inévitablement une citrouille. Une fois le travail terminé, je redevenais Cendrillon, me cachant seule dans un coin, brisée. Alors que j’étais à bout de forces et que je perdais pied, j’ai formulé cette seconde prière : « Seigneur, donne-moi, je t’en prie, une communauté avec qui je puisse prier ».
J’ai ensuite étudié dans une faculté de théologie jésuite et, après avoir obtenu mon diplôme, j’ai rejoint une congrégation missionnaire franciscaine de religieuses. Ce n’est que lorsque je me suis retirée pour discerner la prochaine étape de mon cheminement que j’ai franchi pour la première fois le seuil du monastère bénédictin.
Vers la fin de cette retraite personnelle, l’une des sœurs m’a demandé si j’avais déjà envisagé une vocation au sein d’une communauté contemplative. J’ai secoué la tête en disant que cette idée ne m’avait même jamais effleuré l’esprit. La sœur a répondu : « Puisque vous êtes déjà venue jusqu’ici, pourquoi ne pas donner une chance à Dieu ? »
Je ne comprenais pas ce qu’elle voulait dire. Mais j’ai quitté la communauté franciscaine pour commencer un nouvel emploi, assistant des prêtres étrangers d’une congrégation missionnaire dans leur œuvre d’évangélisation. Chaque week-end, ou lorsque je n’avais pas besoin d’aller au bureau, je retournais au monastère.
Il se trouvait que toute la communauté était alors mobilisée par des activités extérieures (la mission en Chine, la promotion des vocations, etc.). La plupart du temps, il y avait très peu de sœurs au monastère, et le noviciat était resté vide pendant de nombreuses années. C’est durant cette « période de vide » que je suis arrivée au monastère Saint-Benoît de Danshui.
La vie au monastère
Je remercie Dieu de m’avoir donné un cœur très simple. Face à la culture et aux traditions particulières du monastère, ainsi qu’aux diverses dispositions qui m’étaient proposées, j’étais, pour l’essentiel, disposée à apprendre et à répondre présente.

Au monastère, en tant que laïque, je disposais d’une grande liberté et vivais selon un rythme très simple. Les sœurs étaient préoccupées par l’avenir de la communauté et n’avaient guère le temps ni l’énergie de se consacrer à moi. Pourtant, elles ont fait preuve d’une hospitalité extraordinaire. Même lorsque j’étais trop fragile pour faire quoi que ce soit, j’étais toujours accueillie. Le simple fait d’être accueillie – et non pas seulement tolérée – est devenu une expérience qui m’a soutenue durant les années où mon âme était plongée dans les ténèbres et où je ne voyais plus le chemin de Dieu. Ce n’est qu’après avoir reçu un diagnostic d’autisme que j’ai enfin compris que, sous la succession de traumatismes graves qui ont marqué ma vie, l’autisme lui-même était tissé dans la trame de mon existence. Plus tard encore, alors que mon traitement médicamenteux s’avérait de plus en plus efficace, la prieure de l’époque me disait :
« Si tu dois prendre toujours plus de médicaments pour devenir religieuse, je ne pense pas que ce soit la voie que Dieu veut pour toi. Puisque tu as désormais un si bon patron – on pourrait même dire qu’il t’a formée – et qu’il t’encourage à continuer de vivre au sein de la communauté, pourquoi ne pas poursuivre ainsi ? Peut-être pourrais-tu devenir l’une de nos oblates régulières. Restons ensemble ouvertes à Dieu et voyons comment Il souhaite nous conduire. »
Saint Jean de la Croix a dit : « Pour parvenir à ce que tu ne connais pas, tu dois emprunter un chemin que tu ne connais pas ». Grâce à cette convergence du moment, du lieu et des personnes adéquats, je me suis engagée sur une voie que, encore aujourd’hui, je ne saisis pas pleinement. Telle une aveugle, je me suis fiée uniquement à la grâce pour avancer. En un clin d’œil, j’avais déjà passé plus de seize ans au monastère. J’ai vu une communauté monastique traverser toutes sortes d’épreuves, de changements, d’efforts, d’ajustements et de grâces, et j’ai appris peu à peu à mieux connaître les sœurs. Peu à peu, les sœurs sont devenues ma famille, m’accompagnant à travers bien des vallées sombres de l’existence.
Avant de prononcer mon oblation comme oblate, je vivais déjà au sein de la communauté depuis de nombreuses années. J’ai découvert les différentes manières dont chaque sœur exprimait l’amour, et j’ai appris, progressivement, à accueillir ces expressions. J’ai fini par comprendre que chaque personne est tout simplement très différente.
Grâce à ces expériences de l’amour, j’ai aussi trouvé en moi une plus grande capacité à accepter les limites de chacune. Elles m’ont aidée à grandir en humilité sur ce chemin de la « connaissance mutuelle ». Cela rappelait les paroles de Dieu à Moïse : « Ôte les sandales de tes pieds, car le lieu où tu te tiens est une terre sainte » (Exode 3, 5). Dans mes échanges avec les sœurs, j’ai rencontré à la fois la vulnérabilité et la beauté.
Toute personne que je rencontre est une « terre sainte ». À travers elles, j’ai appris à mieux me connaître moi-même. J’ai également appris à nourrir une plus grande espérance pour la création de Dieu et une confiance accrue en l’œuvre de rédemption et de sanctification qu’Il a promise.
Aux marges : une oblate vivant au monastère
Tout au long de ma vie, maintes et maintes fois, c’est aux marges, hors de la ville, dans la solitude et dans l’adoration que j’ai rencontré le Dieu dont la vie et la mort mêmes se sont déroulées aux marges. Ce fut véritablement le fondement de la grâce dans ma vie. Car, avec notre seule nature humaine limitée, il est très difficile de demeurer en paix lorsqu’on se trouve en marge.

Pourtant, en tant qu’oblate vivant au monastère, je me retrouve en marge, tant par rapport au monde que par rapport à la communauté monastique. Vivre sur ce seuil – entre les allées et venues, entre l’intérieur et l’extérieur – implique de devoir constamment porter en soi de nombreuses tensions. Après tout, il suffit de franchir la porte de ce monastère hors du temps pour se retrouver dans la grande agglomération de Taipei, une métropole animée, bondée et bruyante, à l’image de New York.
Mais tout comme le mystère de la vie jaillit souvent de ce qui semble être des tensions opposées, de même, à travers la douleur du déchirement, je me suis maintes fois retrouvée poussée avec urgence à désirer Dieu, à courir vers Lui et à Le découvrir à nouveau.
Vivre en ces marges signifie aussi être appelée à devenir un pont entre deux mondes. Cela exige sans cesse d’écouter, de traduire, de porter et de rapporter. Souvent, cela m’épuise.
Pourtant, tout pont se bâtit par le dépouillement de soi. Maintes et maintes fois, j’ai trouvé force et consolation en Jésus Christ. Chaque fois que je reviens à Dieu, le Saint-Esprit agit comme un fer à repasser : il lisse doucement les plis de mon cœur, l’élargit et crée en moi un nouvel espace et une nouvelle liberté pour rencontrer les autres, pour servir généreusement et partager les dons reçus gratuitement.
Je remercie Dieu car, cachée ici, j’ai été épargnée de bien des dangers liés à la chute par l’orgueil et la réussite. J’ai aussi été préservée d’une grande partie de la fragmentation intérieure causée par le fait de devoir masquer sa nature et jouer un rôle (un trait de personnalité souvent observé chez les femmes autistes).
La nudité de la solitude, vécue à cette double frontière entre le monastère et le monde, m’a inlassablement ramenée vers Dieu, sans permettre aucun compromis.
Aveugle en Dieu
« Ce qui ne figurait pas dans mes projets faisait partie des plans de Dieu. » (Sainte Thérèse-Bénédicte de la Croix)
En repensant à ces plus de dix années, je réalise que c’est Dieu qui m’a conduite ici et qui m’y a retenue. C’est l’hospitalité généreuse et l’accueil bienveillant des sœurs qui m’ont reçue, moi, une personne brisée et pauvre.
Année après année, par le silence, la prière, la bénédiction, l’amitié sincère et le rythme stable de leur vie commune, elles ont tissé un filet de salut et d’espérance qui a enveloppé ma vie blessée. Avec foi, elles ont trouvé le moyen de percer le toit pour me descendre devant le Seigneur Jésus.
Avec foi, bien qu’aveugle et boiteuse, je me suis pourtant mise en route – un voyage vers l’inconnu, sur un chemin qui m’était étranger. Accompagnée de toutes les sœurs, je continue à écouter de tout mon cœur. En nous soutenant mutuellement tandis que nous suivons le Christ et marchons ensemble, nous aspirons, à la lumière du Christ, à entrer ensemble dans le cœur de Dieu.
« Dieu est amour ; celui qui demeure dans l’amour demeure en Dieu, et Dieu demeure en lui. » (1 Jean 4, 16)
L'identité laïque cistercienne
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Témoignages
Association internationale des communautés de laïcs cisterciens
Assemblée internationale à Huerta en 2008
L’identité laïque cistercienne
Synthèse finale rédigée à partir des trois synthèses reçues, fruit du travail des communautés laïques cisterciennes anglophones, francophones, hispanophones et finalisée à Santa María de Huerta, Espagne, le 6 juin 2008.
1- Vocation laïque cistercienne
De façon individuelle, l’on reconnaît un appel personnel vécu de façon communautaire comme un don de Dieu. Nous le définissons comme un appel à être des témoins actifs du Christ et de son Église, au milieu du monde, en donnant un témoignage priant et contemplatif dans une vie définie par les valeurs propres du charisme cistercien, sous la conduite de la règle de saint Benoît reconnue comme une interprétation concrète de l’Évangile, ainsi que sous la conduite de nos Pères et Mères cisterciens. C’est un chemin de conversion permanente nous conduisant à redécouvrir et à approfondir la grâce de notre Baptême et nous aidant à développer une foi adulte.
2- La vie cistercienne laïque
2.1 Nous sommes convaincus que la spiritualité cistercienne peut être adaptée à un mode de vie laïque et, bien qu’il soit très clair que les deux modes de vie – monastique et laïque –, sont différents, ils sont complémentaires. Ainsi est mise en lumière la vitalité de la vie monastique ; et les laïcs trouvent dans la spiritualité cistercienne une façon de vivre dans le monde avec un plus grand engagement et une plus grande profondeur spirituelle. Il y a unanimité à reconnaître que le charisme cistercien peut être vécu hors du monastère .
2.2 Il y a une grande diversité dans les pratiques de la vie laïque cistercienne, mais bien que les formes soient différentes, les mêmes moyens sont utilisés pour un unique but : la recherche de Dieu.
2.3 Toutes les valeurs et pratiques cisterciennes sont un chemin de libération et de conversion intérieure et peuvent être incorporées à la vie des laïcs:
Prière et louange
Confiance et abandon à Dieu
Humilité
Obéissance
Pauvreté
Chasteté
Austérité
Simplicité de vie
Équilibre de vie
Silence et solitude
Travail
Hospitalité et service
Stabilité
Simplicité
Joie
2.4 Cette unification intérieure, ce chemin de conversion et ce désir d’incarnation naissent et se concrétisent dans le choix de « ne rien préférer à l’amour du Christ » (RB 72), vivant dans le monde sans être du monde (cf. Jean 17, 9-16).
2.5 Nous faisons l’expérience d’une transformation tant intérieure qu’extérieure (conversatio morum), qui se manifeste dans la fréquentation assidue des sacrements, dont le centre est l’Eucharistie ; dans l’étude priante de l’Écriture sous forme de lectio divina ; dans la fidélité à l’Office divin ; dans la dévotion filiale à la Vierge Marie ; dans l’accueil du frère et de la sœur ; dans un changement de priorités ; dans une nouvelle façon d’ordonner sa vie ; dans une nouvelle façon d’aimer prenant sa source dans l’amour de Dieu ; dans un désir de formation et la nécessité d’être guidé spirituellement ; dans l’expérience du travail vécu comme une collaboration à la construction du royaume de Dieu, plutôt que comme la recherche d’un enrichissement personnel.
2.6 La dimension cénobitique de notre vie cistercienne laïque s’exprime dans l’union spirituelle que nous vivons avec tous les membres de notre communauté, aussi bien laïque que monastique, et dans une vie plus ascétique qui nous donne d’être unis à notre communauté par la prière, le travail et la liturgie, même quand nous en sommes séparés physiquement.
2.7 Notre mission, en tant que laïcs cisterciens, se réalise dans notre témoignage indépendamment de notre implication ou non dans diverses activités apostoliques ou sociales. L’élément fondamental de la vie du laïc cistercien consiste à trouver un équilibre entre les temps de prière et de travail.

3. La communauté laïque cistercienne
3.1 L’expérience de communauté s’exprime comme la naissance d’une nouvelle famille dans laquelle on reçoit aide et force pour vivre dans l’espérance et sans peur l’engagement chrétien. Nous faisons l’expérience que prier ensemble crée la communion, nous unit dans la distance et nous réconforte. Le lien le plus fort est d’avoir été unis par l’Esprit Saint dans une même recherche : la recherche de Dieu, et en conséquence la communauté contribue à l’enrichissement personnel par la transmission de valeurs entre tous les membres. Notre découverte de la communauté nous aide à nous percevoir comme Corps du Christ. Sentir les besoins des autres encourage à la charité et enseigne l’humilité. La communauté est un instrument donné par Dieu pour notre sanctification.
3.2 Pour la majorité des fraternités il est fondamental que le désir et la décision personnels qui les portent à répondre à l’appel de Dieu à cette vocation laïque cistercienne soit officialisés par un certain type d’engagement devant les communautés monastique et laïque.
3.3 Il existe une grande diversité de formes d’organisation des communautés. On peut constater que certaines communautés sont plus hésitantes à créer des structures.
4. Les liens avec le monastère et avec la Famille cistercienne
4.1 La communauté monastique est l’héritière du charisme cistercien dans sa forme actuelle. Les communautés laïques cisterciennes, par leur communion avec une communauté monastique, reçoivent des moines et des moniales formation et lumière sur le chemin. Les liens concrets qui nous unissent à la communauté monastique, ainsi que la façon de décrire ces liens, sont différents de l’un à l’autre.
4.2 Les deux communautés, monastique et laïque, sont perçues comme une seule famille avec des formes de vie différentes, mais pour tous, la différence entre moines et laïcs est très claire.
4.3 Pour tous les groupes, c’est la communauté monastique, représentée par son abbé (abbesse) qui reconnaît en eux le charisme et leur confère leur appartenance à la Famille cistercienne, selon la nature des liens qui les unissent.
4.4 Il est commun à toutes les communautés et à tous leurs membres de percevoir le monastère comme leur propre maison et le lieu concret où le Seigneur unit de façon spéciale les deux communautés, laïque et monastique, et tous les membres entre eux. L’hospitalité des moines et des moniales rend présent l’amour de Dieu.
4.5 Le fait d’être laïcs cisterciens ne nous confère pas de privilèges dans notre relation avec la communauté monastique mais nous rend conscients de nos devoirs et de nos responsabilités.
4.6 Nos communautés laïques se rencontrent, avec des fréquences différentes, dans le monastère. Nous y recevons une formation, nous apprenons à nous aimer mutuellement, dans une nouvelle forme de relation centrée sur le Christ dans laquelle tous les membres ont été choisis et appelés par Dieu.
4.7 Moines et moniales, comme les laïcs, apprennent les uns des autres la vie fraternelle en persévérant ensemble sur le chemin de la sainteté.
4.8 Beaucoup de membres des communautés laïques viennent au monastère individuellement, mais tous sont d’accord pour affirmer que pour être laïc cistercien, il ne suffit pas de se sentir attiré par le monastère, mais qu’il est nécessaire d’appartenir à une communauté.
5. Épilogue
5.1 Nous croyons que les communautés laïques cisterciennes sont l’œuvre de l’Esprit Saint. En effet, il y a une totale communion dans leur façon de vivre et de comprendre le charisme laïc cistercien malgré le peu de communication entre elles. Nous sommes tous d’accord pour affirmer que, dans le laïcat cistercien, le charisme cistercien qui, durant 900 ans, a été exclusivement monastique, a trouvé, de par la grâce de Dieu, un nouveau mode d’expression.
5.2 On trouve dans toutes les communautés laïques cisterciennes le désir de respecter et maintenir la diversité dans toutes les choses qui ne brisent pas la communion : vivre un même charisme dans toute la diversité des expressions, unies sur l’essentiel.
Appelés et transformés par le Christ
Marie ! Rabouni !
Les relations entre les laïcs et les moines au fil de l'histoire
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529-2029 : Jubilé de la vie bénédictine
Christian Fénelon Mathieu
Oblat séculier de Maredsous (Belgique)
Les relations entre les laïcs et les moines
au fil de l’histoire
En Orient, dès les IIIe et IVe siècles, apparaissent les premières générations de communautés monastiques dans les déserts d’Égypte, de Palestine et de Syrie. Ce phénomène s’inscrit dans la contestation des compromissions de l’Église constantinienne avec les contradictions d’un pouvoir politique et religieux issu du paganisme.
Des chrétiens laïcs ouvrent la voie d’un nouveau style de vie, à l’écart du monde en restant toutefois au sein de l’Église. Ils attirent de nombreux visiteurs et des disciples. Les premiers moines et ces laïcs cohabitent dans des « villages monastiques » constitués autour de point d’eau, où ils pratiquent l’art de la confraternité. Des laïcs de toutes conditions sociales recherchent l’enseignement spirituel des Pères du désert pour vivre l’idéal chrétien. En contrepartie, ils prennent en charge l’hospitalité et la vente des produits du travail manuel de ces nouvelles fraternités (cordes, corbeilles, nattes, bougies).

C’est dans cet environnement que Pacôme (292-v. 348) fonde la première communauté monastique dans un ensemble de bâtiments contenant une chapelle et des ateliers entourés d’une enceinte selon le modèle des communautés égyptiennes et des camps romains.
Le sens de l’hospitalité et du prendre soin des hôtes va constituer l’un des piliers fondamentaux de l’esprit monastique et préfigure l’intensité des relations sociales et spirituelles avec l’environnement du monastère. Dans la région du Mont-Cassin, le monastère naissant de Benoît de Nursie (480-547), un héritier du monachisme égyptien, est en symbiose avec le tissu social du bourg rural de Cassin. Les moines portent l’habit des paysans de cette contrée et une hôtellerie accueille les proches des moines. Les règles monastiques du VIIe siècle, bien que ne présentant pas l’accueil des laïcs de la même façon, admettent explicitement les laïcs pauvres au service du monastère. Ils sont chargés des travaux agricoles, de la construction des bâtiments, de s’occuper de la grange, du moulin et de la cuisson du pain pour les malades et les hôtes, selon la règle de saint Isidore de Séville (v. 560-636). Dans le même esprit, saint Fructueux de Braga (fin VIe-665) a le souci de faire vivre sans péril dans le monastère des hommes avec leurs épouses et leurs enfants à condition d’abandonner toute propriété de leur corps et de leurs biens.
L’émergence de la société mérovingienne (Ve-VIIe siècles), fortement préoccupée par la conversion des barbares païens au christianisme, développe un esprit de séparation entre les moines et les laïcs. À cette époque les évêques évangélisateurs, dépositaires de l’inspiration monastique, considèrent les fidèles laïcs comme diaboliquement compromis avec les basses faiblesses humaines. La piété médiévale est pénétrée par la conscience de ses fautes et de l’oubli de Dieu. Dans la vie courante de cet univers la notion de service est prégnante. Se mettre ou être contraint au service est censé permettre de s’oublier soi-même pour racheter ses fautes.
Au IXe siècle, alors que Louis le Pieux (778-840) impose la règle bénédictine aux monastères qu’il dénommait « le bien des pauvres », le concile de Rome réclame que l’abbé du monastère soit un prêtre. Durant les huit premiers siècles les moines appartiennent à un Ordre laïc et constituent une pépinière de recrutement du clergé séculier évangélisateur des campagnes. Le plus souvent, par humilité, l’abbé ne recevait pas l’ordination sacerdotale, saint Benoît n’était d’ailleurs pas un clerc ordonné. À l’époque carolingienne (VIIe – IXe siècles), la persistance d’un esprit de clôture séparative entre les moines et les laïcs non instruits contribue au développement d’une Église hiérarchisée s’éloignant une nouvelle fois de sa configuration primitive. C’est ainsi que les laïcs illettrés incapables d’être promus au sacerdoce sont admis à la vie du cloître. Les moines remplissent une double fonction : ils assurent un soutien spirituel aux habitants des villages environnants et l’intercession pour la famille et des proches du seigneur propriétaire des lieux.
Selon saint Colomban, le terme « monastère » va désigner l’espace clos où vivent les moines et non l’ensemble des bâtiments. Cependant, durant cette période les recensements ne font pas de distinction entre les moines et les frères laïcs formant une grande famille. La familia désigne l’ensemble des séculiers attachés à un service intérieur ou à l’extérieur. La terminologie employée par les chroniqueurs et la diversité des statuts sont imprécises. Elles désignent souvent une même réalité dans les chartes médiévales tels que : donatus, oblatus, conversus, famulus, frater…
Il est coutume d’attirer des laïcs du voisinage rural vivant dans la pauvreté ou la vieillesse. Cette hospitalité est proposée en échange d’un travail, d’un service permettant d’obtenir le « pain de l’oblat » ou une pension alimentaire, mais aussi pour se convertir, assurer le salut de son âme par le bénéfice de la prière des moines, sans oublier la sécurité en échappant aux tourmentes des puissants seigneurs féodaux.
Pour ces laïcs, il fait bon vivre sous la crosse des abbés dans les abbayes souvent dotées d’un important patrimoine foncier offert gracieusement par leurs fondateurs aristocratiques. En contrepartie les seigneurs féodaux surchargent les moines de série de messes en expiation d’une faute ou pour obtenir la garantie d’une assurance pour la vie éternelle. Les chartes de donations relatent les vertus de l’économie de cet échange « donnant-donnant ». L’expansion des offices eut aussi pour conséquence la nécessité de l’accès des moines laïcs à la cléricature permettant de remplir les obligations contractées avec les donateurs. C’est ainsi que le travail manuel délaissé par les moines de chœur est délégué aux laïcs intégrés dans la communauté monastique bénéficiant parfois d’un rôle de semi-religieux.
L’autorité spirituelle des moines a sans doute développé une influence sur les nécessités de l’oblation, du don de soi en s’appuyant sur l’exhortation de saint Paul dans son Épître aux Romains (12, 1) qui a joué un grand rôle dans l’Église médiévale : « Je vous exhorte donc, frères, au nom de la miséricorde de Dieu, à vous offrir vous-même en sacrifice vivant, saint et agréable à Dieu : ce sera votre culte spirituel ».
Une Église pourtant méfiante à l’égard de cet engagement semi-religieux. Chacun doit rester à sa place. Au cœur du monastère les moines forment la communauté, à la périphérie les laïcs sont davantage appelés à jouer un rôle, plutôt que de bénéficier d’un véritable statut dans cette économie du don et du contre-don, véritable contrat social et spirituel.
C’est ainsi qu’entre le Ve et le IXe siècle, les monastères évoluent considérablement avec des communautés essentiellement constituées par des moines laïcs dans lesquelles clercs et prêtres n’avaient qu’une place réduite. Cette évolution monastique est aussi à mettre en relation avec l’apparition du culte des saints, des reliques et de la popularité des pèlerinages. Dans le même temps, où bon nombre de monastères sont enlisés dans la société laïque seigneuriale, la réforme gr égorienne (XIe s) va distinguer plus nettement qu’auparavant la hiérarchisation entre les clercs et les laïcs avec l’apparition d’une clôture plus stricte.
Des abus ayant été mentionnés dans les capitulaires carolingiens du IXe siècle, le concile d’Aix-la-Chapelle (816-817) est préoccupé par la nécessité d’un recadrage des dérives des bénédictins et fait une tentative d’interdiction de l’admission des laïcs dans leurs monastères. Plus tard, au XIe siècle, ces mêmes « simples laïcs » bénéficient du soutien et des encouragements du pape bénédictin Urbain II (v. 1035-1099) :
« Nous avons appris que certaines personnes critiquaient avec virulence la façon dont nos communautés prennent sous leur autorité des laïcs qui, renonçant au monde, font don de leur personne et de leurs biens, pour mener une vie en commun. Pour notre part, nous approuvons ce genre de vie et nous pensons que cette coutume, qui d’après ce que nous en avons vu, paraît louable et d’autant plus digne d’être perpétuellement observée qu’elle s’inscrit dans la tradition de l’Église ».
Pour la majorité, ces laïcs sont appelés des « donnés ». Le latin employé dans les chartes médiévales ne retient que les verbes tirant leur racine de l’acte du don comme offerre qui, dans sa conjugaison au participe passé, devient oblatus. C’est-à-dire l’oblation, l’offrande, le don volontaire. Le mot oblatus est un terme fréquent dans les textes juridiques pour désigner un oblat adulte. Les conversi, commessi et oblati constituent le noyau le plus proche des moines. L’acte le plus ancien, daté de 1170, est relevé dans les annales des Camaldules. L’oblati est revendiqué comme une originalité semi-monastique bénédictine qui n’est pas en usage dans les autres Ordres. Une charte pour ces oblats se substitue à la profession des convers et constitue un serment d’obéissance, d’honnêteté, de fidélité et de respect de l’abbé conformément à la règle de saint Benoît et des Constitutions camaldules.
Les abbayes bénédictines ont largement encouragé l’adhésion du frater laïc dans la fraternitas aux XIe et XIIe siècle créant ainsi avec leurs « frères du dehors », qui ne pouvaient ou ne voulaient pas prendre l’habit, une communauté spirituelle rassurante pour ces derniers quant à leur salut. La décision d’accueillir un laïc dans la fraternité appartient à l’abbé, cette faveur était appréciée et recherchée. L’intégration de ces laïcs dans la communauté semble se faire sur un pied d’égalité avec les moines. L’idéal de cette confraternité médiévale s’inspire des Apôtres en référence au premier verset du psaume 132 fréquemment cité dans les sources : « Voyez ! qu’il est bon, qu’il est doux d’habiter en frères tous ensemble ».
L’admission à la confraternité permet d’obtenir certains privilèges. Outre le fait de recevoir des Lettres de confraternité ou d’affiliation, les moines, entre les morts et les vivants, spécialistes de la prières en faveur des morts, avaient pris l’habitude d’accorder des sépultures à leurs bienfaiteurs les plus généreux, voire des sépultures royales dans certains monastères. Dans leur spécialité de l’autre monde, les moines médiévaux du IXe au XIe siècle pratiquent le rite de la vestitio ad succurendum selon le principe que tout chrétien pouvait recevoir sur son lit de mort l’habit monastique, une garantie pour l’autre monde. L’usage de recevoir l’habit monastique in articulo mortis ou le moniage pour le chevalier avant de mourir était fréquent dans l’aristocratie médiévale.
La tradition d’accueil des laïcs à la confraternité commence à décliner dès la fin du XIIIe siècle avec l’approbation par la papauté des Tiers-Ordres afin de canaliser l’ardeur évangélique des mouvements pénitents. Ce n’est qu’en 1453 que le Chapitre général des cisterciens s’intéresse pour la première fois et plus favorablement au statut des laïcs. Les abbés admettent que même mariés et en habit séculier, ils font partie de l’Ordre et doivent être considérés comme des frères, même s’ils ne font pas de vœux monastiques, et ceci en faveur d’un pacte de fraternité. Dès le XIVe siècle, malgré la persistance de la culture monastique dans l’Ancien Régime, cette tradition d’accueil des laïcs perd progressivement toute vitalité jusqu’au XVIIIe siècle, avant de disparaître dans le tourbillon de la Révolution française.
Dans le premier tiers du XIXe siècle, avec la restauration de la vie bénédictine confrontée à l’adversité politique, à l’inconnue sociétale d’un nouveau monde bourgeois et industriel et la nécessité de faire refleurir un nouveau printemps de l’Église, les fidèles laïcs expriment un nouveau désir de s’agréger à l’Ordre de saint Benoît. Le développement de l’oblature séculière ne s’inscrit pas dans la continuité historique du laïc médiéval semi-religieux, mais dans l’adaptation à une situation nouvelle qui remplace les Lettres d’affiliation ou d’association des siècles précédents. Néanmoins, l’oblature contemporaine héritière d’une tradition historique crée un lien spirituel et fraternel significatif avec la communauté des moines qui s’exprime par un « noviciat » puis une « profession » et une charte sur le modèle de la profession monastique sans prononcer de vœux.
L’oblat est ainsi de la communauté sans être dans la communauté, engagé avec le monastère dans un échange réciproque de bienfaits spirituels. Dans le contexte actuel d’une crise de vocation et à la lumière de l’Histoire, les moines et les oblats séculiers ne partagent-ils pas un espace communautaire pour inventer ensemble un nouvel avenir à la vie monastique du XXIe siècle ?
La paix
10
529-2029 : Jubilé de la vie bénédictine
Père abbé Benedict Nivakoff, OSB
Abbé de Norcia (Italie)
La paix
Chers amis,
Pour la plupart d’entre nous, la guerre est un sujet dont on entend parler aux informations ou que nous lisons dans les livres d’histoire. Le cardinal Pierbattista Pizzaballa, qui nous a rendu visite à Norcia les 11 et 12 juillet pour la fête de saint Benoît, vit avec la guerre au quotidien depuis trois ans. Le patriarche latin de Jérusalem s’est fait connaître dans le monde entier après s’être offert à la place d’enfants détenus en otage suite aux attentats terroristes du 7 octobre en Israël. Par ce geste, il a rappelé au monde et à l’Église que le rouge de la robe cardinalice symbolise toujours la volonté de verser son sang pour le Christ.
Le Cardinal, ami de notre communauté depuis de nombreuses années, est venu à Norcia pour recevoir le Prix international Saint-Benoît, créé cette année par la municipalité de Norcia et dédié, pour sa première édition, au thème de la paix. Dans son discours à la ville, puis aux fidèles de l’abbaye après la messe du dimanche, il a souligné que la véritable paix et la véritable unité ne se trouvent qu’en Christ, et que nos efforts, s’ils sont dépourvu de ce fondement, porteront bien peu de fruits. Ce fut une grâce pour notre communauté de l’accueillir et d’écouter ses encouragements à persévérer dans nos luttes cachées, afin que, par la prière et la conversion, nous puissions mieux servir ceux qui vivent au cœur des conflits du monde.
Durant ses deux jours à Norcia, Sa Béatitude a pu constater les nombreuses améliorations apportées à l’église abbatiale, au nouvel oratoire, à l’hôtellerie et à la brasserie Birra Nursia. Il a également visité les locaux provisoires de l’école abbatiale, où une vingtaine d’élèves étudient depuis deux ans, et a vu le chantier de la nouvelle école. Je vous rappelle que pour soutenir l’école abbatiale et les activités éducatives des moines, vous pouvez faire un don de 5 pour 1 000 (cf. nursia.org).
La plupart d’entre nous ne connaîtront jamais une guerre comme celle qui se déroule actuellement en Terre Sainte, mais nous connaissons presque tous un autre type de conflit : la lutte quotidienne pour la paix intérieure. Bien que cela constitue une part importante de la vie du moine, nous sommes tous appelés à peser nos mots, afin qu’ils ne blessent pas ceux qui nous sont proches. Et si nous voulons changer ce qui est extérieur à nous, nous devons d’abord changer ce qui est intérieur : les pensées désordonnées de vanité, d’orgueil, de colère, d’envie et, peut-être plus que jamais à notre époque, cette tristesse spirituelle que nous appelons découragement.
Saint Benoît insiste sur le fait qu’un moine ne doit jamais offrir une paix illusoire. Pour éviter cette illusion, il doit souvent faire la paix avec son passé, avec ceux qu’il a aimés et avec ceux qui, peut-être, n’ont pas su l’aimer comme ils auraient pu le faire. Chacun de nous porte une histoire, et cette histoire peut rendre la quête de la paix intérieure particulièrement difficile. Pourtant, c’est précisément cette quête qui nous purifie : en découvrant nos limites, nous devenons plus indulgents et miséricordieux envers autrui. À un certain point, nous comprenons que le seul amour sur lequel nous pouvons véritablement compter est l’amour de Dieu pour nous : un amour que, après réflexion, nous ne pouvons prétendre mériter.
À mesure que l’été avance et que la chaleur nous invite à ralentir un peu, nous espérons que chacun d’entre vous pourra également ressentir ce que nous, moines, recherchons chaque jour, et qui est résumé dans la simple devise bénédictine : Pax.

La musique qui laboure le cœur
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529-2029 : Jubilé de la vie bénédictine
Père Claudio Campesato
Liturgiste, grégorianiste, oblat séculier
de l’abbaye de Praglia (Italie)
La musique qui laboure le cœur
Amalaire de Metz, la componction
et l’écoute de la Parole
« Non pas dans l’abondance des paroles »[1]
Saint Benoît consacre à la prière le chapitre 20 de la Règle, très bref et très dense. On y lit : sachons que nous serons exaucés « non pas dans l’abondance des paroles, mais dans la pureté du cœur et la componction des larmes » – non in multiloquio, sed in puritate cordis et compunctione lacrimarum. Et aussitôt après : que la prière soit brève et pure, à moins qu’elle ne se prolonge sous une inspiration de la grâce divine. Benoît fait ici écho à l’Évangile : les païens, dit Jésus, s’imaginent être exaucés à force de paroles – in multiloquio suo exaudiantur (Mt 6, 7). Le grec emploie le verbe βατταλογεῖν, « rabâcher ».
La Règle reprend presque littéralement les deux termes de Matthieu, multiloquium et exaudiri, pour en renverser la logique : être exaucé ne tient pas à l’abondance des paroles, mais à la pureté du cœur et à cette componction qui affleure dans les larmes. Les larmes, dès lors, ne sont pas un ornement de la prière monastique, ni un résultat à produire : elles se tiennent à l’opposé du multiloquium, du côté d’un cœur qui a cessé de se défendre. Benoît ne demande pas de pleurer ; il demande de ne pas faire écran, par les nombreuses paroles, à Celui qui regarde le cœur.
Le mot que la Règle emploie – compunctio – vient de pungere : une piqûre, un aiguillon. Jean Leclercq la décrivait comme une action de Dieu en nous : l’amour du monde nous endort, et Dieu nous réveille « comme par un coup de tonnerre » qui rappelle l’âme à l’attention. Dieu nous « point » avec insistance, dit-il en jouant sur le latin, comme pour nous transpercer. Benoît confie à la vie monastique cette prière du cœur pur et de la componction. Quelques siècles plus tard, un interprète de la liturgie se demandera de quelle manière le chant lui-même peut mouvoir et ouvrir le cœur.
Une Parole portée par le chant
Amalaire, évêque et liturgiste de la Gaule carolingienne aux VIIIe et IXe siècles, écrivit un grand commentaire des rites de son temps, le Liber officialis : non seulement comment on célèbre, mais pourquoi. Parmi ses pages les plus surprenantes se trouve celle consacrée au moment qui, dans la messe, suit la lecture de l’épître : le répons graduel. C’est la structure que la tradition appelle lectio cum cantico : une lecture, suivie d’un chant qui en prolonge la réception méditative. Une structure analogue se retrouve dans l’office, où le répons prolixe suit la lecture. Cette alternance entre lecture et chant traverse les usages liturgiques anciens et demeure présente dans nos livres actuels.
Le graduel est un chant particulier. Il tire son nom de la marche de l’ambon — le gradus — sur laquelle se tenait le chantre ; c’est un chant mélismatique, où les syllabes d’un texte très bref se déploient sur de longues vocalises, confiées à une voix expérimentée. L’essentiel du chant revient au chantre ou à la schola ; l’assemblée le reçoit d’abord dans l’écoute. Au responsum entonné par le soliste et repris par la schola succède le versus, réservé au chantre seul : l’un des sommets de virtuosité du répertoire grégorien. Quelques mots, portés lentement par la mélodie, presque goutte à goutte. Quiconque a écouté le Haec dies du jour de Pâques (Ps 117, 24), avec ses trente notes ou davantage qui s’épanouissent sur le seul mot exultemus, sait de quoi il s’agit : une écoute pure.
La charrue de la componction
Pour expliquer ce moment, Amalaire recourt à la parabole du serviteur qui laboure (Lc 17, 7) et écrit des mots qui méritent d’être entendus en entier (Liber officialis, III, 11) : « Il laboure, celui qui fend les cœurs avec la charrue de la componction ; nul doute que, par la douceur de la modulation, les cœurs, même charnels, ne soient fendus et ne s’ouvrent comme un sillon dans la confession de la voix et des larmes » arat qui aratro compunctionis scindit corda; nulli dubium quin per dulcedinem modulationis scindantur corda etiam carnalia, et sese aperiant more sulci in confessione vocis et lacrimarum. Et aussitôt après, la phrase qui fonde tout : « La musique possède une certaine force naturelle pour fléchir l’âme – musica habet quandam naturalem vim ad flectendum animum – comme l’écrit Boèce dans son livre sur la Musique ».
L’image de la charrue doit être accueillie dans toute sa force concrète. Le mot compunctio, formé sur compungere, évoque – on l’a vu – une piqûre qui pénètre ; le soc donne à cette blessure intérieure une matérialité saisissante : la terre est ouverte pour recevoir la semence de la Parole qui vient d’être lue. Et Amalaire insiste : sont fendus les cœurs etiam carnalia, même charnels — non pas une âme désincarnée, mais la chair de notre humanité, celle où les larmes coulent réellement.
Amalaire pousse l’image jusqu’au chantre lui-même : il est comme le laboureur qui, de la voix, encourage ses bœufs à tirer la charrue plus allègrement. Sa voix douce conduit son propre cœur, et celui des autres, jusqu’aux larmes ou à la confession des fautes – comme on ouvre les secrets de la terre. La douceur n’est donc pas un agrément : elle est l’outil du travail.
Amalaire n’était pas le premier à observer le phénomène. Isidore de Séville avait décrit l’utilité du psaume chanté par une série de touches qui sont déjà tout un programme : il console les cœurs tristes, rend les esprits plus accueillants, réjouit les lassés, réveille les engourdis, invite les pécheurs aux larmes. Et il avait reconnu la tension avec une remarquable franchise : ce sont les paroles divines, et non la modulation de la voix, qui devraient émouvoir le chrétien – et pourtant, « je ne sais par quel pacte, de la modulation de celui qui chante naît une plus grande componction du cœur » : nescio quo tamen pacto modulatione canentis maior nascitur conpunctio cordis. Beaucoup, ajoutait-il, émus par la suavité du chant, pleurent leurs fautes. Amalaire tente d’éclairer ce « je ne sais quel pacte » à l’aide de la pensée musicale de Boèce, qui lui enseigne que la musique nous est unie si naturellement que nous ne pourrions nous en passer, quand bien même nous le voudrions –musicam naturaliter nobis esse coniunctam –, qu’elle apaise les colères et opère des merveilles dans le corps et dans les affections de l’âme. Ce que le chant accomplit dans la liturgie n’est donc ni un sortilège ni une exception : c’est la nature même de la musique, mise au service de la Parole.
La portée de ce passage prend tout son relief sur l’arrière-plan qu’Irénée Hausherr a reconstitué dans son étude classique sur le penthos : dans certaines traditions ascétiques orientales, la liturgie fut souvent ressentie comme un obstacle à la componction, et les hymnes, avec leurs mélodies, comme un terrain d’où elle ne peut naître. Amalaire ose au contraire reconnaître que la musique elle-même, dans la liturgie, peut devenir l’instrument d’un cœur ouvert.
La larme n’est pas un effet
Que sont donc ces larmes ? Le texte d’Amalaire les lie à la « confession de la voix et des larmes » : les larmes du repentir et la confession des fautes demeurent pleinement présentes, comme dans toute la tradition des Pères. Mais la componction ne s’y épuise pas. Non pas seulement la larme du repentir : une brèche du cœur qui rend l’homme de nouveau capable d’écouter. L’état que le chant peut favoriser est une nudité du cœur, un désarmement qui le rouvre à la voix de Dieu : un cœur labouré est un cœur qui n’oppose plus sa croûte à la Parole. Cassien en témoigne déjà : parfois, un seul verset de psaume, tandis qu’on le chante, offre l’occasion de la prière de feu – l’oratio ignita. Dans bien des contextes médiévaux, du reste, les larmes n’étaient pas seulement une émotion privée : elles pouvaient devenir la langue visible d’une conversion. La liturgie carolingienne accueille ainsi le pleur comme un acte du cœur – presque un geste public. En ce sens, la componction n’est pas la fin du chant, mais la disposition qu’il favorise : le sillon n’est pas la moisson – il est la condition pour que la semence ne tombe pas au bord du chemin (Lc 8, 5).
Et c’est ici que la Règle offre le discernement décisif : Benoît n’ordonne pas de pleurer. La larme authentique ne se fabrique pas ; quand elle est vraie, elle est œuvre de la grâce, comme cette prière qui ne se prolonge que « sous une inspiration de la grâce divine ». Celui qui mesure sa prière à l’émotion ressentie est déjà revenu, par un autre chemin, à l’abondance des paroles : celle du dedans.
Une force à discerner
Précisément parce qu’elle est naturelle, cette force est ambivalente, et Amalaire le sait. Aussitôt après avoir cité Boèce, il met en garde : qu’elle n’aille pas changer « la vigueur de l’âme chrétienne en une mollesse caduque », un danger que « les païens eux-mêmes évitaient ». Et il rappelle l’indignation des Spartiates contre Timothée de Milet qui avait infléchi la sobre harmonie reçue de la tradition vers un style jugé plus mou : ils craignaient que cette mollesse ne nuise à l’éducation des jeunes. Ailleurs, il fait siennes des paroles reçues sous le nom de Cyprien, qu’il cite lui-même : le tentateur « éprouve les oreilles par la musique mélodieuse, afin de dissoudre et d’amollir la vigueur chrétienne à l’écoute d’un son plus doux » — aures per canora musica tentat, ut in soni dulcioris auditu solvat et molliat christianum vigorem.
La même force qui laboure peut séduire ; la même larme peut devenir complaisance. C’est pourquoi le chant liturgique demande un discernement : toute émotion n’est pas componction, et toute douceur ne sert pas la Parole. Le critère, au fond, est celui de la charrue : on la juge à la moisson. Si le chant ouvre à l’écoute, à la confession, aux œuvres, il sert ; s’il retient l’attention sur lui-même, il séduit.
La componction de la Passion
Un dernier trait, le plus haut. Dans son livre sur l’antiphonaire, décrivant les répons de la Semaine sainte, Amalaire note que dans ceux qu’ont composés les maîtres de l’Église romaine revient sans cesse la componction devant le Christ livré – compunctio traditionis eius –, et que la douleur de sa crucifixion aiguillonne le cœur des fidèles – dolor crucifixionis eius stimulat corda fidelium (De ordine antiphonarii, 43). Traditio : le Christ trahi, remis aux mains des hommes. Stimulat : l’aiguillon de la componction revient une dernière fois, mais ce n’est plus la douceur d’une mélodie qui perce désormais le cœur : c’est la douleur du Crucifié. Ici, les larmes ne naissent plus d’abord de nos propres péchés : elles naissent devant le Seigneur livré. Le chant de la Semaine sainte place le cœur devant le Christ ainsi livré, et le cœur, s’il ne se défend pas, en est blessé.
Les siècles suivants connaîtront, en Occident, les grandes floraisons de la dévotion à la Passion : les planctus de la Vierge, le Stabat Mater. Au IXe siècle, cette componction est déjà là, portée par la liturgie elle-même : les répons que le chœur chante dans la nuit, année après année ; et pour ceux du Samedi saint, Amalaire a déjà le mot – planctus et fletus, la plainte et les pleurs de ceux qui s’affligent de cette mort injuste. Non pas un exercice ajouté, mais la manière ordinaire dont l’Église fait mémoire de son Seigneur livré. C’est peut-être le sommet de cette petite théologie des larmes : la componction, lorsqu’elle naît devant le Christ livré, ne se regarde pas elle-même, elle Le regarde. Et c’est pourquoi elle ne vieillit pas : sa mesure n’est pas ce que je ressens, mais ce qu’Il a souffert.
C’est pourquoi ces larmes n’ont rien d’une douleur cultivée pour elle-même : la tradition monastique les a toujours comprises comme une eau qui purifie. On ne les verse pas pour se sentir ému : elles lavent le regard, consument ce qui est faux dans le cœur, le rendent simple. C’est ce que la Règle tient ensemble d’un seul geste — la pureté du cœur et la componction des larmes : les larmes ne sont pas le contraire de la pureté, elles en sont le chemin.
Il y a un dernier renversement, et c’est le secret de l’image. Le sillon ne s’ouvre pas pour rester ouvert : il s’ouvre pour recevoir la semence, et « la semence, c’est la Parole de Dieu », semen est verbum Dei (Lc 8, 11). Comme la Parole se livre à la fente de la terre labourée, ainsi le Christ lui-même, le Livré, se livre au cœur que la déploration de sa passion a ouvert. Le verbe qui disait la trahison est le même qui dit le don : tradidit semetipsum pro me – il m’a aimé et s’est livré pour moi (Ga 2, 20). La componction de la traditio s’accomplit ainsi : le Livré n’est plus seulement celui que nous pleurons ; il est celui qui se laisse accueillir.
Ne pas résister à la Parole
De tout cela, une seule consigne, dans la sobriété propre à la Règle : la communauté ne chante pas pour produire des larmes ; elle chante en se disposant à ne pas résister à la Parole. La componction n’est pas le résultat musical que le chantre doit obtenir : elle est la disponibilité d’un cœur qui, cessant de se défendre, peut être atteint. Amalaire reconnaît que le chant, malgré son ambivalence, peut coopérer à cette ouverture – que la douceur d’une mélodie peut être le soc dont la grâce se sert.
C’est du reste le premier mot de la Règle : Écoute – obsculta, o fili… et inclina aurem cordis tui, incline l’oreille de ton cœur (Prol. 1). Tout le chemin monastique tient dans cette oreille intérieure, et le chant entre les lectures est l’une de ses écoles les plus patientes : chaque jour, sans éclat, il exerce le cœur à se laisser atteindre. La larme, quand elle vient, n’est que le signe que l’oreille du cœur s’est ouverte, que la Parole n’a pas trouvé de résistance.
Ce n’est pas de l’archéologie : ce répertoire est encore là, dans nos livres de chœur, et même hors de la liturgie, beaucoup y pressentent, sans toujours pouvoir le nommer, quelque chose de ce labour paisible du cœur. Il ne demande rien d’extraordinaire : seulement la fidélité quotidienne au chœur, et l’écoute. Quand, après la lecture, le chant s’élèvera, il ne faudra rien chercher, ni craindre la larme qui viendra peut-être : il suffira de laisser passer la charrue.
In puritate cordis et compunctione lacrimarum.
Pour aller plus loin :
Amalaire de Metz, Opera liturgica omnia, éd. J. M. Hanssens (Studi e Testi 138-140), Cité du Vatican 1948-1950, en particulier Liber officialis III, 11 et De ordine antiphonarii 43 ; Boèce, De institutione musica ; J. Cassien, Conférences IX, 26 ; Isidore de Séville, Sententiae (CCSL 111), Turnhout 1998 ; I. Hausherr, Penthos. La doctrine de la componction dans l’Orient chrétien, Rome 1944 ; J. Leclercq, L’amour des lettres et le désir de Dieu, Paris 1957.
[1] Cette méditation adapte, pour un lectorat monastique, quelques éléments de C. Campesato, « The Natural Power of Music », Religions 14 (2023), 1237, doi:10.3390/rel14101237, publié sous licence CC BY 4.0.
Comprendre la règle de saint Benoît à la lumière de l'Ubuntu
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Réflexions
Frère Josias Morobi, bénédictin anglican
Order of Holy Cross, St Benedict Monastery, Harkerville
(Afrique du Sud)
Comprendre la règle de saint Benoît
à la lumière de l’Ubuntu
Être pleinement humain est une démarche sociale. Cela nous invite à vivre en harmonie les uns avec les autres et avec la création divine. Cette conception est au cœur de la règle de saint Benoît et de la philosophie d’Ubuntu. Le poème de John Donne, « Nul homme n’est une île », nous enseigne que nul n’est autosuffisant ; nous dépendons tous les uns des autres, nous faisons partie d’un tout. Comment, dès lors, cette appartenance à un tout peut-elle m’influencer en tant que moine bénédictin africain noir ? Quelle importance revêtent l’Ubuntu et la règle de saint Benoît pour moi, et comment peuvent-elles enrichir ma vision holistique de la vie ? Pour tenter de répondre à ces questions, je vais comparer les valeurs et les principes de l’Ubuntu avec certains principes tirés de la règle de saint Benoît. Depuis ma découverte de cette règle vers 2006, j’ai constaté des similitudes avec les valeurs de l’Ubuntu que j’ai apprises dans ma jeunesse. Les valeurs qui ont retenu mon attention, et que j’ai jugées essentielles à la compréhension de l’Ubuntu et de la règle de saint Benoît, incluent la conception des agents de Dieu, la nature communautaire de l’être, et la vie en harmonie avec Dieu, avec les autres et avec l’univers. Mais d’abord, je vais brièvement décrire ces deux sources.
Que sont la règle de saint Benoît et l’Ubuntu ?
La règle de saint Benoît est essentiellement un guide, ou un recueil de principes, écrit vers 530 par saint Benoît de Nursie (vers 480-550 ap. J.-C.) à l’intention des moines vivant en communauté sous l’autorité d’un abbé (chef d’une communauté monastique). Elle reflète l’expérience personnelle de Benoît en tant que moine et chef spirituel, et la manière dont il a intégré son étude de la Bible aux traditions monastiques anciennes.
Le nom Ubuntu dérive du préfixe nguni (combinaison de groupes culturels, notamment zoulous, xhosas et swatis) Ubu- qui désigne l’état de devenir, et du radical -ntu qui signifie simplement « être humain ». Ainsi, le principe de l’Ubuntu renvoie à l’idée d’un être humain complet, tourné vers le devenir[1]. Ubuntu est le nom utilisé en Afrique du Sud, mais cette idéologie porte différents noms à travers l’Afrique. Par exemple, au Zimbabwe, on parle d’Ukama, au Kenya d’Ubinadamu, et au Lesotho et au Botswana de Botho. Des noms différents, mais qui témoignent tous de l’essence même de l’être humain.
Les valeurs de l’Ubuntu et de saint Benoît
J’ai relevé quelques thèmes communs à la philosophie de l’Ubuntu et à certains aspects de la règle de saint Benoît. Ces thèmes s’articulent autour de la notion d’agents de Dieu, de la nature communautaire de l’être et du principe d’harmonie. Le thème de la « nature communautaire de l’être » englobe les valeurs d’identité et de respect mutuel.
Dieu et ses agents
La compréhension de Dieu et de ses agents (anges et ancêtres) est similaire dans la règle de saint Benoît et le principe de l’Ubuntu. Selon le principe de l’Ubuntu, Dieu œuvre avec d’autres agents pour manifester son œuvre sur terre. Dans les croyances africaines, la hiérarchie des êtres se décline en différents niveaux : Dieu (l’être suprême), les ancêtres (ses intermédiaires), les êtres humains et le reste de la création. Tous ces niveaux interagissent pour former l’ordre[2].
Permettez-moi d’établir un lien entre le concept des « ancêtres comme intermédiaires de Dieu » et la notion d’anges. Dans le judaïsme, le christianisme et l’islam, les anges sont considérés comme des messagers et des êtres spirituels bienveillants qui cherchent à guider les individus. Leur importance réside dans leur relation avec Dieu[3]. De même, en Afrique, on croit que les ancêtres entretiennent une relation avec Dieu. Il convient également de noter que les ancêtres sont les gardiens de la moralité au sein de la communauté et des modèles de bonne conduite. Tout en bénissant la communauté et en veillant à son bien-être, ils sanctionnent également les mauvaises conduites en se désintéressant des affaires de cette communauté[4].
De même, saint Benoît reconnaît l’importance des anges dans une communauté monastique. Il dit : « Considérons donc comment nous devons nous comporter en présence de Dieu et de ses anges » (RB 19, 6). Il déclare également : « Puisque nos actes sont rapportés quotidiennement, jour et nuit, au Seigneur par les anges qui nous sont assignés, nous devons constamment veiller, comme le dit le Prophète dans le Psaume, de peur que Dieu ne nous voie tomber dans le mal et devenir inutiles » (Ps 13[14], 3 - RB 7, 28-29). Pour moi, la déclaration de saint Benoît nous oriente vers la compréhension des anges gardiens. Qu’entendons-nous par là ? Les anges intercèdent non seulement pour la vie des croyants, mais ils veillent aussi sur leur moralité[5]. À ce sujet, Christine Valters Paintner, dans son livre « L’Amour de milliers : Comment les anges, les saints et les ancêtres nous accompagnent vers la sainteté », soutient que les fonctions attribuées aux anges gardiens incluent, entre autres, la protection de l’âme humaine contre les troubles intérieurs et extérieurs, le retour sur le droit chemin de l’âme égarée et le soutien dans la prière et la communion avec la présence divine[6].
En revanche, on pourrait dire que la conception bénédictine de la conscience de notre comportement en présence des anges est similaire à la manière dont nous devrions nous comporter en présence de nos ancêtres. De même que les ancêtres servent d’exemples de bonne conduite (selon le principe de l’Ubuntu), les anges aident l’âme humaine à se restructurer. Je crois que les ancêtres, les anges et les saints sont des intermédiaires entre nous et Dieu, et qu’ils contribuent à préserver la moralité dans le monde.
La nature communautaire de l’être
Il existe quelques points communs entre le principe de l’Ubuntu et la règle de saint Benoît qui décrivent la nature communautaire de l’être. Ces thèmes incluent, entre autres, l’identité, le respect mutuel et le partage. Dans cet article, je me concentrerai uniquement sur les deux premiers.
• Identité
En Afrique, on considère qu’une personne naît non pas au sein d’une famille particulière, mais au sein de la société tout entière. Ainsi, selon l’Ubuntu, on ne se perçoit pas isolément, mais en communion avec autrui et en participant à la vie communautaire[7]. C’est par l’association et la participation à la vie communautaire que l’on atteint la maturité. En effet, « Être, c’est appartenir et participer ; c’est naître pour l’autre »[8].
Dès le premier chapitre de la Règle, saint Benoît reconnaît et embrasse l’importance de l’appartenance à la communauté. Les mots les plus étroitement liés à la notion d’identité se trouvent peut-être dans les versets 3 à 5 du chapitre 1 de la Règle, où Benoît suggère que les ermites sont ceux qui vivent en communauté depuis longtemps. « Grâce à l’aide et aux conseils de beaucoup », dit-il, « ils sont désormais formés pour lutter contre le diable. Ils ont forgé leurs forces… au sein de leurs frères, en vue du combat singulier du désert » (RB 1, 3-5).
Points à retenir : (1) l’aide et les conseils de beaucoup ; (2) forger leurs forces… au milieu de leurs frères. Ainsi, la règle de saint Benoît est semblable à l’Ubuntu en ce qu’elles remettent en question l’idée fausse de l’image de soi. Toutes deux suggèrent que nous ne pouvons devenir pleinement humains qu’au contact des autres. Par conséquent, je dois respecter la dignité de mes proches en agissant de manière généralement bienveillante et en préservant l’amour d’autrui.
• Respect mutuel
L’idée d’Ubuntu respecte les droits et la dignité de chacun. Dans cette pensée africaine, il est du devoir de chacun d’accorder le même respect, la même dignité, la même valeur et la même acceptation à chaque membre de la communauté. Ainsi, être humain, c’est reconnaître l’humanité d’autrui. Rabaisser et manquer de respect à autrui, c’est se dénigrer et se manquer de respect à soi-même[9] Cela suggère que les personnes doivent être appréciées et considérées comme égales en vertu de leur humanité. Par conséquent, nul ne devrait être supérieur ou inférieur en humanité si nous vivons selon l’Ubuntu[10]. L’Ubuntu s’oppose à tout ce qui est nuisible ou susceptible de porter atteinte, de blesser, de menacer ou de détruire l’humanité d’autrui[11]. Saint Benoît a consacré un chapitre entier au respect mutuel. Selon lui, le respect est une bénédiction que tous doivent manifester envers tous, et non seulement envers ceux qui détiennent l’autorité ; « car nous savons que c’est par cette obéissance que nous nous rapprochons de Dieu » (71, 1-2). Benoît conseille ainsi à chaque frère et sœur de « faire preuve d’un profond respect envers autrui, en soutenant avec la plus grande patience les faiblesses physiques ou comportementales de chacun, et en rivalisant d’ardeur dans l’obéissance mutuelle » (RB 72, 4-6)[12]. Ainsi, l’Ubuntu et la règle de saint Benoît défendent l’idée que le respect mutuel est essentiel à la compréhension de notre vie commune en ce monde. Il revêt des dimensions à la fois morales et spirituelles. Comme le dit Jésus dans Jean 13, 35 : « Si vous avez de l’amour les uns pour les autres, alors tous reconnaîtront que vous êtes mes disciples ». Je crois fermement que le respect mutuel nous permettra de bâtir un monde meilleur.
Les principes d’harmonie
Le dernier thème que je souhaite aborder est celui de l’harmonie. Par harmonie, j’entends une relation harmonieuse entre Dieu, sa création et l’humanité. C’est reconnaître que nous, êtres humains, coexistons avec la création divine et en dépendons parfois. Le cœur de la vie sur terre, telle que nous la connaissons, réside dans les relations entre les organismes vivants et leurs interactions avec le monde naturel ou aménagé. Selon l’Ubuntu, les organismes vivants sont intimement liés au monde naturel[13]. L’idée d’harmonie ou d’équilibre propre à l’Ubuntu se manifeste par notre bienveillance les uns envers les autres et envers l’environnement[14]. Être pleinement humain (ou vivre selon l’Ubuntu), c’est être en harmonie avec tout ce qui existe.
Frère Anselm Grün (moine bénédictin allemand et auteur) souligne que la conception bénédictine de la stabilité est une manière de préserver le respect de la nature. « En demeurant en un lieu, les moines en prennent la responsabilité. Ils souhaitent le préserver de telle sorte que les générations futures soient heureuses d’y vivre également. »[15] Pour saint Benoît, un religieux ou une religieuse doit servir la vie dans sa totalité : la vie dans la nature et la vie de ses semblables. C’est en respectant le rythme de la vie que nous vivons pleinement[16].
À cet égard, on peut affirmer que l’Ubuntu diffère de la règle de saint Benoît, car cette dernière conçoit la stabilité comme un moyen de prendre soin du monde naturel et d’en être responsable, ce qui pourrait laisser entendre que nous ne nous soucions de la nature que lorsque nous demeurons en un lieu fixe. L’Ubuntu, quant à lui, soutient que nous vivons en harmonie avec le monde naturel et que nous en dépendons au sens large.
Conclusion
Cet article a cherché à mettre en lumière les points communs entre le principe d’Ubuntu et les valeurs tirées de la règle de saint Benoît. L’objectif était de proposer une réflexion sur la conception holistique d’un moine noir africain. Les valeurs issues de ces deux idéologies reposent notamment sur l’idée que :
– Dieu est un être suprême qui se sert parfois d’anges ou d’ancêtres pour veiller à la moralité de la communauté.
– En tant qu’êtres humains, nous sommes interdépendants et responsables du bien-être de chacun, et nous devons vivre en harmonie avec la création divine.
On pourrait se demander comment une religieuse blanche ou asiatique réagirait aux arguments que j’ai présentés. Mon propos n’était en aucun cas sexiste ou stéréotypé. Je me basais simplement sur mon expérience personnelle, celle d’un moine bénédictin africain.
[1] Nhlanhla Mkhize, “Ubuntu and Harmony: An African Approach to Morality and Ethics”, in Persons in Community: African Ethics in the Global Culture, éd.R. Nicolson, (Pietermaritzburg: University of KwaZulu-Natal Press, 2008), 35-43.
[2] Mkhize, Ubuntu and Harmony, 36.
[3] Linwood Fredericksen, Angel and demon, Britannica, August 1, 2023, https://www.britannica.com/topic/angel-religion
[4] MKHIZE, Ubuntu and Harmony, 7.
[5] Fredericksen, Angel and demon, 2023.
[6] Christine Valters Paintner. The Love of Thousands: How Angels, Saints, and Ancestors Walk with us toward Holiness, Notre Dame, in: Sorin Books, 2023, 19.
[7] Mkhize, Ubuntu and Harmony, 39.
[8] Mkhize, Ubuntu and Harmony, 40.
[9] N. N. Mabovula, The erosion of African communal values: a reappraisal of the African Ubuntu philosophy, African Journals Online, cf. August 2, 2023, https://www.ajol.info/index.php/ijhss/article/view/69506
[10] Munyaka & Motlhabi, Ubuntu and its socio-moral significance, 66.
[11] Idem.
[12] Fry, The Rule of St. Benedict, 295.
[13] Murove M. F., “An African Environmental Ethic”, African Ethics: an anthology of comparative and applied ethics, éd. Murove. (Pietermaritzburg: Univ. of KwaZulu-Natal Press, 2009), 315-330.
[14] Mkhize, Ubuntu and Harmony, 38.
[15] Grun, St Benedict and creation.
[16] Idem.
Sœur Adelaida Ygrubay
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In memoriam
The Council for Health and Development
Philippines
Sœur Adelaida Ygrubay, OSB
(2 septembre 1949 – 22 février 2026)
L’Associatio Internationalis Monastica (AIM) prend part à la peine des sœurs bénédictines missionnaires de Tutzing et du peuple philippin pour pleurer la disparition d’une véritable figure de la vie religieuse : sœur Adelaida Ygrubay, sœur missionnaire bénédictine de Tutzing. Ancienne supérieure du prieuré de Manille et missionnaire dévouée, sœur Adelaïda fut longtemps un membre précieux du Conseil de l’AIM.

On peut rappeler ici[1] son engagement monastique indéfectible, toujours dans une grande modestie et une volonté de servir ainsi, sa force tranquille dans les épreuves et sa compassion militante envers ceux qui vivent en marge de la société. Sa vie a témoigné de la conviction que la guérison est une mission globale ; forte d’un parcours riche et varié – enseignante, agente pastorale en paroisse, missionnaire urbaine, ancienne coordinatrice régionale des Rural Missionaries of the Philippines, supérieure de communautés, d’écoles et d’hôpitaux, maîtresse des postulantes et des jeunes professes, doyenne, vicaire et prieure – elle s’est toujours considérée comme une servante, disciple du Christ, attentive aux plus démunis et profondément consciente qu’il ne peut y avoir d’amour sans justice.

Nous honorons son héritage : celui d’une voix prophétique qui, sans crainte, a su naviguer dans les méandres de la politique et des enjeux sociaux, se plaçant en première ligne des combats pour la vérité, la vie et la dignité. Originaire de Calbayog City (Samar), elle a porté en elle la résilience de son peuple tout au long de son ministère pastoral et missionnaire. Alliée précieuse des communautés religieuses et laïques des Philippines, elle a su porter haut l’appel à la liberté et à l’intégrité du service en des temps de grande nécessité. Son esprit bénédictin d’hospitalité ne se limitait pas à la chapelle ; il rayonnait dans les dispensaires, les missions rurales et même dans la rue.
L’AIM invite à se souvenir, dans la prière et l’action de grâce, de la vie de sœur Adelaïda.
Que son âme repose dans la miséricorde éternelle du Seigneur ressuscité, et que la lumière qu’elle a allumée dans le cœur de personnes issues de tous horizons continue de briller.
[1] Texte présenté sur Facebook par the Council of Health and Development : https://www.facebook.com/chdph/photos/in-memoriam-sister-adelaida-ygrubay-osb-september-2-1949february-22-2026the-boar/951323764123389/ et publié ici avec son aimable autorisation.
Armand-Jean Le Bouthillier de Rancé
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Grandes figures de la vie monastique
Père Richard Purcell, OCSO, Maison généralice
Abbaye Our Lady of Silence (Irlande)
Armand-Jean le Bouthillier de Rancé
1626-1700
L’année 2026 marque le 400e anniversaire de la naissance d’Armand-Jean le Bouthillier de Rancé, abbé réformateur du monastère de La Trappe, en France, au XVIIe siècle. Bien qu’il soit largement considéré comme son fondateur, la Stricte Observance au sein de l’ordre cistercien n’a pas commencé à La Trappe ni avec Rancé ; cependant, la réforme trappiste allait s’avérer la plus importante, et Rancé son plus célèbre promoteur.

Armand-Jean le Bouthillier de Rancé est né à Paris le 9 janvier 1626 au sein d’une famille noble, riche et influente, composée de hauts fonctionnaires. Son père, Denis le Bouthillier, occupait la fonction de conseiller d’État. Sa famille entretenait des liens étroits avec la cour de France et l’Église. Le cardinal de Richelieu était son parrain, et son oncle Victor le Bouthillier devint plus tard archevêque de Tours. Il est important de garder à l’esprit que la vie en France au XVIIe siècle était très différente de celle d’aujourd’hui. Dès son plus jeune âge, le jeune Armand était destiné à une carrière ecclésiastique ; la notion de vocation ou la nécessité d’un discernement ne semblaient pas entrer en ligne de compte ! Comme nous le verrons, la vie de Rancé, qui dura 74 ans, peut être divisée en deux parties égales, dont le point central est son entrée, en 1663, au noviciat du monastère cistercien de Perseigne.
Jeunesse
Armand-Jean était le sixième d’une fratrie de huit enfants et le deuxième fils. Son frère aîné, Denis, tomba malade alors qu’Armand avait 10 ans ; de ce fait, une partie des revenus qui avaient été attribués à Denis fut transférée à Armand, y compris la charge d’abbé commendataire[1] de La Trappe, même s’il lui faudrait encore attendre vingt ans avant de mettre les pieds dans le monastère. Le jeune Armand devint également abbé commendataire de deux autres abbayes et prieur de deux prieurés. En 1637, après la mort de son frère, il devint chanoine de la cathédrale Notre-Dame de Paris. Tous ces bénéfices procuraient à Rancé un revenu annuel d’environ 15 000 livres.
Formation et sacerdoce
Rancé fit ses études au Collège d’Harcourt à Paris et à la Sorbonne, où il obtint un doctorat en théologie en 1654. Il avait été ordonné prêtre par son oncle en 1651 pour exercer le ministère ecclésiastique en France. L’année suivante, le père de Rancé, Denis le Bouthillier, décéda, laissant au jeune prêtre un héritage considérable. Une fois ses études achevées, Armand s’installa dans un train de vie très aisé, qui comprenait certes quelques obligations sacerdotales, mais consistait principalement à mener une vie mondaine et à chasser, grâce à sa fortune considérable. Pendant plusieurs années, Rancé entretint une profonde amitié avec Marie d’Avaugour, duchesse de Montbazon, qu’il connaissait depuis son enfance, bien qu’un écart d’âge de quinze ans les séparait. C’est avec elle qu’il fréquenta les cercles de la haute société parisienne.
Conversion
La mort soudaine de la duchesse de Montbazon en avril 1657 marqua un tournant dans la vie d’Armand-Jean le Bouthillier de Rancé et le début de sa conversion. Il avait alors 31 ans et était un prêtre fortuné, intelligent et cultivé, mais la perte inattendue de son amie déclencha une crise profonde dans sa vie. Il semblerait que, depuis quelques années déjà, Rancé eût pris conscience de l’incompatibilité de son mode de vie avec ses obligations sacerdotales, mais apparemment pas suffisamment pour l’inciter à changer. La mort de la duchesse de Montbazon fut le catalyseur. Peut-être craignait-il qu’elle ne soit morte sans avoir eu la chance de se repentir, et redoutait-il que le même sort ne lui soit réservé. Armand se retira de la vie mondaine à laquelle il était habitué, fit une confession générale et se mit à lire saint Basile et les Pères du désert. Il se rendit également dans chacun des cinq monastères dont il était abbé commendataire et prit des dispositions pour améliorer les bâtiments et soutenir les communautés, avec l’intention de renoncer à terme aux revenus.
La mort, en 1660, du duc d’Orléans, dont Rancé avait été l’aumônier, le marqua également profondément et confirma Armand dans sa voie de conversion. Il commença à céder ses bénéfices et à vendre ses biens. Bien que nombreux fussent ceux qui l’encourageaient à assumer une charge régulière dans un diocèse, Rancé ne sentait pas que c’était là ce qu’il recherchait. En 1662, son dernier monastère encore en possession était La Trappe. Rancé fit procéder à d’importantes réparations des bâtiments, dispersa la communauté vers d’autres monastères et invita des moines du monastère de la Stricte Observance de Perseigne à prendre la relève. Il vécut lui-même au monastère durant l’hiver 1662. Ces mois passés à La Trappe lui permirent de voir clairement où Dieu le conduisait.
Entrée dans la vie monastique
Le 13 juin 1663, Armand-Jean le Bouthillier de Rancé entra au noviciat de Perseigne et reçut l’habit cistercien. Cela marquait la fin d’un parcours de six ans qui l’avait éloigné de son ancien mode de vie. Il avait alors 37 ans et allait passer les 37 années suivantes en tant que moine cistercien. Armand ne trouva pas le noviciat de Perseigne facile. La vie y était stricte et austère, et pour la première fois de sa vie d’adulte, Rancé n’était plus son propre maître mais devait vivre dans l’obéissance. Tout cela eut des conséquences néfastes et, en l’espace de quelques mois, sa santé s’était détériorée au point qu’il dut se rendre à La Trappe pendant quelques semaines au mois d’octobre pour se rétablir. Malgré ce contretemps, il retourna à Perseigne pour achever son noviciat et fit sa profession le 26 juin 1664.
La Stricte Observance
Comme nous l’avons vu plus haut, en 1662, Rancé invita des moines d’un monastère de la Stricte Observance à s’installer au monastère de La Trappe. À ce stade, il convient de remonter soixante ans en arrière pour retracer les débuts de la réforme de la Stricte Observance au sein de l’ordre cistercien. Le Chapitre général de 1584 avait proposé des réformes de la vie cistercienne, inspirées et encouragées par les mouvements de réforme au sein d’autres ordres monastiques, notamment chez les bénédictins et les prémontrés. D’autres recommandations furent formulées lors des Chapitres généraux de 1601 et 1605. Au cours des premières années du XVIIe siècle, Denis Largentier, abbé de Clairvaux, entreprit d’introduire des réformes dans certaines de ses maisons filles. Parallèlement, d’autres abbés conduisaient également leurs communautés vers une observance plus fidèle de la règle de saint Benoît et une adhésion authentique à la réforme cistercienne originelle. C’est Denis Largentier qui fut le premier à employer le terme « observance stricte » pour désigner ce mouvement de réforme.
La réforme ne fut en aucun cas acceptée par tous. Elle risquait de provoquer des divisions au sein de l’ordre et parmi les membres des différentes communautés, notamment sur la question de l’abstinence perpétuelle de viande. Bien que Denis Largentier ait initialement estimé que l’unité de l’ordre primait sur la réforme, deux groupes distincts s’étaient formés dès 1620 : l’« Observance stricte », qui avait adopté les réformes, et l’« Observance commune », qui ne les avait pas adoptées. Malgré divers efforts visant à réformer et à réorganiser les monastères de France tout en préservant l’unité au sein de l’Ordre , les deux groupes persistèrent et le fossé entre eux se creusa au cours des quarante années suivantes. Telle était la situation de l’ordre cistercien lorsque Rancé y entra en 1663.
Abbé de La Trappe
Armand-Jean le Bouthillier de Rancé fut consacré abbé de La Trappe à Séez le 13 juillet 1664 et, le lendemain, il regagna son monastère en tant que premier abbé titulaire depuis plus d’un siècle. Il avait alors 38 ans et allait rester abbé pendant les 31 années suivantes. Pour Rancé, devenir abbé régulier de La Trappe était le moyen le plus approprié de faire pénitence, tant sur le plan temporel que spirituel, pour les péchés qu’il avait commis au cours des vingt-cinq années où il en avait été l’abbé commendataire. Il ne s’agissait ni de pouvoir ni de prestige, car à cette époque la charge d’abbé de La Trappe était dépourvue de l’un et de l’autre, mais plutôt d’assumer la responsabilité de son passé tout en guidant les autres vers Dieu. Bien qu’influencé sans doute par les circonstances de sa propre conversion, la motivation de se mettre au service des autres fut sans doute l’élan le plus fort qui l’anima tout au long de son long abbatiat.
La réforme trappiste
À son arrivée à La Trappe en tant qu’abbé en juillet 1664, Armand n’avait que moins de deux ans d’expérience directe de la vie monastique et n’avait suivi qu’une seule année de formation monastique ; pourtant, il semble avoir déjà élaboré une vision claire de la manière dont il pourrait faire avancer les réformes engagées au sein de l’ordre soixante ans auparavant. Deux influences principales ont marqué cette vision : les Pères du désert, en particulier saint Jean Climaque, et l’ouvrage intitulé « Du premier esprit de l’Ordre de Cîteaux » de Julien Paris, abbé de Foucarmont, qu’il avait lu alors qu’il était novice à Perseigne. Pour Rancé, une véritable réforme monastique ne pouvait s’accomplir qu’en revenant aux origines de la vie monastique et en observant fidèlement la règle de saint Benoît telle qu’elle était vécue aux premières années de Cîteaux.
Quelques semaines à peine après son arrivée, Armand fut appelé à interrompre son travail de restauration des bâtiments du monastère et de mise en place de sa nouvelle communauté à La Trappe pour se rendre à une réunion des supérieurs de la Stricte Observance à Paris. Lors de cette réunion, il fut désigné pour se rendre à Rome avec un autre abbé afin de plaider la cause du mouvement de réforme de la Stricte Observance qui était menacé suite à l’élection de Claude Vaussin comme abbé de Cîteaux et abbé général de l’ordre. La Stricte Observance souhaitait obtenir son autonomie en tant que groupe distinct au sein de l’ordre cistercien, avec son propre vicaire général, ses visiteurs et ses noviciats. Les démarches de Rancé à Rome au nom de la Stricte Observance échouèrent et le document qui en résulta, In suprema, publié en 1666, ne donna pas suite à leurs demandes. L’abbé de La Trappe retourna à son monastère découragé, mais également convaincu qu’il ne lui appartenait plus de s’impliquer dans la politique de la Stricte Observance, et qu’il devait plutôt se concentrer sur la mise en œuvre des réformes et leur application au sein de sa propre communauté.
À partir de 1668 environ, la communauté de La Trappe s’agrandit progressivement grâce à l’arrivée de nouveaux candidats et au transfert de moines issus d’autres observances monastiques. Si beaucoup furent d’abord attirés par le monastère en raison de la renommée de son abbé, la majorité ne put accepter la rigueur du régime et seuls les plus résolus rejoignirent effectivement la communauté. Pour Rancé, il ne pouvait y avoir aucun compromis. Une observance fidèle de la règle de saint Benoît dans l’esprit des premiers cisterciens impliquait le rejet de toutes les atténuations et concessions accordées au cours des siècles précédents. L’abbé rédigea pour sa communauté un recueil de règles connu sous le nom de « Règlements » qui, bien que publié en 1671 sans son autorisation, contribua à faire mieux connaître la communauté et sa réforme monastique. La vision de Rancé d’une observance monastique réformée allait au-delà de ce qui était jusqu’alors généralement accepté au sein de la Stricte Observance et, dans les années qui suivirent 1675, il prit ses distances, ainsi que sa communauté, par rapport au reste du mouvement de la Stricte Observance. Son ouvrage « De la sainteté et des devoirs de la vie monastique », publié pour la première fois en 1683, exposait les principes de sa réforme et ne laissait aucun doute au lecteur sur le fait qu’il considérait la vie monastique telle qu’elle était pratiquée à La Trappe, avec l’accent mis sur la clôture, le silence, la prière, le jeûne,
l’abstinence, le travail manuel et l’austérité, comme supérieure à toutes les autres formes et observances contemporaines de la vie monastique.
Controverse
La vision de la vie monastique de Rancé et le régime qu’il instaura à La Trappe suscitèrent autant d’éloges que de critiques, ce qui le plongea dans une controverse quasi permanente au cours des vingt dernières années de son abbatiat. Les deux principaux points de discorde étaient les accusations de jansénisme et ce qui était perçu comme son anti-intellectualisme. Le régime austère du monastère et les liens de l’abbé avec de nombreux jansénistes de premier plan, qui mettaient l’accent sur l’ascétisme comme expiation du péché originel, la prédestination et le libre arbitre limité, ont suscité des critiques selon lesquelles Rancé était lui-même janséniste. Ces allégations étaient sans fondement, car il avait en réalité rédigé plusieurs lettres et pamphlets attaquant la position janséniste, et Rancé affirmait avoir signé sans réserve la déclaration papale anti-janséniste.
Les accusations d’anti-intellectualisme ont atteint leur paroxysme lors de la célèbre controverse avec le moine bénédictin Jean Mabillon. Il est vrai que Rancé mettait l’accent sur la prière, le travail manuel et l’ascèse, mais il n’excluait pas l’étude des textes monastiques, à condition qu’ils nourrissent et soutiennent la vie spirituelle du moine. Il estimait toutefois que les études purement académiques et la recherche historique constituaient des distractions mondaines susceptibles d’engendrer de l’orgueil chez le moine. Mabillon, quant à lui, soutenait que les études constituaient une forme légitime de travail monastique qui non seulement rendait gloire à Dieu, mais servait également l’Église en préservant sa tradition. Finalement, la controverse fut résolue lorsque les deux hommes se rencontrèrent en personne en 1698 et convinrent que leurs points de vue opposés découlaient de traditions différentes. Chacun exprima son respect pour la position de l’autre et accepta que les deux puissent coexister au sein de la vie monastique.
Écrits sur la Règle de saint Benoît
La forte personnalité de Rancé et sa détermination sans faille quant à sa vision de la vie monastique lui valurent d’être perçu comme un abbé sévère, et il y a certainement une part de vérité dans cette affirmation. Il se considérait comme ayant une responsabilité paternelle envers sa communauté et estimait qu’il était de son devoir de guider les moines vers Dieu. Son seul souci était de veiller à ce que la vie monastique à La Trappe soit une expression fidèle de la règle de saint Benoît. Il faisait fréquemment référence à la Règle dans ses discours au chapitre et ses conférences aux moines, ainsi que dans sa correspondance avec les personnes extérieures au monastère. Vers la fin de sa vie, il publia deux ouvrages sur la Règle , et ces réflexions et explications nous permettent de mieux cerner la personnalité de l’abbé le plus célèbre de La Trappe. Il serait exagéré de dire que l’on y perçoit de la tendresse, mais on y trouve de nombreux exemples de compassion et une compréhension claire d’un Dieu patient qui attend toujours que nous revenions vers lui.
Mort et héritage
Armand-Jean le Bouthillier de Rancé est décédé à La Trappe le 27 octobre 1700. Il avait démissionné de sa charge d’abbé cinq ans plus tôt, estimant que sa santé fragile l’empêchait de continuer à exercer ses fonctions. Au cours de ses 31 années d’abbatiat, il avait façonné la communauté de La Trappe selon sa vision de la vie bénédictine et cistercienne. Tout le monde ne partageait pas cette vision de la vie monastique, mais au cours des trois siècles qui ont suivi la mort de Rancé, la Stricte Observance et la réforme trappiste ont survécu aux défis de leur époque, pour former un ordre monastique distinct en 1892. La contribution de dom Armand de Rancé à cet héritage est indéniable, même s’il est peut-être juste de dire qu’aujourd’hui nombreux sont ceux au sein de l’OCSO qui entretiennent une relation ambivalente avec le plus célèbre abbé de La Trappe. La difficulté réside peut-être dans le fait que le véritable Armand-Jean le Bouthillier de Rancé est souvent méconnu, et encore moins compris.
[1] Un ecclésiastique ou un laïc qui avait droit à une partie des revenus du monastère. En règle générale, ces personnes ne vivaient pas au monastère et n’exerçaient aucune autorité sur la communauté ni aucune fonction spirituelle.
Sant'Anselmo
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Nouvelles
Sant’Anselmo
Extraits de NEXUS et de Vatican news
Le père Jákó Örs Fehérváry, osb, a officiellement pris ses fonctions de recteur de l’Athénée Saint-Anselme à Rome le 9 septembre 2025, nommé par le Grand Chancelier de l’institution, l’Abbé-Primat Jeremias Schröder, OSB.
Le père Jákó est moine de l’abbaye territoriale de Pannonhalma, en Hongrie, un pôle d’érudition bénédictine. Alliant de solides compétences de pasteur et de chercheur, il a été choisi pour incarner le dialogue entre la tradition monastique et le renouveau académique souhaité par le Vatican.
L’équipe de direction
La nomination du père Jákó s’inscrit dans un renouvellement global de la gouvernance à Saint-Anselme pour l’année académique :
– Doyen de la Faculté de théologie : P. Laurentius Eschlböck, OSB.
– Président de l’Institut pontifical de liturgie (PIL) : P. Stefan Geiger, OSB.
Le rôle de l’Athénée pontifical Saint-Anselme (Ateneo)
Situé sur la prestigieuse colline de l’Aventin à Rome, l’établissement (souvent appelé Anselmianum) possède un statut unique dans le paysage de l’Église catholique :
– Spécialités mondiales : C’est La référence pour l’étude de la liturgie, de la philosophie médiévale, de la théologie sacramentelle et des études monastiques spécifiques.
– Réseau international : Il forme les futurs professeurs, évêques et experts liturgiques envoyés par les diocèses du monde entier.
Le père Jákó Örs Fehérváry[1] allie engagement pastoral et profonde expertise liturgique. Il a été recteur du Collège Sapientia, à Budapest, pendant cinq ans, pasteur à la chapelle bénédictine Sainte-Sabine à Budapest pendant seize ans et supérieur de la Maison d’études Saint-Benoît de Pannonhalma. Ses recherches portent sur l’histoire de la pénitence, la vie liturgique du monachisme primitif, la liturgie et l’architecture. En tant que coordinateur, il a supervisé la rénovation de l’église de l’archiabbaye de Pannonhalma et la transformation de son espace liturgique. Parlant couramment le hongrois, l’italien et le français, et possédant une expérience d’enseignement international de Paris à Cluj-Napoca, le père Jákó apporte à la fois une rigueur académique et un esprit de dialogue dans sa nouvelle mission.
Le père Laurentius Eschlböck, de l’abbaye de Schotten, à Vienne, assume désormais la direction de la faculté de théologie. Sa vaste formation englobe le droit canonique, l’histoire et la spiritualité monastique. Canoniste de stature internationale, il a été juge, enseignant, prieur, curé et consultant aux plus hauts niveaux de la gouvernance de l’Église, y compris la Congrégation pour la doctrine de la foi. Avec l’allemand comme langue maternelle et une maîtrise de l’anglais et de l’italien, il est bien placé pour favoriser les échanges universitaires et jeter des ponts au sein de la faculté de Saint-Anselme.
À l’Institut pontifical de liturgie, le père Stefan Geiger, de l’abbaye de Schäftlarn, en Allemagne, apporte une profondeur érudite et un horizon mondial. Professeur associé à Sant’Anselmo, il est largement reconnu pour ses contributions à la théologie et à l’anthropologie liturgiques, explorant les liens profonds entre le rituel et la personne humaine. Son enseignement et ses publications s’étendent à Louvain (Belgique) et Londres (Royaume-Uni), tandis que son travail sur les congrès liturgiques internationaux met en évidence un don pour la collaboration transfrontalière. Parlant couramment l’allemand, l’italien et l’anglais, il représente une nouvelle génération de liturgistes bénédictins à portée mondiale.
Ensemble, les pères Jákó, Laurentius et Stefan incarnent l’union bénédictine de la vie monastique, de la formation intellectuelle et de la vision pastorale. Ce nouveau ministère renforce Saint-Anselme en tant que centre où l’étude de la théologie et de la liturgie s’engage dans la réalité de l’Église d’aujourd’hui, attirant des étudiants de tous les continents.
Le Pape à Saint-Anselme
Lors du 125e anniversaire de la Dédicace de la basilique de Saint-Anselme, le 11 novembre 2025, le pape Léon XIV, venu présidé ces célébrations, a tenu à encourager tout le travail déployé à Saint-Anselme.
À l’origine de cette construction, explique le Pape[2], l’église et le Collège international attenant « devait contribuer à renforcer la présence bénédictine dans l’Église et dans le monde, grâce à une unité toujours plus grande au sein de la Confédération bénédictine ». L’ordre bénédictin « peut être d’une grande aide pour le bien de tout le peuple de Dieu à une époque riche en défis, comme l’Ordre le fut lors du passage du XIXe au XXe siècle ».
Le monachisme depuis ses origines fut une réalité « pionnière », poussant « des hommes et des femmes courageux à implanter des foyers de prière, de travail et de charité dans les endroits les plus reculés et inaccessibles, transformant souvent des zones désolées en terres fertiles et riches, d’un point de vue agricole et économique, mais surtout spirituel ». Le monastère s’est ainsi de plus en plus caractérisé comme un lieu de croissance, de paix, d’hospitalité et d’unité, même dans les périodes les plus sombres de l’histoire.
Aujourd’hui non plus les défis ne manquent pas. « Les changements soudains dont nous sommes témoins nous provoquent et nous interrogent, soulevant des problèmes jusqu’alors inédits », a affirmé Léon XIV qui appelle les bénédictins à y répondre, « en mettant le Christ au centre de notre existence et de notre mission, en partant de cet acte de foi qui nous fait reconnaître en Lui le Sauveur et en le traduisant dans la prière, l’étude, l’engagement d’une vie sainte ».
Sur la colline de l’Aventin, tout cela se réalise dans la liturgie, dans la lectio divina, dans la recherche, dans la pastorale, avec la participation de moines, ou même de laïcs, venus du monde entier, d’origines et des conditions les plus diverses.
Le Pape souhaite que le monastère, l’Athénée, l’Institut liturgique, les activités pastorales liées à la basilique croissent toujours davantage « en synergie comme une authentique ‘école du service du Seigneur’ », conformément aux enseignements de saint Benoît. Léon XIV souhaite que ce complexe « aspire à devenir un cœur battant dans le grand corps du monde bénédictin, avec au centre, l’église ».
Le Pape rêve que « la ruche laborieuse de Saint-Anselme » soit « le lieu d’où tout part et où tout revient pour trouver vérification, confirmation et approfondissement devant Dieu ». Il souhaite que cette institution puisse transmettre le « message prophétique » à l’Église et au monde, « afin que nous puissions proclamer les œuvres admirables de Celui qui nous a appelés des ténèbres à sa merveilleuse lumière ».
[1] Présentation reprise du Bulletin NEXUS d’octobre 2025.
[2] Extrait de l’article paru sur vaticannews.va en novembre 2025.
Le millénaire de l'abbaye de Cesena
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Nouvelles
Le millénaire de l’abbaye de Cesena
Mille ans comme une veille dans la nuit (Ps 89, 4)
Communauté de Cesena
L’abbaye de Santa Maria del Monte se dresse sur l’un des derniers contreforts des Apennins, à 150 mètres d’altitude, au-dessus de la ville de Cesena, en Émilie-Romagne, dont elle n’est distante que de quelques centaines de mètres. Dans l’Antiquité et au Moyen Âge, elle se trouvait dans une zone boisée, qui a ensuite été progressivement mise en culture et qui est aujourd’hui très urbanisée. Avant l’installation des bénédictins, que les historiens situent conventionnellement entre 1001 et 1009, le lieu – où l’existence d’un culte à Jupiter Dolichène est attestée dans l’Antiquité – était sanctifié depuis au moins un demi-siècle par la présence d’une chapelle et d’une tombe contenant les restes mortels de l’évêque Mauro. Saint Pierre Damien, dans sa Vita Mauri consacrée à l’évêque de Cesena du milieu du Xe siècle et écrite vers 1050, témoigne de la présence d’« un monastère florissant fondé en l’honneur de la Bienheureuse Vierge et Mère de Dieu ».
L’année 1026 marque la première mention connue de l’abbaye et de son abbé Pietro, transmise dans la transcription du XVIIe siècle d’un acte de donation qui eut lieu devant la cathédrale de Cesena. Dès le début, le monastère fut placé sous le patronage de Sancte Dei Genitricis semperque Virginis Marie. En 1318, l’église abbatiale devient à tous égards un sanctuaire marial avec le transfert d’une église succursale de la statue de la Madonna del Monte, qui depuis lors et jusqu’à nos jours, fait l’objet d’une grande vénération de la part des fidèles bien au-delà des frontières de la Romagne. Depuis ses origines, l’histoire du sanctuaire est donc étroitement liée à celle de la communauté bénédictine. Le témoignage le plus éloquent du culte séculaire de la Madonna del Monte, vénérée sous le titre de l’Assomption, est documenté par environ 800 tablettes votives ou ex-voto, dont les plus anciennes remontent à la fin du XVe siècle, constituant l’une des collections existantes les plus significatives et les plus précieuses en termes d’ancienneté et de consistance.
Au cours de ses plus de mille ans d’histoire, l’abbaye de Santa Maria del Monte, comme beaucoup d’autres monastères, a connu des moments de prospérité et de splendeur, mais aussi des moments de déclin, croisant et partageant le destin de la ville et du territoire. En 1177, l’empereur Frédéric Barberousse fut l’hôte des moines, qui accordèrent de nombreux privilèges au monastère ; en 1302, le monastère se retrouva au centre d’une guerre entre villes rivales (Arezzo, Ravenne et Cervia contre Cesena) et fut réduit à un tas de ruines ; en 1337, un tremblement de terre endommagea fortement le bâtiment, et les années suivantes, les moines s’engagèrent dans un vaste programme de reconstruction ; l’occupation militaire de 1356 marqua encore davantage les bâtiments du couvent et la communauté qui dut abandonner le monastère pendant un an. Avec la stabilisation du pouvoir des Malatesta de Rimini vers la fin du XIVe siècle, l’abbaye connut une longue période de paix. Les Malatesta accordent d’importantes donations au monastère et favorisent l’adhésion à la réforme de Ludovico Barbo, fondateur de la congrégation de Sainte-Justine de Padoue. Au cours de ces mêmes années, la communauté s’agrandit et s’enrichit de moines talentueux. Cette transition se traduit extérieurement par de profondes transformations architecturales. L’église fut agrandie à plusieurs reprises pour mettre en valeur la vénération de la Vierge ; les trois cloîtres du monastère furent refaits, ainsi que le réfectoire et le mobilier. Les meilleurs artistes de la région furent appelés pour réaliser les décorations picturales et sculpturales.

À la fin du XVIe siècle, l’abbaye prendra l’aspect monumental qui, dans les grandes lignes, est encore visible aujourd’hui. Un deuxième tremblement de terre, en 1762, endommage gravement le monastère et entraînera un programme de modifications et de reconstructions de la basilique (en particulier la coupole) et du grand cloître. L’abbaye connaîtra deux périodes particulièrement sombres avec la suppression napoléonienne de 1797 et celle du Royaume d’Italie en 1866 : deux périodes de dispersion de la communauté (1797-1819 et 1866-1888) et de son patrimoine foncier et artistique (bibliothèque et œuvres d’art). Le rétablissement définitif de la vie monastique à Cesena aura lieu en 1888 avec la nomination de D. Bonifacio Maria Krug comme abbé du monastère, dont la contribution à la reprise de la communauté sera fondamentale, également avec l’aide du prieur Bonifacio M. Wolf, originaire de Beuron. Une nouvelle épreuve douloureuse frappera l’abbaye en octobre 1944 avec le bombardement allié qui causera de graves dommages à l’église et aux bâtiments conventuels, suivi d’une nouvelle période de reconstruction. La devise de la bibliothèque du monastère « Post fata resurgo » [« Après la mort je ressusciterai »] résume bien cette alternance de mort et de vie qui a marqué le millénaire de l’abbaye.
Parmi les personnages les plus illustres qui ont croisé son destin, il faut au moins mentionner Barnaba Gregorio Chiaramonti, moine de l’abbaye qui deviendra le pape Pie VII en 1800 et qui couronnera la Madonna del Monte en 1814, ainsi que le pape saint Jean-Paul II qui séjournera quelques jours au monastère lors de sa visite pastorale en Romagne en mai 1986.
En 2012, l’abbaye de Santa Maria del Monte, ainsi que les autres monastères de la congrégation cassinaise, ont rejoint la province italienne de la congrégation Subiaco, désormais « Sublacense Cassinese ». Aujourd’hui, la communauté, qui a retrouvé son autonomie juridique en 2022, est composée d’une dizaine de moines et continue de témoigner de la vie chrétienne sous la conduite de l’Évangile selon la règle de saint Benoît. Le partage de la prière liturgique, l’accueil des pèlerins et des fidèles, notamment pour la célébration du sacrement de la réconciliation, la gestion du vaste édifice monumental, l’accueil des hôtes, le siège du Centre historique bénédictin italien avec ses publications, sont quelques-uns des domaines d’engagement les plus importants de la communauté.
Le dimanche 18 janvier 2026, à l’occasion de la solennité de saint Mauro, évêque patron secondaire du diocèse de Cesena-Sarsina, la célébration eucharistique à l’église abbatiale a été présidée par l’Abbé-Primat Jeremias Schröder qui ouvrit ainsi les célébrations du millénaire de l’abbaye.
Session des supérieurs monastiques de l'Afrique de l'Ouest
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Session des supérieurs monastiques
de l’Afrique de l’Ouest
Sœur Marie-David Banquet, OSB
Monastère de Friguigabé (Rép. de Guinée)
La session des supérieurs monastiques de l’Afrique de l’Ouest s’est tenue à l’abbaye de Keur Guilaye, au Sénégal, au mois de mars. Nous sommes venus entourer la jeune et nouvelle abbesse de cette abbaye, qui a reçu la bénédiction abbatiale le 28 février.
Tous les deux ans, le groupe de l’Ouest se rassemble pour recevoir une formation, connaître les réalités des autres communautés réparties en Afrique de l’Ouest, jusqu’au Cameroun et au Tchad, et réfléchir à la formation de nos jeunes moines et moniales.
Depuis deux ans, nous avons choisi de nous former sur le thème du leadership et les risques d’abus dans l’exercice de cette charge.
Nous avons été très honorés de la visite du Père Abbé-Primat, le père Jeremias Schröder, qui nous a informés de la préparation du jubilé bénédictin, en nous invitant à prendre une part active et créative. L’Afrique est conviée à déployer ses talents pour inviter nos Églises locales à découvrir la vie de saint Benoît et son charisme.
Nous avons été très heureux de recevoir parmi nous le Père abbé Bernard Lorent Tayart, Président de l’AIM, pour prendre conscience du changement qui s’opère lentement sur nos continents. Les rapports Nord-Sud tendent à s’inverser, nous appelant à réviser nos idées et à devenir de plus en plus autonomes. C’est justement dans ce sens que nous avons réfléchi sur les structures de formation que sont le Studium de Bouaké, la Structure Sainte-Anne et la formation des maîtres des novices.
Les problèmes financiers restent cependant le gros souci des communautés, confrontées à des situations économiques difficiles et fragiles. Pour le moment le nombre de vocations donne bon espoir dans certains pays, mais les communautés ont besoin d’être en premier soutenues par la prière. C’est grâce à votre prière et à votre fidélité que les monastères tiennent bon. Vous pouvez compter sur la nôtre, soyez-en assurés.
Que ce jubilé nous donne la joie de l’espérance, de vivre notre foi chrétienne dans la charité !

Le programme de formation des formateurs monastiques 2026
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Nouvelles
Le Programme de formation
des formateurs monastiques 2026
Frère Colmán Ó Clabaigh, OSB
Coordinateur MFP
Depuis 2002, le Programme de formation des formateurs monastiques (Monastic Formators’ Program– MFP) propose une formation intensive de douze semaines dispensée tous les deux ans, aux moines, moniales et religieuses suivant la règle de saint Benoît. Créé à l’initiative du Congrès des abbés bénédictins, ce cours vise spécifiquement à doter les maîtres des novices et les responsables de la formation, actuels et futurs, des outils nécessaires pour accompagner les nouvelles vocations. À ce jour, plus de 420 moines et moniales bénédictins et cisterciens, issus de différentes congrégations et du monde entier, y ont participé.
Le programme de cette année s’est déroulé du 10 mars au 1er juin 2026 au Collegio Sant’Anselmo de Rome et au monastère de San Giuseppe, à Assise. Dix-huit participants (treize moines, cinq moniales et sœurs) étaient répartis équitablement entre bénédictins et cisterciens. Vingt-et-une places avaient initialement été proposées, mais des difficultés d’obtention de visa et la guerre au Moyen-Orient ont contraint trois candidats à se retirer et plusieurs participants sont arrivés en retard en raison de perturbations des transports. Les directeurs du programme, sœur Marie Johann Heo (Tutzing) et frère Colmán Ó Clabaigh (Glenstal), ont été nommés en 2025, succédant à l’abbé Javier Aparicio Suárez et à l’abbé Brendan Thomas.

Programme et présentateurs
Le programme d’études était organisé en trois axes de spécialisation distincts :
– Académique : Promouvoir l’appréciation de la tradition monastique, de la règle de saint Benoît et ses commentaires, du droit canonique et de l’histoire monastique.
– Pédagogique : Fournir des instructions sur la manière de transmettre efficacement ces traditions aux nouvelles générations.
– Pastorale : Présentation des questions relatives au développement psychologique et affectif, à une vie de célibat saine, au discernement vocationnel et à l’accompagnement spirituel.
Traditionnellement, les aspects les plus académiques du programme sont abordés lors du séjour de deux mois à Rome, tandis que les aspects plus pastoraux et psychologiques sont présentés à Assise.
Une fois encore, les participants ont eu la chance de bénéficier de l’expertise de quelques-uns des plus éminents spécialistes du monachisme. L’abbé Brendan Thomas a présenté un panorama complet de la tradition monastique primitive ainsi qu’une introduction bienvenue aux associations monastiques de Sant Anselmo et de l’Aventin. Le père Michael Casey, OCSO, pilier du cours depuis sa création, a offert une introduction approfondie à la tradition contemplative chrétienne, tandis que sœur Carmel Posa a présenté la règle de saint Benoît et quelques femmes sages de la tradition monastique. Frère Colmán Ó Clabaigh a proposé une introduction à l’histoire monastique, illustrée par plusieurs courtes excursions sur des sites romains ; tandis que – et c’est une nouveauté bienvenue – le professeur Eamonn Conway a présenté certains concepts clés de la synodalité et leur pertinence pour la formation monastique.
Les participants ont également bénéficié de l’expertise du corps professoral résident à Sant’Anselmo. Le père David Foster a présenté une introduction complète à l’enseignement de l’Église sur la formation, tandis que le père Laurentius Eschelboeck a exposé les normes pertinentes du Code de droit canonique. Le père Edmund Power a offert un exposé passionnant sur la formation chrétienne dans les écrits de saint Paul, et sa visite de la basilique Saint-Paul a été l’un des moments forts du programme. Sœur Manuel Schieba a également présenté un aperçu historique des commentaires sur la règle de saint Benoît, tandis que le père Martin Browne a souligné l’importance d’une certaine familiarité avec l’œcuménisme dans le cadre d’un programme de formation. À Assise, le père Yago Abeledo a animé un atelier très apprécié qui explorait comment les tensions et les conflits inhérents à la vie communautaire ne sont pas toujours des obstacles à éliminer, mais plutôt des voies d’accès à des relations plus profondes et à une plus grande maturité spirituelle. Les travaux de frère John Mark Falkenhain sur la formation à une vie de célibat épanouie ont été très appréciés, de même que le cours du père Luke Dysinger sur la tradition bénédictine comme guide pour la formation humaine et spirituelle. L’abbé Columba McCann a prodigué des conseils pratiques sur la planification d’un programme d’études au noviciat, tandis que le père Cyprien Consiglio a partagé son expérience du dialogue interreligieux, ponctuée de réflexions et de compositions musicales. La générosité des nombreux conférenciers et intervenants, qui ont partagé non seulement leur expertise et leurs idées mais aussi leurs ressources, leurs notes de cours et leurs présentations PowerPoint, a été très appréciée. Chaque participant est reparti avec une mine d’informations à l’issue du programme.
Développement spirituel
Outre la célébration de sa propre liturgie quotidienne, le groupe a également profité de l’occasion pour explorer, collectivement ou individuellement, les richesses spirituelles et culturelles de Rome. Un moment particulièrement marquant fut la célébration de la liturgie de la Semaine sainte dans différents lieux romains. Ils ont ainsi fêté le dimanche des Rameaux avec le pape Léon XIII sur la place Saint-Pierre, rejoint la communauté de Sant’Anselmo pour la messe de la Cène du Seigneur le Jeudi saint, célébré le Vendredi saint avec la communauté jésuite de Caravita et rejoint les séminaristes du Collège pontifical irlandais pour la veillée pascale.
Pèlerinages et excursions
L’un des principaux atouts de ce cours est l’opportunité d’approfondir sa connaissance de la tradition chrétienne et monastique. Les enseignements dispensés en classe ont été complétés par de nombreuses excursions sur le terrain, vers d’importants sites monastiques et religieux. À Rome, ces excursions comprenaient la visite des catacombes et des grandes basiliques, ainsi que celle des musées du Vatican. En dehors de Rome, le groupe a effectué des pèlerinages aux grands sanctuaires bénédictins de Norcia, Subiaco et Monte Cassino, où des visites guidées par des experts ont été proposées et où la joie de célébrer l’Eucharistie a été partagée. Les participants ont également pu visiter la magnifique fondation cistercienne de Casamari, où ils ont bénéficié d’une excellente visite guidée par le frère Riccardo. De même, lors de la visite de Camaldoli, ils ont eu la chance d’être accompagnés par le père Cyprien Consiglio qui leur a fait découvrir le site et la tradition érémitique.

En route pour Assise, le groupe a visité les sanctuaires franciscains de Greccio et de Fonte Colombo. À Assise même, l’influence de saint François et de sainte Claire était palpable et offrait un cadre propice à la contemplation durant leur séjour d’un mois. Outre la visite des basiliques de chaque saint, le groupe a exploré d’autres sanctuaires moins connus des environs, notamment San Damiano, les Carceri, la Portioncule et San Masseo (aujourd’hui monastère de Bose). Il était également émouvant de constater l’essor du culte de saint Carlo Acutis, dont le sanctuaire se trouvait juste à côté du siège de la MFP, au monastère de San Giuseppe.
Générosité et gratitude
Tout au long du séjour, le groupe a été accueilli avec générosité et une chaleureuse hospitalité. Ce soutien s’est manifesté par l’aide constante du prieur Brendan Coffey et de la communauté de Sant’Anselmo, ainsi que par celle de Mère Cecilia, des sœurs et du personnel de San Giuseppe. Les participants ont également bénéficié de nombreux échanges fraternels avec l’Abbé-Primat Jeremias Schröder, dom Bernardus Peeters, abbé général des Trappistes, sœur Lynn McKenzie, Modératrice de la CIB – Communio Internationalis Benedictinarum, et l’abbé Javier Aparicio Suárez, abbé président de la congrégation de Sankt Ottilien.
Il n’aurait pas été possible de mener à bien ce cours sans le généreux soutien financier de l’AIM, de l’Ordre des Cisterciens de la Stricte Observance, de la Fondation caritative Sir Harold Hood, de la congrégation de Sankt Ottilien et de Solidarité Cistercienne, envers lesquels tous les participants au Programme de formation monastique 2026 sont profondément reconnaissants.
Conférence des monastères de Madagascar et de l'Océan indien - assemblée générale
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Nouvelles
Sœur Angela Ndriambololonirina, OCSO
Prieure de Masina Maria, Ampibanjinana (Madagascar), et présidente de la CMOI
Conférence des Monastères de Madagascar
et de l’Océan Indien (CMOI) : Assemblée générale
du 15 au 21 mai 2026
La Conférence des Monastères de Madagascar et de l’Océan Indien (CMOI) a tenu son Assemblée générale à Morondava du 15 au 21 mai 2026. Cette rencontre a réuni les supérieurs et représentants des communautés monastiques de Madagascar et de l’océan Indien afin de faire le bilan des activités du triennat 2023-2026, d’élire un nouveau bureau et de définir les orientations pastorales et les projets de la CMOI pour les années à venir.
L’Assemblée générale de 2026 s’est déroulée dans un climat de fraternité, de communion et de discernement. Deux membres n’ont malheureusement pas pu participer à cette rencontre : le père Justin, cistercien de Maromby, ainsi que la Mère supérieure de Majunga, retenue dans sa communauté.
Formation des économes
À la suite des souhaits exprimés par les membres de la CMOI lors de l’Assemblée générale de 2023, une première session de formation comptable destinée aux économes des communautés a été organisée du 10 au 18 mai 2024 au monastère des clarisses de Greccio à Antananarivo. Cette formation a été assurée par madame Madeleine Trillard (FIC Expertise), en visioconférence depuis la France, et par sœur Viviane Tiba, en présentiel. Vingt-neuf participants y ont pris part.
Cette session a permis aux économes de renforcer leurs compétences en gestion comptable et financière. À son issue, tous les participants ont souligné l’importance d’organiser une seconde session afin d’approfondir les connaissances acquises.
Dans le prolongement de cette formation, sœur Agnès a effectué plusieurs visites d’accompagnement dans différentes communautés afin de répondre aux besoins spécifiques des économes. Malheureusement, son état de santé ne lui a pas permis de poursuivre cette mission dans toutes les communautés. Elle a dû retourner en France pour recevoir des soins. Nous lui exprimons notre profonde reconnaissance pour son généreux engagement et l’assurons de notre prière.
En raison de la situation sociale et politique à Madagascar, la deuxième session prévue en 2025 a été reportée.

Élection du nouveau bureau
Après la présentation et l’approbation du rapport d’activités et du rapport financier du triennat 2023-2026, les élections se sont déroulées à bulletin secret. Le nouveau Bureau est composé de :
Présidente : Mère Angela (cistercienne) ;
Vice-présidente : Mère Félicia (carmélite) ;
Trésorière : Mère Francesca (clarisse) ;
Secrétaire : Mère Myriam (bénédictine).
Nous remercions chaleureusement les membres du Bureau sortant pour leur disponibilité, leur dévouement et le service rendu durant ces trois années. Nous adressons également nos sincères félicitations au nouveau bureau et lui souhaitons un mandat fécond au service de la communion entre les communautés monastiques.
Formation permanente et vie fraternelle
L’Assemblée générale a été enrichie par plusieurs conférences et temps de réflexion qui ont nourri les responsables des communautés dans leur mission.
Le père Jean-Luc, capucin, a proposé un enseignement sur l’exercice de l’autorité dans la vie communautaire, invitant chacun à vivre ce service dans l’esprit de l’Évangile, avec humilité, écoute et discernement.
Le père Eddilas, prêtre du diocèse de Morondava, a sensibilisé les participants à l’utilisation responsable des outils numériques et des réseaux sociaux, rappelant les enjeux humains, spirituels et éthiques liés à ces nouveaux moyens de communication.
Le père Luc-Ange, de Mahitsy et assistant de la CMOI, a accompagné l’Assemblée tout au long de la semaine par sa présence fraternelle et ses homélies quotidiennes lors des célébrations eucharistiques.
Enfin, le père Judicaël, carme OCD, a conclu la rencontre par un enseignement intitulé : « Se laisser former pour bien discerner », invitant chacun à approfondir son chemin de conversion et de discernement au service de sa communauté.
Nous exprimons notre profonde gratitude à Mgr Fabien, évêque de Morondava, pour son accueil chaleureux, fraternel et généreux tout au long de notre séjour. Sa présence parmi nous a été un véritable encouragement et un témoignage de proximité avec les communautés contemplatives.
Les visites du carmel de Morondava, de l’Allée des Baobabs et du site de production de spiruline ont également constitué de beaux moments de découverte, de partage et de fraternité entre les participants.
Perspectives pour le triennat 2026-2029
Au cours des prochaines années, la CMOI souhaite poursuivre son engagement au service des communautés monastiques de Madagascar et de l’océan Indien. Les priorités retenues sont les suivantes :
– organiser une nouvelle session de formation comptable pour les économes,
– poursuivre les visites d’accompagnement dans les communautés,
– mettre en place une formation destinée aux formateurs et formatrices sur la vie religieuse, les vœux et l’accompagnement des jeunes,
– poursuivre les Assemblées générales et les rencontres de la CMOI afin de renforcer la communion entre les monastères,
– favoriser la formation permanente des responsables de communautés.
Au nom de toutes les communautés membres de la CMOI, nous adressons notre profonde reconnaissance à l’AIM pour son soutien fidèle et sa confiance. Grâce à votre accompagnement, plusieurs initiatives importantes ont pu être réalisées au bénéfice de nos communautés.
