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Le Chapitre général OCSO -
Le jubilé de la vie bénédictine
Sommaire
Éditorial
Père abbé Bernard Lorent Tayart, OSB,
Président de l’AIM
Au sujet de l’AIM
• Les nouveaux statuts de l’AIM
Père abbé B. Lorent Tayart, OSB
• Rapport sur les aides financières
Père Charbel Pazat de Lys, OSB
In memoriam
Père Martin Neyt, ancien président de l’AIM
La Rédaction
Lectio divina
Homélie sur la guérison de la belle-mère de Pierre (Lc 4, 38-44)
Dom Bernardus Peeters, OCSO
Perspectives
• « L’amour du partage et le partage de l’amour »
Dom Bernardus Peeters, OCSO
• Le charisme cistercien dans le monde d’aujourd’hui
Dom Mauro-Giuseppe Lepori, OCist
• Intervention sur le charisme cistercien au Chapitre général ocso
Mère Elizabeth Mary Mann, OCBE
• Intervention sur le charisme cistercien au Chapitre général ocso
Mère N. Ghijs, Bernard. Oudenaarde
529-2029 : le jubilé de la vie bénédictine
• Le jubilé bénédictin
Abbé-primat Jeremias Schröder, OSB
• Devenir pèlerins à travers le temps
Père abbé Antonio Luca Fallica, OSB
• Présentation du livre du jubilé
M. Adam Simon, Coordinateur
• « Réveillez-vous ! »
Père abbé Benedetto Nivakoff, OSB
Grandes figures de la vie monastique
• Dame Hilda Wood, 1934-2025
Bénédictines de Stanbrook
• Père Augustin Baker
Sœur Laurentia Johns, OSB
Nouvelles
• L’Année sainte à Saint-Paul-hors-les-murs
Père Ludovico Torrisi, OSB
• 13e Rencontre du BEAO
D’après le CR du frère N. Koss, OSB
• 13e Rencontre de l’EMLA
Sœur Cristina Lavinhati, OSB
• 1300 ans de l’abbaye de Novalesa
Père Michael-Davide Semeraro, OSB
• Le monastère Morne-Saint-Benoît
Père Jacques Montfort, OSB
• Les Philippines dans les tempêtes tropicales
Sœurs bénédictines de Tutzing
• La situation à Kiribati
Sœur Megan Kahler, OSB
Éditorial
Beaucoup d’articles dans ce numéro ! Beaucoup de richesses partagées qui manifestent la vitalité de nos communautés et de notre famille bénédictine.
Ce numéro s’ouvre sur la présentation de quelques nouveautés touchant à la structure de l’AIM qui continue d’évoluer pour mieux vivre la communion et l’entraide entre les communautés de la Confédération bénédictine, de la CIB, de l’OCSO et de l’OCist. Suit le compte rendu du Secrétaire général sur les finances de l’AIM, donné au cours de l’Assemblée de l’AIM en novembre 2025, à l’abbaye de Maredsous (Belgique).
Nous donnons ensuite un écho du dernier Chapitre général de l’Ordre Cistercien de la Stricte Observance (OCSO). L’expression du charisme cistercien pose des questions que les communautés bénédictines peuvent aussi partager sous bien des aspects.
À partir de la présente édition, nous présentons une rubrique qui va se poursuivre sur plusieurs années. Le Bulletin, en effet, s’engage à répercuter l’actualité du jubilé du Mont-Cassin (1500 ans en 2029) qui voudrait devenir un jubilé de la vie bénédictine, de nos trois Ordres, porté par le souci de s’éveiller, d’écouter, de croître et de s’épanouir. Autant de thèmes qui se déploieront à partir de 2026, sur les années qui nous séparent de celle du jubilé, 2029. Par ailleurs, il est souhaitable que ce jubilé ne soit pas un temps clos sur lui-même mais ouvert largement au-delà des années « jubilatoires », pour un avenir fidèle et, si Dieu veut, prospère, de nos communauté.
Les autres rubriques sont abondantes sur les grandes figures monastiques, sur les échos des différentes rencontres monastiques internationales, sur l’anniversaire des 1300 ans de la fondation de l’abbaye de Novalesa, sur quelques actualités de communautés éprouvées, et bien d’autres choses encore.
Les temps qui s’ouvrent devant nous nous invitent à la profondeur, à la patience, à la créativité et surtout à la docilité aux inspirations de l’Esprit. Quels que soient notre âge, notre contexte, notre nombre ou nos préoccupations, le Seigneur nous appelle, « l’heure est venue de sortir du sommeil et de nous ouvrir à la lumière qui divinise », selon la belle proposition du Prologue de la Règle bénédictine, nous pourrons être ainsi toujours plus, des témoins de la paix que Dieu veut pour le monde et à laquelle les humains mettent, si souvent, tant d’obstacles.
Bon éveil, bonne écoute, bonne croissance et bon épanouissement à tous « sous la conduite de l’Évangile ».
Père abbé Bernard Lorent Tayart, OSB
Président de l’AIM
Articles
Présentation des nouveaux statuts de l'AIM
1
Au sujet de l’AIM
Père abbé Bernard Lorent Tayart, OSB
Président de l’AIM
Présentation des nouveaux statuts de l’AIM
L’AIM a été fondée en 1961 dans le cadre des nombreuses fondations monastiques des années 60-70 et 80 depuis l’Occident vers les pays de mission. Son premier nom était « Aide à l’implantation monastique ». Ensuite, l’AIM signifie « Aide inter-monastères », montrant ainsi une autre orientation où l’importance est donnée à la solidarité mais aussi à la formation. À partir de 1996, l’AIM signifie désormais Alliance InterMonastères et même Alliance pour le monachisme international, indiquant que chaque monastère est autonome et en même temps uni à toutes les communautés qui, par le monde, suivent la règle de saint Benoît soit dans l’ordre bénédictin, la Confédération et la CIB, ou dans les deux ordres cisterciens.
Lors du Conseil annuel de l’AIM à Poblet en novembre 2024, et en prolongement du synode sur la synodalité, nous avons réfléchi à une nouvelle manière de comprendre le rôle de l’AIM au service des communautés monastiques. Une commission s’est penchée sur ce thème et propose des nouveaux statuts, en prolongement des anciens, mais avec un désir d’une meilleure représentativité des trois ordres monastiques et des régions du monde. Je vous propose une brève présentation.
1. Nature et objet
L’AIM se veut être une alliance effective et une plate-forme commune entre les quatre structures représentatives du monde bénédictin : la Confédération bénédictine, la CIB pour les bénédictines ; l’Ordre cistercien et l’Ordre cistercien de la stricte observance. L’AIM est la seule organisation qui rassemble les familles bénédictines et on veut le manifester.
L’AIM veut promouvoir
– la compréhension de la vie monastique par la formation et l’organisation de lieux de formation quels qu’ils soient ;
– la vie monastique dans le cadre de la société, de l’Église et des autres traditions monastiques ;
– une solidarité concrète entre les monastères pour un développement humain, culturel et religieux des communautés monastiques et de la population environnante.

2. Structures : organes synodaux
C’est surtout au niveau de la structure que les nouveaux statuts opèrent.
Conseil modérateur. À la tête de l’Alliance, on trouve désormais le Conseil modérateur composé des quatre responsables de la confédération bénédictine, de la CIB, des Cisterciens et des Trappistes. Le président de l’AIM est généralement invité à leur rencontre.
Assemblée de l’Alliance. C’est l’organe consultatif qui relie l’AIM aux Familles monastiques : on y partage des informations, des idées, on propose des développements, des projets. En font partie : les quatre modérateurs ; le président et le secrétaire général de l’AIM ; la direction de AIM-USA ; les présidents des congrégations de Subiaco-Montecassino, Sankt Ottilien, Annonciation, Tutzing ; un délégué de l’ordre cistercien ; un délégué de l’OCSO ; un délégué élu des organisations régionales BEAO, ISBF, EMLA et un délégué d’Afrique ; le secrétaire général du DIM-MID ; les représentants des comités de l’AIM sur les projets, les finances, la communication et la formation.
Comités. Quatre comités sont créés : finances, projets, communication et formation.
Autres structures : Fondation Benedictus et possibilité d’avoir des bureaux régionaux.
Les responsables :
Le président : responsable de l’AIM. Nommé pour cinq ans par le Conseil modérateur.
Le secrétaire général : nommé par le président de l’AIM pour cinq ans après consultation du Conseil modérateur. Il dirige le secrétariat, coordonne les comités, convoque les réunions et établit les ordres du jour.
Office manager : fonctionnement du bureau à Vanves.
Agent de développement : collectes de fonds.
Rédacteur du bulletin.
Gestionnaire du site web.
Coordinateur de la formation.
Représentants régionaux.
Rapport de synthèse – Assemblée annuelle de l’AIM
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Au sujet de l’AIM
Père Charbel Pazat de Lys, OSB
Secrétaire général de l’AIM
Rapport de synthèse – Assemblée annuelle de l’AIM
Abbaye de Maredsous, novembre 2025
L’Alliance Inter Monastères (AIM) a tenu son assemblée annuelle à l’abbaye de Maredsous en novembre 2025. Cette rencontre a permis de dresser un bilan détaillé du soutien financier apporté aux communautés bénédictines et cisterciennes à travers le monde, en particulier en Afrique, en Asie et en Amérique latine. L’organisation, qui coordonne les aides destinées à la formation, aux infrastructures et aux rencontres monastiques, a mis en lumière à la fois les avancées réalisées ces dernières années et les défis persistants liés à la limitation des ressources disponibles. Le présent rapport reprend l’intégralité des éléments factuels et chiffrés présentés lors de cette assemblée, à l’exception des considérations opérationnelles internes.
Évolution des aides financières au cours des six dernières années
L’analyse couvre la période 2019-2020 à 2024-2025, selon le calendrier de l’année universitaire de l’hémisphère nord (projets de novembre et de mai). Les données, aussi cohérentes que possible malgré la difficulté à rassembler toutes les informations de manière exhaustive, offrent une vue assez fidèle de la réalité.
Les montants globaux ont connu une forte progression jusqu’en 2022-2023. Ils sont passés de 366 058 € en 2019-2020 à 593 346 € en 2020-2021 (+62 %), puis 647 416 € en 2021-2022 (+9 %), pour atteindre un pic historique de 850 271 € en 2022-2023 (+31 %). Une légère contraction est intervenue en 2023-2024 (788 602 €, -7 %), suivie d’une baisse marquée en 2024-2025 à 369 673 € (-53 %). Cette diminution s’explique principalement par la réduction sensible des projets d’infrastructures (bâtiments et équipements), mais surtout par la baisse considérable des donateurs réguliers, qui nous oblige à nous limiter dans nos projets.
Par continent, l’Afrique reste largement majoritaire. Les aides y sont passées de 178 672 € en 2019-2020 à 458 893 € en 2023-2024, avant de retomber à 167 590 € en 2024-2025 (-63 %). L’Asie a connu une évolution parallèle avec un pic à 251 054 € en 2022-2023 puis une contraction à 79 933 € (-58 %). L’Amérique latine s’est maintenue autour de 75 000 à 102 900 € selon les années. L’Europe de l’Est, plus modeste, a enregistré des variations importantes, passant de 3 000 € en 2023-2024 à 38 850 € en 2024-2025 (+1 195 %). Les projets globaux ont représenté jusqu’à 58 000 € en 2021-2022.

La répartition par catégorie confirme la priorité donnée à la formation humaine et spirituelle. Les bourses d’études ont constitué entre 28,8 % et 55,3 % des fonds selon les années, avec un total de 436 367 € en 2023-2024. Les réunions et sessions de formation ont progressé fortement pour atteindre 161 350 € cette même année (20,5 % du total). Les postes bâtiments et équipements, très élevés entre 2020-2021 et 2022-2023 (jusqu’à 376 063 € pour les bâtiments), ont chuté drastiquement en 2024-2025 (10 470 € pour les bâtiments, soit -90 % ; 23 158 € pour les équipements, soit -73 %). En proportion, les bourses ont représenté 50,65 % et les sessions 40,26 % des 369 673 € alloués en 2024-2025.

Ces courbes illustrent clairement une dynamique : une montée en puissance des investissements jusqu’en 2023, suivie d’un recentrage sur les formations au détriment des projets immobiliers et matériels lorsque les ressources se sont contractées.
Aperçu des projets présentés en novembre 2025
La session de novembre 2025 a reçu 84 demandes, soit un nombre nettement supérieur aux 66 et 55 des années précédentes. Le montant total théorique demandé s’élevait à 612 027 €. Hélas, l’Alliance n’a pas pu répondre intégralement à cette demande. Un total de 218 374 € a été approuvé pour principe, dont la majorité a déjà été versée. Le solde correspond soit à des projets relevant de la Fondation Benedictus, soit à des fonds de solidarité cisterciens.
La répartition géographique des montants approuvés reflète la prédominance africaine (57,7 % du total approuvé, soit environ 359 809 € demandés). L’Asie représente 18,4 %, l’Amérique latine 13,7 %, l’Europe 9,8 %, et le Moyen-Orient 0,5 %. Par catégorie, les équipements ont représenté 29,6 % des demandes approuvées, les sessions de formation 34,4 %, les bourses 24,5 % et les constructions 11,6 %.

Exemples concrets de projets réalisés au cours de l’année écoulée
Parmi les réalisations concrètes, les bourses d’études occupent une place centrale. Quatre-vingts bourses ont été soutenues : 41 en Afrique, 23 en Asie et 14 en Amérique latine.
Le projet n° 3589 au Vietnam (Formation Thu-Duc pour les jeunes sœurs) a reçu 5 778 €. Ce financement a couvert plusieurs modules : 25 heures de cours d’anglais (300 €), 50 heures de cours de français (600 €), 44 heures d’Écriture Sainte (440 €), 48 heures de cours d’orgue pour six sœurs (1 440 €), 44 heures d’Histoire de l’Église (440 €) et 192 heures de solfège pour les jeunes sœurs (1 158 €). Ces formations visent à renforcer les compétences linguistiques, théologiques et musicales indispensables à la vie monastique.

Au Bénin, le projet n° 3611 à Kokoubou (renforcement de la connexion Internet pour la formation) a bénéficié de 1 650 €, permettant d’améliorer significativement les outils pédagogiques en ligne.

À Madagascar, le projet n° 3620 (FTIMM – Formation Théologique InterMonastères) a été soutenu à hauteur de 9 390 €. Des sessions en salle, avec interventions et travaux de groupe, ont réuni de nombreux participants dans une atmosphère propice à l’approfondissement théologique.

Toujours à Madagascar, le projet n° 3661 à Mahitsy a permis l’installation d’une unité fixe de biogaz pour 3 970 €. La photo montre la cuve de chargement, le biodigesteur enterré, la station de filtration et le bassin de compensation. Cette infrastructure écologique favorise l’autonomie énergétique de la communauté.
Enfin, en Afrique du Sud, le projet n° 3686 (BECOSA – programme de formation) a reçu 7 000 €. Les clichés témoignent de sessions en salle avec tables dressées, échanges fraternels et célébrations liturgiques, illustrant la vitalité de la formation continue au sein des communautés du sud du continent.

Bilan post-assemblée et perspectives
Suite à la réunion de Maredsous, 218 374 € ont donc été validés, dont 33 750 € en équipements, 114 220 € en bourses d’études, 55 402 € en réunions et sessions de formation, et 15 000 € en constructions.
Pour la prochaine campagne, outre les bourses et sessions déjà en préparation (dont une session de kora), plusieurs projets se profilent : en Afrique, des poulaillers, un nouveau système photovoltaïque, en Inde, la poursuite des travaux de construction…et bien d’autres encore. La suite reste ouverte selon les besoins exprimés.
En conclusion, l’Alliance InterMonastères poursuit avec détermination sa mission d’accompagnement des communautés les plus fragiles. Malgré une année 2024-2025 plus contrainte, la priorité accordée aux formations (bourses et sessions) demeure inchangée. Le principal enjeu reste le renforcement des ressources financières pour répondre à la demande croissante et toujours plus diversifiée. L’organisation reste ouverte à toute proposition susceptible d’amplifier son impact au service de la vie monastique dans le monde.
Père Martin Neyt (1939-2025)
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In memoriam
La Rédaction du Bulletin
Père Martin Neyt (1939-2025)
Ancien Président de l’AIM
Le père Martin Neyt, moine du monastère de Clerlande (Belgique, congrégation de l’Annonciation), est décédé dans la nuit du 25 novembre 2025. Moine depuis 1963, il fut président de l’AIM de 1997 à 2013.
Le père Martin fut nommé président de l’AIM en 1997 au moment où le nouvel Abbé Primat, Marcel Rooney, restructure l’AIM pour mieux l’adapter au service international que cet organisme est appelé à rendre. Il eut comme secrétaire général le père Jacques Côté (Saint-Benoît-du-Lac, Québec) puis sœur Gisela Happ (abbaye de Sainte-Hildegarde, Eibingen, Allemagne, 2001-2016) ; sœur Placid Dolores Luz (Philippines) rejoigna le Secrétariat en 2005 (2005-2020).
Le Secrétariat se développa et devint un outil performant au service des fondations qui ne cessaient de germer et de se développer. Sous l’impulsion du père Martin, l’AIM, en accompagnant les communautés fondées sur tous les continents, a participé à sa manière à l’émergence de réunions régionales, nationales ou internationales. Tantôt elle était à la base de ces rencontres, suscitant des réflexions sur des valeurs communes, envoyant des experts ou des conférenciers, tantôt elle participait simplement au financement de ces réunions, les rendant possibles, ou encore en œuvrant dans des centres de formation et d’études qui permettaient aux sœurs et aux moines de différents continents de vivre quelque temps ensemble. L’AIM a organisé à deux reprises un voyage de moines et de moniales en Égypte pour découvrir les monastères coptes et y puiser un souffle nouveau pour leur propre communauté. L’AIM a été soucieux de suivre les événements mondiaux et de porter les soucis des communautés touchées par des cataclysmes naturels, des guerres fratricides, de brusques changements économiques et financiers.

Le père Martin eut la joie d’organiser le 50e anniversaire de l’AIM en 2011. Il désira qu’il ait lieu à l’abbaye de Ligugé où cet organisme avait pris naissance lors de la réunion des abbés bénédictins et cisterciens pour le 16e centenaire de la fondation du monastère par saint Martin. Ce fut un heureux temps de rencontre, de partage et de réflexions.

Durant tout le temps où il présida l’AIM, le père Martin porta un souci particulier au Bulletin. Dès les numéros de l’an 2000, des articles de fond sur les différentes thématiques monastiques furent présents dans le Bulletin, signés de différents auteurs : lectio, gouvernement, formation, mais aussi les chroniques des monastères et les différentes nouvelles en relation avec la vie monastique et la vie de l’Église et du monde.
Le site web de l’AIM a été mis en place sous la présidence du père Martin. Le Centre Jean XXIII, fondé en 2005 au monastère de Vanves et fermé aujourd’hui, a longtemps accueilli des moniales pour leur études théologiques à Paris.
L’AIM doit donc beaucoup au père Martin. Pour le 50e anniversaire de l’AIM, il écrivait :
« “Attache ta barque aux vaisseaux de tes Pères” répétait un Père d’Égypte vivant à Gaza. Les défis de notre temps font traverser à chaque moine ou moniale, à chaque communauté, des épreuves graves, propres à la condition humaine et souvent amplifiées par les médias de notre temps : déviances sexuelles et pédophilie, violence pouvant aller jusqu’au génocide, cruel écart entre les pauvres et les riches, exportations de jeunes vocations vers d’autres continents, tentation de se servir des monastères pour se réaliser soi-même dans des études ou d’autres activités, attrait du statut religieux viennent compléter la liste des péchés capitaux. Des processus de vie sont là pour se mettre à l’écart de l’agitation du monde, pour accueillir de façon juste et respectueuse, pour dépasser les perspectives cloisonnées d’identité sociale ou culturelle. Les épreuves des communautés de nos jours sont aussi redoutables que celles de jadis, bien que fort différentes. “C’est à l’amour qu’ils auront les uns pour les autres que vous reconnaîtrez mes disciples”. Constituer ensemble le Corps du Christ, faire de l’amour mutuel une école du service du Seigneur sont des signes qui ne trompent pas. Mais le chemin est long et l’AIM, tel peut-être le bon Samaritain, accompagne, discerne, prend des risques et rappelle sans cesse le cœur de la tradition monastique. Les communautés ont à gagner leur nourriture quotidienne, se faire accompagner et conseiller par des personnes compétentes, se mettre ensemble pour la vente des produits monastiques. De nombreux défis sont à relever, de nouvelles tâches à accomplir : le long chemin de la découverte de soi, la juste relation à autrui, des constructions à échelle humaine (et non des projets grandioses et coûteux), l’accueil des pauvres et des démunis ainsi que le soutien au développement de la population environnant le monastère.
Ainsi, humblement, l’AIM a été créée et se développe dans un monde en évolution où chaque communauté ne choisit pas son contexte, mais cherche à y forger le mieux possible son identité. Elle est là pour contribuer à la construction d’un monde nouveau. Multipliant les contacts de proximité, elle reprend à son compte les premières paroles de la Règle bénédictine : “Écoute, ô mon fils, les préceptes…”. L’écoute demeure primordiale, elle engage la découverte de l’autre, elle lève les ambiguïtés et les malentendus de la communication, elle instaure un vrai dialogue, elle a l’ambition, dans le respect de chaque autonomie, de créer une Alliance. »

Contribution d’un ami du père Martin
François Neyt naît le 17 juillet 1939 à l’hôpital des sœurs de la Charité à Jadotville aujourd’hui renommée Likasi (RDC). Il y passe une enfance heureuse entouré d’une famille aimante auprès de ses parents, de sa sœur aînée et de son frère cadet. La vie s’y déroule simple, belle et surtout libre. Il est inscrit à l’école des frères Xavériens durant toute sa scolarité, école qui jouxtait la paroisse tenue par les bénédictins missionnaires du monastère de Saint-André de Bruges, appelée communément « Zeven Kerken ». Lorsque la famille dût revenir en Belgique, il rejoignit le collège Saint-Michel chez les jésuites, à Bruxelles, où il terminera ses études secondaires.
Les semaines s’écoulent entre étude, sport (tennis, football, cyclisme.) et scoutisme tous les samedis avec le père Martin de Wilde, aumônier bénédictin des scouts de Jadotville et professeur de religion à l’école des Xavériens.
Chaque dimanche, la famille se rendait à la messe célébrée par les bénédictins ; François et son frère y étaient acolytes. La bibliothèque était alors accessible après la célébration et François ne manquait pas de prendre de nombreux livres pour la semaine car il était déjà féru à l’époque de littérature et de poésie. C’est vers ses 15 ans que naît son appel à servir le Seigneur. Plutôt réticent au début, il s’adresse ainsi au Seigneur : « À Toi de te battre si tu veux que je devienne moine ». Vers 18 ans, la vocation se confirme. Une situation familiale douloureuse, avec la perte de sa sœur très malade, lui fait prendre la décision de reporter son entrée au noviciat. Il poursuit ses études de philologie en langues classiques et ayant obtenu son diplôme et l’agrégation, il est accueilli comme novice au monastère bénédictin de Bruges, le 11 novembre 1961. Il y reçoit le nom de Martin, en lien direct avec la fondation à Ligugé de ce qui deviendra plus tard L’AIM. Au début déçu de ne pas avoir pu garder son prénom comme il l’avait demandé, ce n’est que 50 ans plus tard, célébrant les 50 ans de l’AIM à Ligugé comme président de cette même Fondation, qu’il comprendra comment le Seigneur l’a accompagné mystérieusement tout au long de sa vocation.
Homélie à l’ouverture du Chapitre général trappiste
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Lectio divina
Dom Bernardus Peeters, OCSO
Abbé général
Homélie à l’ouverture du Chapitre général trappiste
(septembre 2025)
Lectures de l’Eucharistie du 3 septembre :
Colossiens 1, 1-8 ; Luc 4, 38-44
Frères et sœurs,
Ceux qui ont fait appel à Jésus pour la belle-mère de Simon, alitée avec une forte fièvre, étaient sans doute animés d’espérance. Ils avaient constaté le manque de santé chez la belle-mère de Pierre. L’espoir de guérison était apparemment le seul ancrage qui leur restait. Mais où jeter cet ancre ?
Ils ont choisi Jésus, probablement après avoir consulté le médecin local et bien d’autres types de guérisseurs. « L’espérance n’est pas la conviction que quelque chose va bien se terminer, mais la certitude que cela vaut la peine », affirme un théologien contemporain. Ils attendaient quelque chose de Jésus. Il vaut la peine d’y jeter l’ancre de leur espérance. Et dans cette espérance, ils ne sont pas déçus.
Ceux qui ont sollicité l’aide de Jésus restent anonymes. Comme les amis de l’homme paralysé qui fut porté jusqu’à Jésus par eux. Ceux qui ont appelé Jésus, portés par l’espérance. Frères et sœurs, n’est-ce pas une magnifique description de la mission qui est la nôtre en tant que contemplatifs dans l’Église et dans le monde d’aujourd’hui ? (Le charisme cistercien dans le monde actuel comme signe d’espérance.)
En ce moment de l’histoire de notre Ordre, nous sommes confrontés à un profond sentiment de vulnérabilité. Non seulement dans l’Ordre, mais aussi dans notre monde : violence, famine, réfugiés et conséquences du changement climatique. Portons-nous cette vulnérabilité à Jésus, ou bien à « l’espérance qui nous est réservée dans les cieux » (Col 1, 4) ? Ou, nous laissons-nous tenter de nier la réalité, de détourner le regard ? Ou, sommes-nous paralysés par la tristesse et la peur ? Sommes-nous peut-être saisis par la peur de mourir ? Ou, essayons-nous de toutes nos forces d’éviter les questions plus profondes que soulève cette vulnérabilité ? Apporter notre vulnérabilité à Jésus semble si simple, mais que c’est difficile !
« L’espérance n’est pas la conviction que quelque chose va bien se terminer, mais la certitude que cela vaut la peine. »
Jésus vaut-il, pour nous, que nous mettions en Lui seul notre espérance et que nous Lui apportions notre vulnérabilité ? Pourquoi voudrions-nous faire cela ? Afin qu’Il puisse toucher et guérir notre vulnérabilité, prononcer sa parole de salut, mais plus encore : afin que nous puissions servir.
La belle-mère se leva et les servit. Elle amène Jésus auprès des gens. N’est-ce pas là notre mission en tant que contemplatifs ? Animés par l’espérance, nous portons notre propre vulnérabilité, celle de l’Église et du monde, à Jésus. Dans cette rencontre, un échange merveilleux s’opère. Notre vulnérabilité devient la Sienne, notre espérance devient la Sienne. (N’est-ce pas le rôle de l’eucharistie dans notre vie monastique ?)
Frères et sœurs, que ce Chapitre général soit pour nous tous l’occasion d’apporter notre vulnérabilité à Jésus. Que ce soit le moment où nous portons aussi la vulnérabilité des autres à Jésus, car c’est seulement en Lui que nous pouvons fixer l’ancre de notre espérance. Puissions-nous ainsi, ensemble, marcher vers Lui comme des pèlerins de l’esp érance. Alors Il nous touchera et nous relèvera de ses mains guérisseuses, afin que nous puissions, de nouveau, être au service de l’Église et du monde.
Que ce Chapitre général soit comme la chambre de la belle-mère de Simon. Puissions-nous faire l’expérience de la présence de Jésus. Lui qui, dans notre faiblesse, est notre unique espérance. Que notre faiblesse devienne la Sienne, et ainsi, notre force, pour vivre aujourd’hui notre mission dans l’Église et le monde comme un signe d’espérance.
« L’amour du partage et le partage de l’amour »
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Perspectives
Dom Bernardus Peeters, OCSO
Abbé général
« L’amour du partage et le partage de l’amour »[1]
Coopérer comme signe cistercien d’espérance
dans l’Église et dans le monde d’aujourd’hui
Conférence inaugurale au
Chapitre général OCSO (3 sep. 2025)
« Aucun de nous ne vit pour lui-même, et personne ne meurt pour soi-même.
Car si nous vivons, nous vivons pour le Seigneur, et si nous mourons,
nous mourons pour le Seigneur, ainsi, que nous vivions ou que nous mourions,
nous sommes au Seigneur. » (Romains 14, 7-8)
J’ai récemment lu la recension de l’Histoire de l’Ordre rédigée par Emilia Jamroziak. Ce qui m’a le plus frappé, c’est sa conclusion : « C’est leur capacité à s’adapter et à répondre à ces conditions sociales et économiques très différentes qui a fait le succès des Cisterciens. »[2]
Je le constate et l’expérimente moi-même à maintes reprises lors de mes visites dans nos communautés à travers le monde : dans de nombreux monastères, la capacité d’adaptation est vraiment remarquable. Certaines personnes peuvent froncer les sourcils à l’évocation du mot « adaptation », voire retenir leur souffle. Je voudrais néanmoins rappeler les paroles du professeur David N. Bell (1943-2025), récemment décédé :
« L’adaptation n’est pas nécessairement synonyme de décadence, même si ceux qui cherchent avec délectation des exemples de décadence en trouveront sans aucun doute. »[3]
Aujourd’hui, cependant, je voudrais me concentrer non pas sur l’adaptabilité, mais sur un autre signe d’espérance qui, en particulier à notre époque, pose un défi particulier à la manière dont nous vivons notre charisme cistercien au sein de l’Église et dans le monde. Ce signe d’espérance exige souvent un esprit de flexibilité, non seulement de la part des moines et des moniales, mais aussi des supérieurs, des communautés, des réunions régionales, de l’Abbé général et même du Chapitre général.
Je fais référence à la collaboration comme signe d’espérance. Si je parle de cela comme d’un signe d’espérance dans notre Église et notre monde profondément polarisés, c’est parce que la tendance des individus et des communautés à se replier sur eux-mêmes et à se fermer est très répandue[4]. Je suis profondément convaincu que ce n’est que par une collaboration authentique que notre Ordre tout entier pourra répondre de manière significative aux réalités auxquelles nous sommes confrontés aujourd’hui. Ce faisant, nous serons non seulement en mesure d’approfondir notre vie vocationnelle, mais aussi de devenir un signe visible d’espérance, tant au sein de l’Église et de notre Ordre que dans la société dans son ensemble. Comme l’écrit le pape François dans Fratelli tutti : « Rêvons en tant qu’une seule et même humanité, comme des voyageurs partageant la même chair humaine, comme des enfants de cette même terre qui nous abrite tous, chacun avec la richesse de sa foi ou de ses convictions, chacun avec sa propre voix, tous frères. »[5]
Dans cette conférence d’ouverture, je voudrais montrer que la collaboration est le signe cistercien de l’espérance pour notre temps et que la célébration du Chapitre Général est une excellente occasion de rendre cette espérance visible.

L’Ordre est-il malade ou en crise ?
Au cours de mes voyages et de mes visites dans différentes communautés, je rencontre régulièrement des frères et sœurs qui me posent des questions sur l’état de l’Ordre. Des questions telles que : L’Ordre est-il en train de disparaître ? L’Ordre est-il en crise ? L’Ordre est-il malade ? Où va l’Ordre ? Quand je leur demande pourquoi ils pensent cela, j’entends souvent des réponses telles que : il n’y a presque plus de vocations dans de nombreux endroits, de plus en plus de monastères ferment, beaucoup de Frères et sœurs quittent l’Ordre, et il y a de nombreux scandales. Bien que ces questions et ces préoccupations puissent être justifiées, j’ai néanmoins du mal avec cette attitude. Non pas parce que je voudrais nier la réalité, mais précisément parce que cette façon de penser montre clairement pourquoi l’Ordre est en crise et pourquoi il est malade.
Les frères et sœurs qui pensent ainsi, eh oui, il y en a parmi nous dans cette salle, abordent l’Ordre comme s’ils n’en faisaient pas partie. Ils se placent à une distance confortable, d’où ils jugent de manière critique l’Ordre, les autres communautés, leurs confrères et consœurs ou les moines et moniales individuellement, sans s’impliquer. Cela devient encore plus pénible lorsque les gens commencent à pointer du doigt. Il semble que toutes les difficultés se trouvent exclusivement en dehors de sa propre communauté ou de sa propre vie monastique et personnelle.
Ce qui me dérange particulièrement dans cette façon de penser, c’est que les gens rejettent toujours la faute sur les autres et oublient de porter un regard critique sur eux-mêmes. Ce faisant, ils se placent au-dessus des autres. Une telle attitude n’a pas sa place dans une communauté chrétienne. Le pape François nous l’a rappelé à maintes reprises : quand tu pointes quelqu’un du doigt, trois doigts pointent vers toi en retour. Les Saintes Écritures nous exhortent à « considérer les autres comme supérieurs à nous-mêmes. » (Ph 2, 3). Au chapitre 72 de la Règle, saint Benoît souligne le zèle qui doit nous caractériser : « Ils s’honoreront mutuellement avec prévenance (Rm 12, 10) ; ils supporteront avec une très grande patience les infirmités d’autrui, tant physiques que morales ; ils s’obéiront à l’envi ; nul ne recherchera ce qu’il juge utile pour soi, mais bien plutôt ce qui l’est pour autrui ; ils s’accorderont une chaste charité fraternelle »[6]. À la lumière de cela, les paroles de saint Paul sont d’autant plus frappantes : « Si un seul membre souffre, tous les membres partagent sa souffrance ; si un membre est à l’honneur, tous partagent sa joie » (1 Co 12, 26). Les frères et sœurs qui raisonnent ainsi ne se rendent pas compte qu’ils font partie de ce Corps unique qu’est l’Église, auquel appartient aussi l’Ordre, auquel appartient chaque communauté, chaque moine ou moniale. Il est donc utile de citer ici intégralement les paroles de saint Paul :
« Prenons une comparaison : le corps ne fait qu’un, il a pourtant plusieurs membres ; et tous les membres, malgré leur nombre, ne forment qu’un seul corps. Il en est ainsi pour le Christ. C’est dans un unique Esprit, en effet, que nous tous, Juifs ou païens, esclaves ou hommes libres, nous avons été baptisés pour former un seul corps. Tous, nous avons été désaltérés par un unique Esprit. Le corps humain se compose non pas d’un seul, mais de plusieurs membres. Le pied aurait beau dire : “Je ne suis pas la main, donc je ne fais pas partie du corps”, il fait cependant partie du corps. L’oreille aurait beau dire : “Je ne suis pas l’œil, donc je ne fais pas partie du corps”, elle fait cependant partie du corps. Si, dans le corps, il n’y avait que les yeux, comment pourrait-on entendre ? S’il n’y avait que les oreilles, comment pourrait-on sentir les odeurs ? Mais, dans le corps, Dieu a disposé les différents membres comme il l’a voulu. S’il n’y avait en tout qu’un seul membre, comment cela ferait-il un corps ? En fait, il y a plusieurs membres, et un seul corps. L’œil ne peut pas dire à la main : “Je n’ai pas besoin de toi” ; la tête ne peut pas dire aux pieds : “Je n’ai pas besoin de vous”. Bien plus, les parties du corps qui paraissent les plus délicates sont indispensables. » (1 Co 12, 12-22)
Nous faisons tous partie du même Corps, qu’il s’agisse de l’Ordre dans son ensemble, de notre propre communauté ou de chacun d’entre nous individuellement. Comment puis-je me placer en dehors de cela et penser que je suis plus qu’un autre ? Comment puis-je prétendre que je n’ai pas besoin des autres, ou dire que je ne veux rien avoir à faire avec eux ? N’est-ce pas précisément l’attitude du Pharisien dans le temple, alors que Jésus et saint Benoît nous appellent à suivre l’humilité du Publicain ?
Oui, je crois sincèrement que l’Ordre est malade et que toutes les communautés souffrent de cette maladie. Oui, je suis convaincu que nous sommes tous, moi le premier, touchés par cette maladie. Heureusement ! Car Jésus n’est pas venu pour les bien portants et les justes, mais pour les malades et les pécheurs qui ont besoin d’un médecin[7]. Le problème dont nous souffrons tourne autour du fait que nous nous jugeons et nous condamnons constamment nous-mêmes et les autres, nous plaçant ainsi en dehors, au-dessus ou à l’écart des autres, de la communauté ou même de l’Ordre. La polarisation est toujours présente lorsque nous restons enfermés dans notre vision du monde que nous nous sommes imposés.
Ce que nous voyons partout aujourd’hui, tant dans la société que dans l’Église, c’est qu’il est devenu tout à fait normal de blâmer les autres. Les politiciens de droite désignent la gauche comme la cause des problèmes, tandis que les politiciens de gauche font de même envers la droite. Les politiciens du centre blâment à la fois la gauche et la droite. Dans le Sud, les gens pointent du doigt le Nord, et dans le Nord, les gens pensent que le Sud est incapable de quoi que ce soit. Nous nous maintenons toujours en dehors de la situation ou du problème afin de ne pas avoir à assumer nos responsabilités. C’est toujours l’autre qui est le problème. Cette mentalité, si répandue dans le monde, s’est également insinuée dans l’Église, dans l’Ordre et dans nos communautés. Elle est malheureusement devenue très courante.
Le vrai problème n’est pas qu’il y ait trop peu de vocations dans certaines parties du monde, ou que des frères et sœurs dans certaines communautés ne respectent pas leurs vœux. Le problème est que nous tous, sans exception, avons été affectés par une mentalité mondaine dans laquelle des choses comme l’épanouissement personnel, la liberté individuelle et l’affirmation des droits ont été élevés au rang d’idoles. On ne peut arriver à cette conclusion qu’en osant regarder honnêtement son propre cœur, sa communauté et l’Ordre, et en se replaçant au centre de l’Église. C’est là seulement que l’amour peut s’épanouir, et non pas en marge, à l’extérieur ou au-dessus. Comme l’écrivait si bien Thomas Merton :
« L’amour commence par permettre à ceux que nous aimons d’être eux-mêmes, sans essayer de les transformer à notre image. »[8]
Partout dans le monde, je constate que des frères et sœurs, mais aussi des communautés et des Régions, ont de plus en plus tendance à se concentrer sur eux-mêmes, sur leur propre groupe ou leur propre Région, se fermant aux autres et se repliant sur eux-mêmes. Cela crée le risque que les autres ne soient plus considérés comme importants, qu’ils soient présentés comme inférieurs, voire comme « n’ayant pas une doctrine correcte ». Je remarque que la liberté personnelle est parfois devenue si importante qu’une valeur monastique essentielle comme l’obéissance est vécue principalement comme une limitation, non seulement pour l’individu, mais aussi pour l’autonomie d’une communauté ou même d’une Région. De plus en plus souvent, je vois des frères et sœurs, des communautés et des Régions revendiquer leurs droits, souvent au détriment des autres, comme s’il n’y avait que des droits et pas de devoirs.
La plus grande menace est peut-être que nous devenons indifférents les uns aux autres et au cœur de l’Évangile : donner sa vie par amour. C’est une mentalité mondaine qui s’est lentement enracinée dans nos cœurs, nos communautés, nos Régions et notre Ordre. Bien sûr, la liberté individuelle, l’épanouissement personnel et les droits sont des choses bonnes en soi, mais si nous en faisons des valeurs absolues et que nous les idolâtrons, nous faisons exactement comme le monde et nous ne nous distinguons plus en tant que chrétiens, en tant que moines et moniales. Il en va de même pour des réalités comme le pouvoir, l’argent et la sexualité. C’est précisément en prononçant nos vœux que nous voulons faire entendre une voix différente, vivre une différence fondée sur l’Évangile et l’exemple de Jésus. Mais si nous transformons ces bonnes choses en idoles, le « sel » perd son pouvoir (Mt 5, 13) et, en tant que communauté, nous ne valons plus rien.
Le pape Léon XIV s’est récemment adressé à un million de jeunes rassemblés à Rome :
« Nous aussi, chers amis, nous sommes ainsi faits : nous sommes faits pour cela. Non pour une vie où tout est acquis et immobile, mais pour une existence qui se régénère constamment dans le don, dans l’amour». Il a ajouté : « Et ainsi, nous aspirons continuellement à un “plus” qu’aucune réalité créée ne peut nous donner ; nous ressentons une soif si grande et si brûlante qu’aucune boisson de ce monde ne peut l’étancher»[9].
Éprouvons-nous vraiment ce désir d’un « plus » ? Les jeunes d’aujourd’hui qui ont faim et soif de ce « plus » trouvent-ils une place dans nos communautés ? Oui, l’Ordre est bel et bien malade ! Eh oui, l’Ordre est véritablement en crise, parce que vous et moi sommes malades, parce que vous et moi sommes en crise, parce que nous sommes tous influencés par l’esprit du monde.
Et même si, Dieu m’en préserve, je pensais ne pas être affecté par cette mentalité mondaine, je serais quand même malade ou en crise, car je fais partie d’un tout – je suis malade avec l’Église, en crise avec l’Ordre.
Le remède
Au cours de mes visites dans différentes communautés, je suis frappé à chaque fois que, malgré la maladie et la crise, il y a beaucoup de bonnes choses et qu’il y a des frères, des sœurs et des communautés dans tout notre Ordre qui sont de véritables sources d’espérance. Ils prouvent qu’il existe vraiment un remède à l’esprit mondain qui consiste à se refermer sur soi-même et à se polariser : coopérer. Mais que signifie « coopérer » ?
Coopérer est intrinsèquement lié au charisme cistercien. La Carta Caritatis a jeté les bases de la coopération entre les différentes communautés, car nos prédécesseurs savaient par expérience que la tendance à dominer et les relations de pouvoir entre maître et sujet s’enracinent plus rapidement que l’appel évangélique à se servir les uns les autres dans l’amour. Au lieu d’un modèle hiérarchique ou monarchique, les Cisterciens ont consciemment choisi la coopération, dans laquelle l’amour est le point de départ du changement et du renouveau[10]. Ce n’est que par l’amour, rendu visible dans une coopération concrète, que le moine/la moniale, la communauté et l ’Ordre pouvaient se réformer et se renouveler continuellement.
Le Chapitre général a régulièrement recouru à la coopération comme moyen de promouvoir le renouveau et le changement au sein de l’Ordre. Pensons à des structures telles que la filiation/paternité, le Père immédiat et les Visites régulières. Plus tard, la coopération a également été encouragée par la reconnaissance de congrégations en coopération avec le Chapitre général, en particulier en temps de crise, afin de laisser place au renouveau dans des situations spécifiques. Le Chapitre général s’est montré particulièrement avisé en appliquant toujours le remède de la coopération de manière adaptée, afin qu’aucun groupe fermé ne se forme, créant un « nous » en opposition aux autres.
À maintes reprises, le Chapitre général a su répondre aux besoins locaux en adaptant constamment son approche de la coopération. Au cours du XIXe siècle, cette attitude ouverte a progressivement disparu en raison d’un désir d’uniformité. Dans de nombreux cas, cette uniformité a eu un effet étouffant. Heureusement, une saine unité dans la diversité a été rétablie en 1969 avec le Statut Unité et Pluralisme. Néanmoins, il nous appartient à tous d’intérioriser plus profondément l’esprit de ce statut. C’est précisément là que l’encyclique Fratelli tutti du pape François peut nous aider :
« Comme notre famille humaine a besoin d’apprendre à vivre ensemble dans l’harmonie et dans la paix sans que nous ayons besoin d’être tous pareils ! »[11]
Coopérer au sein du Corps du Christ
Coopérer n’est pas seulement une activité, mais c’est avant tout prendre sa place en tant que membre baptisé du Corps du Christ, auquel vous-même, votre communauté, votre Région et l’Ordre appartenez, dans un esprit de responsabilité et de liberté. Comme le dit le Catéchisme de l’Église catholique :
« “Le Baptême fait de nous des membres du Corps du Christ. Dès lors, ... ne sommes-nous pas membres les uns des autres ?”(Ep 4, 25). Le Baptême incorpore à l’Église. Des fonts baptismaux naît l’unique peuple de Dieu de la Nouvelle Alliance qui dépasse toutes les limites naturelles ou humaines des nations, des cultures, des races et des sexes : “Aussi bien est-ce en un seul Esprit que nous tous avons été baptisés pour ne former qu’un seul corps” (1 Co 12, 13). »
Par le baptême, nous devenons participants de la coopération aimante du Père, du Fils et du Saint-Esprit. Jésus dit dans Jean 14, 10 : « Le Père qui demeure en moi fait ses propres œuvres. » Et plus loin : « Croyez-moi : je suis dans le Père, et le Père est en moi ; si vous ne me croyez pas, croyez du moins à cause des œuvres elles-mêmes. Amen, amen, je vous le dis : celui qui croit en moi fera les œuvres que je fais. Il en fera même de plus grandes, parce que je pars vers le Père » (Jn 14, 11-12). La coopération nous conduit au cœur de la Trinité divine et de sa « charité incompréhensible », une générosité qui veut aimer et être aimée infiniment, tout partager et tout recevoir[12]. En tant que cistercien, on en vient inévitablement au Traité XV de Baudouin de Ford (1125-1190) sur la vie cénobitique. Pour lui, « le partage est le fondement de la vie commune », tant par nature, dans le péché et la grâce, que dans la gloire[13]. Ce texte cistercien nous offre un remède à l’esprit mondain de polarisation causé par l’idolâtrie du développement personnel, de la liberté individuelle et de la seule recherche des droits.
Baudouin parle de « l’amour du partage et du partage de l’amour »[14]. Bien que cela semble poétique et que sa référence à la Trinité, aux chœurs angéliques, aux Apôtres et à la première communauté chrétienne puisse paraître idéaliste, dans une communauté cénobitique, il s’agit avant tout de partager l’amour et le partage de l’amour, précisément dans la vie quotidienne, dans les petites choses. Ce qui me frappe particulièrement dans le texte de Baudouin, c’est son explication théologique du partage de la grâce. Chaque personne baptisée, donc chaque moine ou moniale, chaque communauté et l’ensemble de l’Ordre, a reçu la grâce non pas pour la garder pour soi, mais pour la partager. Au lieu de vouloir tout garder pour soi, dominer ou critiquer, cette vision nous invite à voir le bien chez les autres et à découvrir ce qu’ils peuvent apporter à ma vie, et vice versa. Cette contribution n’est pas notre mérite, mais une pure grâce. C’est un échange au service du Corps – la communauté, l’Église. Baudouin écrit :
« Si vous y prêtez attention, vous verrez comment les qualités qui appartiennent à chaque membre individuellement servent le bien commun. L’œil ne regarde pas seulement pour lui-même, mais guide nos pas et nos mains dans leur travail. La bouche ne mange pas seulement pour elle-même, ni l’estomac ne digère seulement pour lui-même, mais ils accomplissent un travail commun ; et ce dont tout le corps a besoin pour se nourrir, pour satisfaire ses besoins et l’aider à grandir, c’est ce qui est pris par la bouche et digéré par l’estomac. Si une partie du corps souffre, la langue n’en souffre-t-elle pas aussi ? Comme si elle était elle-même blessée, elle prend la voix de celui qui souffre et crie à celui qui a infligé la blessure : “Pourquoi me fais-tu mal ?” »[15].
Il conclut :
« Bien-aimés frères dans le Christ, où ces exemples nous conduisent-ils ? N’est-ce pas à la patience mutuelle, à l’humilité mutuelle, à l’amour mutuel ? Dieu n’a-t-il pas inscrit en nous une loi d’amour qui peut nous enseigner qui nous sommes ? Si Celui qui nous a donné la loi nous donnait aussi sa bénédiction, nous nourrissait dans l’innocence de nos cœurs et nous guidait d’une main habile sur le chemin de la paix (Ps 78, 72), alors nous préserverions l’unité de l’Esprit dans le lien de la paix et l’amour de Dieu dans l’amour de notre prochain. Lorsque nous aimons Dieu d’un seul cœur et d’un seul Esprit, conformément à la pureté de notre profession, l’amour de Dieu est sans aucun doute répandu dans nos cœurs par le Saint-Esprit, et l’Esprit de Dieu nous rend tous vivants comme si nous étions un seul Corps, afin qu’aucun de nous ne vive pour lui-même, mais pour Dieu ; et afin que nous vivions tous ensemble dans l’unité de l’Esprit, par l’unique Esprit qui habite en nous. »[16]
Ce principe théologique, qui est au cœur de la croyance en la Communio Sanctorum, se retrouve également dans les documents récents de l’Église sur la synodalité. L’instrumentum laboris de la deuxième session du synode sur la synodalité fait référence au principe de « l’échange des dons ». Le synode place cet échange de grâce au cœur de l’Église synodale :
« Marcher ensemble en tant que baptisés dans la diversité des charismes, des vocations et des ministères, ainsi que dans l’échange des dons entre les Églises, est un signe sacramentel important pour le monde d’aujourd’hui, qui, d’une part, connaît des formes de connexion de plus en plus intenses et, d’autre part, est plongé dans une culture mercantile qui marginalise la gratuité »[17].
En outre, les auteurs du document souhaitent que les dons soient partagés concrètement dans la solidarité entre les différentes Églises, sans aucun désir de domination :
« Les Conférences épiscopales souhaitent que les biens soient partagés dans un esprit de solidarité entre les Églises qui composent l’Église catholique une et unique, sans aucun désir de domination ni prétention à la supériorité. L’existence d’Églises riches et d’Églises qui vivent dans une grande précarité est un scandale. Il est donc suggéré de prendre des dispositions pour promouvoir les liens mutuels et former des réseaux de soutien, y compris dans le cadre de regroupements d’Églises. Toutes les Églises locales reçoivent et donnent dans la communion de l’Église Une. Certaines Églises ont besoin d’un soutien financier et matériel ; d’autres sont enrichies par le témoignage d’une foi vivante et d’un service aimant envers les plus pauvres ; d’autres encore ont surtout besoin de l’aide d’évangélisateurs qui consacrent leur vie à communiquer l’Évangile à d’autres peuples. En particulier, la générosité des prêtres, des diacres, des personnes consacrées, des laïcs engagés dans la mission ad gentes est reconnue et sollicitée. »[18]
Cela souligne que l’échange de dons n’est pas un idéal abstrait, mais quelque chose de très concret, comme l’a souligné saint Jean-Paul II dans Ut unum sint : « Le dialogue n’est pas seulement un échange d’idées. D’une certaine manière, il est toujours un “échange de dons” »[19].
La synodalité est donc plus que rendre l’Église ou l’Ordre plus démocratique. La synodalité signifie qu’en tant que chrétiens, en tant que communauté, en tant qu’Ordre, nous prenons notre baptême au sérieux et, malgré notre vulnérabilité (nos péchés), nous voyons la grâce et les dons que Dieu nous a donnés et que nous nous donnons les uns aux autres au-delà des frontières de race, de sexe, de culture, etc. C’est seulement ainsi que la synodalité peut naître, et non à partir d’agendas politiques (ecclésiastiques) ou du populisme. C’est précisément là que réside le défi de la synodalité pour notre Ordre, et non pas tant dans le changement des structures, même si cela sera également nécessaire !
Conclusion
Frères et sœurs, comme je l’ai dit plus tôt, l’Ordre est malade, mais dans cette vulnérabilité, je vois de nombreuses formes de collaboration au sein des communautés et entre elles. Une collaboration qui est un échange de grâce et de dons, au milieu d’une réalité vulnérable, et donc un signe d’espérance. C’est précisément cette coopération, enracinée dans notre baptême, qui est le signe d’espérance que nous, Cisterciens, pouvons donner face à une vision du monde fermée et une Église et un monde polarisés.
Comme le traité de Baudouin, cela semble noble et poétique. Cependant, c’est très concret. Je comprends très bien la réaction de sœur Maria Gonzales de Crozet qui a écrit après une première lecture du texte de Baudoin : « Le texte est comme essayer de réparer un robinet avec une clé à molette dans une main et un livre de poésie dans l’autre »[20]. Mais avec elle, je vois de plus en plus la valeur et l’utilité de ce concept de partage de la grâce et de la grâce du partage comme fondement de notre vie commune, y compris au niveau de l’Ordre.
Cela exige une conversion de notre part. Une conversion du « je » au « nous », ou comme l’écrit le père Chukwuka John Ife, moine d’Awhum, dans son livre Conversion Authentique : « La conversion est un changement radical dans la vie d’une personne, qui passe de l’égocentrisme à Dieu, et de soi-même au service des autres »[21]. Sans cette conversion, nous ne pouvons pas voir ces signes d’espérance.
Je vois ce signe d’espérance là où les communautés travaillent ensemble à la formation, là où les sœurs aident les frères dans leur formation. Je le vois, par exemple, à Tre Fontane et à Aque Salvie, où frères et sœurs témoignent ensemble de la vie cistercienne au cœur de la Ville éternelle. Je vois l’espérance en Irlande, où trois communautés se sont réunies en une seule. Je vois l’espérance dans l’ouest de la France, où des communautés tentent de façonner ensemble leur économie. Je vois l’espérance à Mokoto, où malgré la violence, des portes s’ouvrent à des milliers de réfugiés et où la coopération fait de l’hospitalité monastique un signe d’espérance. Je vois ce signe d’espérance dans nos monastères en Syrie, en Israël ou partout ailleurs où règne la violence. Je vois des signes d’espérance là où des supérieurs de cultures différentes aident des communautés en difficulté. Je vois l’espérance parce que davantage de communautés sont ouvertes à une composition multiculturelle. Aux États-Unis, au Japon et en Espagne également, je vois des tentatives prudentes de coopération entre les communautés. Si vous regardez attentivement et, surtout, si vous osez regarder, vous verrez des signes d’espérance partout.
Nous pouvons rendre cela encore plus concret en prêtant attention à cet échange de dons pendant le Chapitre général, lors de l’étude des rapports de Maisons. En regardant au-delà de nos propres intérêts dans les nominations, les élections, etc. En nous regardant d’abord nous-mêmes, puis les autres dans des situations difficiles, et en nous aidant mutuellement au lieu de nous condamner ou de nous éviter. En étant attentifs aux saines différences. En étant véritablement ouverts et engagés dans l’échange de dons entre les différents mondes et cultures qui composent l’Ordre et ce Chapitre général. Que ce Chapitre général nous aide à partager par amour et à aimer le partage, afin que cela devienne un exercice de Charité et une croissance dans notre conversion permanente pour voir les signes d’espérance que Dieu nous donne aujourd’hui au milieu de notre vulnérabilité.
L’Ordre est-il malade ? Oui, et il doit le rester, car c’est seulement ainsi que nous réalisons que nous avons besoin les uns des autres, que nous avons besoin des dons et des grâces des autres pour vivre. Saint Bernard nous appelle à rester des pèlerins de l’espérance à l’ombre du Très-Haut[22]. Ce pèlerinage est parfois difficile, mais chaque pèlerin sait qu’il a besoin de ses compagnons de route pour entretenir la flamme de l’espérance. Travaillons donc ensemble, très concrètement dans nos communautés, entre nos communautés et surtout ici, au Chapitre général. Que personne ne dise : « Je ne compte pas » ou « Tu ne comptes pas ». Chacun a un don, une grâce, pour l’édification de l’ensemble. Découvrez ce don ! Découvrez cette grâce !
[1] Baudouin de Ford, Spiritual Tractates, volume two, Cistercian Fathers Series, 41, Kalamazoo, 1986, p. 159.
[2] E. Jamroziak, L’Ordre Cistercien dans l’Europe médiévale. 1090-1500. Routledge, 2013.
[3] David Bell, Printed books in English Cistercian Monasteries, Citeaux : Commentarii Cistercienses 53 (2002) p. 138.
[4] Pour une description détaillée de cette réalité, voir le pape François, Fratelli tutti, 9-55.
[5] Pape François, Fratelli tutti, 8.
[6] RB 72, 4-8.
[7] « Ce ne sont pas les gens bien portants qui ont besoin du médecin, mais les malades. Je ne suis pas venu appeler des justes, mais des pécheurs » Marc 2, 17.
[8] Thomas Merton, No man is an island, Harcourt Brace, New York, 1955. p. 149.
[9] Pape Léon XIV, Homélie du 3 août 2025.
[10] Cf. Monika Dihsmaier, Entscheidungsfindung und die versionen der Carta Caritatis, dans : E. Delaissé, La Charte de charité 1119-2019. Un document pour préserver l’unité entre les communautés. Paris, 2020, pp. 69-109.
[11] Pape François, Fratelli Tutti, 100.
[12] Cf. https://cistercian-mentors.webnode.es/materials/baldwin/?utm_source
[13] Baldwin of Ford, Spiritual Tractates, volume two, Cistercian Fathers Series, 41, Kalamazoo, 1986, p. 165.
[14] Ibid., 159.
[15] Idem.
[16] Ibid., p. 179.
[17] Instrumentum laboris pour la deuxième session de la XVIe Assemblée générale ordinaire du synode des évêques (octobre 2024), n° 42.
[18] Ibid., numéros 44-45.
[19] Saint Jean-Paul II, Ut unum sint, 28.
[20] https://cistercian-mentors.webnode.es/materials/baldwin/
[21] Ife, Chukwuka John ocso, Authentic conversion, p. 55-56.
[22] Cf. Bernard de Clairvaux, Sermons sur le psaume 90 (91).
Le charisme cistercien dans le monde d'aujourd'hui sous le signe de l'espérance
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Perspectives
Dom Mauro-Giuseppe Lepori, OCist
Abbé général
Le charisme cistercien dans le monde d’aujourd’hui
sous le signe de l’espérance
Chapitre général OCSO, 16 sep. 2025
Interpréter un charisme à la lumière de l’espérance veut dire le regarder à sa vraie lumière, celle qui nous le montre et révèle dans sa vérité. Car l’espérance est ce qui nous permet d’interpréter toutes choses au-delà d’elles-mêmes, de leur apparence immédiate, de leurs limites, de leurs fausses interprétations. Chacun de nous se sent appelé à suivre un charisme justement en le percevant dans l’espérance qu’il éveille, dans l’espérance qu’il nous donne, qu’il met en nos cœurs. On rencontre et on embrasse un charisme dans la mesure où il suscite en nous une espérance infinie, ou plutôt, une espérance de l’infini.
Qui de nous n’a pas ressenti sa vocation comme un souffle d’espérance pour sa vie et la vie du monde ? Un jeune qui ressent vraiment la vocation monastique, comme toute vocation, de même qu’un jeune qui tombe amoureux de quelqu’un, vit comme une bouffée d’espérance. Sa vie présente, qui peut-être était renfermée dans la grisaille et la déception, comme une barque à voile au milieu d’une mer plate, du coup se sent investie par un souffle inattendu, un vent qui tend les voiles et redonne à la barque un élan, une route vers sa destinée, vers un but. La vie retrouve son sens de traversée du temps, des circonstances, de traversée tendue entre une origine éternelle et une destinée éternelle. On ressent dans son cœur, dans sa pensée, dans son corps que notre nature est d’être créés par Dieu pour Dieu. « Ab ipso ad ipsum conditus est rationalis animus – l’âme humaine est créé par Dieu pour Dieu », écrit Guillaume de Saint-Thierry dans sa Lettre d’or (§ 208). Un charisme devient pour nous vocation dans la mesure où il nous investit personnellement de ce souffle d’espérance.
Mais pour que la barque atteigne son but et suive le charisme, il faut que le souffle demeure. Un charisme meurt en nous lorsque son souffle ne transmet plus à notre cœur, à notre pensée, à notre vie, à nos décisions et à nos actions le souffle d’une espérance qui nous fasse traverser la vie avec un sens tendu vers un but éternel. Comment garder ce souffle ? Nous devons avouer qu’il cesse souvent de souffler en nous et entre nous, dans nos communautés, dans nos rencontres et chapitres…
Peut-être, le vrai problème, le seul problème, est justement que nous avons la prétention que ce soit notre propre souffle qui assure la puissance du Souffle de l’Esprit. Comme si le souffle du charisme était seulement le démarreur de notre traversée et non sa force constante et permanente.
L’espérance ne doit pas être elle-même notre source d’énergie, mais l’attitude qui boit et se désaltère à la source de l’Esprit. L’espérance est la vertu qui se confie à la force d’un Autre. Sain Benoît nous rappelle que l’espérance est l’humilité comme style de chemin, c’est marcher avec la conscience et en faisant l’expérience que ce qui peut nous pousser, nous donner de marcher, de courir, et d’atteindre le but est seulement la force d’un Autre, la force de l’Esprit.
Comment, en effet, le Ressuscité remet en marche ses disciples qui pataugent dans le découragement et la peur ? Il souffle sur eux l’Esprit. Il ne leur donne pas un coup de pied quelque part : Il les pousse intérieurement. Son souffle les atteint dans leur cœur et leur donne de découvrir, à l’intérieur de chacun personnellement et de leur vie commune, une force nouvelle qui leur donne, comme dit Isaïe, de courir sans se lasser et de marcher sans se fatiguer (cf. Is 40, 31).
C’est significatif que Léon XIV, dès ses premiers mots après l’élection, ait remis devant nos yeux le Christ pascal qui souffle sur nous l’Esprit dans la paix de son amour. Car c’est cela notre vrai problème : seuls, nous nous fatiguons ! C’est normal de se fatiguer, mais souvent nous nous fatiguons d’une manière autoréférentielle. Nous nous fatiguons nous-mêmes. Nous-mêmes personnellement, et nous-mêmes comme communauté, comme Ordre, comme Église. Combien de fatigue inutile et stérile savons-nous nous procurer à nous-mêmes et les uns aux autres. Jésus lui-même ne supportait pas cette fatigue auto-immune que les disciples savaient produire dans leur corps communautaire : « Génération incroyante et dévoyée, combien de temps devrai-je rester avec vous ? Combien de temps devrai-je vous supporter ? » (Mt 17, 17).
Cette fatigue est comme un piège, un piège diabolique, une tentation diabolique contre l’espérance qui nous est donnée. Car, en réalité, l’espérance, avant de nous la demander, Dieu nous la donne. Mais nous l’étouffons, justement, dans cette relation autoréférentielle à la fatigue, dans ce renfermement sur notre fatigue.
Mais la surprise est de découvrir que ce qui nous réveille à l’espérance de notre charisme face à certaines situations de détresse, est un don gratuit de Dieu. Nous nous en rendons compte lorsque, par grâce, nous sommes confrontés à un besoin d’espérance qui va au-delà du nôtre. Nous nous rendons compte que l’espérance suscitée avec notre charisme a un horizon bien plus profond et large que celui de créer de belles et bonnes communautés qui vont bien dans leur train-train monastique, liturgique, économique, vocationnel, etc. Le souffle qui pousse notre barque a une puissance bien plus grande que celle de permettre notre petit voyage. Comme tout charisme authentique dans l’Église, le nôtre a la puissance pour pousser toute l’humanité d’aujourd’hui vers son but éternel. Saint Bernard en était conscient ; le moines de Tibhirine aussi, de même que les moines et moniales de mon Ordre persécutés et martyrs en Hongrie, au Vietnam, etc.
C’est notre tour de sacrifier notre petite espérance, apprivoisée comme un canaris en cage, pour respirer de la grande espérance qui vole haut comme un aigle, capable de regarder avec une prière de vraie compassion les vallées de larmes de notre temps : Ukraine, Gaza, les migrants, les jeunes à la vie sans but de nos sociétés contemporaines, et toutes les vallées de larmes trop vite oubliées en Afrique et Asie.
Dans son invitation à participer à cette rencontre, dom Bernardus demandait à nos chères générales Bernardines et à moi d’aborder un élément du charisme cistercien qui peut être un signe d’espérance pour nous, notre Ordre ou Congrégation, dans le monde d’aujourd’hui. Quand je me suis mis à y penser, en repensant aux dernières deux ou trois années, m’est revenu à l’esprit une pensée que j’ai exprimée dans ma dernière lettre de Noël :
« L’expérience la plus belle que je fais dans l’Ordre n’est pas lorsque tout va bien, mais quand nous pouvons prendre soin ensemble de ceux qui vont mal. La synodalité de la sollicitude qui prend soin est déjà une plénitude de communion, plus fructueuse que n’importe quel succès ».
Lorsque j’écrivais cela, ne s’était pas encore déchaînée l’épreuve peut-être la plus insidieuse qu’ait frappé mon Ordre depuis que je suis abbé général. En 15 ans j’en ai vu de toutes les couleurs, et plus rien ne m’étonne. Mais depuis le 21 avril, jour de la mort du pape François, lorsque le Dicastère m’a chargé de notifier un décret de commissairement à une abbaye féminine italienne, nous avons subi un tsunami de mensonge médiatique sans précédent, subi aussi par la pauvre commissaire de l’OCSO qui avait innocemment accepté de rendre ce service à mon Ordre et à laquelle je suis – et nous sommes – très reconnaissants.
Il y a des épreuves où la haine et le mensonge du démon se déchaînent ouvertement, sans pudeur, sans bornes. Le plus triste c’est de voir que la tactique du diable, comme dirait C. S. Lewis, au moins dans la traduction française de son fameux livre, arrive à entraîner et à se servir aussi de personnes qui se croient bien intentionnées. Mais cette histoire dans toute sa laideur a produit en moi et dans les personnes les plus sincères de l’Ordre – et elles sont la majorité, sinon la totalité –, une expérience profonde, comme une source que, du coup, nous voyons sourdre, étonnante dans sa douceur et pureté : le silence du Christ dans sa Passion, une attitude de douceur paisible dans la vérité, dans une vérité qui sait aussi s’exprimer, mais sans rompre le silence qui écoute l’amour du Père plus que les hurlements ou les chuchotements du tentateur : « Pourquoi me frappes-tu ? » (Jn 18, 23) ; « Tu n’aurais aucun pouvoir sur moi si tu ne l’avais reçu d’en haut » (Jn 19, 11).
Je dis cela parce que je pense que je ne pourrais vous dire rien de plus positif et utile. Mais aussi parce que c’est au plus profond du silence du Christ que notre charisme cistercien est appelé à retrouver son souffle le plus puissant pour nous permettre d’avancer dans le monde actuel, en exprimant la nouveauté permanente et éternelle de l’Évangile. Le souffle le plus puissant pour nous faire avancer envers et contre tout, sans aller contre personne, est celui de la présence de Dieu qui n’est pas dans l’ouragan, le tremblement de terre et le feu, mais dans le murmure d’une brise légère (1 Rois 19, 11-12), celle de l’amour doux et humble du Christ.
Le signe de l’espérance n’est jamais le succès qui nous rend bêtement optimistes, mais l’espérance elle-même, cette paix, cette confiance, ce courage, disait dom Bernardus hier soir dans son homélie à Santa Chiara, qui nous permet d’affronter la vie avec paix et unité intérieure. Le signe d’espérance sont l’humilité et la paix que, par grâce, nous retrouvons dans le cœur et que nous partageons avec gratitude.
Dans un moment de l’histoire où le bruit et le mensonge étourdissent l’humanité, je crois que le signe d’espérance que nous sommes appelés à incarner, et à incarner ensemble, entre nous tous et envers tous, est ce signe du silence qui, au milieu de la haine et du mensonge, écoute et annonce le souffle du doux amour de l’Agneau immolé et vivant.
Intervention sur le charisme cistercien au Chapitre général OCSO
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Perspectives
Mère Elizabeth Mary Mann, OCBE
Prieure générale des moniales cisterciennes
Bernardines d’Esquermes
Intervention sur le charisme cistercien
au Chapitre général OCSO
Parmi les nombreux éléments de notre charisme cistercien que je considère comme un signe d’espoir pour notre monde actuel, j’ai choisi de partager précisément celui de l’accueil, un accueil qui trouve ses racines dans le Christ, un accueil nourri par notre vœu de stabilité et qui en est le fruit, un accueil gratuit, sincère et généreux.
Notre stabilité fait de nous des « pèlerins enracinés dans l’année jubilaire » (Monastic Practices : Charles Cummings).
Nos Constitutions disent : « La stabilité monastique est pour nous une manière de répondre à la fidélité immuable de Dieu par notre propre fidélité, là où il veut que nous le cherchions. “Il est fidèle Celui qui nous appelle” » (Const. 12). J’aime à penser que cela signifie simplement « être là pour Dieu ». Notre stabilité monastique nous aide à trouver notre place et notre paix en Dieu, à Lui appartenir. « Demeurez en moi, comme je demeure en vous. » (Jn 15, 4)
Thomas Merton a souligné les aspects communautaires du vœu de stabilité lorsqu’il a écrit :
« Le véritable secret de la stabilité monastique réside dans l’acceptation totale du plan de Dieu, par lequel le moine/moniale prend conscience d’être intégré(e) au mystère du Christ à travers cette famille particulière et aucune autre. C’est l’acceptation définitive de sa communion, dans le temps et dans l’éternité, avec ces frères/sœurs particuliers choisis pour lui par Dieu... c’est la prise de conscience réelle du fait que tous ceux qui sont appelés ensemble travailleront à leur salut dans la communion, s’aideront mutuellement à trouver Dieu plus facilement, et, en effet, que nous avons été destinés depuis toute éternité à nous rapprocher les uns des autres de Lui par notre amour, notre patience, notre indulgence et nos efforts pour nous comprendre mutuellement » (Le parcours monastique).
Saint Bernard dit que « lorsque la beauté et la luminosité ont rempli le plus profond du cœur, elles doivent devenir visibles à l’extérieur » (Cantique des cantiques 85, 11). Quels sont les signes visibles à l’extérieur de notre stabilité ? Parmi d’autres signes peut-être plus évidents, je crois que notre stabilité se manifeste extérieurement dans la qualité de notre accueil. La stabilité nous enracine en Dieu, en Dieu qui est immuable, toujours fidèle, notre rocher, notre force. Notre vœu de stabilité affermit nos pieds dans son amour inconditionnel et inébranlable, libérant nos cœurs et nos bras pour accueillir. Comme « l’arbre » du Psaume 1, « planté près d’un cours d’eau, qui donne son fruit en saison, et dont les feuilles ne se flétrissent pas », la sève monte de notre enracinement en Dieu et donne ouverture, douceur, gentillesse et énergie à notre accueil.
L’accueil est un processus dynamique à double sens : nous offrons l’accueil et nous recevons l’accueil. Tout le ministère de Jésus était un ministère d’accueil. Il a accueilli les petits enfants (Mc 10, 13-16), il a accueilli les collecteurs d’impôts à sa table (Mt 9, 10-13), il a accueilli le voleur mourant au paradis (Lc 23, 39-43)... Jésus lui-même a été accueilli : dans la barque alors que les disciples étaient terrifiés par la tempête (Mc 6, 45-57), il a été accueilli dans la maison de Zachée (Lc 19, 1-10), dans la maison de Marie, Marthe et Lazare (Lc 10, 38-42).
Notre vie monastique devrait être caractérisée par une attitude d’accueil : une attitude libératrice, et non possessive, méfiante ou dominatrice, une attitude qui nous ouvre à la grâce du moment présent plutôt que de nous refermer sur nous-mêmes, une attitude qui construit plutôt que détruit, qui encourage et donne la vie plutôt que d’étouffer et de tuer, une attitude d’acceptation et non de rejet, une manière de vivre altruiste et non égoïste.
Chaque jour, à travers notre lectio, nous nous plaçons devant Dieu pour accueillir sa Parole. Dom André Louf a écrit que « l’accueil de la Parole est la clé de l’existence d’un moine/moniale ». Dans notre célébration de l’Eucharistie, nous accueillons la présence sacramentelle du Christ. En souhaitant que « rien ne soit préféré à la Parole de Dieu » (RB 43, 3), nous accueillons le service de prière et de louange qui nous est confié par l’Église et, grâce à l’orientation contemplative de nos vies bien remplies, nous accueillons consciemment la présence du Seigneur, en restant à l’écoute, attentive au murmure de son Esprit.
Nous nous accueillons nous-mêmes, créés à l’image et à la ressemblance de Dieu, avec nos dons, notre personnalité, nos limites, nos peurs. Nous accueillons chaque jour la beauté de notre vocation.
Nous nous accueillons les unes les autres : nous édifions nos communautés dans cet « amour qui est une espérance active de ce que l’autre peut devenir avec l’aide de notre soutien fraternel » (Const. 59), et nous permettons aux autres de nous accueillir. Nous sommes tous encouragés par un sourire, une réponse douce, un geste de gentillesse gratuite. « Nous voici, toi et moi, et j’espère un troisième, le Christ, parmi nous », écrivait saint Aelred (Amitié spirituelle).

Nous accueillons humblement les défis que représentent les situations de nos communautés et de nos Ordres. Nos propres Constitutions nous rappellent que « la stabilité exige de chaque sœur un attachement profond à l’Ordre et à sa communauté. Elle assume les qualités et les défauts, les besoins et les aspirations, la réalité présente et l’évolution future » des deux (Const. 11)... C’est pourquoi nous accueillons, généralement non sans une lutte intérieure, les initiatives et les réponses créatives concernant notre avenir, et nous sommes prêtes à y prendre part. Nous accueillons le changement plutôt que de le percevoir comme une menace. Car, selon les mots de saint John Henry Newman, « vivre, c’est changer ». Nous avons confiance que, en vivant pleinement notre vœu de conversion, « l’Esprit nous transformera de plus en plus à l’image du Christ ressuscité » (Const. 8).
Nous accueillons les besoins de nos diocèse, de l’Église universelle et de notre monde troublé, dans notre prière d’intercession.
Nous accueillons chaque jour avec foi, les hauts et les bas de notre vie, avec une sérénité confiante, assurées de la promesse de Dieu répétée tout au long des Écritures : « N’ayez pas peur, je suis avec vous ».
Nous accueillons ceux qui sont attirés par nos monastères, en acceptant les fardeaux qu’ils portent, en partageant les joies, les complexités, les confusions et les difficultés de leur vie.
Les personnes, en nombre croissant, qui visitent nos monastères souhaitent trouver quelque chose d’immuable au milieu de l’incertitude, de l’agitation, de l’inquiétude et des troubles qui caractérisent leur expérience quotidienne du monde actuel. En venant dans nos monastères, ils recherchent ce qui est constant et sûr, un mode de vie qui a traversé les siècles, un paysage immuable, un lieu qui respire la beauté par sa simplicité même. Ils veulent puiser dans l’intemporalité de notre vie monastique et, l’espace d’un instant, mettre de côté les pressions et le stress de leur vie quotidienne. Ils aspirent à un moment pour « respirer », un moment pour simplement « être ».
Saint Benoît était bien conscient que les hôtes ne manquaient jamais au monastère, insistant pour que tous soient accueillis avec « une courtoisie, un respect et une déférence sincères ». Il a soigneusement rédigé le chapitre 53 qui confirme l’importance de l’accueil au niveau de la communauté.
Je voudrais partager deux moments d’accueil dans nos propres communautés qui m’ont profondément touchée cette année.
Le premier a eu lieu fin janvier 2025 pour notre communauté de Goma, dans l’est de la République démocratique du Congo. Après plusieurs jours de combats intenses, la population a osé retourner dans les rues, et nos sœurs étaient toutes là, prêtes à les accueillir à la messe dominicale. Pour beaucoup, ce fut un moment très émouvant.
Le deuxième événement s’est produit dans notre communauté en France. Un soir, nous avons accueilli une famille en détresse à la célébration de la messe intégrée aux vêpres. Leur fils de 15 ans, sans aucun signe avant-coureur, s’était donné la mort ce matin-là. Au cours de l’heure qui a suivi, des vagues successives de jeunes, souvent accompagnés d’un parent ou d’un frère ou d’une sœur aînée, ont afflué dans notre église, la nouvelle de la messe ayant circulé sur les réseaux sociaux. Leur choc était palpable, beaucoup étaient en larmes, et ils sont restés plus d’une heure après la messe, simplement pour être ensemble, essayer de se réconforter mutuellement et donner un sens à ce qui venait de se passer. Pourquoi sont-ils venus ? Notre accueil silencieux et empreint de recueillement leur a permis de partager leur chagrin dans un lieu inconnu, mais confortable.
Vous avez sans doute vécu des expériences similaires. Notre stabilité, notre simple présence attirent les gens, les accueillent, créent une communauté autour de la communauté monastique, engendrent un sentiment d’appartenance, créent un espace où les autres peuvent se sentir « chez eux ». Nous avons de nombreux bénévoles qui souhaitent découvrir et vivre un peu l’essence de notre vie monastique... et nombreux sont ceux qui considèrent comme un privilège de laver la voiture de la communauté, d’aider à repasser, de désherber le jardin...

La semaine dernière, je discutais avec une amie qui organise depuis plus de 20 ans des voyages en groupe dans nos communautés en Angleterre. Quand je lui ai demandé quel élément du charisme cistercien était un signe d’espérance dans le monde d’aujourd’hui, elle m’a immédiatement répondu : « C’est votre stabilité et votre accueil ! » Encouragée, car je commençais déjà à préparer ce partage, je lui ai demandé d’écrire quelques phrases. Je les partage avec vous :
« Un charisme central des cisterciens est la stabilité, la “présence”. Dans un monde où beaucoup souffrent de déplacements, d’une éducation (upbringing) fracturée, de dépendances, de changements incessants, le concept de “stabilité” est indispensable, une expérience culturelle et un espace de guérison où les gens peuvent se réfugier. Cette stabilité nourrit une belle hospitalité qui s’incarne et se ressent lorsque les hôtes entrent dans l’espace d’un monastère et sont accueillis avec gentillesse, chaleur et “convivialité”. Les gens savent instantanément qu’ils sont les bienvenus et reconnaissent immédiatement la gentillesse. Les effets de cela sur les êtres humains sont profonds, d’une manière très belle et ordinaire ; ils favorisent la détente et un sentiment de bien-être. On parle de moins en moins du langage de la vertu dans la société actuelle, mais ces vertus essentielles incarnées et vécues dans l’expérience cistercienne contribuent à adoucir et à apaiser, et sont vitales dans le monde d’aujourd’hui » (DW).
En offrant l’accueil, nous donnons. En étant accueillis, nous recevons. Donner et recevoir, accueillir et être accueillis, telle est la dynamique qui construit les relations et fait de nous des frères et sœurs dans le Corps du Christ. L’accueil exige l’ouverture, la générosité, l’écoute, l’humilité, la confiance ; il favorise l’unité, la paix, la compréhension, la communion, autant de dons dont notre monde a tant besoin.
Je pourrais peut-être conclure par un mot de remerciement... pour l’accueil qui unit vos frères de Mokoto et vos sœurs de La Clarté-Dieu avec nos sœurs de Goma, surtout ces dernières années marquées par l’insécurité et l’instabilité dont souffre cette région.
Merci également aux régions CNE/CAN et aux Îles pour votre accueil chaleureux envers nos sœurs (et moi-même) lors de vos réunions régionales, vos partages pastoraux, vos célébrations... C’est toujours un grand plaisir d’être ensemble. Merci à dom Bernardus et aux membres du Généralat pour votre soutien et votre amitié.
Je laisserai le mot de la fin à saint Paul, tiré du chapitre 15 de sa lettre aux Romains :
« Accueillez-vous donc les uns les autres, pour la gloire de Dieu, comme le Christ vous a accueillis (v. 7)... Que le Dieu de l’espérance vous comble de toute joie et de toute paix dans votre foi, afin que, par la puissance du Saint-Esprit, vous soyez riches en espérance (v. 13) ».
Intervention sur le charisme cistercien au chapitre général OCSO
8
Perspectives
Mère Noëlla Ghijs
Prieure générale des sœurs Bernardines d’Oudenaarde
Intervention sur le charisme cistercien
au chapitre général OCSO
Dans ses discours aux religieux et religieuses le pape François a souvent lancé l’appel à « fréquenter l’avenir ». Ne pas s’arrêter à une acceptation de la réalité telle qu’elle est, non plus à s’y enfermer avec une nostalgie du passé, au contraire : oser « fréquenter l’avenir ». Ce qui est en soi un acte de foi et d’espérance.
Cela ne nous empêche cependant pas d’avoir des questions à ce sujet. Notre confiance et notre foi en l’Esprit de Dieu sont imprégnées d’incertitude, parfois de peur. Alors la question se pose si nous avons des guides fiables pour « fréquenter l’avenir ».
Dans une rencontre aux niveaux de nos deux Conseils provinciaux – la province flamande/belge et la province africaine – en mai 2024 au Rwanda, nous avons été confirmées dans notre conviction que notre charisme nous guidera vers l’avenir.
Il y a quelques années, nous avons formulé notre charisme, par lequel nous pouvons participer au charisme cistercien, en cette petite phrase : « Chercher Dieu et accueillir l’homme, image de Dieu ». Comment l’incarner aujourd’hui avec un regard vers l’avenir ? J’essaie d’y répondre en deux points.
1. Notre charisme nous montre le chemin puisqu’il nous renvoie aux racines de notre vie religieuse bernardine. Il nous renvoie à l’essentiel de notre vie, à ce à quoi nous aspirons, ce qui nous appelle et engage.
– La recherche de Dieu à travers l’écoute de la Parole, la liturgie, la méditation personnelle et la prière communautaire. C’est ce courant monastique qui marque notre vie et dont nous essayons de témoigner au milieu d’une société très sécularisée en Belgique, au milieu d’une multitude de sectes au Rwanda, au milieu d’une société musulmane au Tchad et au Burkina.
– Même si nous assistons à un vieillissement important de nos sœurs, nous continuons à choisir consciemment de vivre notre foi chrétienne en communion avec d’autres chrétiens. C’est un engagement qui donne du souffle à notre propre vie chrétienne et religieuse. Et avec ceux et celles qui nous rencontrons dans la foi (par ex. dans la messe dominicale) nous pouvons vivre « une fraternité », un « nous » qui nous enrichit. Les paroles de saint Augustin - citées par notre pape Léon – « Avec vous, je suis chrétien », sont si significatives dans les contextes concrets de nos sociétés.
La recherche de Dieu, avec toute sa richesse de formes et de moments, nous appelle à cette vie nouvelle, entrée dans notre histoire humaine avec Jésus, le Christ ressuscité. Elle s’ancre dans l’espérance et nous oriente vers l’au-delà de l’aujourd’hui, puisque c’est Lui-même, le Dieu trinitaire, qui est l’avenir que nous fréquentons, c’est lui, le premier, qui nous offre cet avenir.
2. La deuxième partie de notre charisme : « accueillir l’homme, image de Dieu ». L’accueil est à l’origine de notre Congrégation. Vers la fin du 12e siècle un petit groupe d’hommes et de femmes accueillait – hors des murailles de la ville d’Oudenaarde, en Flandres – des pèlerins, des pauvres qui, surtout le soir, n’avaient plus accès à la ville. Très vite cet accueil est devenu un hôpital où on soignait les malades pauvres. Cela durant des siècles. L’année passée, cela faisait 800 ans que cette petite communauté avait reçu sa première règle de vie (1224) envers laquelle l’évêque de Tournai exprimait son appréciation pour la manière dont on – je cite – « servait Dieu et les pauvres ».

L’accueil de l’autre, en reconnaissant qu’il/qu’elle est créé/e à l’image de Dieu, nous renvoie au sens profond de la communion que nous essayons de vivre aussi bien en communauté qu’en relation avec tant d’autres personnes. Une communion au cœur ouvert, aux yeux ouverts, aux portes ouvertes. La fragilité qui s’est installée, surtout dans nos communautés en Flandres, nous apprend à vivre plus attentivement les unes envers les autres, avec plus d’écoute et plus de proximité. Si l’entraide mutuelle est nécessaire, elle crée en même temps une occasion de rencontre, d’un échange de regards et de mains. La fragilité devient alors un chemin de conversion personnelle et communautaire, un pèlerinage d’espérance du « je » vers le « nous ».
L’accueil de l’autre prend des formes différentes, colorées par des situations différentes. Souvent, il s’agit des personnes que nous rencontrons et qui nous confient leurs souffrances. Ils ont besoin d’être écouté ; ils nous demandent une prière ; ils sont saisis qu’on se rappelle leur peine de l’autre fois. Nous l’appelons « l’apostolat de la rencontre », presqu’invisible, mais bienfaisant pour ceux ou celles qui en bénéficient.
L’accueil de l’autre s’appelle aujourd’hui « inclusion », respect, coopération, intégration, solidarité, fraternité. Dans les sociétés où nous vivons, ce sont des valeurs à défendre, à concrétiser. Acceptons-nous qu’une femme musulmane, voilée vienne travailler chez nous ? Créons-nous de l’espace dans nos écoles pour des enfants d’origines étrangères ? Comment intégrons-nous le monde multiculturel auquel nous appartenons ? Une de nos communautés au Rwanda organise depuis plusieurs années un enseignement inclusif qui accueille des enfants avec un handicap. La présence d’un enfant sourd-muet en classe, invite les autres élèves à apprendre la langue des signes. Au sud du Tchad, nos consœurs Rwandaises gèrent une école pour des filles qui, dans ce milieu et cette culture, sont souvent exclues de l’enseignement. À Oudenaarde, nous nous engageons dans l’accueil des femmes indiennes qui viennent compléter leurs études d’infirmières.
En promouvant l’inclusion, nous contribuons au processus d’humanisation, tel que le mystère de l’Incarnation nous en trace le chemin. La vie de Jésus, ses actes et ses paroles témoignent comment l’amour vrai ne se limite pas aux barrières que nous, les hommes, érigeons par intérêt de soi ou par peur de l’autre. L’espérance nous connecte au projet de notre Dieu Créateur qui est le premier à nous accueillir et à venir à notre rencontre. Créés à son image, nous avons le devoir de nous laisser transformer à cette image, telle que Jésus l’a incarnée. Nous laisser transformer – en vivant ensemble dans « l’école de charité », en respectant l’altérité de l’autre comme source d’un « nous » enrichi.

L’accueil de l’autre, pour conclure, se concrétise dans l’interculturalité et la communion que nous voulons sauvegarder et promouvoir au sein de la Congrégation. Le pape François, dans son encyclique Fratelli tutti, appelle l’interculturalité « une prophétie pour notre temps ». Nous nous posons la question : comment pouvons-nous continuer à concrétiser cette interculturalité/communion maintenant qu’il n’y a qu’une sœur flamande au Rwanda (ayant presque 100 ans) ? Comment le faire, dans un respect mutuel, aussi au sein de l’Afrique, sans qu’aucun groupe domine l’autre ? De même pour nos communautés en Flandres : promouvoir le « nous » de la communion et du respect mutuel, sans qu’un groupe d’âge domine un autre.
Notre charisme nous montrera le chemin, le charisme cistercien nous montrera le chemin, en insistant sur le « nous » – de la rencontre, de la concertation et du partage, en nous appelant à la conversion personnelle, communautaire et même congrégationnelle. Ce chemin, nous le marchons ensemble, dans l’aujourd’hui, mais il se projette devant nous comme « un chemin de l’espérance », dans la foi que l’Esprit Saint nous guidera et nous aidera à « fréquenter l’avenir ». Que l’exhortation de saint Paul dans sa lettre aux Ephésiens, « Appliquez-vous à garder l’unité de l’esprit par le lien de la paix » (Ep 4, 3), nous rappelle d’aller puiser toujours à la source de la spiritualité cistercienne. Elle nous montrera le chemin vers l’avenir.
Le jubilé bénédictin « lieux d'espérance depuis 529 »
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529-2029 : le jubilé de la vie bénédictine
Abbé Jeremias Schröder, osb
Abbé-primat de la Confédération bénédictine
Le jubilé bénédictin
« lieux d’espérance depuis 529 »
La Décision
En septembre 2024, le Congrès des abbés a pris plusieurs décisions et élu un nouvel Abbé-primat. L’une des décisions qui a particulièrement réjoui ce nouvel Abbé-primat – moi-même – a été de célébrer l’année 2029 comme un jubilé pour toute la famille bénédictine. Comme la plupart d’entre vous le savent, selon la chronologie traditionnelle, saint Benoît a fondé le Mont-Cassin en 529. Le 1500e anniversaire de cette année est un motif de célébration pour ce monastère, souvent appelé en italien « archicenobio », la communauté-mère de tous les monastères de notre Ordre. Les abbés réunis ont toutefois décidé d’étendre cette célébration à l’ensemble de la famille de saint Benoît. La décision a été prise et le jubilé inscrit à notre calendrier. Puis, tous les abbés sont rentrés chez eux. J’étais très enthousiaste, mais j’ai peu à peu réalisé l’ampleur de la tâche. Organiser un jubilé mondial, célébré dans différents pays et cultures, n’est pas une simple activité que mes pauvres secrétaires ou moi-même pourrions mener à bien en plus de nos autres responsabilités. Cela allait exiger de l’énergie, du temps et un dévouement sans faille.
Préparatifs
Début 2025 nous avons entamé les préparatifs sérieusement. Nous avons sollicité une quarantaine de penseurs et d’écrivains de notre monde monastique afin qu’ils nous fassent part de leurs réflexions sur ce jubilé. Nous avons reçu des réponses formidables. Elles sont rassemblées dans un ouvrage qui, je l’espère, paraîtra bientôt. Il inspirera tous ceux qui participeront à ce jubilé.
À mesure que l’idée du jubilé prenait forme, il est vite devenu évident que davantage de personnes seraient nécessaires pour mener à bien le projet. Nous avons créé un comité de pilotage et, plus récemment, un comité scientifique qui supervise les activités exigeant une certaine rigueur et un certain sérieux académiques. Plus important encore, nous avons trouvé une personne qui a accepté le poste de coordinateur international du jubilé : monsieur Adam Simon, qui vit près de Londres. Adam Simon a expérimenté la vocation bénédictine dès son plus jeune âge. Plus tard, il s’est marié, a fondé une famille et a mené une brillante carrière dans les affaires, sans jamais perdre son amour pour saint Benoît et la vie monastique. Il fait partie de la « Communauté laïque de saint Benoît », une initiative née à l’abbaye de Worth au Royaume-Uni et devenue par la suite indépendante. Ce groupe dynamique compte plusieurs centaines de laïcs bénédictins. Adam Simon en est actuellement le responsable. Il apporte à ce rôle une connaissance et un amour profonds de la vie bénédictine, un grand sens de l’organisation, un vaste réseau de contacts et un enthousiasme communicatif.
Nous avions également besoin d’une aide professionnelle. L’agence londonienne « Peter’s House », spécialisée dans le développement efficace des ministères catholiques, s’est révélée très précieuse. Elle avait aidé les évêques anglais à faire de la canonisation de Newman un événement populaire et s’est engagée à nous aider à obtenir un résultat similaire.
Assez parlé de l’organisation.
Les principes de ce jubilé
Dès le départ, il était clair que ce jubilé ne devait pas être une célébration de soi-même, mais plutôt un temps de gratitude et de réflexion, voire d’introspection, comme certains l’ont dit.
Il devait également devenir un jubilé pour toute la famille bénédictine, et pas seulement pour nous, ici en Italie. Ce jubilé sera décentralisé. L’idée est d’encourager les monastères, les congrégations, les régions et les pays à organiser leurs propres activités jubilatoires, en utilisant de manière créative les ressources mises à leur disposition, mais sans autorité centrale décidant de ce qui en fait partie et de ce qui n’en fait pas partie. En somme, une démarche très bénédictine : une graine semée qui peut porter ses fruits de différentes manières et en différents lieux.
Ce jubilé est également conçu comme une invitation. Nous souhaitons que ce jubilé touche non seulement nos moines et moniales, mais aussi les oblats et les laïcs bénédictins, les chercheurs spirituels et les pèlerins, l’Église universelle, les jeunes, les amis œcuméniques, les partenaires interreligieux et les responsables politiques et culturels.
À l’instar des jubilés précédents, ce jubilé devrait laisser un héritage. J’y reviendrai plus loin. Nous préparerons des publications et des traductions, tant savantes que grand public. Nous espérons proposer de nouvelles ressources numériques, des œuvres d’art, des films, de la musique, et peut-être même du théâtre. Il apparaît déjà clairement que ce jubilé renforcera les liens entre nos communautés. Une plateforme numérique reliant nos monastères, nos moines et moniales, les activités du jubilé et tous les autres participants contribuera à créer une famille bénédictine bien plus forte.
Tout cela ne doit pas se produire brusquement en 2029 pour ensuite retomber. Il y aura un cheminement, ou plutôt une préparation progressive vers l’année jubilaire. Nous avons structuré ce cheminement de manière simple, en suivant les étapes de la vie de saint Benoît :
2026, l’année de Norcia, sur le thème : « S’éveiller » ;
2027, l’année de Rome, sur le thème : « Écouter » ;
2028, l’année de Subiaco, sur le thème : « Croître » ;
et 2029, l’année du Mont-Cassin, sur le thème : « S’épanouir ».
Des ressources seront mises à disposition – textes, prières, méditations, enregistrements audio et vidéo – pour approfondir ces années et ces thèmes, permettant ainsi à nos communautés de les explorer et de se préparer à l’année jubilaire.
« Lieux d’espérance depuis 529 »
Le sous-titre du Jubilé bénédictin est « Lieux d’espérance depuis 529 ». Ces mots sont riches de sens. Le terme « lieux » désigne les monastères. À l’origine de tout cela se trouve le Mont-Cassin le lieu que Benoît a choisi pour établir un mode de vie qui a contribué à transformer le christianisme occidental. Par le vœu de stabilité, nous, Bénédictins, nous attachons à une communauté dans un lieu concret, et non à un idéal abstrait ou à une organisation internationale. Dans ce numéro du Bulletin, vous trouverez également un article émouvant de dom Luca Fallica, abbé du Mont-Cassin, sur la signification historique et spirituelle du Mont-Cassin pour nous tous.
L’Église catholique est généralement organisée territorialement : conférences épiscopales nationales, provinces ecclésiastiques, diocèses, doyennés, paroisses. Dans de nombreux endroits, cette organisation territoriale n’est plus adaptée. Les fidèles (et plus encore les personnes en recherche spirituelle !) ancrent leur expérience religieuse dans des lieux, des sanctuaires, des monastères. Les bénédictins offrent ces lieux. Ils cultivent même un « amour du lieu », comme l’écrivait Michael Casey, OCSO, dans l’un de ses ouvrages.
Saint Benoît a écrit sa règle comme un document d’espérance. Elle recèle de multiples facettes qui ne cessent de m’inspirer. « Ne cessez jamais d’espérer en la miséricorde de Dieu », écrit-il à la fin du chapitre 4. La Règle tout entière est une invitation à l’espérance d’une vie bonne qui nous rapproche de Dieu. Nombre de nos monastères sont des lieux d’espérance pour les visiteurs, les hôtes et les pèlerins.
Depuis 529, l’expérience a été faite de hauts et de bas, parfois de survie, parfois d’effondrement et de mort, et toujours de renaissance. « Succisa virescit », cette vieille devise bénédictine non officielle, résume cet espoir : ce qui a été coupé renaît !
Jubilés passés
Ce n’est pas la première fois que les bénédictins se préparent à célébrer un jubilé. On se souvient notamment de ceux de 1880, 1929 et 1980. Le premier a contribué à créer la dynamique qui a mené à la fondation de Sant’Anselmo et de notre Confédération. L’héritage de 1980 est « RB 1980 », une traduction et un commentaire de la règle de saint Benoît qui demeure la version la plus utilisée dans le monde anglophone. Nous espérons que 2029 nous laissera avec des liens renforcés et une compréhension plus profonde de notre identité.
Réflexion personnelle
Ces derniers temps, j’ai cherché à mieux comprendre le VIe siècle. Le monachisme bénédictin a vu le jour à une époque de profonds bouleversements, marquée par l’effondrement de l’Empire romain d’Occident, les invasions barbares et le déclin du monde classique. Il se trouve que, la même année, en 529, l’empereur Justinien ferma l’Académie platonicienne millénaire d’Athènes, la jugeant superflue. Au milieu de cette tourmente, un nouveau mode de vie émergea, offrant un espace protégé à un apprentissage inédit, à la fois chrétien et monastique.
Ces dernières années ont été marquées par des bouleversements à l’échelle mondiale, et d’autres semblent se profiler à l’horizon. Nous entrons peut-être dans une nouvelle ère de turbulences, un changement d’époque. Un jubilé réfléchi peut nous aider à nous préparer aux temps difficiles à venir et à nous concentrer sur ce que notre tradition monastique peut offrir à ces temps nouveaux qui se dessinent : un christianisme humble et enraciné, un sens de l’humanité et de la résilience.
Le Mont-Cassin est un symbole de tout cela. C’est aussi une réalité vivante, et c’est avec une grande joie que nous avons récemment constaté un regain de vitalité dans cette maison ancestrale de notre père saint Benoît. Je suis convaincu que ce jubilé sera bénéfique, pour l’Archicenobio et pour toutes nos maisons – et pour bien d’autres encore.
Pour en savoir plus, consultez : jubilee.osb.org
529-2029 : devenir pèlerins à travers le temps pour goûter des jours heureux
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529-2029 : le jubilé de la vie bénédictine
Père abbé Antonio Luca Fallica, OSB
Abbé de l’abbaye du Mont-Cassin (Italie)
529-2029 : devenir pèlerins à travers le temps
pour goûter des jours heureux
« Quel est l’homme qui désire la vie et désire voir des jours heureux ? » (RB, Prol. 14-15). Par cette question, qui résonne dans le Prologue de sa Règle, saint Benoît nous interpelle : désirer la vie authentique, c’est savoir savourer joyeusement le lent déroulement des jours. Notre désir est mis à l’épreuve : à quoi aspire vraiment notre cœur ? L’étymologie du terme relie « désirer » au nom latin « sidera » – « étoiles », et donc à un monde qui nous dépasse, qui n’est pas immédiatement connaissable ni apprivoisable par nos sens. C’est comme la promesse de Dieu à Abraham : ta descendance sera comme les étoiles, si tu peux les compter.
Une autre explication étymologique du verbe « désirer » met en lumière la préposition « de » qui précède « sidera ». « De » signifie un manque, qui suscite par conséquent une recherche. Nous aspirons aux étoiles parce qu’elles nous manquent. « De » peut aussi signifier se détourner, s’éloigner. Le désir serait donc une invitation à cesser de lever les yeux au ciel et de contempler les étoiles. Le désir peut emprunter deux voies : aspirer à ce qui nous manque, ou cesser de chercher hors de nous ce que nous pouvons trouver en nous. La règle de saint Benoît suggère cette seconde voie.
Et si vous faites cela – c’est-à-dire si vous dites et faites le bien, mes yeux seront sur vous et mes oreilles attentives à vos prières, et avant même que vous ne m’invoquiez, je vous dirai : Me voici (RB Prol. 18).
La rencontre avec le Seigneur est l’accomplissement de notre désir d’une vie heureuse. Ce qui nous manque ne doit pas être cherché dans une étoile lointaine, mais dans le bien que nous disons et faisons, ici et maintenant. Là, Dieu lui-même se rend présent avec son don et avec le bonheur qu’il promet.
Lorsque Benoît quitta Subiaco pour rejoindre le Mont-Cassin, et découvrit le lieu du monastère qui abrite aujourd’hui sa dépouille mortelle ainsi que celle de sa sœur Scholastique, ce qui l’inspira et le soutint dans son voyage ne fut sans doute pas seulement les difficultés et les déceptions endurées à cause de l’hostilité du prêtre Fiorentius, mais aussi son désir de Dieu et sa quête de sa présence. À tel point qu’en apprenant la mort de Fiorentius, il pleura son ennemi et pria pour lui, mais ne rebroussa pas chemin ; il poursuivit sa route, car il s’agissait d’un cheminement spirituel indépendant des circonstances historiques, même s’il s’y épanouissait.
De plus, la première chose qu’il fit en atteignant enfin cette montagne fut de commettre un acte contre l’idolâtrie, détruisant les temples et autels païens qu’il y trouva. À leur place, il fit construire un oratoire dédié à saint Martin, puis, au sommet de la colline, la chapelle Saint-Jean-Baptiste où il fut inhumé auprès de Scholastique. Aujourd’hui encore, la lutte contre l’idolâtrie, contre les nombreuses idoles qui menacent notre foi, doit demeurer un engagement au cœur de la vie monastique et de sa quête du vrai visage de Dieu. Il est tout aussi significatif que saint Benoît confie cette quête à la protection et à l’intercession de saint Martin et de saint Jean-Baptiste. Saint Martin est celui qui vit dans le don total de soi, depuis le manteau qu’il offrit aux pauvres jusqu’à la volonté, rapportée par Sulpice Sévère, de ne pas refuser de travailler, même dans la faiblesse d’une mort imminente, pour servir le peuple que Dieu lui a confié. Saint Jean est celui qui nous montre le Seigneur, nous aidant à reconnaître sa présence parmi nous par un chemin de dépouillement, de renoncement. « Il faut qu’il croisse, et que je diminue », témoigne-t-il dans le quatrième Évangile. C’est une logique diamétralement opposée à la logique idolâtre qui nous mène à la poursuite de notre propre profit et à la valorisation de nous-mêmes. Benoît a vécu ce pèlerinage dans la foi, l’espérance et la charité, probablement en 529. Nous nous préparons donc à célébrer dans trois ans, en 2029, le 1500e anniversaire de la fondation de Montecassino. C’est là que Benoît vivra et mourra, après avoir écrit la Règle qui guide aujourd’hui le cheminement des moines et des moniales du monde entier. Pour cette raison également, le jubilé de 2029 ne concerne pas seulement l’abbaye du Mont-Cassin et la communauté qui y vit encore, ni les environs, ni les centaines de milliers de pèlerins qui, de toutes les latitudes, viennent en pèlerinage en ce lieu. Il concerne tout le monde monastique, toutes ses familles, hommes et femmes, qui trouvent dans la règle de Benoît une référence essentielle pour leur vie communautaire et pour le cheminement spirituel de chacun de ses membres.
Au cours de l’histoire, Montecassino a joué un rôle moteur fondamental non seulement en ce qui concerne la vie monastique et la quête spirituelle de Dieu, mais aussi pour de nombreux autres aspects de la vie humaine : du travail à la culture, de l’art à l’histoire, de l’organisation sociale à la structuration économique. Saint Paul VI, lorsqu’il a proclamé saint Benoît patron de l’Europe ici même à Montecassino, le 20 octobre 1964, a eu recours, dans la lettre apostolique Pacis nuntius, à trois images pour résumer la contribution irremplaçable du monachisme bénédictin à l’édification de la civilisation européenne, et au-delà, puisque son rayonnement a atteint tous les coins de la terre. La croix, le livre et la charrue sont pour le pape du Concile les trois figures emblématiques qui racontent ce que le monachisme, qui s’est à l’origine irradié depuis Montecassino, a représenté et peut continuer à représenter pour la vie humaine et ses multiples expressions. Dans la logique de l’et… et… propre à saint Benoît, là encore, ce qui est fondamental, ce ne sont pas les images individuelles ni ce qu’elles représentent, et encore moins le fait qu’elles coexistent. La croix, c’est-à-dire la foi, se fait livre, et donc culture, et la culture s’incarne à son tour dans le travail, et donc dans un engagement solidaire dans l’histoire pour la transformation du monde. D’autre part, l’engagement historique est inspiré par la foi et animé par une vision culturelle ; la culture elle-même ne sépare pas Dieu et l’homme, l’immanence et la transcendance ; la vie spirituelle est une fuite de la mondanité, mais pas du monde, et non seulement elle donne une âme au travail, mais elle se nourrit du travail lui-même et l’assume comme lieu de croissance humaine et spirituelle. Le père Bartolomeo Sorge, dans un discours prononcé à Montecassino en 1980, à l’occasion du XVe centenaire de la naissance de saint Benoît, affirmait : « C’est dans cette synthèse entre foi, culture et travail que réside l’essence du message de saint Benoît, l’originalité de l’institution bénédictine. C’est également dans cette synthèse entre la croix, le livre et la charrue que réside l’inspiration, l’idée même de l’Europe », et pas seulement de l’Europe, pouvons-nous ajouter, mais de toute communauté humaine authentique, partout dans le monde.
Pour ces raisons et bien d’autres encore, que nous n’avons ni le temps ni la place d’approfondir ici, le Jubilé de 2029, où nous commémorerons les 1 500 ans d’existence de Montecassino, avec ses quatre destructions et autant de renaissances, ne se résume pas seulement au souvenir de la construction d’un monastère, mais à une mémoire qui doit rester vivante et vitale aujourd’hui encore, pour donner un sens à notre présent et l’ouvrir à un horizon d’espérance. Elle peut et doit devenir une mémoire prophétique. En hébreu, la racine zakar désigne tant la mémoire que l’élément masculin qui féconde le féminin pour engendrer une nouvelle vie. Telle est la mémoire authentique : elle féconde notre présent et engendre un avenir différent.

Nous, moines de Montecassino, conscients de cet héritage que nous souhaitons non seulement célébrer mais surtout vivre et rendre vivant, souhaitons que tout le monde monastique, qui pourra se rassembler, au moins idéalement, à Montecassino à l'occasion de ce Jubilé, puisse repartir de là pour s'étendre vers tous les coins de la terre, partout où vivent, prient, travaillent, étudient et accueillent les communautés bénédictines masculines et féminines, en se posant cette question : en quoi l’histoire dont nous nous souvenons nous lance-t-elle un défi pour aujourd’hui et pour demain ? Que peuvent et doivent signifier pour notre monde, nos cultures, nos peuples, notre rencontre avec d’autres traditions religieuses et culturelles, la croix, le livre, la charrue ? Comment maintenir vivante, pour les hommes et les femmes de notre temps, la question par laquelle saint Benoît continue de nous interpeller : « Qui est l’homme qui veut la vie et aspire à voir des jours heureux ? ». Comment pouvons-nous aider aujourd’hui notre peuple, et tous ceux qui, pour une raison ou une autre, s’approchent de nos communautés, à ne pas négliger cette interrogation et à rechercher des réponses sages et concrètes ?
Le Mont-Cassin est né d’un pèlerinage : celui qu’a entrepris saint Benoît, au départ de Subiaco. Un pèlerinage non seulement géographique, mais aussi spirituel. Comment le souvenir du chemin qu’il a parcouru il y a 1 500 ans nous permet-il de redevenir pèlerins, sur les sentiers de la recherche de Dieu, de l’authentique humanité, de la justice et de la paix, de la vérité et de la bonté ? Désirer la vie, c’est aspirer à des jours heureux. La vie et son bonheur ont besoin de voir des jours heureux ; autrement dit, ils doivent s’incarner dans un temps et un espace.
Nous souhaitons nous souvenir de ce qui s’est passé il y a 1 500 ans et de ce qui s’est développé au cours de ces quinze siècles, afin de comprendre, par la grâce de Dieu, le Père de notre Seigneur Jésus-Christ, et, à la lumière de son Esprit Saint, quel espace et quel temps nous devons concevoir aujourd’hui pour que la vie humaine ait un sens et puisse se réjouir de la plénitude de ses aspirations.
Lieux d’espérance : présentation du livre du jubilé
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529-2029 : le jubilé de la vie bénédictine
M. Adam Simon, oblat de l’abbaye de Worth
Coordinateur du projet du Jubilé 2029
Lieux d’espérance : présentation du livre du jubilé
pour le 1500e anniversaire des Bénédictins
« Célébrons 1500 ans de jubilé ! » Sœur Myrèse Dupagne, OSB, du monastère Notre-Dame d’Hurtebise (Belgique), commence par une stupéfaction qui nous laisse sans voix. Quinze siècles, c’est « vertigineux » ; et pourtant, précisément parce que notre époque est si marquée par l’éphémère et la fragilité, le jubilé devient une invitation à la réflexion. Si quelque chose peut durer aussi longtemps, alors peut-être notre espérance n’est-elle pas, après tout, vaine.
Ce nouveau livre du jubilé, « Lieux d’espérance depuis 529 », rassemble des témoignages du monde bénédictin (et bien au-delà), en plusieurs langues et dans des contextes variés, autour d’une question posée aux contributeurs par l’abbé Jeremias Schröder, primat de la Confédération bénédictine :
« La vision “Lieux d’espérance” trouve-t-elle un écho en vous ? Quel espoir voyez-vous émerger du 1500e anniversaire de la fondation du Mont-Cassin par saint Benoît ? »
Les réponses sont riches et diverses, et le livre paraîtra en 2026 comme une invitation à préparer le jubilé. Les contributeurs ne prétendent pas que les monastères soient parfaits ni que l’histoire ait été clémente. Ils parlent, au contraire, d’une espérance qui a survécu aux effondrements, aux guerres, aux bouleversements culturels, à l’épuisement intérieur et au lent deuil du déclin. Ils nous invitent à considérer l’espérance non comme un optimisme, mais comme un mode de vie : une harmonie entre prière et travail, communauté et conversion, hospitalité et persévérance.
Un refrain universel : Le Ghana, « Lieu d’espérance »
Pour illustrer la dimension véritablement universelle de ce recueil, l’un des exemples les plus frappants est celui du père Louis Kwadwo Osei, OSB, de Kristo Buase (Ghana). Il souligne un point essentiel : l’espérance qui rayonne du Mont-Cassin ne se limite pas à une seule colline italienne. Elle a voyagé – à travers les cultures, les langues et les continents – et s’est ancrée localement sans perdre son essence.
Kristo Buase évoque un lieu d’espérance bénédictin en Afrique de l’Ouest, profondément enraciné dans sa communauté. La tradition y est vivante. La Règle est vécue sur le sol africain, traduite dans les réalités locales, prenant vie à travers la langue, la musique et la vie communautaire. Bien que Kristo Buase soit géographiquement éloigné du Mont-Cassin, il partage le même esprit : un engagement envers la prière, le travail, l’hospitalité et la paix.
Le « vide » au centre : faire place à Celui qui donne l’espérance
Sœur Myrèse propose une image de la source de notre espérance : l’espace vide au cœur de l’architecture monastique – la place ouverte du cloître, le vide délibéré du chœur, le refus de remplir chaque recoin par confort ou par efficacité. Pourquoi ce vide ? demande-t-elle. Ne témoigne-t-il pas que nous ne sommes pas notre propre centre – « que notre monde est habité par quelqu’un de plus grand que lui » ?
C’est une question profondément bénédictine, car elle est concrète. Elle ne part pas de théories de l’espérance. Elle part de la forme d’un lieu bâti pour toujours faire de la place : de la place pour Dieu, de la place pour la communauté, de la place pour l’hôte, de la place pour l’avenir que nous ne pouvons maîtriser. Dans ce vide, suggère-t-elle, nous laissons émerger la présence de Dieu – son espérance pour notre monde – et nous redécouvrons le paradoxe d’une vie d’abnégation.
L’espoir qui renaît des ruines
À maintes reprises, le livre revient au Mont-Cassin – fondé, détruit, reconstruit ; brisé, rassemblé ; demeurant un symbole non d’invulnérabilité, mais de renaissance. Ces essais nous rappellent que l’espoir ne nie pas la dévastation ; il apprend à recommencer. Qui mieux que l’abbé Luca Fallica du Mont-Cassin pour décrire cela :
« Depuis mon arrivée en 2023, je me suis particulièrement attaché à un lieu de l’abbaye : la “cellule de saint Benoît”, située dans la tour romaine mentionnée par saint Grégoire le Grand au livre II des Dialogues. Après la reconstruction qui suivit les destructions de 1944, des fresques furent peintes sur ses murs, représentant des scènes de la vie de Benoît – des scènes que Grégoire situe précisément dans ce lieu. Deux d’entre elles me touchent particulièrement. Sur le mur de gauche, Benoît prédit la première destruction du Mont-Cassin, par les Lombards en 577. En face, sur le mur de droite, il contemple l’âme de sa sœur Scholastique entrant au ciel sous la forme d’une colombe. Face à face, ces scènes nous invitent à lire les tragédies de l’histoire, symbolisées par la destruction de l’abbaye, à la lumière de l’accomplissement que Dieu nous promet. L’espérance a besoin de cette double vision, réunie par le regard de Benoît. » « On voit le monde entier rassemblé en un seul rayon de soleil. »
L’espoir dans un monde épuisé : accompagnement et « défilement de l’espoir »
Si le monde moderne peut donner l’impression d’un flot incessant de mauvaises nouvelles, l’abbé Christopher Jamison, OSB, abbé président de la congrégation bénédictine anglaise (Royaume-Uni), désigne ce problème par une expression familière : « défilement anxiogène ». Il oppose ce phénomène au rythme quotidien du monastère, où la liturgie et l’Écriture forment une sorte de « défilement de l’espoir » – un retour patient, jour après jour, à la Bonne Nouvelle qui ne disparaît pas au gré des changements d’actualité.
L’abbé Jamison établit un lien avec l’appel du pape François à l’art de l’accompagnement, une manière de cheminer avec autrui en considérant l’autre comme un espace sacré. Dans cette perspective, le monastère n’est pas seulement un refuge ; c’est aussi une école de l’attention, qui forme les cœurs à écouter, à patienter, à faire confiance à l’action de l’Esprit. Dans une culture qui valorise la rapidité, le monastère offre une alternative : une fraternité constante.
L’ère numérique : un renouveau sans perdre son âme
Plusieurs contributions abordent avec franchise le déclin, la fatigue et les difficultés de la vie monastique contemporaine. Le père Jaechan Anselmo Park, OSB, de l’abbaye Saint-Benoît de Waegwan (Corée du Sud), commence par évoquer la douleur de voir les communautés vieillir et la crainte de voir l’espoir s’éteindre. Pourtant, il refuse le désespoir, s’appuyant sur le paradoxe stimulant de Thomas Merton : l’espérance parfaite se trouve au bord du désespoir, lorsque la puissance de Dieu se révèle dans notre faiblesse.
Partant de ce constat, l’abbé Park affirme qu’un espoir crédible à l’ère numérique exige un renouveau réfléchi : une vie communautaire marquée par la confiance et un leadership participatif ; une formation qui inclut une réflexion sur l’éthique numérique et l’intégration responsable des technologies ; et des pratiques qui aident chacun à retrouver le silence et l’attention.
L’objectif n’est pas de courir après la nouveauté, mais de préserver la dimension contemplative afin qu’elle demeure un don pour le monde.
Un service qui révèle la « distance » de l’Évangile par rapport au monde
Sœur Joan Chittister, OSB, du monastère du Mont Saint-Benoît (États-Unis), est, comme toujours, à la fois prophétique et pragmatique. Elle insiste sur le fait qu’avec 1 500 ans d’histoire, les monastères doivent étendre leur rayonnement : devenir des centres de contemplation, de conscience sociale, de développement spirituel et de vie communautaire.
Elle précise le sens du service monastique en invitant les communautés à souligner « la distance entre le monde dans lequel nous vivons et l’Évangile que nous prêchons ». Et elle a un instinct missionnaire aiguisé quant à la place qu’occupent les gens aujourd’hui : ils sont en ligne, et c’est là que nous devons être – en faisant sonner les cloches du monastère d’une manière nouvelle.
Un aperçu d’autres voix reconnues
Outre ces réflexions, ce recueil comprend également les contributions de plusieurs personnalités de renom, présentées ici à titre d’aperçu :
– Abbé Christian Temu, OSB, abbaye de Ndanda (Tanzanie).
– Sœur Lynn McKenzie, OSB, Modératrice CIB (États-Unis).
– Père Michael Casey, OCSO, abbaye de Tarrawarra (Australie).
– Docteur Rowan Williams, ancien archevêque de Canterbury (Royaume-Uni).
– Sœur Mary John Mananzan, OSB, Académie Sainte-Scholastique (Philippines).
– Frère Matthew Thorpe, prieur de Taizé (France).
– Cardinal Gianfranco Ravasi (Italie).
– Sœur Asha Thayyil, OSB, prieure, Sœurs bénédictines de Sainte-Lioba (Inde).
– Père Anselm Grün, OSB, abbaye de Münsterschwarzach (Allemagne).
Pourquoi ce livre, et pourquoi maintenant ?
L’abbé Jean Pateau, OSB, abbé de Fontgombault (France), nous invite à cultiver une autre liberté. À l’approche du jubilé, il exhorte l’Ordre à renouer avec la vie de son fondateur et à vivre la Règle. Il conclut, reprenant les mots de saint Benoît, sur l’ultime instrument d’espérance : « Ne désespérez jamais de la miséricorde de Dieu ».
Le jubilé est un temps de renouveau et d’espérance pour l’avenir. Il s’agit de redécouvrir ce que le père Mauro-Giuseppe Lepori, Abbé général des cisterciens, appelle la « source » du Mont-Cassin. Un lieu devient porteur d’espérance lorsqu’il est une « source inépuisable » de vie et de paix, car une eau vive y coule sans cesse, imprégnée du charisme qu’il incarne. Pour le père Lepori, cette eau est l’amour qui jaillit du Cœur transpercé du Christ ; un monastère devient une « source » lorsque la communion fraternelle puise dans la communion filiale avec le Père, et que « l’amour de Dieu et l’amour du prochain se rejoignent ». Le « vide » de sœur Myrèse revient comme une ultime invitation. Le centre ne nous appartient pas. Il appartient à Dieu. Si nous préservons cet espace ouvert – architecturalement, spirituellement, communautairement –, alors nos monastères, et les réseaux d’amitié qui les entourent, pourront continuer à devenir ce que ce livre proclame discrètement : des lieux où l’espérance n’est pas seulement expliquée, mais vécue.
« Réveillez-vous ! »
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529-2029 : le jubilé de la vie bénédictine
Père abbé Benedetto Nivakoff, osb
Abbaye de Norcia (Italie)
« Réveillez-vous ! »
Le grand jubilé bénédictin de 2029 commence cette année à Norcia avec pour thème : « Réveillez-vous », et j’ai donc pensé qu’il pourrait être utile de partager l’histoire d’un autre réveil qui a eu lieu il y a quelques années.
Le 24 août 2016, un tremblement de terre a secoué l’ancienne ville de Norcia et le monastère vieux de près de 2 000 ans qui se trouve sur sa place centrale. Il était un peu plus de 4 heures du matin, et les moines s’apprêtaient à réciter les matines. Réveillez-vous ! Si les dégâts causés au bâtiment étaient visibles, ce n’est que près de deux mois plus tard, le 30 octobre à 7 h 30 (encore une fois, réveillez-vous !), qu’un tremblement de terre beaucoup plus important, d’une magnitude de 6,8 sur l’échelle de Richter, a fait s’effondrer le clocher du XVe siècle dans la nef de la basilique du XIIe siècle, atteignant la crypte où les saints jumeaux sont nés en 480. Ce jour-là, quelques-uns de nos moines se trouvaient juste à côté de l’église, prêts à célébrer la messe dans la boutique de souvenirs pour les quelques fidèles qui étaient restés dans le centre historique. Par miracle, eux et beaucoup d’autres ont été épargnés. C’était le jour du changement d’heure et, grâce à ce hasard, la plupart des gens dormaient encore au lieu de vaquer à leurs occupations matinales habituelles.
Ainsi, les moines de Norcia ont pris leur place dans les traces des monastères du monde entier qui ont fait face à toutes sortes de tragédies. Combien de fois avions-nous lu dans le réfectoire l’histoire d’abbayes célèbres détruites par des incendies, des inondations ou des envahisseurs ? Il suffit de lire la Vie de saint Benoît lui-même et la vision qu’il avait eue selon laquelle tout le Mont-Cassin serait rasé et seuls les moines survivraient, pour se rappeler où nous nous situions dans cette séquence. Nous n’étions pas seuls. Et pourtant, lorsqu’un tel événement se produit, on ne voit pas immédiatement sa place dans les livres d’histoire. On voit partout des besoins urgents à satisfaire. En cette fraîche matinée d’octobre, nous avons vu un nuage de fumée en forme de champignon s’élever de la ville depuis notre perchoir à flanc de montagne, et nous avons su que le premier besoin, le plus urgent, était celui des derniers sacrements. Réveillez-vous ! Les frères de l’abbaye ont reçu l’ordre de s’agenouiller et de prier pour les morts ; les prêtres se sont précipités au centre de la ville, étoles et huiles saintes à la main.
La dévastation était intense et les débris jonchaient le sol partout. Nous avons trouvé des blessés, mais à notre grande surprise, aucun mort. Nous avons guidé les pompiers à travers les décombres et les rues dangereuses jusqu’aux maisons de personnes âgées que nous connaissions et qui n’avaient probablement pas pu s’enfuir. Nous avons dû pousser les pompiers à enfoncer la porte du couvent des sœurs clarisses, car nous savions qu’elles ne sortiraient que par la force. Les premiers intervenants étaient convaincus que les religieuses avaient quitté les lieux. Nous étions certains qu’elles étaient encore là. Lorsque la porte a finalement été enfoncée et que les sœurs ont été découvertes en train de prier autour de l’autel, ce n’était pas tant un moment de satisfaction que de choc et de joie pour tous. Mais il n’y avait pas de temps à perdre, d’autres maisons devaient être visitées. Et rapidement.

Il a fallu faire appel à des bulldozers pour dégager les chemins afin de secourir les quelque 150 personnes qui s’étaient rassemblées dans le seul espace ouvert restant, la place centrale. Une image qui est devenue « virale » montre un moine photographié à genoux, guidant les fidèles dans la prière. Les autres moines ont aidé à organiser les sorties. Nous avons conduit des équipes de relais le long du Corso central avec les secours, après que le tunnel médiéval d’évacuation ait été jugé inaccessible et dangereux. La difficulté avec les tremblements de terre, contrairement à d’autres catastrophes, c’est qu’on ne sait jamais quand ils vont s’arrêter. Tout peut sembler calme, sans plus aucune secousse, et une seconde plus tard, tout recommence à trembler et à s’effondrer.
Les jours, les semaines, les mois et les années qui ont suivi ont apporté leur lot de défis. Avec l’aide de Dieu, tant de choses qui semblaient impossibles sont devenues possibles. Aux moines et moniales du monde entier qui pourraient lire ces mots, je voudrais rappeler que notre vœu de Conversatio est souvent sollicité de la manière la plus inattendue. Le jour de notre profession, chaque moine entend les mots « Surge qui dormit, lève-toi, toi qui dors ! Réveille-toi ! » Et bien sûr, ce jour-là, nous pensons que nous nous sommes précisément levés. Mais Dieu a en tête tant d’autres moments, tant d’autres « appels au réveil ». Aurions-nous accepté cette voie si nous avions su ce qui nous attendait ? Peut-être pas. Dans la sagesse de Dieu, nous disons souvent « oui » à Dieu, à l’éveil, lorsque nous sommes encore très jeunes et que cela semble facile. Et tout comme dans le mariage, il peut s’écouler des années, voire des décennies, avant que l’appel à l’éveil (ou à l’écoute, comme le disent les premiers mots du Prologue) ne soit enfin véritablement entendu. À ce moment-là, ce sont les petits « oui » que nous avons prononcés toute notre vie, souvent dans des domaines très mineurs, qui nous aideront à dire « oui » à un grand « oui ». Ou bien ce sera la première fois que tant de « non » prononcés auparavant deviendront notre premier véritable « oui ».
Dame Hilda Wood
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Grandes figures de la vie monastique
Moniales bénédictines de l’abbaye de Stanbrook
Angleterre
Dame Hilda Wood
1934-2025
Sœur Hilda a été religieuse à Stanbrook (Royaume-Uni) pendant près de 70 ans. La congrégation bénédictine anglaise, dont Stanbrook fait partie, est historiquement une congrégation missionnaire. Tandis que des moines et des sœurs partaient en mission, sœur Hilda, depuis l’enceinte du monastère, œuvrait avec dévouement et amour pour les communautés du monde entier qui vivent selon la règle de saint Benoît. Elle a fait partie de l’AIM dès ses débuts et disait souvent combien elle appréciait de travailler avec dom Marie-Bernard de Soos, qui devint président de l’AIM en 1984. Depuis son « pigeonnier », sa petite cellule sombre au cinquième étage du monastère de Worcester, elle distribuait des dons aux monastères nécessiteux, collectait des livres monastiques et spirituels d’occasion et les envoyait par voie terrestre à travers le monde (et s’étonnait de la lenteur des réponses !). Elle a traduit en anglais (à partir du français), le cours de spiritualité monastique de dom Luc Bresard, OCSO, et a participé à la publication de la collection Témoins du Christ, une série de textes paléochrétiens, patristiques et monastiques. Elle travaillait principalement à l’édition anglaise du Bulletin, traduisant les articles du français lorsque cela était nécessaire et les mettant en pages pour l’impression. C’était sans doute son travail le plus stressant, comme peuvent en témoigner des membres de sa communauté, car pendant la période précédant chaque publication, elle était un peu irritable ! Mais elle s’en remettait vite et était toujours fière, à juste titre, du résultat final. Elle connaissait le nom et l’histoire de presque tous les monastères soutenus par l’AIM. De temps en temps, elle se rendait à Vanves pour des réunions, savourant le fait d’être la première sœur de Stanbrook à emprunter le tout nouveau Eurostar.

Elle n’a fait qu’un seul long voyage : à La Nouvelle-Orléans, un séjour qu’elle a beaucoup apprécié, et à son retour, elle a tenté, sans succès et au grand amusement de beaucoup, de prendre l’accent si particulier de La Nouvelle-Orléans. La liturgie et la lectio étaient toute sa vie. Aussi longtemps qu’elle le put, elle célébra l’Office à l’église avec la communauté. Austère, frugale et d’une méticulosité obsessionnelle, elle ne laissait traîner qu’un seul livre dans sa cellule toute la journée : sa Bible, ouverte sur son bureau pendant sa lectio quotidienne.
Suite à une chute qui lui fractura la hanche, sœur Hilda passa les derniers jours de sa vie dans une maison de retraite. Courageuse jusqu’au bout, elle se mit à reprocher à Dieu de l’avoir gardée en vie si longtemps ; elle aspirait à être auprès de lui. Aux premières heures du 3 septembre 2025, jour de la fête de saint Grégoire le Grand qui initia la conversion des Anglais, elle s’éteignit, prête à vivre pour l’éternité en présence de Dieu. On aurait presque pu l’entendre dire à Dieu : « Enfin ! »
Père Augustin Baker : un guide bénédictin pour le XXIe siècle ?
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Grandes figures de la vie monastique
Sœur Laurentia Johns, OSB
Abbaye de Stanbrook, Angleterre
Père Augustin Baker (1575-1641) :
un guide bénédictin pour le XXIe siècle ?
« … Devrai-je en un mot résumer le chemin qui mène au Paradis ? C’est votre Règle, observez-la bien ; elle sauvera vos âmes de l’Enfer. »
Augustin Baker, Traité spirituel intitulé A.B.C. (vers 1627)
Qui était le père Augustin Baker ?
Augustin (David) Baker était un moine et prêtre bénédictin britannique, né au Pays de Galles dans une famille qui s’était conformée en apparence à l’Église anglicane. Avocat de formation, après une conversion profonde à l’âge de vingt-cinq ans, il devint catholique, moine puis prêtre. A. Baker fut l’un des Pères fondateurs de la congrégation bénédictine anglaise « moderne » ou « restaurée ». Son œuvre juridique est à l’origine d’Apostolatus Benedictinorum in Anglia (1626), un ouvrage imposant qui vise à démontrer la continuité entre les bénédictins d’avant et d’après la Réforme en Angleterre. Il identifie quatre dons (charismes) qui caractérisent la vie bénédictine en Angleterre depuis le début du Moyen Âge : la célébration solennelle de l’Office divin, l’hospitalité, la clôture et l’étude. Moine-prêtre bénédictin anglais installé en France à une époque où il était illégal d’exercer le sacerdoce en Grande-Bretagne, A. Baker consacra plusieurs années à la périlleuse mission de servir la population catholique d’Angleterre. Il mourut de la fièvre en 1641, dans la ville de Londres ravagée par la peste.
Les années les plus fécondes pour son œuvre spirituelle écrite furent celles passées au monastère bénédictin nouvellement fondé à Cambrai, en Flandre (aujourd’hui l’abbaye de Stanbrook, en Angleterre). Il y fut envoyé en 1624 par l’abbé président, Rudesind Barlow, en réponse à une demande des moniales qui souhaitaient un guide pour les initier à la prière contemplative. Entre 1624 et 1633, A. Baker rédigea une quarantaine de traités à l’intention de la jeune communauté, expliquant comment mener une vie de prière dans un contexte bénédictin. Devenir, selon ses propres termes, des « êtres intérieurs ». Souvent des compilations d’enseignements oraux, ces traités sont généralement courts et pratiques, abordant des sujets tels que le discernement, la confession et les instructions pour la contemplation. Cependant, sa traduction et son commentaire de la règle de saint Benoît, offerts à l’abbesse Catherine Gascoigne de Cambrai en 1633, comptent près de 500 pages. A. Baker était également un collectionneur, traducteur et compilateur prolifique d’œuvres destinées à nourrir l’esprit et le cœur de ses jeunes protégées : les Apôtres, les Pères du désert, Cassien, les Pères de l’Église et des contemporains plus proches tels que Ludovicus Blosius (1506-1566), ainsi que de nombreux auteurs spirituels médiévaux.
Que peut offrir l’enseignement de Baker aux moines et aux moniales aujourd’hui ? Augustin Baker a écrit ses traités originaux pour des moniales bénédictines peu expérimentées – des débutantes, comme nous le rappelle saint Benoît. On dit que les œuvres de A. Baker contiennent environ un million de mots, mais comme le montre le passage en tête de cet article, son enseignement est essentiellement simple : Suivez la Règle ! Cependant, comme tout interprète, il a une approche particulière de la Règle que cet article s’efforce d’esquisser.
Vue d’ensemble :
« La contemplation, ou (ce qui ne fait qu’un) la prière spirituelle et son perfectionnement, est la finalité de notre Règle et de notre profession. »[1]
Bien que la Règle royale ne consacre qu’un court chapitre à la prière, pour Baker, elle vise à conduire ses adeptes à l’union à Dieu, une union qui ne sera complète que dans l’au-delà, mais qui peut commencer dès ici-bas et qui donne énergie et direction à la vie monastique. Ce n’est pas une idée nouvelle. Plus d’un millénaire avant A. Baker, Jean Cassien écrivait :
« Tout le but de la vie monastique, et même la perfection de son cœur, se résume à ce dévouement total et ininterrompu à la prière. »[2]
La quête monastique a toujours été celle de ce contact ininterrompu avec Dieu, préfiguration de la vie éternelle. Et ce, non pas comme une exception réservée aux moines et aux moniales, mais pour tous ceux qui prennent au sérieux leur don baptismal de chrétiens. Saint Paul exhorte les Thessaloniciens à « prier sans cesse » (1 Th 5, 17), c’est-à-dire à orienter entièrement leur vie vers le royaume de Dieu. Ainsi, pour Baker, la prière est un prisme à travers lequel on peut envisager toute la Règle. Il identifie sept passages de la Règle où l’union avec Dieu est plus fortement suggérée (RB : Prol. 2 ; 7, 67-70 ; 58, 7 ; 62, 4 ; 64, 17-19 ; 71 ; 72). Cette approche de la finalité, ou telos en grec, de la Règle est précieuse : elle nous rappelle pourquoi nous sommes venus au monastère – idéalement, pour chercher Dieu. Et elle nous évite de nous enliser dans les détails, les rubriques ou les coutumes. Non pas que celles-ci soient sans importance…
Les moyens – le chemin vers l’union avec Dieu
Pour Baker, les moyens d’atteindre cette fin – l’union avec Dieu – sont précisément tout ce que la Règle prescrit à ses pratiquants, ce que l’on peut inclure dans le vœu de conversatio morum. Il énumère :
« Obéissance, souffrances, silence, solitude, lecture, travail, abnégation de la volonté propre, jeûne, abstinence… »[3].
Et bien sûr, la pratique constante de l’humilité et de la charité.
La prière, elle aussi, est à la fois un moyen et la fin, ou le telos, de la Règle, qu’il s’agisse de la prière vocale de l’Office divin ou de la prière personnelle. Baker recommandait deux périodes de trente minutes par jour consacrées à la prière silencieuse et contemplative, dans l’attente de Dieu. L’essentiel est la fidélité à cette pratique contre vents et marées, en essayant de laisser s’élever la capacité intérieure donnée par Dieu pour la communion avec Lui, ou plutôt, d’être attiré par Dieu. Il encourageait les jeunes moniales, en particulier au début de leur formation spirituelle, à se constituer un répertoire de courtes phrases, peut-être des versets d’un psaume ou d’un livre spirituel, pour aider à nourrir leur désir et à rester concentrées sur « l’unique chose nécessaire ». Nous entendons là encore l’écho de l’enseignement de Cassien selon lequel les moines devraient répéter fréquemment : « Ô Dieu, viens à mon secours, Seigneur, hâte-toi de me secourir » (Ps. 69/70, v. 2).
Sur le plan personnel, j’ai trouvé cette approche – qui consiste à replacer les détails quotidiens de la vie dans une perspective plus large – utile pour intégrer les pratiques extérieures de la vie monastique et la vie intérieure de l’esprit, à l’image de ce que manifeste le moine de saint Benoît au douzième degré d’humilité (RB 7, 62-70). Dans un monde fragmenté où les moines et les moniales sont si souvent tiraillés dans toutes les directions, une telle intégration peut être des plus bénéfiques, conduisant à une certaine simplicité et à une certaine plénitude.
Liberté d’esprit
Il est intéressant de noter que Thomas Merton a présenté à ses novices les écrits du père Baker et de Dame Gertrude More, plus précisément sur ce point : la sanctification par le Saint-Esprit que la vie monastique (conversatio) opère chez le moine ou la moniale. Bien que l’affirmation de T. Merton selon laquelle les moniales auraient « aboli l’examen de conscience quotidien »[3] soit exagérée, A. Baker décourageait les confessions trop fréquentes et répétées ainsi que la scrupulosité, qu’il considérait comme « l’un des plus grands fléaux de la perfection spirituelle » et qui entravaient « cette joyeuse liberté d’esprit qu’une âme devrait avoir pour converser avec Dieu dans la prière ». Il préconisait plutôt « une humble purification de tous les défauts [du pénitent] en un seul bloc, dans le feu céleste… de l’amour de Dieu » (STABC, p. 3-4).
La liberté intérieure que l’enseignement de Baker contribuait à cultiver chez ceux qui suivaient sa voie spirituelle résonne avec les aspirations contemporaines à une obéissance mûre et à la responsabilité personnelle. Apprendre à écouter profondément les inspirations du Saint-Esprit, en étant toujours prêt à les examiner avec un ancien expérimenté si nécessaire, développe une force intérieure qui permet de discerner les risques d’abus spirituels, malheureusement présents dans le monde monastique, et, espérons-le, de les contrer. Comme le souligne l’épître aux Éphésiens :
« Fortifiez-vous dans le Seigneur, dans sa force toute-puissante… afin de pouvoir tenir ferme contre les ruses du diable… Car nous n’avons pas à lutter contre des hommes, mais contre… les puissances du mal qui sont dans les lieux célestes… Persévérez dans la prière et la supplication ; priez en toute occasion par la puissance de l’Esprit… » (Eph 6, 11-18)
La prière contemplative est un précieux soutien pour respecter notre vœu de stabilité.
Une influence grandissante
« Le bonheur de l’homme réside dans le bonheur de son âme. Et l’âme ne peut trouver le bonheur que dans l’union avec Dieu pour lequel elle a été créée… »[5]
Figure toujours controversée, Augustin Baker n’a jamais cessé de susciter l’intérêt. Un colloque international, organisé à Abergavenny, sa ville natale, pour commémorer le 400e anniversaire de sa conversion en 2000, a attiré un grand nombre de participants, parmi lesquels les moines et les moniales étaient minoritaire[6]. Fait significatif, le colloque, organisé par un laïc, se tint dans un collège et non dans un monastère : l’enseignement de A. Baker sur la prière a rayonné bien au-delà des murs d’un monastère et a traversé les siècles car il s’adresse à ce vide intérieur, ce besoin de Dieu, créé pour Dieu seul. C’est en partie parce que A. Baker incitait ses disciples à écouter la voix du Saint-Esprit en eux – à « considérer leur vocation », comme il le disait – que son enseignement fut controversé à son époque, car l’hérésie de l’« illuminisme » était alors répandue. Cependant, l’attrait durable des écrits de A. Baker est également surprenant.
Bien que contemporain de William Shakespeare (1564-1616), notre auteur ne maîtrisait pas aussi bien l’anglais que le dramaturge : ce n’était pas sa langue maternelle. Nombre de ses œuvres, rassemblées et habilement éditées par un autre moine de la congrégation bénédictine anglaise, dom Serenus Cressy (1605-1674), furent publiées sous le titre de Sancta Sophia en 1657. Cet ouvrage, toujours volumineux (environ 20 000 mots) et d’une lecture ardue, a néanmoins contribué à asseoir la réputation de A. Baker comme guide spirituel et n’a cessé de circuler depuis. En faisant précéder l’ouvrage par la version de A. Baker de la Parabole du Pèlerin tirée de L’Échelle de Perfection de Hilton (XIVe S.), Cressy a fourni une clé de compréhension de l’enseignement de Baker : « Je ne suis rien, je ne possède rien, je ne cherche rien d’autre que l’amour de Jésus ». Il s’agit de cette prière du cœur (« prière de la volonté » au Moyen Âge), ce désir de répondre à l’amour de Dieu : l’essence même de l’enseignement de Baker sur la prière.
Au cours des quarante dernières années, grâce au travail dévoué du révérend John Clark et à l’édition éclairée de James Hogg et de ses collaborateurs, éditeurs de la collection Analecta Cartusiana, des éditions critiques des traités originaux de A. Baker ont vu le jour, offrant ainsi un accès à sa propre voix. Toutefois, il reste encore beaucoup à faire pour rendre ces trésors accessibles au public du XXIe siècle. Un avantage immédiat réside dans le fait que, comme mentionné précédemment, les œuvres originales étaient pour la plupart assez brèves et centrées sur un sujet précis. De manière générale, le Baker qui se dégage de ces textes originaux est plus humain, plus humoristique et plus pragmatique. Par exemple, il préconise, dans le cadre d’une journée monastique type, une période de « repos et de non-activité » pour la sérénité du corps et de l’esprit (STABC, partie « C » ; cf. RB 48, 5) et suggère aux moniales de placer des rappels écrits de préceptes spirituels à des endroits où elles peuvent les consulter tout au long de leurs activités quotidiennes.
L’enseignement de A. Baker continue de rayonner aujourd’hui encore. Récemment, un oblat bénédictin américain a publié une édition accessible de certains écrits de Dame Gertrude More, sans doute la disciple et collaboratrice la plus connue et prolifique du père Baker[7]. Laissons Dame Gertrude conclure avec une prière qu’elle a composée et qui témoigne de l’importance de la lecture attentive des Pères de l’Église, encouragée par son mentor, le père Baker. Cette lecture a nourri sa dévotion, nourri sa prière et l’a soutenue dans les moments difficiles :
« Tu es le Dieu de paix. Donne-moi ton amour véritable, source de paix. Ma très chère Dame, [que tous les anges et les saints prient pour nous]… et aussi mon père et patron bien-aimé, saint Augustin, que tu m’as donné… pour me secourir dans mes doutes et mes craintes, pour m’encourager par ses livres à espérer le pardon de Dieu pour mes innombrables péchés, et pour embraser mon âme par ses paroles afin que je recherche et aspire à ton amour divin… Amen. » (Extrait de la 18e Confession, publiée à Paris en 1658)
Une lecture aussi sérieuse, telle que celle préconisée par saint Benoît dans le RB 73, et autre pilier de l’enseignement du Père Baker, est un soutien précieux pour tous ceux qui suivent aujourd’hui la voie bénédictine.
Lecture recommandée : Outre les ouvrages mentionnés ci-dessus, « Frontières de l’Esprit », de Victor de Waal, est une brève introduction accessible au père Augustin Baker. ISBN 978-0-7283-0181-8.
[1] Augustin Baker, La vie et la mort de Dame Gertrude More, éd. Wekking, p. 147.
[2] Ouverture de la Conférence IX, Sur la prière.
[3] The Substance of the Rule of St Bennet, SAP, 1981, p. 1.
[4] Thomas Merton, Mystics and Zen Masters, New York, 1967, p. 164.
[5] The Substance of the Rule of St Bennet - La substance de la règle de saint Benoît, p. 11.
[6] Les Actes de ce colloque demeurent l’un des guides les plus complets et les plus utiles sur le père Baker et son œuvre : That Mysterious Man: Essays on Augustine Baker OSB, éd. Michael Woodward ; Three Peaks Press, 2001.
[7] Voir : Poems and Counsels on Prayer and Contemplation by Dame Gertrude More [Poèmes et conseils sur la prière et la contemplation de Dame Gertrude More], éd. Jacob Riyeff, Gracewing, 2020.
L'Année sainte à la basilique Saint-Paul-hors-les-murs
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Nouvelles
Père Ludovico Torrisi, OSB
Saint-Paul-hors-les-murs, Rome (Italie)
L’Année sainte à la basilique
Saint-Paul-hors-les-murs
Le 28 décembre 2025, avec le rite solennel de fermeture de la Porte Sainte de la basilique papale majeure de Saint-Paul-hors-les-Murs, présidé par le cardinal archiprêtre Michael James Harvey, s’est achevée l’Année sainte ordinaire 2025, le jubilé proclamé par le pape François avec la bulle d’indiction Spes non confundit.
Tout au long de l’Année sainte, des fidèles venus du monde entier se sont rendus à Rome pour exprimer leur proximité avec le Saint-Père et l’Église de Rome, berceau du christianisme. Cette communion s’est manifestée de manière particulière à travers le pèlerinage aux quatre basiliques papales, et en particulier aux basiliques des saints apôtres Pierre et Paul, lieux privilégiés de prière, de conversion et de profession de foi renouvelée.
La basilique Saint-Paul-hors-les-Murs, en raison de sa situation dans la ville de Rome et de ses dimensions imposantes qui lui permettent d’accueillir jusqu’à 8 000 fidèles, a été particulièrement impliquée dans la vie du jubilé qui vient de s’achever. Le flux de pèlerins a été constant et nombreux tout au long de l’année, avec une légère diminution au mois d’août, marqué par les températures estivales élevées à Rome. Nous avons vu entrer dans la basilique des fidèles de toutes les langues et de toutes les nations : des hommes et des femmes qui se sont arrêtés en prière devant la tombe de l’Apôtre des Gentils, qui ont célébré avec foi les sacrements de la réconciliation et de l’eucharistie, souvent en compagnie de leurs pasteurs, prêtres et évêques.

La basilique Saint-Paul a également accueilli plusieurs événements jubilaires prévus par le calendrier officiel : parmi lesquels le jubilé des catéchistes, des gardiens travaillant dans les établissements pénitentiaires, de divers ordres chevaleresques (comme l’Ordre souverain militaire de Malte), des militaires et de certaines nations qui, par l’intermédiaire de leurs diocèses et paroisses, ont organisé de véritables pèlerinages à Rome, comme dans le cas de la Croatie. Il ne s’agissait pas de simples voyages touristiques, mais d’authentiques chemins de foi. Nous avons contemplé les visages de nombreux pèlerins franchissant la Porte Sainte, remplis de joie et d’espoir, surtout après la longue et douloureuse période marquée par la pandémie de Covid-19 et les guerres qui affligent encore diverses parties du monde.
L’Année sainte s’est révélée, une fois de plus, un don précieux du Seigneur à son Église : un temps favorable de grâce, offert à travers le ministère du Saint-Père, pour tous ceux qui souhaitent entreprendre ou renouveler un chemin de conversion et de foi. Nous aussi, gardiens de la basilique Saint-Paul-hors-les-Murs, avons pu nous réjouir du service accompli sous différentes formes : l’écoute des confessions, l’accompagnement des groupes, l’assistance aux pèlerins. Tout s’est déroulé dans une atmosphère de grande sérénité et sans incident particulier.
Nous rendons grâce au Seigneur pour cette expérience de grâce, pour les forces qui nous ont été données dans le service quotidien et pour les nombreux fidèles qui, en visitant la basilique Saint-Paul, sont retournés dans leurs communautés enrichis par le témoignage de foi de l’apôtre Paul, annoncé dans la Parole et vécu dans la charité évangélique.
13e Rencontre des bénédictins d'Asie de l'Est et d'Océanie (BEAO)
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Nouvelles
13-17 octobre 2025, monastère de Thien Binh (Vietnam)
D’après le comptre rendu du frère Nicholas Koss, OSB
13e Rencontre des bénédictins
d’Asie de l’Est et d’Océanie (BEAO)
La 13e réunion des bénédictins d’Asie de l’Est et d’Océanie s’est tenue au monastère de Thien Binh du 13 au 17 octobre 2025. Ce monastère est situé à l’est de Hô Chi Minh-Ville, et appartient à la congrégation de Subiaco-Mont-Cassin. La 12e réunion du BEAO eut lieu à Taïwan en 2018.
Au total, 47 personnes ont participé à la réunion du BEAO en 2025. Parmi celles qui ne venaient pas d’Asie de l’Est ou d’Océanie, on comptait divers responsables bénédictins, dont l’Abbé-primat, Jeremias Schröder, et son secrétaire, P. Patrick Carter ; l’abbé Bernard Lorent Tayart, président de l’AIM (Alliance InterMonastères) ; le père Cyprian Consiglio, secrétaire général du DIM-MID (Dialogue Interreligieux Monastique) ; l’abbé président Javier Aparicio Suárez, de la congrégation bénédictine Sankt Ottilien ; et l’abbé président Ignasi Fossas, de la congrégation de Subiaco-Mont-Cassin.
Quant aux 41 participants représentant les communautés bénédictines du BEAO, parmi lesquels figuraient des supérieurs et des représentants de supérieurs, ils provenaient des pays suivants : Australie (1 participant), Chine/Taïwan (5 participants), Japon (3 participants), Corée (8 participants), Philippines (17 participants), Vietnam (7 participants).

P. Philippe Minh Vu Ngoc Tuy, prieur du monastère de Thien Binh, et Frère Nicholas Koss, du prieuré de Wimmer à Taïwan, étaient les principaux organisateurs de la rencontre. Les offices religieux et l’eucharistie furent célébrés avec la communauté bénédictine de Thien Binh.
Après les discours d’accueil, la présentation des communautés commença et se poursuivit sur les jours suivants.
Le père Cyprian Consiglio, secrétaire général du DIM-MID, présenta le travail de cet organisme et fit part d’une conversation qu’il eut avec M. La Bella, responsable de la communauté Sant’Egidio (Rome), au sujet de la place du monachisme dans le monde. M. La Bella pensait que le monachisme avait quatre choses importantes à offrir au monde actuel, face à ce qu’il a qualifié de « matérialisme et manque de sens de la transcendance » :
1. L’austérité, un mode de vie non consumériste.
2. Un témoignage de l’unité du genre humain.
3. Un mode de vie qui combine ora, labora, studia.
4. La paix intérieure qui mène à la paix extérieure.
Le père Cyprian s’est intéressé au quatrième point : Comment pouvons-nous, en tant que moines et moniales, semer les graines de la paix, en particulier à travers le dialogue interreligieux ?
Le père Cyprian a souligné les quatre types de dialogue que le Dicastère pour le dialogue interreligieux promeut : le dialogue de la vie, le dialogue de l’action, le dialogue de l’échange théologique et le dialogue de l’expérience religieuse. Un nouveau document est en cours de préparation au Dicastère concernant la spiritualité chrétienne du dialogue interreligieux.
Ce mardi 14 octobre, l’eucharistie fut célébrée par l’archevêque Mgr Marek Zalewski, nonce à Singapour et résidant au Vietnam.
L’après-midi, l’Abbé-primat Jeremias Schröder a présenté les nouvelles de la Confédération bénédictine : les nombreux étudiants à Sant’Anselmo, les nouveaux outils de communication (Nexus, la circulaire aux présidents, Facebook) ; la réunion des quatre responsables OSB, CIB, OCSO, OCist ; le prochain Catalogus et le nouvel atlas OSB ; les développements de l’AIM ; le récent synode des présidents à Montserrat en réunion conjointe avec la conférence des déléguées de la CIB ; la nouvelle plateforme de communication entre la Confédération et la CIB ; la résidence pour les religieuses étudiantes à Rome.
L’Abbé-primat Jeremias présenta les enjeux du jubilé bénédictin 2029 dont le déploiement et la préparation commencent dès 2026, et pour lequel chaque communauté à travers le monde est invitée à s’investir. L’Abbé-primat proposa une coopération plus étroite entre
les communautés du BEAO, notamment par la création de modules de formations, d’une maison d’études, etc.
La question fut posée d’élargir le BEAO aux communautés OCSO et en premier lieu de les inviter à la prochaine assemblée.
Le mercredi 15 octobre, le Comité international du BEAO a été repensé en Comité directeur avec un président. Les membres de la réunion ont élu sœur Megan Kahler (congrégation des Sœurs bénédictines Good Samaritan) comme nouvelle présidente. Les membres ont chaleureusement remercié le frère Nicholas Koss pour son dévouement et son inlassable travail durant de nombreuses années au sein du BEAO.
Les réflexions se sont poursuivies sur les propositions de l’Abbé-primat concernant la formation et l’établissement de parcours de formation, de maisons d’études.
Après une pause, le Père abbé Bernard Lorent Tayart, président de l’AIM, présenta les évolutions et perspectives de l’Association : les nouveaux statuts, le Conseil modérateur, les quatre nouveaux Comités (finances, projets, formation, communication), l’Assemblée qui se réunit une fois par an et qui regroupe le Conseil modérateur, les présidents des congrégations internationales, les délégués des grandes organisations régionales (BEAO, ISBF, EMLA, Afrique), les délégués des cisterciens et des trappistes, le secrétaire du DIM, le directeur de l’AIM-USA et les membres des Comités. Le Père abbé Bernard présenta les aides financières accordées aux communautés en 2025, puis le Bulletin de l’AIM qui est publié en six langues et envoyé aux communautés à travers le monde. Le Comité directeur du BEAO devra élire un délégué pour l’assemblée de l’AIM.
L’eucharistie fut présidée par l’Abbé-primat Jeremias. L’après-midi, commencèrent les discussions en groupes sur trois thèmes importants : la vie et les problèmes d’une communauté contemplative (rapport aux réseaux sociaux, engagement dans la communauté et différents rythmes entre les religieux/ses, fossé entre les générations – notamment par rapport à la sensibilité, l’obéissance), les crises de la quarantaine (les moyens de traverser les crises), l’aide à l’Église en Chine.
Le père Nguyen Van Am, Salésien de don Bosco, a donné une conférence sur l’Église du Vietnam : « L’Église du Vietnam : dans les turbulences de l’histoire et dans la construction du royaume de Dieu ».
Les groupes de discussions ont repris le soir sur deux autres thèmes : les oblats bénédictins, et la coopération possible entre les communautés bénédictines d’Asie de l’Est et d’Océanie.

Chaque monastère a présenté l’état actuel de sa communauté d’oblats et ses programmes de formation en cours. Les rapports ont mis en évidence les moyens développés pour accompagner les oblats dans leur croissance spirituelle, leur engagement dans la prière et leur participation active à l’apostolat. La réunion a affirmé l’importance de renforcer la formation des oblats afin qu’ils puissent vivre plus profondément les valeurs bénédictines de prière, de travail et de vie communautaire dans leurs circonstances respectives. Il a été convenu qu’une communication et une collaboration continues entre les monastères et leurs communautés d’oblats garantiront que la mission de l’Ordre soit menée à bien avec un zèle et une fidélité renouvelés.
Sœur Megan Kahler a présenté quelques orientations possibles pour la coopération entre les communautés : retraites annuelles communes, expériences communautaires, études en Europe, cours d’anglais avec tuteur, modules partagés en ligne, inculturation des ressources (traduction des textes fondamentaux), échanges monastiques comme des visites dans les communautés.
Le jeudi 16 octobre, en raison du départ à 7 heures pour la visite de Hô Chi Minh-Ville, la messe a été célébrée à 5 heures. L’abbé Ignasi, président de la congrégation de Subiaco-Mont-Cassin, en a assuré la présidence. À la fin de la messe, il a remercié la communauté de Thien Binh en anglais et en français pour son merveilleux accueil bénédictin.
Les membres du BEAO ont visité le Centre pastoral Jean-Paul II, ancien séminaire diocésain réquisitionné par les communistes en 1975 et rendu à l’Église en 1990. Là, le père Peter Nguyen Van Hien, responsable de la Commission catéchétique du diocèse, puis le père Xavier Bao Loc, responsable de la Commission du dialogue interreligieux, exposèrent au groupe la situation et les perspectives de ces commissions.
Après la visite du musée de la ville et un excellent repas au restaurant, la visite s’acheva à la cathédrale qui est en cours de rénovation. Bien que fermée au public, le groupe du BEAO eut l’autorisation d’y entrer.
La journée et l’assemblée du BEAO se sont achevées par une soirée où chaque pays représenté fut invité à chanter, danser ou présenter un spectacle lié à sa culture.
Le vendredi 17 octobre fut le jour du départ, après ces moments intenses, remplis de partages fraternels et constructifs.
13e Rencontre monastique EMLA
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Nouvelles
Sœur Cristina Lavinhati, OSB,
Secrétariat du XIIIe EMLA
13e Rencontre monastique latino-américaine (EMLA)
Communautés fraternelles pour un monde fraternel
Du 3 au 10 novembre 2025, le Brésil a accueilli, dans la ville de Salvador, État de Bahia, la XIIIe Rencontre Monastique Latino-Américaine (EMLA), organisée par l’UMLA – Union Monastique Latino-Américaine. Venus de divers pays d’Amérique latine et des Caraïbes, des moines et des moniales bénédictins, cisterciens et trappistes se sont réunis dans la capitale bahianaise, apportant avec eux la richesse de leurs traditions, de leurs langues et de leurs expériences. Pendant une semaine, Salvador est devenue un lieu de rencontre, d’écoute et de profonde communion, accueillant des communautés qui vivent selon la règle de saint Benoît. La messe d’ouverture a été présidée par dom Emanuel D’Able do Amaral, OSB, Abbé-Président de la congrégation bénédictine du Brésil.
Inspirée par le thème « Communautés fraternelles pour un monde fraternel » et guidée par la devise évangélique « Que tous soient un, afin que le monde croie » (Jn 17, 21), la rencontre s’est tenue au Centre de formation des responsables (CTL) de l’archidiocèse de São Salvador da Bahia, situé dans la région d’Itapuã, zone côtière de la capitale, marquée par la beauté de ses plages et par la présence de la nature qui a accompagné de manière symbolique la dynamique vécue durant la rencontre. Dans un climat simple et fraternel, 101 participants – abbés, abbesses, prieurs, prieures, moines et moniales – ont partagé la prière, la réflexion et la vie quotidienne. L’organisation a été assurée par la Conférence d’échange monastique du Brésil (CIMBRA) qui a accueilli avec soin, dans un esprit de communion, les représentants des associations monastiques du continent : ABECCA (Association Bénédictine et Cistercienne d’Amérique Centrale et des Caraïbes), UBC (Union Bénédictine et Cistercienne – Mexique), SURCO (Association monastique du Cône Sud) et la CIMBRA elle-même (Brésil).
Depuis 1972, la Rencontre monastique latino-américaine réunit périodiquement les communautés monastiques du continent (autrefois tous les quatre ans, aujourd’hui tous les six ans), s’affirmant comme un espace privilégié de rencontre, de formation et de discernement commun. Après la dernière édition, tenue en 2019 dans la ville de Córdoba, en Argentine, l’EMLA est revenu sur le sol brésilien, renouant avec un chemin déjà parcouru auparavant : en 1982, Salvador avait accueilli le IIIe EMLA dont la mémoire, comme celle des autres rencontres organisées au fil des années, demeure un héritage spirituel et une source d’inspiration pour les générations actuelles.

Une fraternité vécue et réfléchie
Tout au long de la semaine, la fraternité ne fut pas seulement un thème d’étude, mais une réalité concrètement vécue dans le quotidien de la rencontre. Conférences, reprises, travaux en groupes et célébrations liturgiques se sont harmonieusement entrelacés, favorisant un approfondissement des fondements de la vie fraternelle dans la règle de saint Benoît, des chemins de réconciliation et de pardon, ainsi que du témoignage de la communion monastique dans un monde marqué par les divisions et les conflits.
Les réflexions ont été enrichies par la contribution de conférenciers de haut niveau, issus des diverses expressions de la famille bénédictine. Dom Gregório Paixão, OSB, archevêque de Fortaleza, a souligné le rôle des communautés monastiques comme lieux privilégiés de naissance et de croissance de la fraternité chrétienne. Dom Jeremias Schröder, OSB, Abbé-primat, a mis en évidence la force du témoignage monastique dans un monde profondément marqué par la fragmentation ; il a également présenté la Confédération bénédictine et donné des informations sur la préparation du jubilé du Mont-Cassin prévu pour 2029. Dom Mauro-Giuseppe Lepori, Abbé général de l’Ordre cistercien, a approfondi la communion fraternelle comme chemin de conversion personnelle et communautaire. Enfin, Père abbé Bernard Lorent Tayart, OSB, Président de l’Alliance InterMonastères (AIM), a rappelé l’importance de la coopération entre les monastères et du soutien mutuel au niveau continental, tout en partageant le témoignage de ses récentes visites dans des régions durement éprouvées par la guerre, notamment en Terre Sainte.
Ont également contribué à l’approfondissement du thème le père Rafael Osoria, OCSO, de la République dominicaine, en traitant des fondements de la vie fraternelle à la lumière de la règle de saint Benoît ; le père Damián Ortega, OSB, du Mexique, en abordant les défis du pardon et de la réconciliation dans les communautés d’aujourd’hui ; et sœur Timotea Kronschnabl, OSB, d’Argentine, en présentant la vie monastique comme signe d’espérance pour l’Église et pour le monde.
S’est ajoutée à ces interventions la contribution de sœur Lynn McKenzie, OSB, Modératrice de la CIB – Communio Internationalis Benedictinarum, qui est intervenue par visioconférence. Dans sa présentation, sœur Lynn a offert une vision claire de la structure, de la mission et du fonctionnement de la CIB, organisme international qui promeut la communion, la coopération et le soutien mutuel entre les monastères de moniales bénédictines à travers le monde. Son intervention a permis aux participants de situer l’EMLA dans l’horizon plus large de la vie monastique féminine au niveau mondial, en renforçant les liens d’appartenance et de coresponsabilité au sein de la famille bénédictine.
Un moment significatif fut la présentation du Mouvement Manquehue, du Chili, qui a partagé son expérience laïque inspirée de la spiritualité bénédictine. Cette réflexion a mis en évidence comment les valeurs de la règle de saint Benoît – prière, fraternité, stabilité et recherche de Dieu – peuvent également féconder la vie des familles et des communautés laïques, élargissant ainsi l’horizon du témoignage monastique dans l’Église et dans la société.
Oasis de communion au cœur du monde
En un temps marqué par la hâte et l’excès de bruit, l’EMLA a offert une véritable oasis de communion. La vie monastique, telle qu’elle fut présentée tout au long de la rencontre, s’est révélée comme un signe prophétique d’unité : une vie simple, structurée par la prière, le silence, le travail et la fraternité, capable de parler avec clarté au cœur du monde contemporain.

Liturgie, chant et spiritualité jubilaire
La liturgie quotidienne, soigneusement préparée par la Schola cantorum de la Rencontre, a constitué l’un des axes spirituels majeurs de l’EMLA 2025. Le soin apporté au choix des textes, des psaumes et des chants a favorisé une participation priante et recueillie, aidant les participants à vivre chaque jour comme une véritable école du service du Seigneur.
L’écoute priante de la Parole de Dieu et les moments de convivialité informelle ont renforcé les liens spirituels et culturels entre les participants. En syntonie avec le temps jubilaire vécu par l’Église, une strophe de l’hymne du jubilé de l’espérance 2025 a été chantée par tous les participants, devenant une expression orante de la communion, de l’espérance partagée et du chemin commun parcouru au long de la semaine. Ce chant commun a renforcé le sens du pèlerinage, de l’unité et de l’espérance, situant la rencontre dans l’horizon plus large de l’Église universelle :
Vive flamme, ma seule espérance :
que mon chant parvienne jusqu’a toi.
De ton cœur jaillit la vie divine,
sur la route, j’ai confiance en toi.
Le samedi 8 novembre, cette communion s’est également exprimée dans un temps de convivialité plus détendu. Les participants ont effectué une visite de la ville de Salvador, découvrant le monastère des moines de São Bento – premier monastère bénédictin des Amériques, ainsi que le monastère de Salvador, des moniales bénédictines dont la présence priante enrichit de manière singulière la tradition monastique de la ville. Un déjeuner typique de la cuisine bahianaise y a été partagé. L’itinéraire a également inclus l’Œuvre sociale Sainte Dulce des Pauvres, l’église du Senhor do Bonfim et d’autres lieux emblématiques de la ville, favorisant un contact plus proche avec l’histoire, la foi et la culture du peuple bahianais.
Un envoi dans l’espérance
La XIIIe rencontre de l’EMLA s’est achevée le 10 novembre par la messe solennelle de clôture, présidée par dom Edmilson Caetano, OCist, évêque du diocèse de Guarulhos (SP), qui a également évoqué son expérience en tant que président de la CIMBRA en 2006, lorsqu’il avait accueilli l’EMLA dans la ville de Belo Horizonte, État de Minas Gerais. La célébration finale a couronné la semaine vécue, exprimant la gratitude pour le chemin parcouru et renouvelant l’engagement commun envers la mission reçue.
De retour dans leurs communautés, les participants ont emporté avec eux non seulement des réflexions et des notes, mais surtout l’expérience vivante d’une fraternité partagée. Confiés à l’action de l’Esprit Saint, ils demeurent appelés à approfondir, avec une fidélité créative et une espérance persévérante, leur vocation monastique, témoignant – au cœur des défis du monde contemporain – que la communion, la réconciliation et l’amour dans le Christ sont non seulement possibles, mais nécessaires.
Novalesa : 726-2026
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Nouvelles
Père Michael-Davide Semeraro, OSB
Prieur de l’abbaye de Novalesa (Italie)
Novalesa 726-2026
Treize siècles de « lab-oratoire » d’humanité
Le 30 janvier 726 fut fondée l’abbaye de Novalesa mise sous la protection des apôtres-frères : Pierre et André ! Peut-être l’hiver d’il y a treize siècles n’était pas si froid et neigeux pour envisager de fonder un monastère à deux pas du col du Mont-Cenis à la saison la moins propice. Treize siècles d’histoire… et ils se voient tous ! L’abbaye de Novalesa ne cache pas les rides de sa longue histoire, mais les laisse entrevoir comme les glorieuses cicatrices d’antiques blessures sagement portées et bien soignées. Les cicatrices de l’histoire sont signes de vie et preuves de persévérance dans les événements successifs des jours, des années, des siècles.
Incrustée comme une pierre précieuse dans les montagnes de la vallée « Cenischia », l’abbaye semble une génisse couchée au milieu des prés et des bois paisibles qui entourent l’abbaye, occupée à ruminer – paisiblement – les faits et les événements pour qu’ils soient un message d’espérance pour tous ceux qui, encore aujourd’hui, passent, pour des motifs si divers, en ce lieu.
La longue histoire pleine de vicissitudes, comme toute histoire qui se respecte, ne fait pas de Novalesa un vestige mais un monument. Un monument qui s’offre comme un document d’humanité capable de parler non seulement du passé, mais d’illuminer le présent et de défricher les sillons du futur. Faire mémoire ne signifie pas se replier sur le passé – plus ou moins glorieux – mais regarder le futur lourd de surprises en affrontant les défis du présent – ici et maintenant – comme (lieu) occasion de donner le meilleur pour laisser derrière soi un sillage de parfum : la vie donnée et l’espérance cultivée avec ténacité.
L’histoire de Novalesa est comme un tissu dont la trame sont les noms fameux de tous ceux qui sont passés, nous laissant un signe, et la foule des sans-noms qui restent dans l’ombre. Noms, certes, connus de tous comme Charlemagne et Napoléon, mais aussi visages peut-être inconnus comme le moine Eldrado dont le souvenir s’anime dans les couleurs millénaires des fresques de la chapelle médiévale qui a gardé ses reliques. Les temps glorieux se croisent avec les moments de mésaventures ou de décadence. Rester, partir, revenir, repartir sont des verbes qui dans l’histoire de Novalesa s’entrecroisent avec celles de tant d’hommes et de femmes du passé et du présent. De sorte que dans la galerie des portraits des personnes insignes il y a tant d’espaces vides dans lesquels nous pouvons imaginer de placer les noms et les visages inconnus de la chronique du monastère, mais qui sont les fils nécessaires au tissage pour que la trame tienne.
Les pierres, les couleurs, les édifices en lien avec les horizons de Novalesa nous rassurent : l’histoire se vit sans perdre la paix et cela hier, aujourd’hui et demain. La vie est à accueillir comme un don et à cultiver comme un défi : vivre sans jamais se résigner à survivre, sans jamais perdre le courage de rêver à de grandes choses penchées sur les petites choses de chaque jour, de chaque heure, de chaque instant qui passent pour qu’ils cessent de fuir. Les nouveaux commencements, pour le moment imposés par la mésaventure, se révèlent souvent indices de nouvelles possibilités.
Visiter un monastère qui a traversé les siècles ne peut que générer la nostalgie du futur. Pour chaque monastère et pour chacun des moines et des moniales qui y habitent, résonne la demande du pape François au début de son ministère pétrinien comme évêque de Rome : « Dans les monastères est-ce qu’on attend les lendemains de Dieu ? » Pour rendre possible un demain pour l’humanité il ne faut pas oublier, mais il est nécessaire de se rappeler. Voilà pourquoi nous voulons célébrer le 1 300e anniversaire de la fondation de Novalesa avec une sobre solennité et une passion profonde. Il ne s’agit pas simplement de faire un saut dans le passé, il s’agit d’offrir les prémices d’un futur impensable sans un sursaut d’humanité vécu et partagé.
Novalesa est depuis treize siècles un « lab-oratoire » d’humanité où, justement la prière – Ora et labora – et l’engagement d’habiter ce lieu et de le faire vivre ont été et, espérons-le, peuvent encore l’être, les coordonnées entre lesquelles on peut croître et faire croître en sensibilité au Beau, au Bon et au Vrai. Après diverses vicissitudes et temps d’abandon, désormais depuis un demi-siècle une communauté de moines bénédictins de la congrégation de Subiaco-Mont-Cassin prend soin de la garde de l’abbaye en vivant dans la prière, le travail, la vie fraternelle et l’accueil.

L’abbaye de Novalesa n’est pas seulement un monument historique, c’est aussi un lieu de spiritualité au service d’une croissance en humanité. En réalité si l’on devait réellement résumer en une seule parole la règle de saint Benoît, cette parole serait : humanitas (RB 53, 9). La formule désormais classique de Ora et labora est au service d’une croissance en humanité à travers l’humilitas (RB 7) entendue comme capacité d’assumer la réalité propre, telle qu’elle est, sans jamais désespérer de pouvoir la transfigurer.
Le don le plus grand que nous pouvons échanger entre nous pour en faire cadeau aux nouvelles générations est le souvenir des choses belles que nous avons su concevoir et faire en acceptant de ne pas les emporter avec nous dans la tombe, mais de les laisser comme don qui nous précède et nous dépasse. Est valable, même pour l’abbaye de Novalesa, la parole du Seigneur Jésus : « De ce que vous voyez, il ne restera pas pierre sur pierre, tout sera détruit » (Lc 21, 6). Cette parole est digne de foi. L’histoire de l’abbaye est une succession de morts et de résurrections, de temps de vitalité alternant avec des temps de décadences abyssales. « Rien de nouveau sous le soleil » (Qo 1, 9). Néanmoins, l’application et le soin avec lesquels s’y accomplit la propre tâche d’humanité devient un héritage qui, bien que mortel, a déjà un parfum d’éternité.
La tâche d’une communauté de moines qui vit dans l’abbaye pluri-séculaire de Novalesa est ceci : « garder un trésor pour transmettre le trésor ». L’abbaye de Novalesa est un trésor qui renvoie à la beauté et à la transcendance, et pour cela est un don à partager avec tous les hommes et les femmes de notre temps. La communauté monastique accomplit cette « mission d’humanité » par le soin de ce signe de beauté qu’est le monastère de Novalesa, avec toute son histoire et ses histoires. Sans oublier cependant que le meilleur et le plus beau n’est pas dans le passé, mais est devant nous et plus grand que nous ; en un mot est : divin. Passer, même seulement pour une visite dans un lieu comme Novalesa, est comme être introduit dans l’antichambre de la transcendance et de la spiritualité dont on fait l’expérience dans la profondeur de son cœur.
Garder un trésor comme l’abbaye de Novalesa exige la passion pour transmettre l’amour des belles choses qui doivent nécessairement aussi être bonnes et vraies : c’est-à-dire vivantes et porteuses de vie. La longue tradition monastique est caractérisée par la capacité, après une destruction ou un échec, de recommencer sans amertume et avec un enthousiasme renouvelé par le sens profond qui réside dans leur fin ultime. Même la destruction devient partie intégrante de la construction qui, à y bien penser, est toujours une reconstruction à partir de ce que la nature permet et offre. Ainsi Novalesa franchit le seuil du troisième millénaire non seulement comme un monument, mais comme un « lab-oratoire ». Depuis un demi-siècle ce « miracle » est possible grâce à la bienveillance et la passion de la Cité métropolitaine de Turin, dont l’abbaye est propriété, qui a prodigué énergie et compétence non seulement pour conserver ce lieu d’histoire, mais pour le faire vivre. Encore durant ces mois un grand chantier cherche à donner un visage de fraîcheur et de vitalité à la façade de l’abbaye pour célébrer ses 1 300 ans d’histoire avec une jeunesse renouvelée.
Le souhait est que le soin partagé de l’abbaye de Novalesa puisse être un laboratoire d’humanité. C’est cela l’essence de la règle de saint Benoît : humanitas comme fruit de l’humilitas ! C’est cela le trésor que l’on veut transmettre à travers la garde et le soin d’un trésor comme Novalesa. Une telle charge ne peut être accomplie sans la médiation d’une conspiration entre entités, institutions, associations et personnes. Pour être authentique et féconde cette « conspiration » doit se faire sans séparations ni confusions : dans l’ordre et l’harmonie de la beauté non seulement esthétique, mais avant tout, de l’éthique des relations et le dynamisme de l’alliance.
Il ne reste rien d’autre à faire sinon prendre soin de ce lieu destiné à disparaître, comme les étoiles les plus belles des plus lointaines galaxies dont, pourtant, la lumière réjouit le cœur de qui en est illuminé à des années-lumière de distance. Nous voulons espérer que la devise de l’abbaye ne soit pas démentie : Nova Lux fruit de la Nova Lex de l’Évangile du Christ. Les diverses et complémentaires activités qui se déroulent à Novalesa peuvent être pour beaucoup Lab-oratoire d’humanité pour une espérance partagée et sereinement transmise comme don et responsabilité.
Le monastère de Morne Saint-Benoît en Haïti
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Nouvelles
Père Jacques Montfort, OSB,
Prieur de Morne Saint-Benoît
Le monastère de Morne Saint-Benoît, en Haïti,
« de recommencement en recommencement… »
On connaît les beaux commencements de Grégoire de Nysse : le Morne Saint-Benoît, minuscule monastère bénédictin d’Haïti, va son chemin aussi, mais de recommencement en recommencement.
Déjà, sa fondation à la fin des années 70 en est un : car les premiers arrivés, des olivétains chassés de Beyrouth par la guerre en 1975, ayant tout perdu dans les cendres, fondent Haïti pour recommencer. Ils s’installent près de Jérémie, et peu d’années après – cyclones, éloignement de la capitale –, ils déménagent, recommencent à Port-au-Prince. Puis Landévennec, congrégation de Subiaco, prend le relai : les trois nouveaux fondateurs, frères Simon, Anselme et Patrick, recommencent à nouveau en fait, et s’installent près de Carriès où nous sommes toujours, lieu bien choisi, beau, isolé et silencieux, assez central, pas trop éloigné de la capitale (65 km). La terre est pauvre, un tas de cailloux, mais une bonne source, captée plus haut dans les mornes, rend la vie possible : et les frères reboisent, encore un recommencement, puisque la Perle des Antilles était couverte d’arbres autrefois.
Premier bâtiment simple, un peu rudimentaire, et quelques années plus tard, on recommence plus haut sur le terrain, pour douze moines, plus hôtellerie et ateliers.
Années 90, nouvel abbé à Landévennec, nouveau prieur au Morne, et celui-ci, très marqué par Charles de Foucauld, rêve d’un recommencement dans cet esprit. Les frères ne suivent pas trop, et après deux ans, on recommence avec le premier prieur, nous resterons bénédictins de cœur et d’esprit.
Problèmes du pays : les dictateurs se succèdent, promesses suivies de corruption et de violence. On recommence avec pour président de la République un ancien prêtre, plus tard un ancien chanteur, plus tard un ancien neurologue, mais c’est la misère qui, à chaque fois, recommence, et pour le monastère, accompagner du mieux, du peu, tenir bon. Mais beaucoup de jeunes frères haïtiens n’auront fait que passer, nous quittent, soufflés plus ou moins par ces tempêtes, après 1, 2, 10, 20 ans de vie commune.

Les tremblements de terre nous épargnent, les gangs aussi jusqu’à présent. Il suffirait d’un rien dans la nature (trajectoire de cyclone, faille entre plaques tectoniques), ou de l’humeur d’un chef local, pour que tout s’écroule et soit bon à recommencer. Nous tenons à un fil, mais ce fil est dans la main ferme et douce du Seigneur.
Nous ne savons ce qui comptera le plus pour Lui, pour son Royaume : l’humble aveu de l’échec, qui nous placerait aux côtés du Crucifié, ou bien la promesse du levain dans la pâte, de la drachme perdue et retrouvée, images de ce recommencement que nous vivons maintenant avec de nouveaux jeunes frères haïtiens. Ils sont 3, ce qui fait 4 avec moi, prieur français âgé : un profès solennel, un profès temporaire, un novice, frères Johnès, Acnert, Emmanuel.
Pour subvenir à nos besoins, une imprimerie surtout, commencée par frère Simon, fermée par visite canonique (recommandation orale, mais pas dans le rapport de visite), recommencée après le tremblement de terre, bien performante aujourd’hui et utile aux écoles alentour.
Et la liturgie ? en créole, et toujours chantée, même lorsque nous ne sommes que deux frères, soliste contre soliste, unisson garanti.
Recommencer ne résonne pas de la note joyeuse de « commencer », on y devine une connotation de souffrance et une autre d’espérance têtue. Landévennec, abbaye mère, en a vu d’autres au fil des siècles ! Mais nous avons appris la patience, la confiance, et à ne pas s’affoler des tempêtes, pas même des cyclones. De loin, de France, de Rome peut-être, le fardeau semble lourd, en fait il est léger et moines et chrétiens savent pourquoi et par Qui.
« Si tu cours avec des piétons et qu’ils te fatiguent, comment pourrais-tu entrer en compétition avec des chevaux, s’il te faut un pays en paix pour être rassuré, que feras-tu dans la jungle du Jourdain ? » (Jr 12, 5)
Les Philippines dans les tempêtes tropicales
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Les Philippines dans les tempêtes tropicales
Après les tempêtes tropicales dévastatrices du mois de juillet 2025 où les sœurs bénédictines de Tutzing ont distribué repas chauds, vêtements et kits d’hygiène à la population la plus démunie et touchée par ces fléaux, la série de typhons des mois de novembre et décembre suivants a provoqué de nouvelles inondations et destruction de maisons, laissant une population une nouvelle fois en détresse.
La SSA-B vient en aide aux communautés touchées par le typhon Tino[1] (par Mairi Mahilum, Marie Gen Malacad, Gabrielle Peñalosa, et Chloe Gensolin)
Le 23 novembre 2025, la St. Scholastica’s Academy of Bacolod City Inc. (SSA-B), sous la direction de notre directrice sœur Maria Ezechiel Fernandez, de la directrice de l’école, Mme Claude Feliza Ganaban, et du président de l’association des parents d’élèves, Rhett Poyogao, a lancé un appel aux dons et une opération de secours pour les communautés de la région de l’île de Negros qui ont été dévastées par le typhon Tino.
Le typhon Tino (appelé localement Kalmaegi) a frappé les Philippines le 2 novembre 2025, provoquant des pluies torrentielles, des vents violents et des inondations catastrophiques. La tempête a causé d’importants dégâts dans toute la région des Visayas, en particulier dans les villes de Bago et La Carlota, ainsi que dans la municipalité de La Castellana.
Nous avons lancé un appel à contributions sous forme de biens de première nécessité et d’aide financière, qui ont été soigneusement gérés par l’association des parents d’élèves et le personnel de la SSA-B afin de garantir que l’aide parvienne à ceux qui en avaient le plus besoin.
Un habitant du quartier de Barangay Robles, à La Castellana, a raconté que la montée soudaine du niveau de la rivière l’avait contraint à fuir avec sa fille, laissant tout le reste derrière lui. Cette expérience traumatisante n’est qu’un exemple parmi tant d’autres, alors que les familles continuent de faire face à la perte, à l’incertitude et au long chemin vers la reconstruction.

De nombreux habitants touchés ne peuvent toujours pas rentrer chez eux en raison de l’effondrement complet des structures et de la menace persistante de nouvelles pluies et inondations. Sans le temps ni les ressources nécessaires pour commencer la reconstruction, le déplacement est devenu une partie intégrante de la vie quotidienne. Les perturbations s’étendent aux écoles, qui restent instables, retardant la reprise des cours réguliers et privant les élèves de leur droit à l’éducation. Cette expérience humiliante nous a rappelé nos propres privilèges, la sécurité de nos foyers, la stabilité de notre campus et la continuité de nos routines.
Être témoin direct des conséquences de la catastrophe a été à la fois décourageant et révélateur. Cela nous a rappelé la puissance imprévisible de la nature et le besoin urgent d’un leadership compétent et transparent dans la gestion des catastrophes. Pourtant, dans chaque communauté que nous avons visitée, nous avons été accueillis par l’espoir. Chaque bénéficiaire d’un don a exprimé sa sincère gratitude et nous a offert un sourire chaleureux, témoignant de la résilience inébranlable de l’esprit philippin. En réponse, nous restons fidèles aux valeurs bénédictines de gestion responsable, d’hospitalité, de communauté et d’humilité, alors que notre pays continue de subir de multiples calamités.
Communauté de Tabunok : Des sœurs apportent de l’espoir aux survivants du typhon Tino à Mananga, Cebu (par sœur Constance Tecson)
En tant que pèlerins de l’espoir, les sœurs bénédictines et leurs partenaires laïcs ont tendu la main aux familles gravement touchées par le typhon Tino au Camp 4, à Mananga, Cebu, en décembre 2025.
La communauté est située le long de la rivière Mananga, autrefois source de vie, aujourd’hui source de danger lors des fortes pluies. Pour atteindre la zone, il faut descendre de 12 à 15 mètres depuis la route principale, un chemin précaire très exposé aux glissements de terrain et aux crues soudaines. Malgré les risques, l’équipe a persévéré, guidée par la compassion et la solidarité. Lorsqu’on lui a demandé pourquoi les familles restaient dans un endroit aussi dangereux, une mère a exprimé leur douloureuse réalité : « Le site de relogement fourni par le gouvernement était une décharge, très éloignée de nos moyens de subsistance et de survie ».
Touchées par ces récits, les sœurs bénédictines missionnaires ont réagi rapidement. Grâce au généreux soutien de l’AIM-USA, une aide d’urgence immédiate a été apportée aux familles touchées. Ce soutien s’est rapidement transformé en une phase de réhabilitation axée sur le rétablissement de la stabilité et de la dignité. Grâce à cet effort collaboratif, les maisons d’environ 35 familles de la région de Mananga, y compris celles situées près de la communauté de Tabunok et des villes voisines, ont été reconstruites ou réparées. Des matériaux de construction et une aide financière ont été fournis, permettant aux familles de commencer à reconstruire leur vie avec une dignité et un espoir renouvelés.

[1] Extraits de la newsletter des sœurs bénédictines de Tutzing aux Philippines, octobre-décembre 2025, p. 11-14.
La situation à Kiribati
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Nouvelles
Sœur Megan Kahler, OSB,
Cong. des Sœurs du Bon Samaritain (Sisters of Good Samaritan)
Présidente du BEAO
La situation à Kiribati

La république de Kiribati est composée de 33 îles réparties le long de l’équateur. Ces îles sont en grande partie des atolls coralliens qui se déplacent depuis de nombreuses années. On pense que les îles ont été peuplées pour la première fois il y a plus de 600 ans et leurs habitants revendiquent leur héritage asiatique et mélanésien. Au XVIIe siècle, les îles ont été visitées par les Européens, et Kiribati est finalement devenu un protectorat de l’Empire britannique sous le nom d’îles Gilbert. La république de Kiribati a finalement obtenu son indépendance en 1979.
C’est une petite nation composée de nombreuses îles, avec seulement 800 kilomètres carrés de terres réparties sur près de 3,5 millions de kilomètres carrés d’eau et une population de seulement 120 000 habitants.
Kiribati est confrontée à d’énormes défis. Elle dispose de peu de ressources pour faire face au changement climatique et aux inondations. Un risque important pèse sur son approvisionnement en eau douce, car l’eau salée s’infiltre dans la nappe phréatique peu profonde. Le point culminant de Kiribati se trouve à deux mètres au-dessus du niveau de la mer, de sorte que la montée des marées et du niveau de l’eau la menace quotidiennement. Un autre défi est représenté par le vaste océan sur lequel s’étend le pays : les communications, les transports et les infrastructures exigent souvent beaucoup de patience et de créativité. C’est l’un des pays les moins développés au monde et son économie dépend fortement de l’aide internationale. La population de Kiribati souffre de taux élevés de diabète, de tabagisme et de mortalité infantile, et son espérance de vie est l’une des plus faibles du Pacifique. De nombreux projets d’aide se sont concentrés sur l’amélioration du logement et de l’éducation, l’accès à l’eau potable, l’amélioration de l’assainissement et, plus récemment, la création d’usines de dessalement de l’eau.

Les sœurs du Bon Samaritain ont deux communautés sur différentes îles, après avoir été invitées par l’évêque de Tarawa et Nauru à aider à l’éducation en 1988. Huit sœurs travaillent dans l’éducation, la formation pastorale, l’aumônerie des prisons et le soutien aux personnes handicapées.

