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1911 résultats trouvés avec une recherche vide

  • Notre communauté Palo del Colle | Italie (Europe) | AIM - L'Alliance Inter-Monastères

    Palo del Colle en Italie, Europe | AIM - L'Alliance Inter-Monastères < Retour Palo del Colle Italie HO/FE FE Ordre OSB Congrégation / Fédération Congrégation Olivétaine Information Fondé en 1344 Adresse Monastero di San Giacomo Via Bitetto, 50 70027 PALO DEL COLLE (BA) Italia Site web monasterobenedettineolivetane@gmail.com +39 080 626 096

  • Notre communauté Windsor | États-Unis (Amérique du Nord) | AIM - L'Alliance Inter-Monastères

    Windsor en États-Unis, Amérique du Nord | AIM - L'Alliance Inter-Monastères < Retour Windsor États-Unis HO/FE FE Ordre OSB Congrégation / Fédération Congrégation camaldule Information Adresse Transfiguration Monastery 701 State Route 79 Windsor New York 13865 USA Site web http://www.transfigurationmonastery.org/ transfigurationmonastery@gmail.com +1 (607) 655 2366

  • Notre communauté Terreville | Martinique (France) (Europe) | AIM - L'Alliance Inter-Monastères

    Terreville en Martinique (France), Europe | AIM - L'Alliance Inter-Monastères < Retour Terreville Martinique (France) HO/FE HO Ordre OSB Congrégation / Fédération Congrégation de Solesmes Information Fondé en 1947 Adresse Prieuré Notre-Dame du Mont-des-Oliviers Terreville 97233 Schoelcher Martinique Antilles Françaises Site web benedictin.terreville@wanadoo.fr +596 5209 48

  • Notre communauté Budapest | Hongrie (Europe) | AIM - L'Alliance Inter-Monastères

    Budapest en Hongrie, Europe | AIM - L'Alliance Inter-Monastères < Retour Budapest Hongrie HO/FE HO Ordre OSB Congrégation / Fédération Congrégation hongroise Information Fondé en 1984 Adresse Bencés Rendház Budapest 1112 Budapest, Péterhegyi út 67 Magyarország (Hongrie) Site web http://www.szentszabina.hu/ jako@osb.hu +36 1-22.75.72.5

  • Bulletin n° 120 | AIM - L'Alliance Inter-Monastères

    Bulletin n°120 : Bulletin n° 120, année 2021 < Retour 129 Bulletin Les communautés en zone de conflits 128 Bulletin Loi et vie 127 Bulletin Transition 126 Bulletin La vie monastique aujourd’hui 125 Bulletin « Toute la vie comme liturgie » 124 Bulletin Les Chapitres généraux cisterciens (OCSO et OCist, sep. et oct. 2022) 123 Bulletin Vie monastique et synodalité 122 Bulletin La gestion de la Maison commune 121 Bulletin Fratelli tutti, la fraternité dans la vie monastique 120 Bulletin La formation monastique aujourd’hui (2e partie) En voir plus La formation monastique aujourd’hui (2e partie) Bulletin n° 120, année 2021 Aller au sommaire Aller à l'éditorial Aller aux articles Sommaire Éditorial Dom J.-P. Longeat, osb, Président de l’AIM S’entraîner à la course monastique Lectio divina Nous sommes formés « en étant avec » Dom Maksymilian R. Nawara, osb Perspectives • La formation à la vie monastique Dom Gregory Polan, OSB • La terre féconde de la formation monastique Dom Mauro-Giuseppe Lepori, OCist • L’institut monastique bénédictin du BECAN P. Peter Eghwrudjakpor, OSB • La formation Ananie Sœur Marie Ricard, OSB • La formation monastique au Vietnam Sœur Marie-Lucie, OCist • La formation monastique en Tanzanie Frère Pius Boa, OSB • Les sessions de formation au monastère de Mvanda Mère Anna Chiara Meli, OCSO • Une réponse de la congrégation bénédictine anglaise au défi de la formation continue Père Chad Boulton, OSB Témoignage Les études de théologie au monastère Sœur Claire Cachia, OSB Ouverture au monde Des défis pour les chrétiens et pour les consacrés dans un monde agité Professeur Italo de Sandre Une page d’histoire Le monastère St-Benoît de Volmoed Frère Daniel Ludik, OHC Moines et moniales, témoins pour notre temps • Mère Marie-Chantal Modoux Les sœurs d’Encontro, OSB • Charles de Foucauld Père Michael Davide Semeraro, OSB Nouvelles • La fondation de Vitorchiano au Portugal Les sœurs de Palaçoulo, OCSO • La fondation au Caire Frère Maximillian Musindal, OSB • L’abbaye Sainte-Marie-Du-Désert Le Village de François Sommaire Éditorial Le sujet de la formation est inépuisable. Nous ne pensions pas à l’origine y consacrer deux numéros à la suite, mais à vrai dire, cela même paraît insuffisant. Le fait de parler de formation monastique implique obligatoirement une certaine approche du phénomène monastique lui-même et plus largement une manière d’aborder la foi chrétienne et sa transmission. Le père abbé Maksymilian R. Nawara, ancien père abbé de Lubiń, en Pologne, et maintenant Président de la congrégation de l’Annonciation nous introduit à cette réflexion par une lectio sur l’appel des premiers disciples en saint Jean. Le Père Abbé Primat nous donne son point de vue sur cette question ainsi que le Père Abbé général des cisterciens. Plusieurs exemples de formation monastique sur le terrain sont ensuite présentés ainsi que l’un ou l’autre témoignage et des échos de certaines initiatives. Italo de Sandre nous partage ses préoccupations concernant les rapports entre la vie monastique et le monde présent. Vous retrouverez ensuite les rubriques habituelles : Liturgie, Une page d’histoire, Moines et moniales témoins pour notre temps, Nouvelles, etc. Laissons-nous « informer » au plus profond afin de pouvoir réaliser ce à quoi nous sommes appelés. En ces temps de crise, c’est le moment où jamais de cultiver les fondamentaux qui nous permettront de franchir les obstacles et de bâtir un monde neuf. Dom Jean-Pierre Longeat, OSB Président de l’AIM Articles S’entraîner à la course monastique 1 Lire Dom Jean-Pierre Longeat, OSB Président de l’AIM S’entraîner à la course monastique Dans la dernière partie du prologue de sa Règle, saint Benoît présente le monastère comme une école du service du Seigneur. C’est dire qu’il entend faire de la vie monastique un lieu de formation permanente. Dans ce même prologue, il donne quelques caractéristiques de l’enseignement partagé dans cette école ; le premier et le plus important est la qualité de l’écoute en vue d’une mise en œuvre efficace du commandement de la charité. Mais que l’on me permette d’évoquer ici l’un des versets du prologue qui, me semble-t-il, donne aussi un accent utile pour aujourd’hui en matière de formation. Saint Benoît ne vise pas simplement la perfection d’une observance extérieure qui serait le gage d’une réussite illusoire dans la sphère du temps présent ; il s’attache surtout à une perspective qui intègre la dimension de la vie éternelle déjà active maintenant mais en devenir au-delà des limites de l’aujourd’hui. C’est pourquoi, il emploie ce verset tiré de saint Jean qui caractérise bien le propos bénédictin : « Courez pendant que vous avez la lumière de la vie, de peur que les ténèbres de la mort ne vous saisissent » (Jean 12, 35 cité en RB, Prol 13). En saint Jean, la lumière dont il s’agit désigne le Christ lui-même, et les ténèbres, l’adversaire. Saint Benoît donne un sens un peu différent à ce verset, il le déforme même en ajoutant les termes « de la vie » à « lumière » et « de la mort » à « ténèbres ». Il veut donc insister de manière générale sur le drame des choix de l’être humain en opposant le court temps de la vie terrestre et le long « temps » de la mort éternelle. Il insiste aussi de manière particulière sur la course nécessaire qui accentue l’urgence. 1. Perspective eschatologique et conséquences Les moines sont appelés à vivre d’une manière très caractéristique dans une perspective eschatologique. Saint Benoît, même s’il admet que les dons éternels sont déjà pour une part offerts ici-bas ( cf . RB 7 ; 72 et 73), envisage aussi l’activité du moine dans la tension du non encore advenu de son devenir éternel. Un certain nombre de versets de la Règle évoque concrètement cette perspective : ainsi saint Benoît invite les moines à « désirer la vie éternelle de toute l’ardeur de leur âme » (4, 46) et à agir avec « le bon zèle qui conduit à Dieu et à la vie éternelle » (72, 2) ; pour cela ils ne doivent « absolument rien préférer au Christ, lequel daigne nous conduire tous ensemble à la vie éternelle » (72, 11). C’est pourquoi saint Benoît demande aux moines d’une manière pressante : « Courons et faisons dès maintenant ce qui nous profitera pour l’éternité » (Pr 44). Au fond, dans la vie monastique, nous nous formons et nous nous préparons à la vie surabondante du Royaume éternel. Quant à l’abbé « il doit se souvenir sans cesse qu’au redoutable jugement de Dieu, il devra rendre compte » (2, 6, 34, 37, 38, 39-40). Il faut rappeler ici la prière caractéristique de la vie monastique, celle de l’office de Vigiles qui est un temps de veille tourné vers la venue du Christ dans l’espérance de la lumière. Il n’y a rien là que de très chrétien, mais les moines accentuent particulièrement cette dimension. C’est même ce qui caractérise le mieux la vie monastique avec un rapport au temps et à l’espace qui tranche sur la manière habituelle qu’ont les êtres humains de l’envisager. C’est aussi ce qui rend parfois les moines un peu difficiles à comprendre et même à accepter. 2. Courir Le fait d’envisager la vie ici-bas comme un bref passage en vue d’une vie éternelle dès maintenant et au-delà de la mort invite les moines à ne pas perdre de temps et donc à courir vers le but. Saint Benoît y revient à plusieurs reprises. Il y a d’abord le principe général : « Si désireux d’éviter les peines de l’enfer, nous voulons parvenir à la vie éternelle, tandis qu’il en est temps encore et que nous sommes en ce monde et que nous pouvons accomplir toutes choses à la lumière de cette vie, courons et faisons, dès ce moment, ce qui nous profitera pour toute l’éternité » (Pr. 44). Ce passage est très proche de la citation de Jean 12, 35 ( cf . plus haut). Concrètement donc, si l’on veut vivre ainsi, il faut avoir au cœur le désir d’habiter dans la demeure du Royaume en sachant que l’on y parvient que si l’on y court « par les bonnes actions » (Pr 22). Ainsi, « à mesure que l’on progresse dans la vie religieuse et dans la foi, le cœur se dilate, on court sur la voie des commandements de Dieu » (Pr 49). Il y a là comme une conséquence de la disposition intérieure dans laquelle le moine a placé son désir : il a tourné son cœur vers la vie éternelle et cela a produit une dilatation telle qu’il court maintenant sur la voie des commandements de Dieu ; le commandement est bien là ce qu’il doit être, non pas un ordre à accomplir comme de l’extérieur, mais une visée selon le mot grec entolé , de en telos , ce qui conduit vers la finalité. Après avoir posé ce principe, saint Benoît peut envisager des situations particulières dont le sens n’est perceptible qu’en relation avec cette finalité. L’abbé par exemple « doit courir ( currere , s’empresser) avec toute son adresse et toute son industrie pour ne perdre aucune des brebis à lui confiées » (RB 27, 5). Le chapitre 5 de la Règle est tout entier dans cette perspective d’une vie empressée à répondre à l’appel reçu. Le verbe currere n’y est pas employé, mais on trouve des expressions particulièrement fortes qui placent le sujet dans la même disposition que celle de la course dans l’élan de la vie éternelle : Et les disciples, « mus par le service sacré dont ils ont fait profession ou par la crainte ( metum ) de la géhenne ou par la gloire de la vie éternelle, dès que ( mox ) le supérieur a commandé quelque chose, ne peuvent souffrir d’en différer l’exécution, tout comme si Dieu lui-même en avait donné l’ordre… Ceux qui sont dans ces dispositions, renonçant aussitôt à leurs propres intérêts et à leur propre volonté, quittent aussitôt ( mox ) ce qu’ils tenaient à la main et laissent inachevé ce qu’ils faisaient. Ils suivent d’un pied si prompt l’ordre donné que dans l’empressement de la crainte de Dieu, il n’y a pas d’intervalle entre la parole du supérieur et l’action du disciple. […] Ainsi agissent ceux qui aspirent ardemment à la vie éternelle » (5, 3.9-10). Le mouvement de l’obéissance vaut aussi pour la réponse apportée à l’appel de l’office divin : « Que les moines soient toujours prêts. Au signal donné, ils se lèveront aussitôt et s’empresseront à l’envi vers l’Œuvre de Dieu, en toute gravité cependant et modestie » (22, 6). On trouve cette mention une deuxième fois dans la Règle : « À l’heure de l’office divin, on se hâtera d’accourir, avec gravité néanmoins afin de ne pas donner aliment à la dissipation. Que rien ne soit préféré à l’Œuvre de Dieu » (43, 3). Le premier passage est tiré du chapitre sur le sommeil des moines et le deuxième du chapitre concernant ceux qui arrivent en retard à l’Œuvre de Dieu ou à table. Il faut reconnaître qu’il y a bien là une caractéristique de la vie monastique bénédictine. Il est toujours très frappant dans nos monastères de voir comment les moines se pressent vers l’église pour l’office divin quelle que soit la raison qui les fait se presser ; il n’est pas sûr que ce soit toujours celle de la vie éternelle à ne pas manquer ! Enfin, il y a une autre dimension de l’empressement que saint Benoît privilégie dans la vie du moine : c’est celle de l’accueil d’un hôte ou de celui qui frappe à la porte du monastère : « Dès qu’un hôte aura été annoncé, le supérieur et les frères accourront ( occuratur ) au-devant de lui avec toutes les marques de la charité » (53, 3) ; « Aussitôt ( mox ) qu’on aura frappé ou qu’un pauvre aura appelé, […] dans toute la mansuétude qu’inspire la crainte de Dieu, le portier s’empressera ( festinanter ) de répondre avec une charité fervente » (66, 3-4). Il y a là aussi une caractéristique de notre vie bénédictine, même si aujourd’hui, il est parfois bien difficile de faire face avec empressement à toutes les demandes et que, souvent, un minimum de distance s’impose pour que soit mieux servie la charité. Ce thème de la course prend sa source dans la Bible. La Parole de Dieu elle-même s’élance joyeuse pour courir sa carrière (Ps 18). Elle s’élance du trône royal (Sg 18, 15) ; Dieu l’envoie et rapide, elle court (Ps 147, 15). Les hommes de Dieu, les vrais prophètes, les prêtres saints et les rois justes courent pour mettre en œuvre la Parole : « Qu’ils sont beaux les pieds de celui qui annoncent la paix ». Les foules accourent vers Jean-Baptiste au désert, et vers Jésus tout au long de son ministère publique. Marie part en toute hâte chez sa cousine Élisabeth après l’annonciation. Avec Jésus, on n’a même plus le temps de manger à certaines heures. Les disciples courent vers le tombeau et reviennent en courant annoncer la résurrection du Seigneur. Après la Pentecôte, les disciples courent de tous côtés pour proclamer l’Évangile jusqu’aux extrémités du monde. Saint Paul court tendu vers le but (Ph 3). Il y a urgence à courir pour la Bonne Nouvelle, soit pour l’entendre, soit pour la proclamer car le temps se fait court : « Les temps sont accomplis, le Royaume de Dieu est là, il n’y a plus de temps à perdre, convertissez-vous et croyez à la Bonne Nouvelle ». Excursion durant le Monastic Formators' Programme, 2012. 3. Courir sans se hâter en ces temps qui sont les derniers En conclusion, voici quelques points d’attention sur ce thème d’une formation, d’un entraînement monastique, cher à saint Benoît. Les moines courent et s’empressent, c’est une évidence dans tous les monastères. Mais de quelle course s’agit-il ? Est-ce bien la course de celui qui a pris conscience que la vie est tellement brève qu’il n’y a plus de temps à perdre ? Notre agitation est souvent marquée par les pressions de la société contemporaine : travail, administration, loisirs sont soumis à des rythmes qu’il faut tenir sous peine de déclassement, de marginalisation. C’est vrai que bien des secteurs doivent respecter des impératifs très contraignants. Mais peut-on en rester là ? Notre course ne doit-elle pas se convertir sans cesse vers le désir ultime, celui de l’accomplissement la vie en Dieu dans la communion de la fraternité humaine ? Les moines sont essentiellement comme tous les chrétiens, mais peut-être plus sensiblement encore, des hommes du huitième jour. Ce jour est l’au-delà des jours, l’au-delà de l’histoire dans l’histoire. Le sens de la vie monastique se tient dans une sortie du siècle, au deux sens du mot, autrement dit dans une prise de champ plus ou moins prononcée qui permet d’être dans le monde sans être du monde. Cette prise de champ vise une expérience de Dieu par la libération de la tyrannie des passions et la prière hors des contraintes d’un siècle où le temps et l’espace ne sont pas organisés en fonction de cette priorité. Si l’on doit courir, c’est bien là, sur les voies de l’amour, dans les bonnes œuvres telles qu’elles sont décrites en RB 4, sur la voie des commandements, le cœur dilaté, dans la prière, à l’heure de l’office, dans l’obéissance, dans le soin des pécheurs, pour ne perdre aucune des brebis du troupeau, dans l’accueil des hôtes ou de ceux qui frappent à la porte du monastère. Il s’agit bien de rompre avec les manières du siècle, sans aucun mépris, mais en établissant une hiérarchie des valeurs différente. Nous donnons-nous vraiment les moyens d’un tel apprentissage, d’un tel entraînement, d’une telle formation ? Nous sommes formés en « étant avec » 2 Lire Lectio divina Dom Maksymilian R. Nawara, osb Abbé Président de la congrégation de l’Annonciation Nous sommes formés en « étant avec » « Le lendemain encore, Jean se trouvait là avec deux de ses disciples. Posant son regard sur Jésus qui allait et venait, il dit : “Voici l’Agneau de Dieu”. Les deux disciples entendirent ce qu’il disait, et ils suivirent Jésus. Se retournant, Jésus vit qu’ils le suivaient, et leur dit : “Que cherchez-vous?” Ils répondirent : “ Rabbi – ce qui veut dire Maître, où demeures-tu ?”. Il leur dit : “Venez et vous verrez”. Ils allèrent donc, ils virent où il demeurait et ils restèrent auprès de lui ce jour-là. C’était vers la dixième heure (environ quatre heures de l’après-midi). » (Jean 1, 35-39) Jean-Baptiste est le messager venu comme témoin de la lumière (Jn 1, 6), il a rendu droit le chemin pour le Seigneur (Jn 1, 23), afin de faire connaître l’Agneau de Dieu (Jn 1, 29). Il connaissait Jésus et l’attendait, mais il avait besoin de temps avec Jésus pour se former. Dans l’évangile de Jean, le Baptiste en conversation avec les pharisiens révèle son identité : « Je ne suis pas le Messie » (Jn 1, 20-27). Très peu de temps après, l’Évangile dit : « Le lendemain », Jean rencontra Jésus et le reconnut, rendant ce témoignage à ses disciples : « Il est le Fils de Dieu » (Jn 1, 34). Malgré cela, après avoir entendu les nouvelles au sujet de Jésus, alors que Jean était en prison, il envoya des messagers à Jésus pour lui demander : « Es-tu celui que nous attendons ? » (Mt 11, 3). Nous voyons clairement qu’il avait besoin de temps avec Jésus pour se former. Nous vivons à un moment de l’histoire où le progrès technologique nous permet de faire beaucoup de choses plus efficacement et plus rapidement. Nous avons accès à diverses choses beaucoup plus facilement. De plus, l’accès au savoir est à portée de main et l’enseignement à distance est disponible à l’intérieur de la clôture. Dans le même temps, un jour est toujours fait de vingt-quatre heures et une semaine, de sept jours. Il semblerait que nous ayons plus de temps et pourtant… nous vivons à une époque où nous manquons encore de temps. Même dans les monastères, on entend souvent des moines ou des moniales se plaindre de ne pas avoir assez de temps pour faire tout ce qu’ils voudraient. L’Évangile nous arrête et attire notre attention sur les fondements de toute formation humaine. Il faut du temps pour qu’une rencontre devienne une connaissance. Il faut du temps pour qu’une connaissance soit un témoignage. Sans ce temps-là, le témoignage n’a aucune valeur car il manque d’expérience. Allez avec Jésus Deux disciples de Jean ont entendu leur Maître parler de l’Agneau de Dieu et sont allés à la suite de Jésus. Une nouvelle étape commence pour eux : les disciples de la Voix deviennent des disciples de la Parole. Suivre Jésus, suivre le même chemin que le Fils, est une synthèse de l’expérience chrétienne. Le christianisme n’est pas un recueil de belles histoires ou d’impératifs moraux ; c’est la réalité de la personne de Jésus qui est suivie parce qu’elle est aimée : « Qui me suit aura la lumière de la vie et il ne marchera jamais dans les ténèbres » (Jn 8, 12). En Jean 1, 36, Jésus se tourne vers ceux qui le suivent, et pour la première fois (dans l’évangile de Jean) il ouvre la bouche et prononce ses premières paroles, sous la forme d’une question : « Que cherchez-vous ? ». Cette question est cruciale pour de nombreuses raisons. Qu’est-ce que je recherche dans ma vie, dans mon travail, dans mes relations ? Qu’est-ce que je recherche dans l’Église, dans ma communauté monastique ? Toutes ces questions et bien d’autres sont importantes à poser à tous les niveaux de la formation monastique. La question de Jésus est également liée au temps, elle est très juste : « Je passe du temps sur ce que je recherche. Qu’est-ce que je recherche pour lequel j’investis du temps ? ». La réponse des disciples n’est pas directe. Ils ne disent pas : « Nous cherchons ceci et cela », ils ne disent même pas : « Nous cherchons le Messie ». Ils posent une autre question : « Où demeures-tu, Rabbi ? ». Cette question exprime leur profond désir d’être avec Jésus. Et Jésus répond : « Venez et vous verrez ». C’est là que commence le chemin du disciple de la Parole. Passer des idées, théories, déclarations, manifestations et slogans au partage de la vie. Partager ma vie, c’est partager mon temps avec quelqu’un, avec ce Quelqu’un que j’ai rencontré, avec Jésus. Il n’y a pas d’autre moyen de vraiment connaître Jésus que de partager du temps avec lui : dans la prière, la lectio divina et la fraternité. Mais cette vérité est étroitement liée à une réponse honnête à la question : « Qu’est-ce que je recherche ? » Qu’est-ce que je cherche pour lequel j’accepte de perdre du temps ? Partage L’Évangile dit : « Ils allèrent donc, ils virent où il demeurait et ils restèrent auprès de lui ce jour-là ». Encore une fois, nous revenons à ces affirmations clés : il faut du temps pour qu’une rencontre devienne une connaissance. Il faut du temps pour qu’une connaissance soit un témoignage. Le fruit du temps passé avec Jésus est le témoignage : « Nous avons trouvé le Messie », nous avons trouvé la lumière de la vie. La formation monastique est principalement axée sur le partage. Partager la vie quotidienne, le temps, le travail, tout. Comment pouvons-nous apprendre à vivre ensemble si nous ne partageons pas quotidiennement du temps avec nos frères et sœurs ? Comment pouvons-nous connaître Jésus si ce n’est en partageant notre temps avec lui ? Une connaissance deviendra un témoignage avec le temps. Sur le chemin monastique, nous sommes formés en étant avec lui, ainsi qu’avec nos frères et sœurs. « Venez et vous verrez, je veux tout vous dire. Je vous guiderai jour après jour. » La formation à la vie monastique 3 Lire Perspectives Dom Gregory Polan, OSB Abbé Primat La formation à la vie monastique L’effort essentiel de la formation monastique est la transformation du cœur. Pour parler du cœur humain, la perspective biblique peut être un bon point de départ. Dans la Bible, le cœur est le lieu de ce que nous pourrions décrire actuellement comme la résultante de la capacité mentale combinée à la conscience émotionnelle. La philosophie de la Grèce antique, qui a fondé et influencé la pensée occidentale pendant des siècles, séparait l’esprit et le cœur en deux fonctions distinctes chez une seule personne. Dans ce qui va suivre nous aimerions adopter la vision biblique et considérer que l’esprit et le cœur peuvent fonctionner en harmonie. Pendant notre formation monastique nous acquérons énormément d’informations concernant les traditions anciennes, les personnages historiques et la manière dont des hommes et des femmes ont développé et fait évoluer la vie monastique au cours des siècles. Ce qui est ainsi reçu doit bien sûr être médité afin que chacun se l’approprie au cours du temps pour en faire une disposition intérieure. Ne choisissons-nous pas d’intégrer les traditions, les valeurs et les enseignements de la formation monastique dans notre vie pour apporter des changements utiles au bien de notre âme ? Cette union harmonieuse de l’esprit et du cœur a une importance durable dans la mesure où nous considérons le processus de formation comme une entreprise à vie. Ses débuts sont donc particulièrement importants puisqu’ils établissent le rythme requis pour la conversion et la transformation de notre cœur tout au long de cette vie. Accorder un rôle central à notre cœur est l’entreprise de toute une vie ; on pourrait dire que la formation est un voyage du cœur qui, une fois commencé, reste attentif au chuchotement discret de la voix de Dieu dans nos vies. L’Ancien et le Nouveau Testament offrent tous deux des exemples qui peuvent aider à trouver un sens au cheminement de la formation. Dans l’Ancien Testament, le peuple hébreu a progressé, dans le désert, de l’esclavage en Égypte vers la liberté en Terre Promise, et ceci sous le regard providentiel de Dieu. Au cours de ce voyage, il a connu tous les aspects de l’expérience spirituelle : tentations, frustrations, trahisons, peur, miséricorde, compassion, conversion et enfin, accomplissement de la promesse de Dieu (Dt 8, 1-18). Ayant vécu ces rencontres avec son péché et bénéficier de la rédemption, il a été constitué par Dieu comme peuple de la foi. Dans l’Évangile, Luc raconte l’histoire du mystère pascal de Jésus dans le contexte d’un voyage, une sorte de récit de pèlerinage spirituel. « (Moïse et Élie) parlaient de son départ qui allait s’accomplir vers Jérusalem. [...] Comme s’accomplissait le temps où il allait être enlevé au ciel, Jésus, le visage déterminé, prit la route de Jérusalem » (Lc 9, 31.51). Jésus lui-même a vécu les mêmes expériences que celles connues par ses ancêtres dans la foi lors de l’Exode : tentation, frustration, trahison, peur, miséricorde, compassion, acceptation et enfin accomplissement de la promesse de Dieu. Ayant totalement partagé notre condition d’hommes (à l’exception du péché), Jésus a fait le voyage humain de la naissance à la mort et finalement à la résurrection. Celui qui veut vraiment accomplir ce voyage, qui veut suivre Jésus sur le chemin de la croix, celui-là doit subir une série de transformations, de plus en plus profondes, de son cœur. Le cœur est le lieu où la croyance, la ferveur et la conviction initiales doivent finalement faire place à un engagement à vie pour ce voyage. Ancienne abbaye San Benito, à Buenos Aires (Argentine). © AIM. La formation à la vie monastique doit prendre en considération le monde dans lequel nous vivons, la culture dans laquelle nous avons été élevés, les valeurs que nous avons inconsciemment assumées. Les progrès technologiques qui accélèrent le rythme de la vie, la culture de consommation dans laquelle nous sommes peut-être involontairement intégrés, le niveau de bruit auquel nous nous sommes habitués, tout cela fait tellement partie de notre vie que nous ne le réalisons pas vraiment. Mais si des problèmes technologiques ralentissent ou entravent notre sentiment de progrès ou de productivité, nous réalisons alors quel impact peut avoir la technologie sur notre vie quotidienne. Ce n’est que lorsque nous devons nous passer d’une chose que nous réalisons combien nous étions dépendants, du fait que nous l’avions toujours à disposition. Ce n’est que lorsque nous nous trouvons dans un lieu ou dans une atmosphère de silence absolu que nous réalisons quel rôle jouait le bruit maintenant absent. De telles prises de conscience peuvent devenir des occasions de révélation et de connaissance de soi. Ils deviennent alors des moments où nous pouvons poser ces questions d’approfondissement : « Que fais-je de ma vie ? Où vais-je ? Comment est-ce que je pense atteindre mes buts ? Et ai-je la paix intérieure qui me permettra de répondre à des questions aussi profondes ? ». Je pense que la période de formation la plus importante pour nous est celle qui se situe environ entre 20 ans et 30 ans. Nous sommes alors sortis de l’adolescence et passons à l’âge adulte ; nous commençons à nous tourner vers l’avenir et entrevoyons les questions et les problèmes qui auront un impact sur notre vie dans les années à venir. C’est pendant ces années que se produisent des changements dans la façon de vivre, de se comporter et de croire. Nous nous sommes dirigés vers la vie monastique au cours de ces années de formation, ou bien plus tard, après qu’une formation significative ait déjà eu lieu ; ces années ont un effet durable sur la façon dont nous nous voyons, dont nous voyons notre monde et, surtout, dont nous voyons Dieu. Ce sont les années où beaucoup de choses changent : dans notre vie, notre corps, notre vision du monde, nos capacités intellectuelles, la manière d’appréhender certaines valeurs. Le mot « conversion » est lourd de sens dans notre monde d’aujourd’hui. Une conversion est souvent perçue comme une autre façon de concevoir la vie et son sens, de la voir d’une manière désormais très différente ; le terme suggère un changement radical dans la vie et dans le regard. Mais il existe également de « petites conversions », des modifications plus discrètes dans la façon de vivre, de légers changements de direction qui ne seront visibles qu’après une longue période, parfois même seulement à la fin d’une vie. Certaines personnes choisissent de ne pas se marier et de ne former une famille qu’après s’être assuré une solide carrière. D’autres décideront d’obtenir des diplômes universitaires pour avoir un emploi avant de choisir le mariage ou la vie monastique. Ce qui est important, c’est de savoir jusqu’à quel point quelqu’un a sondé son cœur pour prendre ces décisions. Se connaît-il ? A-t-il une vie intérieure ? S’est-il donné le temps et les moyens (attention, soin) de connaître son cœur ? Il est une vertu qui doit être pratiquée lors du voyage monastique dans les profondeurs du cœur : c’est la confiance. La vertu de confiance n’est pas évidente aujourd’hui, dans ce monde de promesses non tenues, de tromperies, de corruption chez les gens occupant des postes importants, dans ce monde axé sur la technologie et qui change profondément à une vitesse inimaginable auparavant. Cependant pour le travail et le processus de formation, la confiance reste essentielle. La confiance doit tout d’abord nous permettre de faire cet acte de foi important : compter sur, se confier à, et se soumettre à un Dieu qui, bien qu’il demeure invisible au regard humain, fait pourtant des merveilles aux yeux de ceux qui ont la foi. Abraham est l’un des principaux modèles pour la confiance. Sachant seulement que quelque chose au fond de lui l’appelait à des changements importants dans sa vie, Abraham a fait confiance à cette discrète voix intérieure ; notre ferme conviction est que l’impulsion intérieure qui l’a mu était la voix de Dieu (Gn 12-14 ; 22, 1-19). La Vierge Marie est également un modèle de confiance par chaque instant de son appel et par sa vie de croyante (Lc 1, 38 ; 2, 19 ; 2, 51b). S’engager dans un chemin de formation et y rester exige un niveau de confiance qui acceptera les instructions qui nous sont données ; elles éprouvent les esprits et elles sondent les profondeurs dans le processus d’appropriation, et laisse toujours le temps de trouver la place du cœur. Dans ce processus d’exploration intérieure, la confiance est toujours une composante essentielle : des difficultés se présenteront inévitablement au début, mais c’est assez normal parce que nous passons d’une perspective de vie laïque à celle de la tradition monastique. Les deux présentent des joies et des difficultés, mais on doit au moins prendre la décision de partir confiant pour ce nouveau voyage, celui de la formation monastique. Le psalmiste donne d’ailleurs une instruction simple et directe à tous ceux qui se trouvent dans cette situation : « Aujourd’hui écouterez-vous la parole (de Dieu) ? Ne fermez pas votre cœur… » (Ps 94 / Hb 95, 7b-8a). Lorsqu’une personne est prête à faire confiance, cela la grandit. La confiance nous encouragera à prendre suffisamment de temps pour pouvoir assimiler les valeurs nouvelles et importantes qui nous seront proposées. Mais, souvent aussi, la confiance exigera de quitter certaines choses de ce monde. Pour qu’une véritable évolution du cœur puisse se produire, nous aurons à abandonner des comportements et des attitudes du passé, même s’ils étaient attrayants ou séduisants. La confiance peut être un vrai défi : il se peut que l’acceptation de ce qui nous est demandé soit timide et transitoire parce que nous craignons que ce qui nous est familier et confortable ne soit perdu à jamais. Chacun de nous aura à faire face à des moments difficiles où seuls la confiance et l’amour, se développant lentement mais sûrement, nous feront avancer. De telles situations nous obligent souvent à reconnaître qu’il faut de l’obéissance. La racine du mot « obéissance » est latine : audire = écouter. Certains lexicographes suggèrent une nuance : « écouter de l’intérieur ». Nous savons combien cette « écoute intérieure » était importante pour saint Benoît en ce qui concerne la vie monastique : c’est le premier impératif de sa Règle. De plus, saint Benoît nous ordonne « d’écouter avec l’oreille du cœur ». Une telle écoute ne serait-elle pas le fondement même d’un édifice intérieur de la confiance ? Par la façon dont il en parle dans sa Règle nous pouvons voir quelle importance saint Benoît accordait à la vertu d’obéissance pour assurer la croissance et le développement de la vie monastique. Il écrit dans le prologue : « Le travail d’obéissance te ramènera à celui dont t’a éloigné la paresse de la désobéissance » (v. 2). Et vers la fin de la Règle, au chapitre 71 sur « L’obéissance mutuelle », il écrit : « L’obéissance est une bénédiction ; elle doit être exercée par tous, non seulement envers l’abbé, mais aussi envers les frères (et sœurs), puisque nous savons que c’est par cette voie d’obéissance que nous allons à Dieu » (v. 1-2). Saint Benoît débute sa Règle en décrivant l’obéissance comme un travail difficile, mais il la termine en la décrivant comme une bénédiction. Après avoir accompli une tâche vraiment importante, on peut la considérer comme une bénédiction, comme quelque chose qui nous a grandis dans la vertu, une expérience de vie nouvelle. Degré par degré, expérience après expérience, nous évoluons vers une obéissance du cœur, favorisée par la confiance qui croît en nous. L’épître aux Hébreux présente l’obéissance de Jésus comme destinée à nous inspirer et à nous encourager : « Bien qu’il soit le Fils, il a pourtant appris l’obéissance par les souffrances de sa Passion et, ainsi conduit à sa perfection, il est devenu pour tous ceux qui lui obéissent la cause du salut éternel » (Hb 5, 8-9). Qu’il est étonnant d’avoir à méditer sur ceci : Jésus a dû apprendre l’obéissance ! Le texte nous enseigne également que l’obéissance de Jésus est rédemptrice pour nous. Il n’est pas très difficile de comprendre que notre propre obéissance peut aussi être rédemptrice, dans nos vies et celle des autres. Dans son humanité, Jésus a, comme nous, compris et accepté l’obéissance envers celui qu’il a appelé Abba, ainsi qu’aux parents à qui le Père l’avait confié. Rappelez-vous le passage où le jeune Jésus resta à Jérusalem pour s’entretenir avec les docteurs de la Loi alors que pendant trois jours ses parents le cherchaient anxieusement. Quand, inquiets pour lui, ses parents l’interrogent, il affirme que cela fait partie du plan de Dieu sur lui, ce qui est souvent traduit par « être aux affaires de mon Père » (Lc 2, 49). Le texte conclut : « Il descendit avec eux pour se rendre à Nazareth, et il leur était soumis. Sa mère gardait tous ces événements dans son cœur » (Lc 2, 51). Deux éléments frappent ici : l’obéissance de Jésus, homme-Dieu, à ses parents humains, et l’identification du cœur de Marie en tant que lieu de sa méditation sur cet événement, événement chargé de mystères à la fois par les mots échangés et par l’expérience vécue. Jésus, dans son humanité nous est présenté de façon que nous puissions constater le progrès qui a lieu en lui : progrès vers cette maturité parfaite qui le conduit à faire confiance à la volonté de Dieu comme bon chemin pour sa vie. La nouvelle humanité de Jésus est notre but ultime ici-bas. Au cours de retraites, j’ai souvent exposé combien il est important de passer des journées de réflexion tranquille pour écouter son cœur. Et pourtant, et c’est surprenant, le cœur, le centre de notre être, est le lieu où nous choisissons parfois d’aller, parfois d’éviter d’aller, et même, dans certains cas, de résister à la possibilité d’aller. Mais il est essentiel dès le début de la formation de descendre au plus profond de son cœur, de se donner un rythme de vie qui nous pousse à y retourner ; sinon nous courrons le risque de séparer notre vie extérieure de notre moi le plus profond, et de Dieu aussi… L’une des choses les plus tristes qui puisse arriver lors du voyage de la vie consiste à éviter et même à rejeter la vraie connaissance de soi. Tomber dans une telle situation peut nous rendre étranger à nous-mêmes. Revenons maintes et maintes fois au cœur, dans nos prières, dans nos épreuves, dans nos bénédictions, nos recherches, nos errances, nos doutes, et – oui ! – même dans nos péchés : nous y trouverons le Dieu qui nous aime infiniment. Cet amour se révèlera dans le réconfort divin qui nous apporte, dans la consolation et l’instruction, d’autres bienfaits et bénédictions. Il nous met en relation avec le Dieu qui nous a donné la vie et continue de nous aider. Le vrai chemin de la formation est bien exprimé dans la prière du psalmiste : « Mon cœur m’a redit ta parole : “Cherchez ma face”, c’est ta face, Seigneur, que je cherche : ne me cache pas ta face » (Ps 26 / Hb 27 8, 9a). Même dans les moments où le visage de Dieu peut sembler caché, nous n’avons qu’à nous tourner vers le cœur où nous trouverons le Dieu d’amour et de miséricorde toujours prêt à nous recevoir et à nous renouveler. La terre féconde de la formation monastique 4 Lire Perspectives Dom Mauro-Giuseppe Lepori Abbé général OCist La terre féconde de la formation monastique Je visitais récemment une communauté de moines, et pendant mon séjour j’ai pu participer à un colloque communautaire. Le sujet du colloque était l’expression très originale d’un artiste chrétien. On partageait surtout sur des images de ses œuvres, mais on avait aussi regardé ensemble, quelques jours auparavant, une vidéo sur lui, sur son parcours humain et artistique. L’échange entre les frères fut très profond, car chacun s’était laissé provoquer très personnellement par le témoignage de cet artiste. À la fin du colloque l’abbé dit, en passant, que cette année, aussi à cause de la situation créée par la pandémie, ils avaient eu très peu de moments de formation structurée, par exemple en invitant des professeurs pour leur donner des cours ou des sessions. Il se demandait ce qu’il en était de leur formation permanente. Dans la formation initiale, il se rendait compte aussi qu’on avait très peu su respecter la ratio studiorum prescrite par l’Ordre. Un malaise que je vois partagé par beaucoup de supérieurs et de communautés, surtout si elles sont petites et fragiles. Mais il était évident qu’après ce colloque communautaire, cette communauté ne manquait pas du tout de formation permanente, justement parce qu’elle a développé au long des années une très belle culture du partage, du dialogue, de l’écoute et de la parole. J’ai pris alors encore plus conscience que la formation monastique est vivante et efficace si elle trouve dans la communauté un champ labouré, un champ qui se laisse travailler pour accueillir la semence, la laisser germer, pousser et porter du fruit. Ou bien, pour utiliser une autre image peut-être encore plus expressive de l’enjeu de la formation, si la communauté se dispose à être une argile bien mélangée, trempée d’eau, avec une juste consistance, pour permettre aux mains du potier de lui donner la forme belle et utile qu’il veut lui destiner. Bref, quand une communauté travaille à sa propre conversion, quand elle se forme en tant que communauté filiale et fraternelle, quand elle est, comme dirait saint Benoît, un espace de stabilité obéissante – c’est-à-dire de silence à l’écoute, dans la conversatio morum , sur un chemin de conversion de communion qui la rend vivante, alors tout contribue à sa formation, tout devient pour elle et chaque membre qui la compose une occasion pour grandir, pour s’approfondir et se dilater dans la forme parfaite du Christ, le Fils bien-aimé que le Père veut imprimer en nous par le don de l’Esprit. Seule, une communauté qui accepte d’être un chantier peut devenir une maison, une demeure, et surtout un temple de la présence de Dieu. Sans cela, même les meilleurs cours et sessions des plus hauts maîtres et professeurs n’arrivent pas à former et à faire grandir une communauté et ses membres. Je connais des communauté petites et fragiles qui ne peuvent plus obtenir des formateurs extérieurs de qualité, mais qui sont tellement unies dans l’humilité du désir de conversion que chaque miette de vérité et de beauté leur venant de n’importe qui ou n’emporte quoi devient semence de formation et d’édification. Tout nous forme si nous avons un cœur humblement ouvert à la conversion que la conversatio monastique et communautaire nous offre et nous demande. Cela fait des communautés où l’on perçoit le cœur méditatif de la Vierge Marie, toute éveillée à ne rien perdre de l’événement du Verbe-Époux. Si cette attitude fait défaut, une communauté peut disposer de la formation la plus abondante et raffinée sans que cela la forme vraiment. La meilleure semence reste stérile si, au lieu de tomber sur un champ labouré, elle tombe sur du marbre, même précieux et poli jusqu’à briller. Pour que n’importe quelle formation soit féconde, on ne doit donc pas négliger l’humus. Qui ne travaille pas la terre, n’aura pas de fruits au temps voulu. Et c’est cela la grande sagesse de la formation monastique : elle commence par le bas pour que même ce qui vient du plus haut, comme la Parole Dieu et son Esprit, puisse trouver accueil, ouverture, c’est-à-dire une liberté qui demande et désire, et qui ouvre la porte lorsque le Verbe frappe. Saint Benoît a compris, à l’école de l’Évangile et des Pères, que rien ne laboure la terre mieux que la vie communautaire. Vivre en communauté rend la conversion vraiment formatrice. Sans un milieu communautaire guidé, on cède à la grande tentation, vieille comme le péché originel, de vouloir se modeler par ses propres mains. Mais nos propres mains arrivent seulement à nous maquiller, en nous regardant narcissiquement au miroir de nos ambitions et vanités. Lorsque, au contraire, notre liberté consent à ce que la vie communautaire et l’obéissance nous travaillent pour nous former selon le dessein de Dieu, alors lentement nous nous découvrons modelés du profond de nous-mêmes pour que le don véritable de notre vie porte ses fruits. Dans ce sens, ce temps de pandémie est une grande provocation pour les communautés monastiques. D’une part, comme tout le monde, nous découvrons des moyens de formation partagée à distance qui offre aux communautés plus fragiles de nouvelles opportunités de formation. Mais cette opportunité révèle aussi sa grande limite : elle favorise la communication formatrice mais non la communion formatrice. La formation en ligne est excellente pour nous informer, mais elle n’arrive pas à nous façonner. C’est comme si on apprenait la théorie de la poterie, mais sans se salir les mains avec l’argile. Mieux encore : c’est comme si un potier montrait à l’argile les gestes qui la façonnent, sans pouvoir la toucher. Il faut alors que l’argile trouve des mains qui se chargent de la travailler. Et là on revient à la nécessité d’une réelle conversatio communautaire, qui, d’ailleurs, est redevenue particulièrement sensible lorsque le confinement a obligé les communautés monastiques à vivre dans une vraie clôture. Lorsqu’on a dû annuler en 2020 le Cours de Formation Monastique, que depuis presque vingt ans nous tenons pendant un mois à la Maison généralice cistercienne à Rome, nous nous sommes demandé s’il ne fallait pas le remplacer par des cours en ligne. Mais, mise à part la difficulté pratique de rassembler virtuellement des étudiants disséminés de l’Asie aux Amériques, pour nous c’était évident que nous ne pourrions pas réduire ce cours de formation aux simples leçons. Il manquerait toute l’épaisseur communautaire qui permet aux enseignements de commencer tout de suite à germer dans la vie réelle des participants, en leur apprenant la dynamique intégrale de la formation monastique qui n’est pas seulement semence, mais aussi terre qui l’accueille, qui n’est pas seulement parole, mais aussi cœur qui écoute pour vivre en communion. Quand on médite le premier chapitre de la règle de saint Benoît, sur les genres des moines, on se rends compte que la vraie différence entre les deux bons modèles de moines, les cénobites et les anachorètes, et les deux mauvais modèles de moines, les sarabaïtes et les gyrovagues, porte sur le choix ou le rejet de se laisser former par un autre que soi-même. Les cénobites et les anachorètes confient leur désir de plénitude de vie et de sainteté aux mains de Dieu et d’une communauté guidée par une règle et un abbé ; les sarabaïtes et les gyrovagues suivent par contre leur tendance individualiste, celle qui nous hante depuis le péché originel, sans se confier à la formation par les mains d’un autre. Tous sont argile destinée à prendre une forme belle et utile, mais les premiers permettent à Dieu et à la communauté de les façonner, tandis que les autres se laissent glisser là où ils sont, prenant passivement la forme sans forme de la pente par où ils glissent. Les premiers confient leur désir de vie et de joie à un chemin qui l’accomplit ; les autres, confondant le désir profond de leur cœur avec la tendance de leur instinct, se laissent guider par la tendance elle-même qui ne conduit nulle part. Car la tendance instinctive est un désir détérioré qui se renferme sur lui-même, renonçant à l’infini vers lequel il est tendu. La formation monastique, comme toute vraie formation humaine et chrétienne, est alors une question grave, car l’enjeu n’est pas la perfection du savoir, y compris le savoir-faire, mais la plénitude de la vie, celle pour laquelle nous sommes créés par le Père, rachetés par le Fils et animés par l’Esprit ; celle pour laquelle nous est donné le Corps du Christ qu’est l’Église, jusqu’à l’appartenance immédiate à la communauté qui nous est accordée pour que la forme de Jésus devienne la substance de notre vie en toutes ses relations. L'Institut Monastique Bénédictin (BMI) 5 Lire Perspectives Père Peter Eghwrudjakpor, osb Prieur de Ewu Ishan (Nigeria) L’Institut Monastique Bénédictin (BMI) BECAN (Benedictine and Cistercian Association of Nigeria) Après de nombreuses années de préparation et de planification, nous avons enfin lancé un programme d’études et de formation pour les moines et les moniales des monastères du Nigeria. Les cours ont débuté en août 2018. Ils ont duré quatre semaines pendant cette première année que l’on peut considérer comme expérimentale. La deuxième année, 2019, ils ont duré huit semaines et, avec la grâce de Dieu, nous espérons atteindre dix semaines à l’avenir. Ainsi, cette première promotion aura été réunie pendant trois périodes en trois ans. On notera qu’après avoir consulté l’université catholique du Nigeria ( Madonna University ), qui a accepté notre demande d’affiliation, il a été décidé que le prochain programme d’études pour nos futurs étudiants durerait deux ans au lieu de trois comme actuellement. L’université délivrera également aux étudiants un certificat valablement reconnu. Chaque année les étudiants, après avoir passé deux mois d’études et d’examens, retourneront dans leurs différentes communautés puis reviendront l’année suivante pour les autres modules, ce qui fera quatre mois en tout. Ce programme en deux ans débutera en 2021 avec la prochaine promotion, c’est-à-dire lorsque les actuels étudiants auront terminé leur cycle, en octobre 2020. Liste des cours : 1- Initiation à la grammaire anglaise. 2- La spiritualité monastique. 3- Introduction à l’Écriture. 4- Les Pères du monachisme. 5- La spiritualité de la règle de saint Benoît. 6- Histoire du monachisme. 7- Les Pères de l’Église. 8- Initiation à la philosophie. 9- Latin. 10- Histoire de l’Église. 11- La liturgie. 12- Méthodologie de recherche et de rédaction de documents. 13- La doctrine de l’Église ; les dogmes. 14- Le droit canonique pour les religieux. 15- Les vœux. 16- La sexualité humaine. 17- La prière. 18- La théologie morale. 19- Les sacrements. 20- Le monachisme en Afrique. 21- Musique. 22- Le monachisme en Terre Sainte. 23- Initiation à la logique. 24- La philosophie africaine. 25- Initiation à l’épistémologie. 26- Métaphysique. 27- Le monachisme syrien et byzantin. 28- La vie consacrée. 29- Initiation à l’informatique. 30- Le développement humain. Nous avons commencé la première série de cours avec vingt-quatre étudiants provenant des dix-sept monastères de notre région BECAN , quatorze professeurs et trois non-enseignants ; tous moines ou moniales de monastères nigérians. L’équipe organisatrice comporte cinq membres. Trois restent avec les étudiants pendant tout le déroulement des cours, et deux, représentants des supérieurs monastiques, font le lien entre l’autorité du BECAN et les supérieurs, et supervisent le programme. Notre espoir est d’ouvrir à terme ces cours à des moines et moniales provenant d’autres communautés monastiques et d’autres régions d’Afrique, du moins ceux qui peuvent communiquer en anglais. Cela garantira également la continuité à long terme de notre programme. Financement À l’heure actuelle chaque monastère y contribue en réglant une certaine somme par étudiant ; il donne aussi des produits alimentaires ou offre certaines choses : ceci permet d’assurer l’alimentation et le bien-être de tous les participants (étudiants et personnel). Ici, les communautés de l’association BECAN font preuve d’une très belle générosité. À la fin des stages on n’a en général manqué de rien. Les enseignants ne touchent rien mais sont remboursés de leurs frais de transport. Il faut signaler que l’AIM-USA nous a fait un merveilleux cadeau : trois caisses de livres sont récemment arrivées. C’est une des façons dont l’AIM peut soutenir notre programme. Nous constituons progressivement une bibliothèque : tous les dons de livres sont donc bienvenus. Session à Umuoji. © AIM. La formation « Ananie » 6 Lire Perspectives Sœur Marie Ricard, OSB Communauté de Martigné-Briand, France La formation « Ananie » Depuis 2014, il existe un programme de formation des formateurs monastiques pour les pays francophones. Les sessions ont lieu tous les deux ans en France et en Belgique. L’esprit « Ananie » se définit comme une grande plongée spirituelle, centrée sur la Parole de Dieu et vécue en corps fraternel, telle est la proposition offerte à des moines et moniales déjà mûrs dans leur chemin communautaire ! Qui participe ? Les sessions s’adressent aux monastères bénédictins et cisterciens francophones de tous les continents. Les inscriptions concernent des moines et moniales ayant déjà une formation monastique et une certaine expérience communautaire, des frères et des sœurs dont on pense qu’ils ont les capacités pour remplir une tâche de responsabilité. Durée : trois mois. Nombre : entre vingt et vingt-cinq. L’équilibre moines/moniales est important à respecter (mais la réalité n’obéit pas toujours à ce principe !). Contenu : plusieurs « pôles ». – Vie monastique et Évangile (le disciple du Christ vit avec la Parole). – Saint Benoît. – Le psautier. – Histoire du monachisme. – Accompagnement spirituel. – Vie communautaire. – Développement humain. Psychologie et vie spirituelle, etc. – La liturgie, expérience monastique. La formation n’a évidemment aucun objectif universitaire ! La tâche est d’ouvrir des portes. On ne peut tout dire, tout donner, mais il s’agit de former la personne à aborder sa tâche de formateur ou de transmetteur en lui donnant des outils de recherche. L’essentiel de la formation, c’est la transmission de la vie. Comment ? la vie et le déroulement des sessions : – Les participants sont appelés à créer entre eux une vraie fraternité durant leurs trois mois de vie commune : c’est la base nécessaire pour tout ce qui va être vécu. Les sessions sont de vie, et pas seulement d’information. – Les deux ou trois premiers jours sont consacrés aux échanges, au partage des chemins de vie de chacun, sous la conduite d’un modérateur compétent. Chacun est aussi invité à dire quelles sont ses attentes, ses questions. – Les participants sont accueillis dans différents monastères. Pour 2018 : La-Pierre-qui-Vire, La Coudre (Laval), Martigné-Briand et Bellefontaine. – Des pèlerinages, excursions… sont prévus. – Un « ancien » (frère Cyprien de La-Pierre-qui-Vire) accompagne le groupe tout au long des trois mois. Présence discrète, mais « fondamentale pour faire l’unité du groupe ». – Complémentaire, la participation du pasteur Pierre-Yves Brandt, professeur de psychologie religieuse à l’université de Lausanne, excellent connaisseur et ami de la vie monastique, a été elle aussi jugée indispensable ; trois fois, il vient rencontrer le groupe pendant quelques jours. – Les enseignants sont surtout des moines et moniales ; il y a aussi quelques professeurs laïques ou des professionnels de telle ou telle discipline. Le parcours veut offrir à travers des cours, mais aussi des groupes de réflexion, une intelligence globale de notre vie monastique. Il veut permettre de mieux assumer des responsabilités de formation ainsi que d’autres responsabilités à l’égard des frères/sœurs ou des personnes de l’extérieur. Depuis la dernière session, nous mettons un accent particulier sur l’accompagnement personnel donné à chaque participant. Les étapes se déroulent dans quatre monastères ; selon une habitude qui a fait ses preuves, nous commençons à La-Pierre-qui-Vire. Chaque étape développe un aspect fondamental : – La Parole de Dieu, socle de nos vies. Au centre : le mystère pascal. – Transmettre la Tradition. C’est le temps de revisiter la Règle et les grands fondamentaux : autorité-obéissance ; désappropriation et économie ; accompagnement spirituel. – Affectivité et célibat. Une étape plus personnelle qui peut rejoindre chacun dans ce qu’il a de plus profond, en ses forces et ses fragilités. – Vie commune. L’Église-Fraternité ; inculturation ; vie fraternelle. Vœux. Nous introduisons une intervention prenant en compte la dimension d’écologie intégrale. – Signalons aussi la richesse des sorties proposées à chaque étape. Il est important que chaque inscription soit portée par une motivation claire, tant de la part du ou de la supérieur(e), que de la part du frère ou de la sœur inscrit(e). Une lettre personnelle du ou de la supérieur(e) accompagne l’inscription définitive. Chaque frère ou sœur envoie lui aussi, à l’inscription, une lettre précisant ce qu’il/elle attend de ces trois mois. Les trois mois forment un tout, c’est-à-dire qu’on ne peut envisager de choix « à la carte ». Dans la mesure où le propos est justement un parcours de formation, il est global : il s’agit de se former, et non d’acquérir seulement des connaissances ou une méthode – cela suppose un investissement personnel, dans la durée et avec un groupe stable. La connaissance du français est une exigence sur laquelle nous nous permettons d’insister. L’expérience a montré que le frère ou la sœur ne peut vraiment tirer profit de ces trois mois sans une maîtrise suffisante de la langue, même si cela nécessite parfois un investissement supplémentaire. La session de 2018 La dernière session s’est déroulée du 6 septembre au 28 novembre 2018, réunissant dix-neuf moniales et sept moines. Le groupe était accompagné par le frère Cyprien, de La-Pierre-qui-Vire, qui a écouté les uns et les autres et veillé à l’organisation. Il reprendra ce service pour la prochaine session… que nous espérons pouvoir maintenir. Le groupe était caractérisé dans sa composition par une forte présence africaine : seize participant(e)s venaient d’un pays d’Afrique. Neuf sœurs venaient de France (mais quatre n’étaient pas françaises d’origine et parmi elles, deux étaient africaines). Ajoutons que le seul moine français venait de Latroun, en Israël. L’interculturel n’était pas une théorie. Le bilan a souligné que les découvertes mutuelles ont été enrichissantes, sans gommer les inévitables difficultés, malentendus, incompréhensions que génère toute vie en commun, à plus forte raison quand les contextes culturels sont divers. La force du groupe a été son esprit fraternel qui, dès les premiers jours, s’est manifesté. Sûrs de pouvoir construire sur ce roc, les frères et sœurs n’ont pas hésité à se parler en vérité quand des tensions pouvaient abîmer la fraternité. Cet aspect-là nous a frappés et il est bon de le dire. Comme on peut s’en douter, la danse, le chant, le rythme n’ont pas manqué de colorer ces mois ! Assez naturellement, les monastères d’accueil ont généralement su intégrer ce joyeux apport dans les célébrations liturgiques. Quant au contenu, nous avons gardé ce qui a été vécu dans les deux sessions précédentes, avec un accent particulier donné à l’accompagnement personnel. Signalons aussi la richesse des sorties, une par étape : – Taizé avec, cette fois, la possibilité de passer deux jours sur la colline, au milieu des jeunes, et si fraternellement accueillis par les frères. Un arrêt à Cluny a permis un aperçu sur l’histoire monastique en France. – Le monastère orthodoxe de Saint-Silouane, dans la Sarthe, où les frères et sœurs ont participé à la liturgie eucharistique et un peu mieux senti la souffrance de la division des chrétiens puisque nous ne pouvons communier ensemble. Mais l’accueil fut là aussi très joyeusement fraternel. – Ligugé, le monastère de Saint-Martin, la plus ancienne abbaye connue de la Gaule, fondée au 4e siècle par saint Martin. Le retour s’est fait par l’abbaye de Sainte-Croix, toute proche, qui possède une relique de la vraie Croix : une vénération fut offerte avant les vêpres. – Candes, où mourut saint Martin, puis l’abbaye de Fontevrault, devenu centre culturel. Encore une belle tranche du monachisme à découvrir. La session de 2021 Au début de l’année 2020, nous avions entrepris la préparation de la session de 2021. En raison du contexte sanitaire difficile à prévoir, il nous a paru plus prudent de la reporter l’année suivante. La prochaine session aura donc lieu du 7 septembre au 1er décembre 2022. La formation monastique au Vietnam 7 Lire Perspectives Sœur Marie-Lucie, OCist Monastère de Vinh Phuoc (Vietnam) La formation monastique au Vietnam Il existe au Vietnam une grande vitalité monastique. Les monastères sont au nombre de vingt-et-un dont deux monastères de bénédictines de la congrégation de Vanves, six de bénédictins de Subiaco-Mont-Cassin, trois de cisterciennes de la Sainte-Famille et neuf de cisterciens, ainsi qu’un monastère de Bernardines ; donc six monastères féminins et quinze masculins, sans compter les maisons dépendantes ou les fondations en préparation… Tous les deux ans, une rencontre de formation de trois jours est organisée en commun pour les bénédictins et cisterciens vietnamiens portant sur l’étude d’un document du Saint-Siège concernant la vie monastique ou la vie consacrée en général. La formation initiale est bien sûr prise en charge par chaque monastère tant pour les bénédictins que les cisterciens. Des sessions pour les formateurs ont lieu régulièrement. La Province vietnamienne de la congrégation de Subiaco-Mont-Cassin organise une formation permanente. Chaque année, la Province a une semaine de session sur les sujets spirituels ou monastiques. La formation philosophique et théologique se fait au monastère ou au grand séminaire ou dans un studium (franciscain, salésien,…). La congrégation de la Sainte-Famille a mis en place une commission de formation qui se réunit régulièrement et accompagne les initiatives dans ce domaine. Pour la Congrégation, il y a des rencontres internoviciats de deux ou trois jours tous les deux ans, pour les moines d’un côté et pour les sœurs de l’autre. De même, il y a aussi des rencontres entre profès temporaires. Il y a également des sessions pour les profès perpétuels de tous les monastères de la Congrégation. La Congrégation possède aussi un studium pour les études de philosophie et de théologie pour les moines. En 1992, pour la première fois, les cours de théologie pour les religieuses ont pu être organisés à Hô-Chi-Minh Ville grâce aux efforts de Mgr Paul Nguyen van Bình (archidiocèse de Hô-Chi-Minh Ville). Les sœurs étudiantes des trois communautés cisterciennes (Vinh Phuoc, Phuoc Thien et Phuoc Hai) habitent dans une maison à Hô-Chi-Minh Ville, aménagée en 2007 avec l’aide de l’AIM. Vingt-quatre sœurs sont en étude cette année : quinze en troisième année de théologie et neuf en deuxième année. Le lieu est aussi utilisé pour des sessions ouvertes à diverses congrégations religieuses. Durant l’année, la maison est occupée par une quinzaine de sœurs professes perpétuelles cisterciennes. La maison sert aussi comme port d’attache pour les sœurs ayant des affaires à traiter en ville. On peut noter que des rencontres sont également organisées pour les professes perpétuelles. Enfin, il y a des sessions dans la congrégation de la Sainte-Famille pour différentes catégories de personnes, en responsabilité ou non : hôteliers, hôtelières, cellériers, bibliothécaires, profès âgés, profès d’âge mur, ou jeunes profès de moins de 40 ans. Les sœurs cisterciennes en étude à Hô-Chi-Minh Ville. La formation monastique en Tanzanie 8 Lire Perspectives Frère Pius Boa, OSB Abbaye de Ndanda (Tanzanie) La formation monastique en Tanzanie Il y a quatre abbayes bénédictines de la congrégation de Saint-Ottilien en Tanzanie : Peramiho, Ndanda, Hanga et Mvimwa. Cette brève contribution présente la formation monastique reçue dans ces communautés. Pour ce qui est de la formation initiale pendant le temps où les nouveaux venus sont regardants ou postulants, il n’y a pas de programme réunissant tous les candidats. Concernant le noviciat et le juniorat (après la profession temporaire), il y a un programme qui rassemble tous les moines concernés pour un séminaire de travail organisé par l’Union Bénédictine de Tanzanie (Benedictine Union of Tanzania, BUT) . Les novices reçoivent aussi la possibilité de participer à un séminaire en commun, une fois par an. Les jeunes qui ont fait leur première profession et spécialement ceux qui se préparent aux vœux définitifs font une formation en commun pendant un mois. Ils sont instruits avec des thématiques données par différents professeurs autour de la règle de saint Benoît, la spiritualité, la sainte Bible, les ressources humaines pour le développement de la personne, et la comptabilité. Il y a aussi une session d’une semaine pour les moines âgés (prêtres et frères) organisée par le centre spirituel de Ndanda (Zacheo) tous les ans. Les formateurs ont pour la plupart suivi le programme des formateurs monastiques en anglais à Rome ( Monastic Formators’ Programme - MFP ). Certains d’entre eux ont suivi le cours de spiritualité monastique à Saint-Anselme, à Rome. Beaucoup d’abbés, de prieurs ou d’administrateurs ont suivi le cours de Leadership à Rome durant ces dernières années. Les sessions de formation au monastère de Mvanda (RDC) 9 Lire Perspectives Mère Anna Chiara Meli, ocso Prieure de Mvanda (RDC) Les sessions de formation au monastère de Mvanda (RDC) Le monastère Notre-Dame de Mvanda a été fondé par l’Étoile Notre-Dame (Parakou, Bénin) en 1991. Depuis l’an 2000, l’abbaye de Vitorchiano a envoyé cinq sœurs pour assumer la responsabilité du développement de cette communauté. Mvanda a été érigé en prieuré simple le 15 février 2010. Depuis quelques années, le besoin se fait sentir à Kikwit d’offrir à de jeunes candidats à la vie monastique ou religieuse apostolique la possibilité d’une année de remise à niveau et de pré-formation. En effet, les formateurs de différentes communautés se trouvent de plus en plus confrontés au problème d’un manque de fondements solides, à la fois du point de vue intellectuel et de la structure personnelle des candidats. De ce fait, les personnes engagées dans la formation se voient contraintes de se focaliser sur des aspects qui devraient être acquis auparavant tels que la connaissance du français, un minimum de connaissance de soi, une formation catéchétique de base, etc., au lieu de se concentrer sur la formation purement monastique. Ce qui entraîne chez nombre d’entre elles un vif découragement. Et du côté des personnes en formation, le risque est réel de grandir avec des lacunes humaines et spirituelles qui seront comblées artificiellement par l’accumulation d’un savoir reposant sur des bases que la première crise risque d’emporter. Le projet, porté par les moniales trappistines de Mvanda, a pris une forme concrète au cours du mois de mars 2014. Début 2014 ont commencé les travaux de construction du centre destiné à accueillir les activités. Le 19 mars 2014, une première réunion de concertation a eu lieu en présence de dom Jean-Pierre Longeat, osb, président de l’AIM, Mère Anna-Chiara, ocso (Mvanda), sœur Patrizia, ocso, sœur Catherine-Noël et frère Benoît (Tibériade). L’école est ouverte aux jeunes qui vivent depuis au moins une année complète en communauté en tant que aspirants ou postulants. La première année d’étude a commencé le 15 septembre 2014 et s’est terminée le 19 juin 2015. Le temps de formation est prévu sur les matinées, du lundi au vendredi. Un programme est élaboré sur trois trimestres avec une progression dans l’approche de la personne : – premier trimestre : « L’histoire et mon histoire » ; – deuxième trimestre : « Me connaître pour me construire » ; – troisième trimestre : « Entrer en alliance avec la Bible ». Des cours de géographie, biologie, histoire, français, etc., sont aussi mis en place. Depuis de nombreuses années, le prieuré de Mvanda organise aussi des sessions pour les postulants et novices des congrégations religieuses de la région, dont les monastères. Nzonkanda ya lutondo : école de charité Ce projet de créer une école de formation pour religieux est né d’un besoin ressenti sur place de proposer aux jeunes moines et moniales un programme de formation plus spécifiquement orientée vers la fin de leur vocation contemplative. Toutefois, en l’ouvrant aux autres congrégations prêtes à envoyer quelques jeunes, nous espérons correspondre aux appels formulés dans le beau document de la CIVCSVA sur « La dimension contemplative de la vie consacrée », et donner ainsi aux jeunes religieux et religieuses apostoliques une assise solide à leur mission. Il est clair que nous nous inspirons de l’expérience faite en Belgique et en France avec l’Institut Théologique Inter-Monastique (ITIM) et le Studium théologique Inter-Monastères (STIM). Cependant, nous tentons d’adapter les programmes et le niveau des cours à la réalité et au rythme africains qui sont les nôtres. Nous ne voulons pas offrir à nos jeunes une formation de type universitaire. Pour cela existent des universités ! Si nous ne pouvons pas non plus former des saints puisque c’est là une œuvre divine, nous voudrions au moins que nos religieux/ses désirent le devenir. Qu’à travers une formation humaine et théologique équilibrées, ils puissent devenir profondément amoureux du Christ et de son Église. Notre approche voudrait permettre à nos jeunes de « goûter et de voir combien le Seigneur est bon ». Une approche rigoureuse qui s’enracine dans l’Écriture et la Tradition, soucieuse de transmettre intelligemment l’enseignement de l’Église. Il ne faut pas simplement faire répéter mais assimiler pour « com-prendre » (prendre avec soi) et « con-naître » (renaître avec), faire l’expérience intime de la beauté de Dieu et de son Église. Les enseignant/es s’efforcent de transmettre autant une méthode de travail qu’une connaissance. On exige d’eux qu’ils procurent aux étudiants une copie de leur cours et une bibliographie mise à jour autant que possible. Le parcours durant ces deux premiers cycles (surtout le premier) est, autant que faire se peut, basé sur les Écritures saintes, le catéchisme de l’Église catholique, le concile Vatican II et les dernières encycliques pontificales. En effet, nous proposons deux cycles. Le premier s’adresse aux jeunes aspirant/es, postulant/es et novices, voire jeunes profès et professes. Le deuxième est destiné aux profès et professes simples ou perpétuels. L’avenir montrera si un troisième cycle est envisageable. Session à Mvanda. Qu’est-ce qui vous empêche de devenir « obsolètes » ? 10 Lire Perspectives Père Chad Boulton, OSB Abbaye d’Ampleforth (Royaume-Uni) Qu’est-ce qui vous empêche de devenir « obsolètes » ? Une réponse de la congrégation bénédictine anglaise au défi de la formation continue En cas de pandémie, l’horizon peut se rétrécir pour passer les jours. Dans la vie monastique, il devient peut-être de plus en plus important de se souvenir d’une perspective plus large et sur le long terme. Que signifie appartenir à une Congrégation ? Non seulement adhérer à ce qui est exprimé dans les Constitutions mais aussi à un état d’esprit favorisé par le soutien mutuel ; non seulement l’aspect formel d’une visite canonique mais le dynamisme des liens fraternels entre les maisons. Que signifie grandir tout au long d’une vie monastique ? Non seulement intégrer les exigences de la formation initiale, mais aussi la nécessité d’un développement continu, individuel mais aussi collectif. Ces deux questions centrales ont été abordées lorsque le Chapitre général de la congrégation bénédictine anglaise a établi une Commission de formation continue en 2017, afin de « soutenir nos communautés dans le discernement des moyens nécessaires pour le développement de la formation continue ». Ils ont souligné « l’importance de la collaboration entre les monastères, (...) croyant que cela est important pour leur bien-être et même pour leur survie ». Avant cela en cette même année 2017, la Congrégation pour les religieux (CIVCSVA) avait publié un document intitulé : « À vin nouveau, outres neuves » qui a contribué à façonner cette Commission. Le risque existe que l’on parle beaucoup de formation continue mais que très peu de choses soient réellement faites. « Il ne suffit pas d’organiser des cours théoriques sur la théologie et d’aborder des thèmes de spiritualité ; il est urgent que nous développions une culture de formation permanente... pour revoir et vérifier l’expérience réelle vécue au sein de nos communautés. » Le Chapitre général cherchait à s’appuyer sur le travail effectué par le Forum 2015, qui avait réuni les jeunes membres de la Congrégation, pour rassembler leurs idées et propositions sur le renouveau monastique dans la congrégation bénédictine anglaise, en particulier sur les thèmes de la « communauté » et de la « formation ». Leurs documents ont été présentés lors d’un Chapitre général extraordinaire qui a suivi immédiatement le Chapitre en cours. Ces mêmes documents ont été ensuite discutés dans chaque monastère. Le Chapitre de 2017 apportait également sa propre réflexion sur le ministère abbatial et souhaitait un travail plus approfondi sur la nature du leadership dans la Congrégation. Il s’agissait d’un nouveau type de Commission[1] à laquelle il était demandé de ne pas produire de documents, mais d’engager les monastères dans le processus de développement d’une culture de la formation, en mettant l’accent sur un élargissement du sens de la vitalité spirituelle qui ne peut consister simplement à une mise à jour théologique ou à une formation professionnelle. Une tâche aussi vaste exigeait une certaine flexibilité dans la méthode. Six participants ont été choisis durant le Chapitre afin d’apporter l’ampleur et l’expérience nécessaires. Dès le début, nous avons décidé de nous réunir régulièrement, dans une maison à chaque fois différente de la Congrégation. Ces rencontres nous ont permis, en tant que Commission, de développer notre propre approche et la confiance mutuelle. Nous avons toujours commencé par un tour d’horizon approfondi de ce qui se passait dans notre vie individuelle ou communautaire. À notre grande surprise et pour notre plus grand plaisir, nous avons constaté que nous nous entendions bien et que nous aimions réellement les moments passés ensemble. Chacun a apporté son expertise et son expérience, que ce soit dans l’exercice de fonctions officielles comme président, secrétaire, trésorier ou dans des rôles informels mais essentiels de « conscience », de « sage », de « scribe ». Ces réunions nous ont également permis de rencontrer la communauté que nous visitions, de prier, de partager les repas, de discuter avec elle, et d’entendre le point de vue de ses membres sur la formation. Il est encourageant de constater que ces sessions ont attiré un grand nombre de participants et ont donné un aperçu fascinant des différents monastères. Nous commencions généralement par la question : « Qu’est-ce qui vous empêche de devenir “obsolètes” ? », ce qui a rapidement donné lieu à des réponses sur la formation individuelle et communautaire. Nous avons eu une idée des communautés dont les moines ou les moniales avaient l’habitude de se rencontrer et de celles pour lesquelles ces rencontres étaient des moments pleins de réticence et de tension. Une partie de notre tâche consistait à organiser deux conférences par an pour cette Commission, comme « moments forts » dans le processus de développement d’une culture de la formation. La première a eu lieu en 2018. Après de nombreuses discussions sur le leadership , nous avons choisi le thème : « Prendre la responsabilité de sa communauté », en invitant non pas les supérieurs mais un échantillon plus large de quatre membres de chaque maison, en particulier ceux qui ne participent pas habituellement aux événements de la Congrégation. Nous avons été grandement aidés par le soutien et les encouragements de l’Abbé Président, et par une consultante externe, Caryn Vanstone, qui avait déjà travaillé avec des monastères. Elle a apporté fraîcheur et rigueur à nos discussions et nous a permis d’atteindre une clarté et une cohérence qui n’auraient pas été possibles autrement. Elle a particulièrement insisté sur la nécessité de considérer cette conférence comme faisant partie d’un processus global, impliquant à la fois la préparation et le suivi. L’un des outils qui s’est avéré remarquablement utile est l’art de « l’enquête appréciative ». Cela a inversé la dynamique monastique habituelle qui consiste à se concentrer sur les problèmes : elle invitait les participants à la conférence à commencer par ce qui allait bien et à envisager comment cela pouvait se développer. Cette approche a été encouragée à la fois en interrogeant les communautés avant la conférence et en partageant leur contribution pendant la conférence. L’événement lui-même a été généreusement accueilli par l’abbaye de Buckfast, et superbement facilité par Caryn et son mari Bruno. Il y a eu quelques discussions formelles, mais l’accent a été mis sur l’engagement des délégués, regroupés en ateliers, avec une progression sur les quatre jours, stimulant les contributions, puis en laissant le temps de donner du sens et de faire le point, afin de dresser un plan d’action. Un élément central de l’ensemble de la réunion était la question héritée des abus sexuels sur les enfants auquel la Congrégation est confrontée par le biais de l’enquête publique IICSA (Independent Inquiry into Child Sexual Abuse) . Les participants ont donc fait preuve à la fois d’honnêteté et d’humilité dans la planification des partages à l’intérieur des communautés. Les résultats ont été présentés aux supérieurs qui ont assisté à la dernière journée. Après la conférence, les communautés ont été invitées à sélectionner un de leurs délégués pour un programme de formation à la facilitation organisé par Caryn et incluant la congrégation Saint-Ottilien. La deuxième conférence pour 2020 devait se concentrer sur les supérieurs, mais aussi impliquer ceux que les communautés avaient élus comme délégués pour le prochain Chapitre général. L’objectif était double : doter les supérieurs « d’outils faciles » de leadership et développer une nouvelle façon de se réunir en tant que Congrégation qui pourrait ensuite influencer le processus du Chapitre général. Cependant, toutes nos discussions et tous nos plans ont été dépassés par les restrictions de la COVID et nous avons dû repenser tout cela. Forcés de nous réunir « en ligne », nous avons continué à nous rencontrer tous les quinze jours, et avons finalement décidé d’offrir une série de webinaires[2] à toute la Congrégation, avec un exposé de vingt minutes débouchant sur quarante minutes de questions et de commentaires. Il y avait une variété d’intervenants, monastiques, religieux, laïcs, mais ils ont tous abordé des aspects différents de la crise pandémique. Ceux-ci ont eu beaucoup de succès et ont permis aux différentes maisons de se voir et de s’entendre, ne serait-ce que sous forme de fenêtres sur un écran Zoom. Nous venons également de commencer des rassemblements mensuels en ligne pour ceux qui doivent aller au Chapitre général, les supérieurs, les délégués et les officiels, en petits groupes. Nous espérons que cela permettra aux capitulaires de mieux se comprendre et de collaborer plus étroitement les uns avec les autres afin de permettre un Chapitre général plus fructueux. Les douze derniers mois ont été particulièrement difficiles, mais les quatre années de notre mandat ont été tout aussi exigeantes. Notre travail s’est ajouté à nos engagements déjà existants, qui ont eux-mêmes changé au cours de cette période, puisque certains ont pris de nouvelles fonctions, comme celles de supérieur, de chef d’établissement, de prieur. Dans cette phase finale, nous réfléchissons maintenant à la manière de transmettre notre travail. En réfléchissant à ce récit, je voudrais proposer quelques conclusions générales. L’ouverture à l’Esprit Cette commission n’a jamais été simple. Il y a eu de nombreux moments de frustration où nous avons dû faire preuve de patience, car la compréhension de notre tâche a évolué. Au milieu de toutes ces fluctuations et de toute notre activité, nous avons dû faire confiance à l’Esprit et ne pas saisir les choses de manière trop rapide comme par une lumière prématurée, préemptant ou empêchant le débat et l’échange nécessaires. Des circonstances changeantes, comme celle de la COVID, ont mis à l’épreuve cette ouverture au changement, alors que nous cherchions comment nous adapter et modifier nos projets les plus chers. Modéliser le message Cette tâche a été formatrice pour nous, et nous avons nous-mêmes fait l’expérience du type de « fertilisation croisée » que nous cherchons à encourager dans la Congrégation. Il y a eu une véritable communion à l’œuvre, un sentiment que le tout est plus grand que la somme des parties. L’importance de profiter de nos rassemblements, l’investissement humain dans la constitution de l’équipe ont été contrebalancés par une saine responsabilité dans le maintien de l’honnêteté de chacun. Enracinement de la tâche Nos visites dans chaque communauté ont été essentielles pour nous permettre de rester en contact avec la réalité de l’expérience vécue dans nos monastères. Les groupes qui se réunissent trop séparément peuvent développer leur propre langue, s’éloignant de plus en plus de leur contexte premier. En plus de leur propre communauté, chaque membre était responsable d’une ou deux communautés « de liaison », ce qui a garanti la connexion de l’ensemble de la Congrégation. Des choses anciennes et nouvelles Comme le maître de maison qui tire de son trésor des choses anciennes et nouvelles, nous avons essayé de combiner les forces de notre tradition monastique avec les idées de l’Église et du monde en général. Nous nous sommes recommandés mutuellement des conférenciers, des livres et des sites web. Notre consultante externe a joué un rôle crucial en partageant son expérience au sens large, dans la bonne mesure et au bon moment. « Congrégationnalité » La dernière réflexion revient sur les deux premières questions concernant la finalité d’une congrégation et la nature de la formation. Notre commission a développé sa compréhension de la formation, en nous faisant passer de l’individu à la communauté et enfin à la Congrégation. L’une des découvertes surprenantes a été celle de la « congrégationnalité », vécue lors de nos visites de communautés, à la conférence de Buckfast et dans les webinaires. Tout comme un rassemblement de cousins se réunissant pour la première fois peut découvrir un sens de la famille, nous avons découvert une identité commune grâce aux liens entre nos différentes maisons. Cela n’a jamais été aussi vrai qu’au cours de notre collaboration au sein de la Commission. [1] La Commission est composée de Fr. Chad Boulton (Ampleforth), Fr. Mark Barrett (Worth), Mère Anna Brennan (Stanbrook), Fr. Cuthbert Elliott (St Louis), Fr. Francis Straw (Buckfast), Fr. Brendan Thomas (Belmont). [2] Webinaire est un mot-valise associant les mots web et séminaire, créé pour désigner toutes les formes de réunions interactives faites par internet généralement dans un but de travail collaboratif ou d’enseignement à distance. Inscrites en ligne ou contactées par messagerie, les personnes reçoivent un lien leur permettant de se connecter et de profiter d’une plateforme dédiée proposant des échanges en visio, audio. Réunion à Buckfast en 2018. Les études de théologie au monastère 11 Lire Témoignage Sœur Claire Cachia, OSB Monastère de Martigné-Briand (France) Les études de théologie au monastère On ne rentre pas au monastère pour faire des études de théologie, mais pour emprunter un chemin de libération intérieure qui nous conduira à ne rien avoir de plus cher que le Christ. Cependant, il peut arriver que les circonstances permettent ces études, et qu’elles soient bénéfiques pour la vie monastique. Ce petit témoignage voudrait en être l’écho. Les études de théologie peuvent se commencer dès le noviciat, grâce aux cours reçus, aux lectures personnelles qu’il est bon de pouvoir réaliser de façon approfondie au début de la formation monastique. Après la profession temporaire, il est d’usage chez nous qu’une année soit réservée à l’insertion en communauté par le travail et la vie fraternelle. Cependant, pendant cette année, j’ai pu réaliser un travail très enrichissant sur saint Irénée, une bonne porte d’entrée dans la théologie, en lien avec un professeur de l’université catholique d’Angers. Ensuite j’ai pu participer au STIM, cycle commun pendant trois ans, qui, en plus des enseignements de qualité, m’a permis de vivre des échanges et rencontres avec d’autres jeunes moines et moniales, et certains liens tissés à cette occasion perdurent jusqu’aujourd’hui. Ensuite j’ai réalisé le cycle du Bac en partenariat avec le Centre Sèvres et sa méthode pédagogique très aboutie. Puis j’ai pu accomplir le deuxième cycle de théologie à l’université catholique d’Angers sur quatre ans moyennant un seul après-midi de présence à la faculté par semaine, jusqu’à l’obtention de la licence canonique. Enfin, mes études se sont achevées par la réalisation de la thèse à l’université catholique d’Angers, portant sur le statut de la perception sensible dans les Questions à Thalassios de Maxime le Confesseur. À mon sens, toutes les études de théologie jusqu’à la licence canonique visent à obtenir une certaine culture en théologie, ce qui représente un gros travail au regard de l’ampleur de notre tradition de pensée chrétienne. Mais avec le travail de thèse, il s’agit vraiment d’un engagement personnel et créatif où il est possible d’ajouter sa petite pierre à l’édifice de l’étude théologique, pouvant ainsi apporter une base de travail à d’autres qui poursuivront la tâche. J’ai réalisé ces longues études en parallèle avec les tâches qui m’étaient confiées en communauté, d’abord la cuisine, puis l’atelier de confiture, l’atelier de céramique, le potager et le verger. Je voudrais résumer brièvement quels sont les apports des études de théologie pour la vie monastique. Le premier point concerne notre tradition monastique. La règle de saint Benoît conseille de partager le temps qui n’est pas imparti à l’opus Dei entre la lectio divina et le travail manuel. La lectio divina , c’est l’étude de la Bible et des Pères, une étude priante et nourrissante, et il est tout à fait possible de trouver cette nourriture de l’âme dans les études de théologie pourvu qu’on les aborde dans la soif du mystère, et non avec la secrète intention d’en retirer une gloire personnelle. Cet enjeu est par ailleurs tout aussi présent dans le travail manuel, et saint Benoît ne manque pas de le souligner. Il faut ajouter que c’est dans les monastères que la culture de l’antiquité a pu être conservée en Occident et survivre aux aléas de l’histoire et aux bouleversements politiques. De nos jours, les secousses qui agitent notre société réclament peut-être aussi que les monastères soient des lieux qui permettent la transmission d’une culture, et notamment celle des langues anciennes, dont l’enseignement s’est assez brutalement raréfié ces derniers temps. Le deuxième atout des études de théologie est celui d’un équilibre humain. Notre nature est faite pour se déployer dans toutes ses facultés, et autant le travail physique permet de déployer harmonieusement les forces du corps, autant l’étude permet d’exercer les forces de l’esprit de façon proportionnelle. Les études permettent donc de trouver un équilibre, pourvu qu’on y ait du goût. Se concentrer sur un sujet et l’approfondir est une discipline qui permet de se décentrer de ses problèmes personnels, de s’ouvrir à la pensée d’autrui et d’élargir son monde intérieur. Enfin, le troisième point que je voudrais soulever est le plus important. Les études de théologie peuvent être un soutien nécessaire à la vie monastique elle-même. À l’époque que nous vivons actuellement, la vie monastique est soumise au défi de changements culturels brutaux. Il est absolument nécessaire de prendre la mesure de ce pourquoi nous avons choisi cette vie, de ce qui en elle est essentiel, et de ce qui peut être bouleversé sans pour autant la dénaturer. Pour effectuer ce discernement, les études de théologie sont précieuses sous plusieurs points de vue. Par la confrontation avec la pensée de chrétiens passionnément engagés dans leur foi, elles peuvent susciter une expérience de foi personnelle et intense. Elles permettent également l’expression de cette expérience, car elles donnent la possibilité de mettre des mots sur les réalités intérieures, leur donnant ainsi plus de force, plus de conviction, et les rendant communicables à d’autres. Enfin, elles peuvent devenir une nourriture pour la foi et un moteur pour le progrès dans l’union à Dieu. Se confronter à un auteur de façon régulière et approfondie avec la perspective de devoir rendre des comptes de son travail oblige à entrer dans une démarche de pensée bien plus consistante que lorsqu’on lit des livres au gré de ses inclinations personnelles. Il s’agit de l’édification d’une sorte de construction intérieure capable de résister aux tempêtes et aux vents contraires, et qui permet la construction d’une personnalité intellectuelle, une richesse qu’il est possible aussi de transmettre à son tour à d’autres qui en ont soif. Des défis pour les chrétiens et pour les consacrés dans un monde agité 12 Lire Ouverture au monde Professeur Italo de Sandre Des défis pour les chrétiens et pour les consacrés dans un monde agité[1] « Le Seigneur dit : “J’ai vu, j’ai vu la misère de mon peuple qui est en Égypte. J’ai entendu son cri devant ses oppresseurs ; oui, je connais ses angoisses”. » (Exode 3, 7) 1. Voir et entendre pour connaître : les chrétiens devraient savoir que ce sont là les premiers pas de toute œuvre de miséricorde et que, mutatis mutandis , c’est aussi ce qui est au cœur du travail des sciences sociales. Un premier problème, une question pas toujours résolue dans l’Église d’aujourd’hui, c’est d’être vraiment disponible et agissant pour voir, écouter, connaître la réalité de la vie des personnes et des sociétés, et pas seulement ce qui va bien et ce qu’on voudrait qui soit ; et cela, sans avoir peur d’être remis en question. L’observation sociologique ne propose pas une idéologie de la société (comme certains milieux catholiques, même de premier plan, le disent ou le laissent entendre), mais cherche à contribuer pour « voir » les choses le mieux possible dans leur complexité, en recourant à des méthodes fiables (répétables) et valides (capables de représenter la réalité étudiée) de façon transparente, soumise à un contrôle et aux critiques. C’est dans cet esprit que, pour donner un exemple, dans les années 90, les instituts religieux masculins et féminins du Nord-Est de l’Italie avaient mis sur pied avec l’Observatoire socio-religieux de la Conférence épiscopale des Trois Vénéties, un « Observatoire de la vie consacrée » qui a publié, entre autres, une recherche sur « Les jeunes et la vie consacrée. Une autre voie » publiée en un volume collectif. Les représentations que se faisaient les jeunes des religieux et des prêtres étaient déjà désenchantées, en tension avec les aspects plus institutionnels de la vie des consacrés, surtout des prêtres (« Ils ont la réponse avant que tu aies posé tes questions »). Mais même cette période d’attention et d’ouverture dans le monde des religieux s’est rapidement refermée. Un autre exemple. Récemment, pour préparer le congrès ecclésial de l’Aquilée (au Nord-Est de l’Italie) en 2012, les évêques des Trois Vénéties ont demandé à l’Observatoire socio-religieux de la Conférence épiscopale des Trois Vénéties (OSReT[2]) une importante et complexe enquête socio-religieuse, dont les résultats, très intéressants autant que critiques, ont été présentés et discutés de façon engagée par de nombreux responsables de la pastorale diocésaine, mais les évêques n’ont pas cru bon de les publier en un ouvrage, et n’en ont presque pas tenu compte dans leurs conclusions finales. Bien des catholiques, des évêques, des religieux, des laïcs estiment qu’ils « savent déjà » et qu’ils n’ont nul besoin d’autres « complications sociologiques ». De nos jours, au contraire, un pape comme le cardinal Bergoglio a voulu qu’avant et entre les sessions du synode sur le mariage et la famille, on écoute toutes les Églises et tous ceux qui voudraient apporter leur propre témoignage de vie. C’est une décision inédite, importante, plus peut-être comme méthode que pour son contenu, qui correspond aux résultats produits. Qui sait quand et qui voudra reprendre cette décision et donner ainsi toute sa valeur à l’expérience de foi et de vie qui se fait dans la conscience des fidèles. Complexité des expériences qu’on ne peut écarter sans faire violence tant aux personnes qu’à l’intelligence de la réalité. Personnellement, j’estime que même les communautés monastiques devraient constituer, dans leurs divers pays, de petits groupes de chercheurs et de moines, de moniales (ou, plus généralement, de religieux et religieuses) pour connaître et comprendre leur réalité en cours de changement. 2. Depuis quelque temps, diverses études ont montré qu’entre mère/père et enfants survient un important glissement intergénérationnel des valeurs auxquelles on croit (par exemple : la vérité des Évangiles, le Christ) et des pratiques, surtout dans le domaine moral en général, et en particulier dans celui de l’affectivité-sexualité. L’image de l’Église était déjà très problématique à cause de ses messages d’austérité, et il ne faut pas croire que la sympathie personnelle dont jouit le pape François se mue en une sympathie et en une confiance généralisée envers l’Église-institution. La religiosité est en train de trouver des voies qui implique une présence réduite de l’Église (« un peu d’Église »), mais – pour l’instant – non pas « sans l’Église ». Regardez l’affluence dans certains sanctuaires ou lieux de culte particuliers, fréquentés non plus seulement par des personnes inactives et peu instruites, selon les vieux canons de la piété populaire, mais par des gens actifs et instruits qui cherchent une voie personnelle de relation de foi-confiance en des milieux diversement accueillants. L’attitude des femmes ne diffère plus beaucoup de celle des hommes. Et même, parmi les femmes, plus augmente le niveau d’instruction, plus augmentent aussi les prises de position critiques envers le catholicisme et l’Église. Ce qui implique que la transmission traditionnelle de la foi par les femmes ne peut plus être considérée comme allant de soi. La présence active, plus mature et plus critique des femmes, consacrées et laïques, exige une réflexion dialogique et une implication profonde et commune. De même, le sens traditionnel du « service » doit être intelligemment revisité dans toute son ampleur, pour les femmes comme pour les hommes. 3. La centralité du sujet comme individu, au moins en Occident, a amené les gens à se sentir et à se prétendre autonomes vis-à-vis des institutions, sociales, civiles et religieuses (mais non pas économiques, le marché incitant les consommateurs de mille et une façons). Les technologies de la communication ont fait exploser ce phénomène. La maturation des personnes s’opère à travers un parcours plus long et plus incertain, favorisé par une prolongation des parcours scolaires, et rendu moins directif par de nombreuses occasions et d’infinies aspirations rendues possibles. De plus en plus, les vocations à la vie consacrée elles-mêmes émergent à un âge où la personne a déjà acquis une personnalité mûre, moins (ou plus difficilement) à même de s’adapter au style des instituts où elle entre, rendant plus complexe l’identification et l’organisation de la vie commune. L’unité de la vie personnelle, même pour un moine ou une moniale, ne va plus de soi, et ne se trouve pas par l’observation de rôles et de gestes. Cette autonomie de la personne, ressentie et prétendue, a placé leur corps au centre. Le corps, non plus considéré comme quelque chose de négatif, à cacher, de dévalorisé par rapport à « l’esprit », mais au contraire comme étroitement lié à l’esprit-raison en un sens actif et positif. La société de consommation pousse à faire des expériences, à expérimenter les cinq sens en des occasions les plus nombreuses possibles. Ainsi, on n’achète plus une chose seulement pour la posséder, pour l’utiliser, mais on veut pouvoir vivre avec elle une expérience émotionnelle, physique, individuelle ou avec d’autres. Les corps-esprits ont une sexualité et des rôles de genre qui se sont transformés en partie (et il n’est pas juste de tout focaliser sur l’homosexualité, comme l’ont récemment fait en Italie des idéologies opposées). Les inégalités traditionnelles homme-femme ne sont plus acceptées, dans aucun milieu de vie comme dans la société. Les discussions et les affrontements (même certaines manifestations politiques de rue), qui émergent dans le cadre du débat soulevé par le récent synode, ont montré que même au sein de la hiérarchie et parmi les « fidèles » catholiques existent des différences parfois radicales dans la façon de penser, de gouverner, de vivre son corps et son genre. Corps-genres qui concernent aussi les consacrés, femmes et hommes, prêtres et religieux, dont le choix d’une vie virginale, célibataire n’a pas été thématisé par le synode (ou peut-être n’a-t-on pas voulu le faire). Alors que, dans la vie concrète, ils sont en interaction avec des laïcs hommes et femmes, dont la perception du corps et du genre s’élabore différemment ; ce qui provoque des problèmes pour l’élaboration des relations et de l’éducation dans l’Église et la société. Dans les relations entre instituts religieux et société, entre femmes-hommes consacrés et femmes et hommes laïcs, la façon dont chacun s’exprime comme personne atteint des dimensions non-verbales et dans lesquelles la corporéité est en tout cas centrale, comme richesse ou faiblesse dans la vie, dans la communication et l’être ensemble, dans l’aide donnée et/ou le besoin d’être aidé. 4. Dans toute société, les styles de vie (manières d’être, de penser, de croire, d’agir, d’être en relation) deviennent une réalité centrale, ils constituent un medium fondamental de communication verbale et non-verbale des valeurs personnelles à travers les pratiques de la vie. L’importance des styles de vie provient de la personnalisation de ce en quoi on croit et de ce qu’on pense dans la vie quotidienne. Il faut tenir compte du fait que, dans la réalité actuelle, ceux qui se disent catholiques adoptent effectivement entre eux des styles de vie extrêmement diversifiés, et même opposés (de fait, nombre de ceux qui se disent catholiques n’observent ni la morale sociale ni la morale enseignée par l’Église en matière affective et sexuelle ; ils ont des options politiques différentes, etc.). Ce qui rend nécessaires, surtout dans le domaine religieux, un regard réaliste et un discernement dialogique sérieux sur la vie quotidienne, afin de se responsabiliser mutuellement et pas seulement de réprimander « les autres », en tenant bien compte du fait que le déclin croissant de la religiosité d’Église s’accompagne d’une recherche de sens souvent confuse mais bien présente, en tout cas chez les jeunes. Certains théologiens ont défini de façon simpliste ces jeunes comme : « les premières générations d’incroyants », « des petits athées » en croissance, ce qui a poussé involontairement un grand nombre d’entre eux, même parmi les prêtres et les religieux, à dire qu’il n’y a plus rien à faire. Cette perspective ne met pas suffisamment en lumière le problème de l’existence d’une nouvelle spiritualité (pas nécessairement anti-religieuse) qu’il vaut la peine de vivre et d’exprimer ; une spiritualité à étudier, à comprendre et avec laquelle il faut dialoguer. Un très grand nombre de personnes ont déjà quitté l’Église parce qu’elle les a ignorées dans ce parcours. 5. Quand je me rappelle les réflexions que nous faisions dans les années 90, je trouve d’actualité l’invitation paradoxale adressée aux instituts religieux féminins et masculins, non seulement de « sortir », comme le pape François les y incite, mais aussi et même d’abord d’ouvrir, d’une façon appropriée mais concrète, pas seulement les « musées », mais aussi les portes des espaces de leur vie quotidienne, pour qu’un plus grand nombre de personnes connaissent les styles de vie, humaine et chrétienne et pas seulement identitaire, des communautés consacrées (le back office , et pas seulement le front office ; le côté cour et pas seulement le côté façade), qu’elles en apprécient l’humanité, la proximité. Proximité aussi dans cette transparence dont il faut être témoins. Proximité également entre instituts religieux, entre monastères, entre communautés qui devraient partager davantage leurs expériences et leur témoignage de vie, tant contemplative qu’active. Peut-être y a-t-il là des formes de coopération souhaitables, sinon nécessaires. Elles étaient impensables dans le passé, en raison d’un souci de sauvegarder l’identité de chaque institut, qui primait sur le témoignage du choix de la vie religieuse et monastique, sinon de la vie chrétienne tout court (comme il ne peut en être autrement dans certaines sociétés). Cette nécessité est encore renforcée (au moins en Occident) par la diminution ou l’extinction des vocations, par le vieillissement et la réduction numérique des membres de bien des communautés, qui aboutissent au bouclage prévisible de la parabole du temps pour quelques communautés ou familles religieuses, et en tout cas à une vie réduite en leur sein. 6. À propos de l’Église en général, on peut reprendre un instant le thème effleuré du « service ». Encore une fois les paroles et les actes du Pape – qu’il n’est pas rare de voir fortement critiqués – semblent aujourd’hui nous orienter vers un service véritable et effectif plus que vers un renforcement de l’autorité : venir concrètement en aide à ceux qui sont faibles, pauvres, marginaux, à ceux qui connaissent la souffrance et aussi à ceux qui sont sortis d’un cadre de vie « régulier ». « L’autorité » au sens institutionnel, religieux, moral, est habituellement comprise comme une forme légitime du pouvoir d’ordonner, de faire faire aux autres ce que celui qui détient personnellement l’autorité estime juste et bon de réaliser, des actions communes et des structures qui fonctionnent exclusivement de haut en bas, au moyen d’ordres, de règles, de devoirs. En réalité, une telle forme de pouvoir n’est pas la seule ; elle a tendance à être rigide et à n’être soumise qu’à peu ou pas de contrôle. D’un point de vue sociologique, il semble qu’on recourt volontiers à l’expédient rhétorique qui consiste à associer a priori à un tel modèle vertical le terme de « service », et qui peut ne pas être perçu comme tel par les autres. De fait, de nos jours, à partir de toutes les observations faites jusqu’à maintenant, une telle légitimation traverse une totale remise en cause, évidente dans la sphère civile, moins criante mais tout aussi présente dans le monde religieux, comme les recherches l’ont montré. Or, quand l’autorité n’est ni reconnue comme légitime (et donc ne jouit plus du consentement-confiance) ni aimée, ce qu’elle fait est interprété et éventuellement accueilli avec un autre regard. Le fait qu’elle « serve », pose des actes et prononce des paroles qui « servent » à la vie des personnes et des communautés, sera de fait interprété, même par les personnes intéressées. L’autorité doit être reconnue à nouveaux frais, dans un rapport qui n’est plus de haut en bas, de commandement-obéissance, comme dans le passé, mais dans une relation de respect et de non-humiliation, d’écoute réciproque et donc de dialogue sur les besoins et les attentes, les possibilités et les limites. Entre l’autoritarisme et l’autorité, c’est de nos jours, par exemple, la compétence qui va être valorisée (les laïcs savent en bien des domaines être plus ou aussi « compétents » que les religieux), l’empathie, la conviction que la capacité de travailler et de cheminer ensemble est une richesse. Le service devrait être mieux reconnaissable comme tel, rendre raison de sa propre validité, sans endosser les vêtements de la non authenticité. 7. Tout ce que nous avons dit jusqu’ici sous-tend une ligne rouge, une manière de penser les choses et les personnes qu’il faut bien qualifier de « pensée complexe ». Tout au long du 20e siècle les sciences ont cultivé un sens méthodique, systématique de la complexité de la connaissance et de la vie, et on est parvenu à maturité en ce domaine essentiellement au moment où on a cherché à analyser avec de nouveaux instruments précisément les sociétés, les personnes, notre monde et l’univers comme système. Le pape François lui-même – bien qu’en un langage théologique et pastoral – l’a implicitement exprimé à sa manière dans sa première exhortation apostolique, et nous en donne de continuels exemples dans ses discours prononcés aux États-Unis, en Afrique, dans son « Laudato sì », dans les exhortations post-synodales, dans les conférences de presse dialoguées qu’il donne au cours de ses voyages, et de plus en plus. Parler de complexité signifie ne pas être réducteur, simpliste, ne pas prendre de raccourcis, du genre qu’on sait ne retenir que ce qui nous convient. Cela signifie savoir prendre dans sa réflexion les implications de toute action posée. Cela veut dire : vouloir montrer comment l’ordre et le désordre, le bien et le mal, le juste et l’injuste sont imbriqués ; qu’il faut savoir regarder les choses avec réalisme, et désigner ce sur quoi il faut exercer un discernement pour pouvoir ensuite projeter et faire ensemble quelque chose de meilleur ; que nous sachions reconnaître aussi les limites et les conflits afin de construire des ponts. Comprendre que le tout est plus que les parties qui le constituent, mais que – quand, par exemple, il s’agit de personnes, de familles, de sociétés – paradoxalement le tout est encore moins que la somme de ses parties, parce que chaque personne et chaque famille vaut par soi-même, au-delà des valeurs du groupe où elles sont insérées. Un tout (par exemple, une famille, une communauté religieuse, une Église) a son propre ADN, son propre « code-source », qui est aussi présent en chacune des parties du tout (telle est la conception chrétienne de la personne). La complexité actuelle des expériences religieuses est le fruit – comme on a essayé de le dire – de mutations enchevêtrées et d’une énorme portée : l’absolue centralité a) du sujet, de l’autonomie des choix que font les personnes, b) des innovations technologiques à l’usage des individus comme des masses qui ont aussi directement et indirectement poussé à : c) l’inédite mobilité de milliards et de milliards de personnes, et donc d) à l’existence simultanée d’une grande pluralité d’expériences et d’institutions religieuses, e) toujours plus soumises à l’acceptation ou au refus de la part des individus. Si l’on préfère maintenir une vision réductrice, on aura l’impression d’être en sécurité, mais inévitablement, on se fermera ; on ne s’écoutera pas, mais on ne sera pas non plus écouté. [1] Intervention au Chapitre général de la congrégation Subiaco-Mont-Cassin de septembre 2016. Italo de Sandre est professeur de sociologie à l’université de Padoue. Il enseigne la « sociologie et la religion » à la faculté de théologie de la Trivénétie et à l’Institut de liturgie pastorale de Padoue Il fait partie du comité scientifique de l'ORSeT, Observatoire socio-religieux de la Trivénétie. Ces dernières années, ses recherches ont été davantage orientées vers les problèmes fondamentaux de l’action sociale, en particulier les implications analytiques des processus de solidarité et de communication, et les transformations des codes symboliques dans le cadre d’un pluralisme culturel, moral et religieux croissant. [2] OSReT : Osservatorio Socio-Reliogioso Triveneto. Centre de recherche fondé en 1989 sous forme d’association entre les diocèses des Trois Vénéties, et organe de la Conférence épiscopale. Cf. : https://www.osret.it/it/pagina.php/100 . [Note de l’Éditeur] Le monastère Saint-Benoît de Volmoed 13 Lire Une page d’histoire Frère Daniel Ludik, Order of Holy Cross (OHC) Prieuré Saint-Benoît, Volmoed (Afrique du Sud) Le monastère Saint-Benoît de Volmoed, l’œcuménisme en action « Vous ne savez même pas ce que votre vie sera demain. » (Jacques 4, 14a) Le 30 août 2019, trois frères de l’ordre de la Sainte-Croix, un ordre bénédictin anglican, sont arrivés au centre de retraite Volmoed près de Hermanus, dans la province du Cap-Occidental en Afrique du Sud, après avoir quitté leur monastère près de Makhanda (Grahamstown) dans la province du Cap-Oriental, avec un camion rempli de bibles, de bréviaires, de livres, d’icônes, de statues, de meubles et d’un chien. Une brève histoire de l’ordre de la Sainte-Croix L’ordre de la Sainte-Croix ( OHC ) a été fondé par le père James Otis Sargent Huntington en 1884 à New York, comme un ordre de prêtres missionnaires qui travaillaient principalement pour la justice sociale en faveur des migrants démunis. L’ OHC s’est rapidement concentré sur l’éducation, notamment en fondant des écoles pour les enfants pauvres. En Amérique, l’ OHC a fondé l’école St Andrews à Sewanee, Tennessee, et l’école Kent dans le Kent, Connecticut. L’ OHC s’est également impliqué en Afrique depuis le début du 20e siècle, avec une fondation à Bolahun, au Libéria, où l’Ordre a créé l’école St Mary . Ce monastère a malheureusement dû fermer dans les années 1980 en raison de la guerre civile qui sévissait dans le pays. Désireux de poursuivre sa présence en Afrique, et à l’invitation de l’archevêque émérite Desmond Tutu, l’ OHC a fondé le monastère Mariya uMama weThemba près de Grahamstown en Afrique du Sud en 1998. La communauté monastique a rapidement lancé un programme parascolaire et un fonds de bourses d’études pour les enfants des ouvriers agricoles dans les environs du monastère. Cependant, l’un des problèmes majeurs identifiés dans l’éducation en Afrique du Sud est une mauvaise prise en compte des études de base. Nous avons donc décidé de lancer une école primaire qui prendrait en charge les niveaux R à 3 (c-à-d. pour les enfants de 5 à 8 ans). Ainsi l’école Holy Cross a commencé en 2010. L’affiliation bénédictine Avec le temps, et au fur et à mesure que la société changeait, l’ OHC est devenu plus bénédictin dans son esprit et son charisme. Avec l’encouragement des camaldules américains, en relation d’alliance avec l’ OHC , celui-ci est devenu officiellement bénédictin lors de son chapitre annuel en 1984, cent ans après sa fondation. En tant que bénédictins, nous avons été invités à rejoindre le BECOSA ( Benedictine Communities of Southern Africa ) peu après notre arrivée en Afrique du Sud. Cela a été une ressource très précieuse pour nous en tant que communauté. Il est peu connu qu’il existe des monastères dans l’Église anglicane, il est donc très important et utile pour nous de faire partie d’une famille monastique plus large. Grâce au BECOSA , nous avons été initiés au programme de formation des monastères auquel cinq moines de l’ OHC ont participé depuis l’Afrique du Sud au fil des ans. Nous avons également, par l’intermédiaire du BECOSA , participé à divers programmes et cours rendus possibles par la générosité de l’AIM. Ceci pourrait faire l’objet d’un article à part ; cependant, c’est aussi une bonne occasion de dire « merci », encore une fois ! Le centre de retraite Volmoed Le centre de retraite Volmoed est né au début des années 1980, au plus fort de l’apartheid en Afrique du Sud, d’une vision commune de Bernhard Turkstra, alors propriétaire d’un hôtel, et de Barry Woods, prêtre anglican, pour créer un lieu ouvertement chrétien mais où les gens de toutes races et appartenances religieuses pourraient trouver sécurité et accueil en vue d’une guérison et d’une réconciliation. Ils ont finalement trouvé une ferme appelée Volmoed (un mot afrikaans qui signifie « plein de courage »), qui était à l’origine, au 18e siècle, une colonie de lépreux. Une belle aventure de foi a alors commencé dans cet endroit merveilleux et cela a porté beaucoup de fruits au fil des ans. La communauté résidentielle de Volmoed se compose de quelques couples de retraités qui sont tous plus ou moins impliqués dans les activités quotidiennes de Volmoed . Le centre de retraite est géré par une équipe professionnelle pleine de dévouement sous la supervision d’un conseil d’administration dont les membres ne résident pas tous sur la propriété. Pour finir, Volmoed est sous le patronage de l’évêque Desmond Tutu, grand ami de l’ordre de la Sainte-Croix. Le centre de retraite. Déménagement à Volmoed Alors, qu’est-ce qui a amené les moines à Volmoed ? Peu après sa création, l’école Holy Cross s’est régulièrement agrandie d’une classe par an. Il était devenu évident que l’école devait continuer à s’étendre, au-delà de la phase de fondation, pour devenir une école primaire à part entière. En raison de la disposition des bâtiments sur la propriété, l’option la moins chère et la plus sensée était de convertir l’enclos des moines tout proche en salles de classe supplémentaires. Au départ, les moines ont emménagé dans une partie de l’hôtellerie du monastère, mais cette solution a vite semblé insoutenable. Nous avons alors commencé à chercher un autre logement et, en raison de contacts antérieurs avec la communauté Volmoed , nous leur avons demandé de nous aider à trouver des possibilités dans le Cap-Occidental. Une partie de l’éthique de Volmoed est d’avoir une présence priante à tout moment. C’est ce qu’a offert le père Barry Woods jusqu’à sa mort au début de l’année 2019. Ainsi, lorsque nous nous sommes renseignés sur les possibilités d’hébergement au Cap-Occidental, l’équipe de Volmoed nous a invités à venir vivre à ses côtés comme une présence priante. C’est ainsi que le prieuré de Saint-Benoît à Volmoed a vu le jour. Comme on peut s’y attendre, passer d’un monastère totalement autonome à un espace œcuménique existant et fonctionnant bien offre un ensemble particulier de défis et d’opportunités. La vie à Volmoed J’ai parlé de Volmoed comme d’un lieu de guérison et de réconciliation, c’est donc en soi un ministère très dynamique. Volmoed entretient des relations avec diverses organisations et communautés locales et internationales qui se consacrent à la consolidation de la paix et à la réconciliation. L’une d’entre elles est la Community of the Cross of Nails, à la cathédrale de Coventry. Par le biais du programme de formation au leadership des jeunes de Volmoed ( VYLTP : The Volmoed Youth Leadership Training Programme ), il existe également une relation vivante avec la communauté de Taizé en France. Le VYLTP est un programme résidentiel de neuf semaines, à l’issue duquel un ou deux jeunes qui se sont montrés aptes sont choisis et envoyés à Taizé pour trois mois afin de travailler dans le cadre de leur programme de volontariat. Pour le culte, Volmoed dispose d’un complexe de chapelles avec une grande chapelle principale, une chapelle de sanctuaire plus petite et, au niveau inférieur, plusieurs autres salles. Ces salles et le sanctuaire sont à notre disposition. Les pièces du niveau inférieur nous servent de scriptorium , de bureau et de petite salle de chapitre. Nous suivons notre Horarium monastique quotidien et sommes souvent rejoints par des membres de la communauté Volmoed et/ou des invités. Notre eucharistie dominicale est souvent suivie par un certain nombre de personnes qui ne se sentent pas particulièrement liées à une paroisse ou à une congrégation locale. Depuis plusieurs décennies, Volmoed propose un service de communion œcuménique le jeudi matin qui s’est avéré très populaire auprès de la communauté de la ville d’Hermanus au sens large (« Accueil de personnes aux besoins complexes »). La communauté monastique a été invitée à diriger le service le dernier jeudi de chaque mois, et nous avons profité de cette occasion pour présenter à l’assemblée différentes sortes de chants ( via YouTube ) qui ont aidé à installer les gens pour les amener à un plus grand calme, au regard du grand nombre de personnes présentes et pas seulement des moines ! Ces eucharisties du jeudi nous ont également permis de faire mieux se connaître plusieurs participants du dimanche. Il y a beaucoup d’autres organisations et personnes dans ce domaine que nous avons rencontrées ou que nous espérons rencontrer, avec lesquelles nous pourrions nouer des relations et des ministères. Malheureusement, la majeure partie du temps que nous avons passé ici à Volmoed , en Afrique du Sud, et dans le reste du monde d’ailleurs, a été bloquée ou soumise à d’autres restrictions en raison de la pandémie COVID-19. Nous espérons poursuivre le développement de ces relations dans la mesure du possible. En tant que communauté monastique, nous sommes reconnaissants à Dieu d’être en mesure d’offrir une direction spirituelle, surtout en ces temps difficiles. Ce ministère a commencé presque immédiatement après notre arrivée et a permis, nous l’espérons, une évolution pour certaines personnes. Beaucoup de gens se battent vraiment pour être présents lorsque des êtres chers meurent, ou pour pouvoir être avec ceux qui sont malades et/ou seuls. En plus de cela, il y a tant d’incertitude et de peur, souvent sans que les médias le fassent connaître. Cela dit, les formes de communication en ligne se sont avérées inestimables dans ce ministère, surtout pour ceux qui sont trop loin pour venir nous voir en personne. Comme le dit saint Jacques, « vous ne savez même pas ce que votre vie sera demain », en ces temps incertains, nous ne savons pas beaucoup de choses ; cependant, en Christ, nous savons ce qu’est notre vie et nous rendons grâce chaque jour. Les frères à Volmoed. Mère Marie-Chantal Modoux 14 Lire Moines et moniales, témoins pour notre temps La communauté d’Encontro (Brésil) Mère Marie-Chantal Modoux 1919-2020 Madre Marie-Chantal (Marguerite) Modoux est née à Promasens, Fribourg, le 21 février 1919, aînée de quatre filles. Madre aimait les montagnes, le ciel, et aussi la mer. Éducatrice née, elle a fait l’École Ménagère et a ensuite travaillé comme préceptrice dans une famille de diplomates confinée au Vatican pendant la Guerre. Les gardes suisses avaient bien remarqué « la bella rossa », c’est elle-même qui nous l’a raconté. Elle a ensuite travaillé en Espagne. Une dame amie, oblate de Ligugé, lui a prêté le livre de dom Marmion : « Le Christ, idéal du moine ». À la fin de la lecture, elle a fermé le livre et a dit : « C’est ça et plus rien ». Pour trouver « où », elle a contacté trois monastères et c’est la réponse de Mère Thomas d’Aquin, du monastère de Notre-Dame de Béthanie, Loppem, près de Bruges, en Belgique, qui l’a conquise. Tout était préparé pour l’entrée à Béthanie quand Mme Modoux est tombée malade d’un cancer. Marie-Chantal, étant l’aînée, a décidé de renoncer à la vie monastique pour pouvoir soigner sa maman. Mais le médecin l’a encouragée : « Mademoiselle, votre maman vivra encore beaucoup d’années, suivez donc votre voie ». Le 16 octobre 1951, elle entre à Béthanie et le 4 juin de l’année suivante commence le noviciat ayant reçu le nom de sœur Marie-Chantal. Sœur Anne Farcy, qui plus tard viendra avec elle au Brésil, était l’aînée du groupe des voiles blancs à qui il fallait obéir. Sœur Marie-Chantal fait sa première profession le 21 août 1954, et trois ans plus tard, la profession perpétuelle : le 23 août 1957. Sa maman, qui a fait une dépression au moment de son entrée au monastère, a pourtant été présente à chaque moment important, à Béthanie. Le 29 novembre de cette même année, Madre partait pour le Congo, intégrant la communauté fondée par Béthanie à Kikula, Likasi, où elle a vécu six ans. En 1960, le pape Jean XXIII lance un appel aux contemplatifs pour l’Amérique latine, et Madre dont le cœur a toujours vibré avec l’Église, dit en réunion communautaire à Mère Colombe (alors prieure du monastère de Béthanie et présidente de la Congrégation) : « J’espère que Béthanie va répondre ». C’est en Belgique où elle était en vacances qu’elle apprend avoir été choisie pour faire partie du groupe des fondatrices pour le Brésil, en tant que responsable. Son billet de retour pour le Congo est donc annulé ! Madre connaissait l’espagnol et aurait aimé que le choix de la Congrégation soit pour un pays d’Amérique latine de langue espagnole, mais Dieu avait d’autres plans. Le premier groupe des fondatrices, Mère Marie Chantal Modoux, Mère Marie-Claire Willocx et Mère Maria Stoll, part en bateau le 25 novembre 1963. Elles arrivent à Santos en décembre et puis à Curitiba au début de 1964. Les Missionnaires du Sacré-Cœur de Jésus (MSC), belges, qui avaient accompagné le discernement de l’endroit de la fondation, avaient une paroisse au Pinheirinho, et ce sont eux qui ont trouvé le vendeur d’un terrain dans la même région. C’était une zone rurale sans électricité, sans eau courante, sans téléphone, etc. Tout était à faire, chacune a trouvé un logement chez des religieuses à Curitiba pour commencer à se débrouiller dans la langue portugaise. Une fois le second groupe arrivé, la construction du futur monastère commence, tout en bois, comme les maisons des voisins. Nos sœurs ont suivi le « Cenfi », à Petrópolis, un cours de six mois organisé par la Conférence des évêques pour les missionnaires étrangers, une introduction à l’histoire du Brésil, à la culture du Brésil et surtout à la langue portugaise. C’était la méthode de répétition, assez dure pour des adultes, mais qui donnait des résultats. De cette époque du « Cenfi », les sœurs ont noué des amitiés fidèles avec d’autres missionnaires, des bénédictins américains, des canadiens, surtout le père Roberto Ogle et le père Donaldo Macgillivray. L’érection canonique du monastère, le 1er novembre 1965, a été marquée par la première visite de Mère Colombe. Les débuts ont été héroïques, le long office des vigiles le soir, avec six psaumes à chaque nocturne ; la lessive et le repassage de la communauté et de la sacristie des pères MSC ; un bus par jour, à 3 km de distance pour aller en ville où se trouvait la boîte postale ; et un seul puits qui parfois servait aussi pour garder la nourriture. C’était une vie pauvre, comme celle des premiers moines. Le courrier était lent, en ce temps de dictature militaire, avec une censure féroce. Combien de choses vécues sans pouvoir partager avec le monastère fondateur ! C’était aussi le temps après-Concile, un temps très difficile pour la vie religieuse et sacerdotale. Combien de religieux, religieuses et de prêtres Madre n’a-t-elle pas écoutés, orientés, aidés à reprendre route ! Elle avait le don de l’écoute, et de l’empathie. Sa mémoire l’aidait à garder les physionomies, les noms et le contenu de la rencontre. Les gens se sentaient compris, accueillis, et revenaient, se sentant aimés et uniques. Elle entretenait les liens d’amitié par un courrier abondant, ne dormant parfois que quatre heures par nuit. Madre était aussi la formatrice des vocations qui se présentaient. Son discernement, sa fermeté avec douceur dans l’accompagnement pour passer les valeurs monastiques et aider à grandir ont marqué celles qu’elle a accueillies. Son cours sur la suite du Christ, ses conférences à la communauté et sa façon de corriger les fautes sont inoubliables. Dans les années 80, après l’époque où la théologie de la libération était très en vogue et presque incapable de comprendre la vie contemplative, il y eut un tournant. Les agents pastoraux ont découvert la lectio divina , le besoin d’un temps de recul pour prier et évaluer l’action, et la communauté a reçu trois demandes d’autres diocèses qui voulaient une communauté monastique. Madre , toujours le cœur ouvert aux besoins de l’Église, a décidé de faire une fondation. Nous étions douze, « Il faut que chacune donne sa mesure » disait-elle. Dans l’esprit de notre Congrégation, la communauté a choisi de répondre à la demande de l’endroit le plus pauvre, le plus éloigné, le plus « frontière » et le monastère de l’ Agua viva a été fondé en Amazonie, dans la prélature d’Itacoatiara en 1989. En 1998, une visite canonique décide le déménagement de notre monastère d’Encontro. Le Pinheirinho était devenu trop peuplé, trop violent et trop bruyant. À 80 ans, Madre a assumé de chercher un autre terrain, construire un nouveau monastère, vendre l’ancien, et recommencer dans une autre région rurale, avec des montagnes, un bel horizon, pas trop loin de Curitiba, et surtout à 50 km des moines trappistes. Et voilà la communauté à Mandirituba pour chanter « Ô Emmanuel » le 23 décembre 1999. Madre resta en charge du priorat jusqu’à l’an 2000. Elle a eu la joie de vivre la Dédicace de l’église du nouveau monastère en 2008, comme le couronnement de la fondation. La devise de Madre était : « La joie du Seigneur est notre force » du livre de Néhémie 8, 10. Elle était très discrète sur sa vie spirituelle, ne parlant jamais d’elle-même. Mais il y avait des signes, comme par exemple son regard lumineux et serein, sa joie, sa foi, sa présence à tous les offices, à tous les travaux communautaires, sa disponibilité pour accueillir qui la cherchait. Après avoir quitté la charge de prieure elle était une sœur en communauté, demandant la bénédiction, les permissions normales dans la vie monastique, présentant ses comptes quand elle sortait. Sa cédule du carême révélait son grand désir de connaître de plus en plus le Seigneur, de vivre chaque jour comme le dernier de sa vie. Madre était très jalouse de son autonomie, mais le grand âge est arrivé avec des limites. Elle a perdu l’ouïe, puis petit à petit la vision, la capacité de s’occuper d’elle même toute seule. La force de la vie qui l’habitait l’empêchait parfois de voir ses limites, et il fut nécessaire de ne plus la laisser seule, ni le jour ni la nuit. Ce fut une grâce pour la communauté, car chacune, par roulement, a eu ainsi une présence auprès de Madre . Sa grande souffrance était de ne plus pouvoir lire, elle qui a formé notre bibliothèque, qui lisait toutes les revues, les recensions, qui suivait la vie de l’Église toujours avec grand intérêt. Elle ne s’est jamais plainte. Son seul mot était : « Merci ». À la fin, nous avons perçu une certaine nuit de la foi, une certaine angoisse, le front un peu ridé, mais toujours calme. La communauté priait avec elle et pour elle. Madre aimait beaucoup sa famille biologique et sa famille monastique. Elle a été une grande moniale, une femme profondément libre ; une présence l’habitait, elle ne voulait que la joie de son Seigneur, et en même temps elle était comme un enfant qui s’émerveillait devant tout. Elle nous a transmis l’amour de l’office divin, de la vie monastique, la joie de la louange, l’esprit de Béthanie, c’est-à-dire l’ouverture, l’amour de l’Église, la disponibilité à l’envoi, la simplicité, le zèle pour la communion fraternelle, et l’accueil. Sa présence était une source d’unité ; même absente quand trop fatiguée elle ne pouvait pas venir au réfectoire ni en récréation, elle suivait la vie de la communauté, et demandait le sujet des réunions ou des lectures du réfectoire. Nous avons accompagné son « abaissement », ses moments d’angoisse. La dernière nuit nous étions autour d’elle, et avons renouvelé notre profession en chantant ensemble le Suscipe . Son accueil a créé un réseau d’amis. Nous avons reçu plus de trois cent mails de condoléances. Pour tous ces messages nous vous remercions et sommes sûres que du ciel Madre intercède pour chacun et chacune de vous. Les sœurs d’Encontro. Charles de Foucauld 15 Lire Moines et moniales, témoins pour notre temps Père Michael-Davide Semeraro, OSB Supérieur de Rhêmes Notre-Dame (Italie) Charles de Foucauld, prophète de notre défi monastique La prochaine canonisation de frère Charles est l’occasion de retourner puiser à l’expérience spirituelle de ce chercheur de Dieu. Par sa façon singulière de vivre la suite du Christ, il a été le prophète du concile Vatican II, ce temps d’une intelligence renouvelée de l’Évangile. En conclusion de sa dernière encyclique Fratelli tutti , le pape François écrit : « Mais je voudrais terminer en rappelant une autre personne à la foi profonde qui, grâce à son expérience intense de Dieu, a fait un cheminement de transformation jusqu’à se sentir le frère de tous les hommes et femmes. Il s’agit du bienheureux Charles de Foucauld ». Bien que frère Charles soit désigné dans l’ Ordo comme « prêtre », il me semble pouvoir dire qu’en réalité il fut et resta toujours un moine et un moine cistercien. Au moment où l’expérience de frère Charles est déjà bien mûre, une lettre écrite de Tamanrasset, le 26 mars 1908, à son beau-frère Raymond de Blic, le montre conscient de son évolution et du défi qu’elle représente pour ses choix à venir : « Je reste moine – moine en terre de mission – moine missionnaire, pas seulement missionnaire »[1]. De ce point de vue on peut dire qu’il y a un chantier à ouvrir, pour mieux saisir comment la spiritualité de frère Charles s’enracine dans la tradition monastique la plus pure, comprise comme ce flux d’eau vive, ce désir de chercher Dieu selon l’Évangile qui en traverse, secrètement parfois, l’histoire longue et complexe. Frère Charles a un sens aigu de son histoire personnelle, liée non seulement au temps qui court, mais aussi aux lieux qu’il parcourt ; il note ainsi dans ses méditations bibliques : « Appliquons ce psaume à nous-mêmes : c’est l’histoire de notre âme. Dieu nous a tirés du monde de sa propre main »[2]. Comme le fait remarquer Raymond Pannikar, la vie de tout homme et de toute femme en ce monde, ce n’est pas seulement sa biographie, mais aussi sa géographie. C’est particulièrement vrai pour frère Charles qui écrivait de lui-même à un ami, presque dans la même ligne que Thérèse de Lisieux dans son autobiographie : « Moine, ne vivant que pour Dieu, aimant en vue de Lui les âmes de toute l’ardeur de mon cœur »[3]. L’écrivain Norman Manea a récemment affirmé qu’en réalité nous sommes tous également le fruit de notre bibliographie, et cela vaut aussi pour frère Charles et pour son itinéraire de lecteur, devenu à son tour écrivain. Lorsque Charles de Foucauld se convertit à Dieu, sous la sage conduite de l’abbé Huvelin, il ressent spontanément le besoin de devenir religieux et le dit, avec une étonnante clarté, dans une lettre écrite de la Trappe le 14 août 1901 à son ami Henri de Castries : « Aussitôt que je crus qu’il y avait un Dieu, je compris que je ne pouvais faire autrement que de ne vivre que pour Lui : ma vocation religieuse date de la même heure que ma foi »[4]. Dans la logique de frère Charles, il est clair qu’il faut chercher la forme la plus parfaite de vie religieuse et, selon la sensibilité spirituelle de l’époque et son tempérament qui le porte à l’héroïsme, une telle aspiration à la radicalité et à la perfection s’identifie à l’austérité : « Je désirais être religieux, ne vivre que pour Dieu et faire ce qui était le plus parfait, quoi que ce fût »[5]. Une retraite à Solesmes, suivie d’une autre à Soligny, le mène finalement à la Trappe : « Il me sembla que rien ne me présentait mieux cette vie que la Trappe »[6]. Les motivations sont claires : « Recherche d’une vie conforme à la Vôtre, où je puisse partager complètement Votre abjection, Votre pauvreté, Votre humble labeur, Votre ensevelissement, Votre obscurité »[7]. Au monastère, d’abord à Notre-Dame des Neiges, puis à Akbès, il semble vraiment que frère Charles ait appris à lire deux livres : les Écritures – et très spécialement l’Évangile – et son propre cœur. À une époque où, même dans les monastères, les dévotions étaient de loin préférées à la lectio divina , frère Charles apprend à se plonger dans l’écoute et l’interprétation des Écritures d’où il tirera chaque jour, et jusqu’au dernier soir de son existence terrestre, lumière pour son chemin, en suivant cette règle fondamentale reprise par Dei Verbum : « La grande règle d’interprétation des paroles de Jésus, c’est ses exemples. Il est lui-même le commentaire de ses paroles »[8]. Bien des éléments fondamentaux de la sensibilité spirituelle de frère Charles ont leurs racines dans la tradition monastique bénédictine et, très spécialement, dans l’école cistercienne. La préférence absolue pour les mystères de la vie de Jésus, et la contemplation de son incarnation comme manière de le suivre sont le fruit de l’écoute des textes des pères cisterciens qu’on lisait pendant les vigiles et au réfectoire. Bien des thèmes et des accents qui sont souvent présentés comme des intuitions originales de frère Charles font en réalité partie d’une tradition que frère Marie-Albéric a respirée à pleins poumons à la Trappe et qu’il a ensuite exprimée dans des choix tout à fait personnels. C’est ainsi qu’il écrit, le 24 avril 1897, à Raymond de Blic : « J’ai quitté la Trappe après avoir reçu entière dispense de mes vœux, pour trouver dans une autre sorte de vie ce que j’avais cherché à la Trappe sans l’y trouver ». Aussitôt après, frère Charles affirme : « J’aime et j’estime la Trappe »[9]. Saint Benoît, saint François d'Assise, Bx Charles de Foucauld. Tableau dans la chapelle de la communauté de Rhêmes N.-D. (Cong. Subiaco-Mont-Cassin.) Il serait donc très intéressant de chercher à relever les parallèles entre les intuitions de frère Charles dans sa méditation de la vie du Seigneur Jésus – surtout à travers les méditations sur les Évangiles sous forme « écrite » qu’il s’impose – et les commentaires de moines cisterciens comme Bernard de Clairvaux, Guerric d’Igny, Isaac de l’Étoile, Guillaume de Saint-Thierry, Baudouin de Ford… C’est là un grand défi, car cette recherche pourrait réserver bien des surprises et peut-être même conduire à une compréhension plus profonde de frère Charles, comme maillon d’une tradition fidèle mais vivante où il puise la force, le courage et la sérénité des innovations qui sont demandé aux moines et moniales de notre temps. Dans une récente déclaration, l’Abbé général des trappistes fait remarquer que, depuis un siècle, certaines intuitions perçues de manière prophétique par frère Charles sont devenues communes aux moines d’aujourd’hui : « Les communautés deviennent moins institutionnelles, liées à des relations personnelles plutôt que formelles, comme on le voit dans les communautés et les monastères de taille plus réduite »[10]. Dans la ligne de la plus pure tradition cistercienne, le rêve de frère Charles est de retrouver une vie chrétienne dans laquelle on fait grande place à cette intimité. Celle-ci engendre à son tour la charité et la bienveillance, qui culmine elle-même dans « l’indulgence tendre et compatissante pour les pécheurs, dont nous avons tant besoin, étant si portés à la sévérité pour autrui »[11]. La racine lointaine de cette charité reste néanmoins une attitude d’intimité priante, passion du désir et de l’imitation, ce qui, dans le langage de l’époque, est décrit comme pur amour. Frère Charles choisit de se poster sur le chemin des autres pour pouvoir les rencontrer, les connaître et les aimer. Il recherche donc un lieu-frontière, bien avant que nous parlions de « situations de frontière ». Une note de frère Charles est ici très éclairante : « Qui osera dire que la vie contemplative est plus parfaite que la vie active ou inversement, puisque Jésus a mené l’une et l’autre ? Une seule chose est vraiment parfaite, c’est de faire la volonté de Dieu »[12]. Ce n’est certainement pas un hasard si Notre-Dame des Neiges conserve aujourd’hui la mémoire du bienheureux Charles de Foucauld, comme s’il n’avait jamais quitté son monastère ou comme s’il y était retourné après son long parcours. A-t-il cherché autre chose qu’à demeurer « sous la conduite de l’Évangile »[13], comme le dit saint Benoît dans sa Règle, en se mettant à l’école des autres pour apprendre de tous l’inépuisable art de l’amour ? [1] Lettre à R. de Blic, 26 mars 1908. [2] Méditation sur l’Ancien Testament, Ps. 104. [3] Lettre à H. de Castries, 14 août 1901. [4] Lettre à H. de Castries, 14 août 1901. [5] Ibidem . [6] Ibid . [7] Lettre à Louis de Foucauld, 12 avril 1897. [8] Méditation sur l’Évangile, 199e, Mc 6, 7. [9] Lettre à R. de Blic, 24 avril 1897. [10] Relation de dom Eamon Fitzgerald au Chapitre général de l’ordre cistercien le 14 septembre 2014 à Assise, Collectanea Cisterciensia , 76 (2014) 4, p. 339-348. [11] Ch. de Foucauld, Lettre à L. Massignon, 15 juillet 1915. [12] Ch. de Foucauld, Méd. sur l’Évangile, 194e, vocation. [13] Saint Benoît, Règle, prologue. Le monastère Sainte-Marie, Mère de l'Église 16 Lire Nouvelles Les sœurs de Palaçoulo, OCSO Le monastère de Sainte-Marie, Mère de l’Église Une graine de vie monastique dans la région de Trás-os-Montes (Portugal) Nous vous écrivons du Portugal, où depuis le mois d’octobre dernier nous avons ouvert un nouveau monastère : Santa Maria, Mãe da Igreja . Pour l’instant, nous vivons dans la nouvelle maison qui sera la future hôtellerie, en attendant de construire le vrai monastère. Ici, nous avons commencé la vie régulière et nous faisons les premiers pas pour organiser un travail productif. Pour l’instant, nous faisons des chapelets, nous vendons des livrets de prières pour les enfants, préparés quand nous étions encore à Vitorchiano, et maintenant nous commençons une production de biscuits aux amandes. Notre terrain de 28 hectares, au-delà de la partie destinée à la construction, possède déjà une plantation de 500 amandiers (les amandes seront utilisées à l’avenir pour la production des biscuits) et un verger avec divers arbres fruitiers pour les besoins de la communauté et des hôtes. L’hôtellerie est composée de huit blocs reliés entre eux pour former un seul bâtiment ; elle ressemble à une petite aldeia , c’est-à-dire qu’elle reproduit les caractéristiques d’un village typique de la région de Trás-os-Montes où nous nous trouvons. L'hôtellerie. L’extérieur de l’hôtellerie est en partie recouvert de schiste, pour souligner la proximité avec les caractéristiques des maisons des villages alentours, construites avec cette pierre. Notre terrain lui-même est riche en schiste. Nous avons aménagé une partie substantielle de l’hôtellerie en véritable monastère : au premier étage, en plus des chambres qui nous servent de cellules, nous avons aménagé des lieux pour les services indispensables (buanderie, taillerie et couture, économat, bureau de la supérieure). Au rez-de-chaussée nous avons créé les lieux réguliers : la petite chapelle sert de chœur monastique, la future salle de lecture sert de scriptorium , la salle de réunion, de Chapitre ; il y a également le réfectoire et la cuisine. Grâce à la présence d’un escalier extérieur, qui maintient une certaine séparation, nous avons aménagé une partie de la maison pour quelques hôtes qui souhaitent déjà partager notre expérience de vie et de prière. Nous demandons au Seigneur de nous bénir avec quelques vocations locales. Nous sommes situés à Palaçoulo, à environ 2 kilomètres du village, près de la frontière avec l’Espagne, dans la zone périphérique et assez dépeuplée de Trás-os Montes, où les jeunes émigrent ; les nombreux villages disséminés ici et là sont généralement habités par des personnes âgées. Le paysage ici garde quelque chose de non contaminé et de vaste : il y a peu de maisons et peu d’agriculteurs qui continuent à cultiver la terre. C’est pourquoi le ciel est ample et c’est un étonnement, dans ce petit Portugal, de se sentir enveloppé par un ciel qui suit la voûte de l’horizon sans aucune rupture. La nature, dans de vastes étendues vallonnées, a quelque chose d’intacte. Quelques aigles planent sur les pentes abruptes du fleuve Douro. D’un point de vue logistique, notre situation est assez inhabituelle : nous vivons dans un pays de la riche Europe et nous nous retrouvons à devoir répondre aux exigences de construction d’un monde en naissance, mais nous sommes quotidiennement confrontées à l’absence de structures et d’infrastructures adéquates et à une certaine inertie de la part des institutions municipales qui répondent difficilement aux services les plus élémentaires. Les étapes de cette fondation ont été marquées par une expérience difficile : d’un côté c’est un vrai miracle et d’un autre côté, il y a une exigence de patience, de ténacité, dans laquelle nous avons dû nous rappeler pourquoi ça vaut la peine de se dépenser et de risquer de construire une graine de vie monastique dans notre Europe sécularisée et sceptique. Il y a vraiment eu un goût de miracle avec la générosité des paroissiens de ce lieu qui ont voulu nous céder une partie de leur terrain (notre propriété actuelle est composée de 32 anciens lots différents) ; touchante aussi est la générosité de l’évêque et du curé d’ici qui, avec patience, ont tissé des relations, ont permis des rencontres, de l’aide, des contacts pour que la vie cistercienne revienne dans ce pays. Mais aussi de la patience et de la ténacité, car nous avons également rencontré de nombreuses difficultés bureaucratiques, avec le manque de fonds et le manque d’intérêts de certaines grandes entreprises qui nous ont obligées à prendre en charge la ligne électrique, la canalisation d’eau, à construire et à gérer un réseau d’égouts, une installation pour le gaz, les tranchées pour installer internet (qui pour l’instant ne fonctionne qu’avec le système satellite) et aussi le manque de route adéquate pour rejoindre le village. Nous avons en partie construit cette route : elle sera maintenant achevée en terre battue et gravier avec un grand effort de la part de la municipalité d’ici. Nous travaillons actuellement au projet du monastère, une entreprise encore plus exigeante que l’hôtellerie, à la fois parce qu’il a été conçu pour accueillir quarante moniales et parce que le bâtiment est destiné à inclure à l’intérieur les pièces pour le travail. Le bâtiment est conçu pour s’intégrer harmonieusement dans l’environnement naturel et s’adapte à l’aspect vallonné du terrain : pour cette raison, nous avons prévu une répartition des pièces sur plusieurs étages. Le projet réalisé selon la structure d’un monastère traditionnel prévoit le cloître au centre, au cœur de la maison. Autour de lui s’ouvrent tous les autres développements dans lesquels la vie de la communauté monastique va se dérouler. L’église, orientée à l’Est, est positionnée sur la partie supérieure du terrain, de manière à être visible même de loin. Les espaces de travail occupent l’étage inférieur avec les locaux techniques, tandis que le premier étage sera utilisé pour les dortoirs et l’infirmerie. Pourquoi sommes-nous ici ? Pourquoi avons-nous quitté notre monastère où nous étions heureuses et notre grande communauté que nous aimions ? La réponse est assez simple : l’évêque de Bragança, qui croit à la vie monastique et en sa capacité de témoignage et d’attraction chrétienne, nous a appelées dans son diocèse. Notre communauté actuelle, composée de dix sœurs, vient du monastère de Vitorchiano, qui a fondé en cinquante ans huit monastères dont le premier en Toscane : les vocations étaient nombreuses à Vitorchiano et il n’y avait plus de place pour tout le monde ; mais immédiatement après, les fondations se firent dans des pays où il n’y avait pas encore de monastères trappistes : en Argentine, au Chili, au Venezuela, en Indonésie, aux Philippines, en République tchèque et maintenant au Portugal. De plus, nous avons aidé un monastère en République Démocratique du Congo, en envoyant cinq sœurs pour aider la fragile communauté du lieu. Dans tous ces cas, l’initiative n’est pas venue de nous : c’est toujours un évêque qui nous invitait ou bien il y avait une proposition venant d’autres personnes pour que nous allions fonder dans un diocèse. Pourquoi avoir fait toutes ces fondations, souvent dans des conditions difficiles, que ce soit d’un point de vue économique ou en raison d’autres difficultés ? Parce que la mission, le fait de porter le Christ aux autres, caractérise tous les chrétiens et en particulier les instituts religieux et les personnes consacrées dont le charisme a été officiellement confirmé par l’Église. La vie monastique, qui remonte aux premiers siècles du christianisme et qui au fil des siècles s’est développée sous différentes formes, contribuant également à l’essor de la civilisation et de la culture, a toujours cherché et favorisé la mission pour faire connaître le Christ à travers le témoignage d’une vie priante, fraternelle et laborieuse. Ce témoignage a été reçu dans des lieux et des cultures très divers et s’est énormément répandu, même au travers des difficultés et des drames qu’implique l’histoire humaine. En plus de la mission et malgré le vœu de stabilité qui lie le moine à sa propre communauté, le monachisme a toujours favorisé la xéniteia , c’est-à-dire le fait d’aller témoigner du Christ dans un pays étranger : là les conditions de vie, la langue et les coutumes en font un témoignage difficile, douloureux ; ainsi le moine, la moniale missionnaire ressemble de plus en plus au Christ, qui a souffert et est mort pour nous. Moines bénédictins coptes catholiques 17 Lire Nouvelles Frère Maximillian Musindal, OSB Prieur au Caire (Égypte) Moines bénédictins coptes catholiques Célébration des trois ans de notre fondation Voici quelques nouvelles de la fondation des moines de Saint- Ottilien au Caire (Égypte). Nos maisons Notre humble vie a commencé dans un appartement loué au centre du Caire ; il appartenait aux missionnaires Comboniens ; puis nous avons loué une villa franciscaine à Mokattam. Ce fut notre première résidence officielle en Égypte. Pour accueillir nos hôtes, nous avons mis en place trois « unités », soit six chambres supplémentaires avec salle de bains intérieure et commodités. Nous avons acheté une propriété agricole de quelques douze hectares puis environ six hectares voisins dans la province d’Ismailia : la propriété comportait en plus une petite villa de trois chambres. À la ferme il y a des oliviers et des manguiers. Au moment de la reconnaissance canonique et du lancement officiel, notre villa possédait une chapelle de style copte, dédiée à saint Benoît et bénie par Sa Béatitude Ibrahim Ishaq, patriarche copte catholique d’Alexandrie. Finalement un prêtre copte catholique canado-égyptien, abuna Bishoy Yassa, a proposé de nous offrir une propriété qu’il possédait. Après quelques discussions et consultations, nous avons accepté son offre. Ce fut notre première propriété en Haute-Égypte. Il s’agit d’un terrain important avec une villa qui nécessitera quelques rénovations et ajustements pour devenir un monastère. Nous espérons faire de cette maison la pépinière de nos vocations car il y a beaucoup de vocations dans cette région. C’est notre troisième maison en Égypte. Presque tous nos projets concernent Ismailia. La stabilité financière de notre fondation dépendra de la façon dont nous saurons gérer ce lieu. Monastère Saint-Benoît au Caire. Hébergement Lorsque nous avons acheté la propriété d’Ismailia il y avait une maison comportant trois chambres, une cuisine, une salle à manger, deux salles de bains, une véranda (que nous avons transformée en chapelle) et, derrière, une piscine délabrée. Devant loger de plus en plus de monde nous avons, grâce à nos bienfaiteurs, fait construire deux autres étages. Nous pouvons maintenant recevoir dix personnes, ce qui suffit pour accueillir tous les frères à la fois. Au départ c’était un grand défi. À côté de l’entrée principale, nous avons disposé une structure permanente permettant de loger l’agent de sécurité, une petite mosquée toute simple pour nos travailleurs et une salle pour les policiers au cas où le gouvernement en enverrait pour assurer la sécurité. En face il y a un petit bâtiment indépendant destiné aux jeunes et qui peut recevoir au maximum quatre personnes. Depuis notre installation à Ismailia, de nombreux religieux du Caire et d’Ismailia apprécient notre maison à cause de son environnement calme pour faire une retraite, une récollection ou simplement se reposer. Ce succès nous a conduits à augmenter le nombre de chambres pour accueillir nos hôtes. La ferme, les olives et les mangues, les dattes, les citrons et les mandarines La ferme d’Ismailia est en train de changer. Quand nous l’avons acquise, elle était en très mauvais état. Après un longue période de nettoyage, de changements et de remplacement de l’ancien système d’irrigation (grâce à Missio Muenchen ), nous sommes en bonne voie pour en profiter. Sur les douze hectares initiaux, il y a 3 247 oliviers ; l’année dernière nous avons remplacé 200 arbres qui ont tous survécu. Sur la propriété de six hectares récemment acquise il y a 2 292 jeunes oliviers. Cela donne un total de 5 639 oliviers. Outre les oliviers il y a 1 873 manguiers dont nous avons remplacé une trentaine de pieds. À l’achat de la ferme il y avait 80 orangers, que nous utilisons pour notre consommation domestique. Nous avons planté 100 dattiers saoudiens puis, par la suite, 35 citronniers et 5 mandariniers. Poste de purification de l’eau L’un de nos projets essentiels était la purification de l’eau. L’eau dont nous disposons est salée. Grâce à nos bienfaiteurs, nous avons pu ériger un poste de purification de l’eau. Ce projet ne profite pas qu’à nous seuls. Non loin de notre monastère il y a un grand village. Les femmes et les enfants doivent parcourir de longues distances à pied pour aller chercher de l’eau douce. Nous avons déroulé un tuyau pour leur en fournir. Beaucoup de familles musulmanes pauvres viennent s’approvisionner en eau douce au robinet placé à l’extérieur de l’enceinte, près de l’entrée principale. Jardin potager L’agriculture maraîchère en Égypte se tourne rapidement vers les OGM. Les gens y investissent pour produire en quantité mais c’est au détriment de la qualité. Après plusieurs essais, nous avons réalisé que nous pouvions produire nos propres légumes dans notre ferme d’Ismailia. Investir dans l’agriculture biologique garantira la qualité de nos légumes. Grâce à un don de la Société pontificale missionnaire, nous avons maintenant une salle de conférences de 100 places à la fine pointe de la technologie. Gymnase et piscine Pendant la pandémie, nous avons eu l’idée de faire remettre en service la piscine délabrée qui se trouvait à la ferme d’Ismailia lorsque nous l’avons achetée. Puis, après la piscine, nous avons décidé de mettre en place une salle de gymnastique. Ces deux projets sont nés par nécessité. Le confinement nous a été très pénible ; sans espace pour faire du sport et sans rencontre avec le monde, de telles installations sont devenues nécessaires. De plus cela permettait de proposer un espace de détente privé pour les religieux coptes en Égypte. Le fait qu’un religieux, prêtre, moine ou sœur, ne soit pas autorisé à se détendre dans un lieu public est difficile à comprendre pour un étranger. Une étude a montré que les prêtres, y compris de nombreux missionnaires, n’ont pas cette facilité. Avoir un lieu de sport dans notre monastère serait donc un plus. De fait, une fois les deux installations terminées, de nombreux prêtres, y compris les coptes catholiques, les fréquentent. Cela fait partie d’un apostolat dont nous avons eu l’idée à la suite de « l’écoute » des besoins de l’environnement. Les moutons Les bédouins sont connus pour avoir des moutons, des chameaux, des vaches et des ânes. Autour de notre monastère se trouvent des villages de bédouins. C’est d’eux que nous avons appris à quel point l’élevage ovin peut être rentable. Les bédouins qui nous entourent n’ont pas de grands troupeaux de moutons, étant donné leur humble niveau de vie. Néanmoins, chacun d’eux en a de un à cinq. À la fin de l’année dernière, après une étude sérieuse, nous avons envisagé de nous lancer dans l’élevage ovin. Le premier défi à relever était de savoir comment trouver de la nourriture pour les bêtes. Une partie de nos terres agricoles ne convenait pas aux oliviers : nous avons donc déraciné 420 arbres non performants. Cela nous a libéré près d’un hectare sur lesquels nous avons planté du bersim (trèfle d’Alexandrie). C’est une nourriture animale connue et très nutritive employée en Égypte. Ça pousse très bien ; nous en récoltons toutes les trois semaines, le broyons et le stockons. Nous avons acheté dix moutons pour commencer. Ça se passe bien. Cela nous donne l’espoir que, dans un proche avenir, après la rénovation des hangars de la ferme, nous pourrons nous aventurer dans l’engraissement des moutons pour le marché. Il est important de signaler qu’en Égypte, comme dans tous les pays à majorité musulmane, le mouton est nécessaire pour célébrer le Jour du Sacrifice ( Aid el-Adha ) qui rappelle le sacrifice du prophète Ibrahim. Or l’Égypte n’a pas assez de moutons : beaucoup sont importés. Par conséquent il y a là un marché qui existe déjà. Cette fête intervient un mois après le Ramadan. Selon nos recherches il est conseillé d’acheter de jeunes moutons, de les engraisser pendant quatre mois au maximum, puis de vendre tout le troupeau juste avant l’ Aid el-Adha . Notre objectif, pour l’année à venir, est d’avoir 100 moutons. Nous avons un grand hangar où ils pourront tous tenir. L’aide sociale Notre monastère d’Ismailia est entouré de plusieurs villages pauvres. Nous n’avons pas négligé les nécessiteux dans ces villages. Dans la culture bédouine, la mère est entièrement en charge des enfants tandis que le père part à la recherche de nourriture et autres besoins. Il est fréquent de voir des mères venir mendier avec leurs enfants. Beaucoup d’enfants ne vont pas à l’école ; l’éducation n’est pas une priorité. Le garçon est élevé pour protéger et subvenir aux besoins de la famille ; la fille est élevée pour être mariée, souvent dès 12 ans, et pour avoir des enfants. Les bédouins n’autorisent pas le mariage en dehors de leur famille élargie. Ils se marient le plus souvent entre cousins germains. Ils ont une culture très peu ouverte et tout étranger est considéré comme une menace pour leur survie. Nous sommes toutefois en mesure d’avoir des rapports avec eux après qu’ils se soient rendu compte que nous n’étions pas contre leurs valeurs culturelles. Une façon de les approcher est de soutenir les veuves nécessiteuses et leurs enfants. Actuellement, avec le soutien que procure Saint-Ottilien, nous versons une allocation mensuelle à treize veuves et aidons à acheter de la papeterie et des sacs pour leurs enfants qui vont à l’école. Selon les besoins de la famille, nous donnons entre dix et quinze euros par mois. Cela peut sembler peu mais sauve des vies. Au début de l’année 2020, il y a eu une terrible pluie d’orage en Égypte. Presque toutes les maisons des villages voisins se sont effondrées. Les gens n’avaient aucun abri pour dormir. Ce fut un vrai désastre. Tous nos ouvriers étaient sans logement. Certains ont même demandé à venir vivre au monastère avec leur famille jusqu’à ce qu’ils puissent construire une nouvelle maison. Nos frères de Muensterschwarzach étaient en Égypte lorsque cette tragédie s’est produite. Avec l’aide que Muensterschwarzach nous a procuré, tous nos ouvriers ont pu avoir des maisons permanentes. Nous apprécions vraiment ce genre de soutien. Cela a beaucoup de valeur pour nous en tant que communauté de moines entourée de familles musulmanes. Le peu que nous faisons pour toucher leur vie parle plus que de leur réciter la Bible. Outre cela, il y a toujours des gens qui viennent frapper à notre porte pour mendier du pain ou des médicaments ou même une couverture. Si nous le pouvons, nous donnons. Si nous ne pouvons pas le faire, nous avons quand même un mot gentil. Le fait qu’ils viennent frapper chez nous est déjà un signe de confiance. Il est important de parler du rôle joué par la procure de Muensterschwarzach. L’Égypte connaît un afflux important de réfugiés en provenance d’Afrique et du Moyen-Orient. Les réfugiés érythréens et soudanais sont pris en charge par les pères Comboniens. Au cours des dernières années leur nombre écrasant a dépassé ce que ces pères pouvaient assumer. En ce qui concerne la pastorale, ils ont demandé au père Maximilian de les aider dans les visites à domicile et l’administration des sacrements. Aux moments des plus grands besoins, la procure de Muensterschwarzach a aidé pour leur éducation et leurs besoins fondamentaux. Avec la pandémie de COVID-19, la situation s’est à nouveau aggravée… Depuis, les réfugiés dépendant entièrement des dons, la procure de Muensterschwarzach a beaucoup aidé en donnant de l’argent pour acheter des denrées alimentaires, des lingettes désinfectantes, des masques, etc. Nous apprécions vraiment ce genre d’aide sociale. Le défi demeure. Nous avons constitué un conseil pour voir comment soutenir ces familles de réfugiés qui ne vivent que de dons. Nous avons présenté plusieurs projets mais réalisons qu’il est difficile d’obtenir des autorisations pour certains d’entre eux en raison des restrictions mises en place par les autorités civiles. Les seuls projets viables sont ceux qui peuvent être gérés directement par l’Église, pour que les réfugiés puissent tenir. L’équipe technique travaille sur le projet que nous lancerons avec les organismes qui soutiennent ces réfugiés érythréens et soudanais en Égypte. Les hommes, les vocations, la formation Nous sommes une communauté de six membres : un profès perpétuel (père Maximilian), deux frères profès temporaires (frère Bruno et frère Arsanius), deux novices (père Emmanuel et frère Antonius) et un postulant (Mikhail). Nous avons en outre un oblat novice ( abuna Bishoy du diocèse d’Asyut). Jusqu’au 23 novembre 2020 nous avions trois profès temporaires. Parmi les jeunes qui se renseignent et expriment le désir de se joindre à nous, il y a plus d’orthodoxes que de catholiques. Il est évident qu’il existe une tension entre les deux Églises. Certains évêques catholiques ne sont pas favorables au fait que nous admettions des jeunes d’origine orthodoxe. Ils redoutent une invasion. Afin que leur choix de quitter l’Église orthodoxe pour l’Église catholique soit bien clair, il faudra qu’ils aient fréquenté une paroisse catholique pendant au moins six mois sans interruption. La recommandation du curé ne suffira plus. Ils devront également en obtenir une de l’évêque de leur diocèse. Nous avons trois jeunes hommes d’origine orthodoxe qui demandent à se joindre à nous. Nous leur avons conseillé de faire les premiers pas en juillet 2021, ils auront alors atteint l’exigence des six mois. Pendant cette période, ils nous rendront visite « pour voir ». Tout ce programme de formation est donné en arabe, notre confrère, le frère Arsanius, y a un rôle très important. Il traduit ce que dit l’Abbé Président qui enseigne par Zoom. Il traduit également toutes les leçons sur la règle de saint Benoît que nous utilisons en cours. Nous ne manquerons pas de mentionner le rôle joué par l’abbé émérite de Muensterschwarzach, le père Fidelis Gerhard Ruppert : ses nombreuses visites en Égypte pour donner de courtes conférences et cours à la communauté ont toujours été une richesse pour notre formation. Malheureusement, la pandémie de COVID-19 a interrompu cette mission. Nous espérons qu’une fois l’épidémie vaincue le Père Abbé Fidelis pourra reprendre ses visites. Il nous manque ! Le père Fidelis a contribué à renforcer nos liens avec les grands monastères coptes orthodoxes de Saint-Macaire et de Saint-Antoine-le-Grand. Nous cherchons comment rendre ces relations plus fructueuses afin que certaines formations puissent être données dans ces monastères puisque nous avons les mêmes racines. C’est une entreprise difficile que nous seuls, moines bénédictins de l’Église catholique, pouvons mener. Chapelle et liturgie au monastère Saint-Benoît. La liturgie Notre liturgie est copte. Depuis un an, nous travaillons sur sa structure. Nous avons fait plusieurs essais avant de définir le style de notre liturgie. L’arrivée du père Emmanuel a été une bénédiction pour la communauté. En tant que prêtre copte catholique, il nous a beaucoup appris en matière de rite copte : messe, offices, liturgies spéciales selon les directives du synode des évêques de l’Église copte catholique. Les deux langues utilisées pour nos célébrations liturgiques sont l’arabe et le copte. Nous célébrons la messe trois fois par semaine : le dimanche, le mercredi et le vendredi. Notre journée commence à 5 h 30 en été et 6 h 30 en hiver. Le livre de prière catholique copte ( Agbiyya ) prévoit les prières du matin, de la troisième heure (9 h), de midi, du soir, de la nuit, l’office des moines et les prières de minuit. Habituellement, nous prions les offices du matin, de midi, du soir, de la nuit ainsi que l’office des moines (que nous sommes les seuls à célébrer). Les jours où il n’y a pas la messe, nous prions l’office de la troisième heure. Tous les samedis soirs, au lieu de l’office du soir, nous avons la cérémonie de l’encens (une liturgie très solennelle avec beaucoup d’encens) qui comprend une partie de l’office de la nuit. Découverte de la mission Découvrir notre mission de bénédictins missionnaires est très important. Certains de nos confrères ont eu la chance d’aller dans une de nos abbayes bénédictines ou de nos prieurés de la congrégation de Saint-Ottilien pour leur formation ou pour faire une expérience. Abuna Emmanuel, juste avant de rejoindre notre communauté, a passé deux semaines à Tigoni, au Kenya. Il avait besoin de cela pour avoir une première expérience de communauté bénédictine afin d’affiner son intention. Son expérience a été positive et à son retour, convaincu que c’est bien ce qu’il voulait, il s’est joint à nous. Le frère Arsanius a fait la deuxième partie de son postulat et tout son noviciat à Tigoni. Alors qu’il était à Tigoni, il a visité Tororo (Ouganda). En 2019, il a participé à une rencontre en Allemagne. Pendant ce voyage, il a eu la chance de visiter certains de nos monastères en Allemagne et dans les pays voisins. Le frère Bruno a récemment (octobre-décembre) eu la chance de visiter les abbayes de Saint-Ottilien, Muensterschwarzach, Schweiglberg et Georgenberg. Toutes ces expériences sont une richesse pour notre fondation. Conclusion Pour conclure, nous tenons à remercier tous ceux qui nous ont soutenus et nous ont aidés à être là où nous en sommes. Nous apprécions chacun d’entre vous pour sa contribution qui est unique. Sans votre précieux soutien, les choses auraient été bien différentes. Fermeture de l’abbaye Saint-Marie-Du-Désert (France) 18 Lire Nouvelles Fermeture de l’abbaye Sainte-Marie-du-Désert (France) et ouverture du premier Village de François Tiré du site internet : « Le village de François » ( https://abbayedudesert.fr/ouverture-premier-village-francois/ ) Le 4 octobre 2020, le premier Village de François s’est ouvert à l’abbaye Sainte-Marie-du-Désert. La veille, près de cinq cent personnes, dont cent-cinquante moines et moniales, étaient venus entourer les huit moines de la communauté pour leur départ et la passation au Village de François . Au cours d’une messe d’action de grâce présidée par l’évêque du lieu, Monseigneur Le Gall, a eu lieu la passation. Ému, le Père Abbé a déposé sa crosse au pied de l’autel, puis a remis les clefs de l’abbaye au Village de François . « Je vous confie l’abbaye, prenez en soin », par ces mots, le Père Abbé a définitivement acté la passation. Une page de l’histoire de l’abbaye se tourne après cent soixante-huit ans de vie monastique à Sainte-Marie-du-Désert. Un départ non sans tristesse évidemment, mais teinté d’espérance car il a été rappelé au cours de la messe que « si le grain de blé tombé en terre meurt, il porte beaucoup de fruit ». Et les moines sont dans cette espérance que demain naîtra un beau Village de François qui portera du fruit. Fidèle à la vocation des moines de porter le monde et les hommes dans leur prière, le Village de François souhaite accueillir les plus fragiles afin de les relever, tout en leur offrant de vivre des relations fraternelles et bienveillantes. Le père abbé Pierre-André Burton ne s’y trompe pas : le Village de François est « un beau projet ambitieux : des familles vont fournir un cadre solide à ceux qui sont dans la misère ». D’un point de vue économique, l’ensemble des activités des moines va se poursuivre, les emplois seront préservés, les moines partent rassurés. L’équipe du Village de François a été surprise par l’afflux important de candidatures spontanées de familles exceptionnelles qui souhaitent s’engager bénévolement dans l’aventure. La famille Content est la première à être arrivée en septembre. Olivier et Marthe ainsi que leur petite fille, sont arrivés le 20 octobre. Courant novembre, Aynard, Gabrielle et leurs deux enfants ont rejoint l’aventure. Aynard s’occupe du développement économique du Village . Vincent et Yuna, un jeune couple, est attendu dans les prochains jours. Il y aura aussi Pierre-Henri et Ségolène, Ferréol et Ombeline, François et Jeanne… De nombreuses familles souhaitent rejoindre prochainement le Village de François pour vivre cette fraternité avec les plus fragiles. L’arrivée des célibataires se fait progressivement… Les personnes fragiles accompagnées par des associations arriveront à partir de janvier 2021 en fonction des travaux. Chacun sera reçu et installé grâce à des associations expérimentées, comme l’association « Magdalena » pour les femmes issues de la prostitution. Une colocation de personnes âgées se prépare avec la structure « Cette Famille ». Des projets de colocation pour des personnes ayant vécu à la rue ou en situation de handicap sont en cours d’étude et de formalisation avec les partenaires. D’importants travaux vont être nécessaires pour accueillir chacun. Le Village de François recherche plusieurs centaines de milliers d’euros pour réaliser des appartements. Le premier Village de François à Toulouse est donc lancé. L’abbaye Sainte-Marie-du-Désert ne meurt pas, elle se transforme et les liens d’amitié avec les moines sont établis pour toujours. < Précédent Suivant >

  • Notre communauté Oshipeto | Namibie (Afrique) | AIM - L'Alliance Inter-Monastères

    Oshipeto en Namibie, Afrique | AIM - L'Alliance Inter-Monastères < Retour Oshipeto Namibie HO/FE FE Ordre OSB Congrégation / Fédération Benedictine Sisters of Oshikuku Information Adresse Benedictine Sisters of Oshikuku St. Placidus Convent P. O. Box 240 Tsandi, Uukwaluudhi Namibia Site web

  • Notre communauté Disentis | Suisse (Europe) | AIM - L'Alliance Inter-Monastères

    Disentis en Suisse , Europe | AIM - L'Alliance Inter-Monastères < Retour Disentis Je suis un paragraphe. Cliquez ici pour ajouter votre propre texte et me modifier. C'est facile. HO/FE HO Ordre OSB Congrégation / Fédération Congrégation suisse Information Adresse Kloster Postfach 74 7180 DISENTIS Schweiz Site web https://www.kloster-disentis.ch/ abtei@kloster-disentis.ch +41 (081) 929 69 00

  • Projet de Développement | AIM - L'Alliance Inter-Monastères

    Projets Développement : Lorsqu'une communauté s'implante quelque part, elle est inévitablement concernée par les conditions de vie de la population alentour. Elle crée donc en général des activités de développement en matière d'agriculture et d'aménagement des espaces naturels, voire dans l'approche écologique, en matière de santé et en matière d'éducation parfois. Il y a là un devoir social que les communautés ont toujours tenu à cœur d'honorer. < Retour aux projets Projets de Développement Lorsqu'une communauté s'implante quelque part, elle est inévitablement concernée par les conditions de vie de la population alentour. Elle crée donc en général des activités de développement en matière d'agriculture et d'aménagement des espaces naturels, voire dans l'approche écologique, en matière de santé et en matière d'éducation parfois. Il y a là un devoir social que les communautés ont toujours tenu à cœur d'honorer. Kokoubou (Bénin) [Novembre 2024] Installation pour renforcer la connexion internet Découvrir Shngimawlein (Inde) [Novembre 2024] Installation de panneaux solaires Découvrir En voir plus

  • Bulletin n° 126 | AIM - L'Alliance Inter-Monastères

    Bulletin n°126 : Bulletin n° 126, 2024 < Retour 129 Bulletin Les communautés en zone de conflits 128 Bulletin Loi et vie 127 Bulletin Transition 126 Bulletin La vie monastique aujourd’hui 125 Bulletin « Toute la vie comme liturgie » 124 Bulletin Les Chapitres généraux cisterciens (OCSO et OCist, sep. et oct. 2022) 123 Bulletin Vie monastique et synodalité 122 Bulletin La gestion de la Maison commune 121 Bulletin Fratelli tutti, la fraternité dans la vie monastique 120 Bulletin La formation monastique aujourd’hui (2e partie) En voir plus La vie monastique aujourd’hui Bulletin n° 126, 2024 Aller au sommaire Aller à l'éditorial Aller aux articles Sommaire Éditorial Dom J.-P. Longeat, osb, Président de l’AIM Lectio divina « Va, vends ce que tu as… » (Mt 19, 21ss) Dom J.-P. Longeat, osb Perspectives • La vie monastique aujourd’hui, réponses au questionnaire de l’AIM • Quelques éléments de synthèse des réponses au questionnaire Équipe internationale de l’AIM Nouvelles Voyage au Canada et aux États-Unis Dom J.-P. Longeat, osb Réflexions Une tentative pour une vision partagée Dom Jeremy Driscoll, osb Témoignage Vivre une communauté monastique multiculturelle Dom Paul Mark Schwan, ocso Art et liturgie La saga de la salle capitulaire de Santa Maria de Ovila Dom Thomas X. Davis, ocso Grandes figures de la vie monastique Sœur Judith Ann Heble, seconde modératrice de la CIB Mère Maire Hickey, osb In memoriam Mère Lazare de Seilhac (1928-2023) Sœurs bénédictines de Saint-Thierry Recensions Dom J.-P. Longeat, osb, Président de l’AIM Sommaire Éditorial À la suite de la publication de « Un miroir de la vie monastique aujourd’hui » et du « Rêve monastique », l’Équipe internationale de l’AIM a voulu lancer une grande consultation auprès d’un certain nombre de responsables monastiques pour recueillir leurs principaux points de préoccupation actuels, leurs priorités, l’aide qu’ils attendent de l’AIM et quelques exemples significatifs de réalisations récentes. Parmi les personnes consultées, certaines ont été surprises par ce questionnaire de l’AIM. L’Alliance Inter-Monastères est souvent perçue comme une simple source de financement pour des projets qui lui sont adressés par les jeunes communautés d’Afrique, d’Asie, d’Amérique latine, d’Océanie et d’Europe de l’Est. Mais il faut rappeler 
ici que l’Alliance Inter-Monastères, selon ses statuts approuvés par le Congresso des abbés bénédictins de 2004, a pour mission aussi de réfléchir sur le sens de la vie monastique et de souligner son originalité dans les différentes cultures (art. 6). L’AIM a toujours le souci de favoriser une prise de conscience de la valeur du monachisme dans les communautés elles-mêmes, dans l’Église et dans la société (art. 7). En ce sens, on a pu dire parfois que l’AIM est comme un observatoire des évolutions de la vie monastique dans le monde, et pouvait aider à en restituer les questions et les principaux enjeux. Il faut souligner aussi que l’AIM est, avec le DIM-MID (Dialogue interreligieux monastique), le seul lieu où les trois Ordres qui suivent la règle de saint Benoît, tant pour les communautés d’hommes que de femmes, travaillent ensemble. L’AIM œuvre aussi en lien étroit avec les associations monastiques dans le monde entier : cela lui permet d’avoir une compréhension précieuse de ce qui se vit dans ces régions et de mettre en lumière les différentes manières d’aborder les réalités de la vie monastique aujourd’hui. Pour toutes ces raisons, l’AIM est investie de plus en plus d’une mission prophétique qui, loin de faire concurrence aux rôles propres des Ordres et des Congrégations, ne cherche au contraire qu’à les aider de manière complémentaire à mieux répondre à l’appel du Christ dans la vie monastique. Outre ces réponses au questionnaire, on pourra trouver dans ce bulletin, le récit d’un voyage dans des monastères de la côte Ouest des États-Unis, un témoignage sur la vision partagée en matière de gouvernance, et sur le défi de l’interculturalité dans une communauté monastique. Une rubrique d’art autour de l’église de l’abbaye de Vina (New Clairvaux, Californie), et une évocation de la vie de sœur Judith-Ann Hebble, seconde modératrice de la Communion Internationale des Bénédictines. On trouvera aussi dans ce bulletin quelques mots sur sœur Lazare de Seilhac, bénédictine de Saint-Thierry (France, congrégation de Sainte-Bathilde), qui a si fidèlement contribué à la vie de l’AIM et, surtout, à la formation de plusieurs générations de moines et de moniales pour l’interprétation de la règle de saint Benoît, en attendant un article plus développé sur cette belle figure de la vie monastique aujourd’hui. Une recension des deux livres du père Denis Huerre (Pierre-Qui-Vire) reprenant ces commentaires de la règle de saint Benoît à sa communauté clôture ce volume. En ouverture du Bulletin, est proposée ici une lectio sur le texte de l’homme riche dans les Évangiles, à l’origine de la vocation de saint Antoine, père des moines. Dom Jean-Pierre Longeat, OSB Président de l'AIM Articles « Va, vends ce que tu as… » (Mt 19, 21ss) 1 Lire Lectio divina Dom Jean-Pierre Longeat, osb Président de l’AIM « Va, vends tout ce que tu as, donne-le aux pauvres, puis viens et suis-moi. » (Mt 19, 21ss) Le dialogue entre Jésus et le jeune homme de l’Évangile, en Matthieu 19, 16-26, ne manque pas de nous émouvoir tant il rejoint nos aspirations les plus profondes. Nous nous reconnaissons dans ce fidèle de la religion juive, et nous sommes profondément atteints par les réponses de Jésus qui nous donnent comme une clé de lecture pour pouvoir mener une vie de disciple, une vie de moine, de moniale, conforme à sa propre vie. Laissons-nous prendre par ce texte, laissons-nous conduire par l’Esprit pour entendre cette parole déterminante qui peut nous faire aller de l’avant. La question du jeune homme porte sur ce qu’il y a à faire pour avoir la vie éternelle : « Maître, que dois-je faire de bon pour avoir la vie éternelle ? » (Mt 19, 16) Dans un premier temps, la réponse de Jésus rappelle la référence à quelques commandements à la base des devoirs religieux du croyant. Mais dans un deuxième temps, sur l’insistance de son interlocuteur, la réponse est toute différente. Prenons le temps d’examiner ces deux réponses de Jésus et regardons où nous en sommes nous-mêmes en considérant l’attitude du jeune homme. 1re réponse : Jésus cite quelques commandements pour résumer les devoirs religieux du croyant. Il rappelle simplement les derniers commandements du Décalogue, et il ne les cite pas dans l’ordre où ils sont donnés dans la Bible (en Exode 20 ou en Deutéronome 5). Il supprime le dernier de la liste du Décalogue et il rajoute une prescription du Lévitique (19, 18) en guise de synthèse : « Tu aimeras ton prochain comme toi-même ». Tous ces commandements portent sur le comportement moral : « Tu ne tueras pas, tu ne commettras pas d’adultère, tu ne voleras pas, tu ne porteras pas de faux témoignage ». Comme le jeune homme riche, un grand nombre parmi nous pourrait répondre à Jésus : « Tous ces commandements, je les ai gardés ». Notre perspective religieuse est assez bien caractérisée par de telles dispositions éthiques qui sont déjà très remarquables. Beaucoup s’en satisfont et leur vie est hautement louable. Mais d’autres ont l’impression qu’il doit y avoir un enjeu plus fort dans la vie humaine, et que notre devenir n’est pas lié uniquement à un bon comportement moral, aussi vertueux soit-il. Le jeune homme insiste donc : « Que me manque-t-il encore ? » C’est à cet endroit que le terme « jeune homme » apparaît dans notre texte. En posant cette question cruciale, cet homme se présente vraiment comme quelqu’un qui veut du nouveau. C’est ce que traduit l’expression « jeune homme », c’est littéralement un homme « nouveau », comme un nouveau-né. Il laisse émerger en lui le désir profond qui l’habite. Jésus, par sa parole et son comportement, favorise cette émergence chez les autres ; pour lui, il n’y a rien de plus important que cela dans la vie : les zones profondes de notre être sont appelées à venir au jour et à mettre en œuvre une constante nouveauté par l’action de l’Esprit Saint. Et voici ce que répond Jésus. Il fait connaître le fond de sa pensée : il parle d’accomplissement et non plus simplement de devoir à accomplir. Voici donc la pointe du récit : « Va vendre tout ce que tu tiens sous ta main (littéralement) et donne-le aux pauvres, tu auras un trésor dans le ciel, puis viens et marche avec moi ». En parlant ainsi, Jésus rejoint la première partie du Décalogue que l’on oublie constamment : « Tu n’auras pas d’autres dieux, tu ne te feras aucune idole, tu ne prononceras pas le nom de Dieu à faux, observe le jour du sabbat ». Il s’agit là de ne s’enfermer dans aucune possession trop humaine. L’idole en effet, c’est bien ce que l’on tient sous la main et que l’on retient pour soi-même, sans laisser la vie libre d’aller et venir entre les créatures et le Dieu de toute liberté. Ainsi, « Va vendre tes idoles et partages-en le prix aux pauvres pour bien manifester que tu dis adieu à tout cela et que tu te rends disponible pour l’acquisition d’un trésor du ciel ». La difficulté pour nous tous dans la réponse à l’appel que Dieu nous adresse se situe bien à cet endroit. Si l’on ne quitte pas, si l’on ne renonce pas à toutes nos idoles, à tout ce que nous tenons bien en main et qui est comme le moteur de notre vie, parfois même, le dictateur de nos actes et de nos pensées, alors nous manquons le rendez-vous essentiel auquel Dieu nous convie et notre vie s’installe dans une perspective où la tristesse a souvent le dernier mot, tellement les promesses de nos idoles ne sont jamais tenues. En effet le jeune homme, entendant la parole de Jésus, « s’en alla plein de tristesse, car il avait beaucoup de possessions ». Il est intéressant de noter que le terme employé ici est d’une portée très élémentaire. Le jeune homme considère ce qui constitue son avoir propre comme de simples possessions ; Jésus envisageait les choses tout autrement, il parlait de tout autre chose : il s’agissait d’une réalité très fondamentale qui habite nos consciences et que l’on considère comme notre but en ce monde, jusqu’à tout y sacrifier. Mais j’entends bien sûr les protestations. Ce n’est pas possible ! D’autant plus que Jésus insiste : « Il est difficile à un riche d’entrer dans le royaume des Cieux ; il est plus facile à un chameau d’entrer par un trou d’aiguille qu’à un riche d’entrer dans le royaume des Cieux ». Avec cependant : « Pour les hommes, c’est impossible, mais pour Dieu, tout est possible ». La comparaison employée par Jésus n’est pas à prendre au pied de la lettre, elle cherche simplement à réveiller les consciences. Plutôt que d’en rester à des comportements humains appuyés sur des représentations et des possessions idolâtriques, il est plus nécessaire de renoncer à toute fermeture sur soi-même et sur ce que l’on croit posséder en propre, pour vivre vraiment la liberté, la joie et la beauté du commandement de l’amour : c’est là l’unique trésor du Ciel. Oui, pour les humains, cela est impossible mais pour Dieu tout est possible. Si nous suivons l’itinéraire du jeune homme, nous constatons qu’au début du passage il est désigné par la simple dénomination de « quelqu’un » : « Et voici que quelqu’un vient vers Jésus ». Ce quelqu’un se présente comme autonome ; dans l’expression « quelqu’un », il y a le mot « un ». Celui-là veut savoir ce qu’il peut faire de bon pour avoir la vie éternelle. Jésus le renvoie à l’Un qui est Dieu et en qui réside le Bon : « Un seul est bon », c’est donc dans la relation avec lui que l’on peut accomplir sa vie, et non dans les seuls actes de perfection à réaliser pour répondre à des devoirs religieux. Lorsqu’il laisse émerger son désir profond, il est appelé « jeune homme. » Il est à la veille de renaître. Cette renaissance d’en haut dont on sent bien qu’elle est toute proche, est particulièrement touchante chez ce jeune homme. Enfin lorsqu’il se retire, c’est un homme plein de tristesse. Alors que la joie caractérise au contraire celui qui décide de vraiment marcher avec Jésus. Il reste à nous approprier concrètement ce texte pour aujourd’hui. Nous aussi, nous aspirons à la vie. Nous cherchons ce qui nous manque car la seule application d’une morale religieuse ne nous dynamise pas suffisamment. Jésus nous propose de nous détacher de tout ce à quoi nous nous cramponnons. Jésus dit à ce propos : « Nul serviteur ne peut servir deux maîtres ; ou il haïra l’un et aimera l’autre, ou il s’attachera à l’un et méprisera l’autre. Vous ne pouvez servir Dieu et l’Argent » (Lc 16, 13). Il montre aussi comment on doit se quitter soi-même, ou plus exactement l’illusion que l’on a de soi, car souvent nous nous trouvons plus attachés à ces choses extérieures qui font de nous des personnages qui ne sont pas vraiment nous-mêmes. Se quitter soi-même touche à toutes les dimensions de notre vie jusqu’à la faire naître d’en haut. Il n’est pas possible d’expérimenter une telle dimension sans se défaire de ses idoles. Réfléchissons donc bien à ce que sont aujourd’hui les idoles qui nous empêchent d’être dans une libre relation avec Dieu afin de témoigner vraiment de la joie pascale qui nous tire du marasme d’une vie livrée à elle-même. Oui, il y a une joie extrême à tout vendre pour avoir un trésor dans le ciel et pour le partager en amour avec tous les pauvres de Dieu. À quoi bon se retenir, si c’est bien là que Dieu nous promet l’accomplissement total de nos vies ? C’est le témoignage que nous avons à rendre au salut de Dieu. Si Dieu nous a créés, c’est pour goûter sa propre vie au cœur même de l’itinéraire terrestre auquel nous sommes voués : ne perdons plus de temps, le Royaume de Dieu est là, entrons dans la joie que Dieu nous donne et soyons-en les ministres pour que le plus grand nombre trouve dès maintenant l’accomplissement de sa vie. C’est là notre vocation et c’est un immense bonheur d’y répondre. Réponses au questionnaire de l'AIM 2 Lire Perspectives Équipe internationale de l’AIM La vie monastique aujourd’hui, réponses au questionnaire de l’AIM Voici les réponses reçues au questionnaire de l’AIM sur la vie monastique aujourd’hui, suivies d’une brève synthèse. Mère Marie-Thérèse Dupagne, présidente de la congrégation de la Résurrection Quelles sont les principales préoccupations de votre Congrégation en ce moment ? Nous pensons que l’une de nos principales préoccupations est de contribuer à une meilleure compréhension du vivre ensemble en Europe en prenant soin les uns des autres, en se soutenant mutuellement, en façonnant certains aspects de notre vie ensemble et en apprenant les uns des autres. Nous voulons comprendre comment l’histoire a façonné les communautés dans leurs pays, ce qui les anime particulièrement, ce à quoi elles s’engagent. De cette manière, nous élargissons nos propres horizons vers une plus grande unité. Quelles sont vos priorités ? Comment les gérez-vous ? Nos priorités sont de vivre l’idéal monastique dans le monde d’aujourd’hui et ainsi de témoigner de notre espérance auprès de tous. Nous voulons faire cela : – en tant que femmes d’aujourd’hui, – dans l’Église d’aujourd’hui, dans une perspective synodale, – dans nos communautés telles qu’elles sont aujourd’hui : des petites communautés, – dans le monde d’aujourd’hui : c’est une nouvelle réalité qui évolue très vite (points de vue politiques, sociétaux ; insécurité croissante – avec la guerre en Europe, etc.), face à la crise des migrants et à la crise climatique, – avec l’appel à la solidarité. Comment l’AIM peut-elle vous apporter une aide pratique ? Peut-être qu’un soutien à certains projets serait possible, également pour la formation (exemple : nous savons qu’il y a une bonne formation sur le leadership à Rome, mais c’est plutôt une formation managériale). En ce qui nous concerne, nous avons besoin d’un soutien pour les supérieures dans nos communautés : c’est un autre contexte qu’en Afrique, Asie, etc. : les supérieures ont affaire à de petites communautés, la plupart du temps avec beaucoup de vieilles sœurs, et à la recherche de nouveaux revenus. Certaines ont signalé la nécessité des rencontres de formation à la vie monastique, des études théologiques, mais aussi des compétences professionnelles (pour organiser ces formations, ou les accompagner). Certaines citent la nécessité de se former à la communication, à construire des communautés dans un autre contexte que par le passé, à construire des relations… L’AIM pourrait aussi organiser une plateforme de partage sur l’accueil des migrants dans nos maisons d’hôtes. Dans ce monde où les migrants ne sont pas les bienvenus, le nouveau sens du A de l’AIM ( Alliance et non plus Aide , même si l’aide fait bien sûr partie des objectifs de l’AIM) prend une actualité nouvelle : une des missions de l’AIM pourrait être de créer des ponts entre les communautés du Nord et du Sud… Serait-il bon d’organiser des échanges entre communautés ? Nous commençons déjà à ressentir combien il est bon que certaines sœurs de nos communautés partent pendant quelques mois, ou même une ou deux années, partager la vie dans une autre communauté de la Congrégation. Serait-il bon d’ouvrir de tels échanges entre communautés extra-européennes ? On voit par exemple que les Philippins sont nombreux dans nos pays (venant en tant que travailleurs), serait-il bien qu’ils puissent trouver aussi des Philippins dans nos communautés ? Quelle expérience significative récente pouvez-vous partager avec nous ? Nous avons expérimenté combien la phase de connaissance et de contact les unes avec les autres nous a connectées, et combien il a été fructueux de construire notre Congrégation, d’écrire ensemble nos Constitutions les plus larges possibles pour être respectueuses de la spécificité de chaque communauté. Nous ressentons vraiment que la créativité vient de notre diversité, et que tenter d’arriver à l’uniformité aurait détruit la vie. Mère Maoro Sye, prieure générale des Sœurs Bénédictines Missionnaires de Tutzing Jinja, Ouganda. Quelles sont les principales préoccupations de votre Congrégation en ce moment ? – Le déplacement des centres de vitalité de notre Congrégation de l’Europe/Amérique du Nord vers l’Asie et l’Afrique : un soutien est nécessaire, il y a des ponts à construire entre les missionnaires internationales et les dirigeantes locales. – Nous sommes soucieuses d’une bonne formation pour les formatrices, les économes et les responsables. – Il y a des communautés vieillissantes en Europe, en Amérique, et même parfois, cela commence en Asie, et en même temps, il y a des communautés très jeunes en Afrique. – Le manque de personnes-ressources nous préoccupe. Selon vous, quelles sont vos priorités ? Comment les gérez-vous ? – L’interculturalité dans les contextes très diversifiés de la Congrégation, – vivre en bénédictines et missionnaires, – le renouvellement de notre charisme dans une perspective d’unité de la Congrégation : encourager le partage inter-prieurés, le partage de personnes-ressources entre nos propres prieurés et les réalités d’un autre pays, même parmi les jeunes professes. – Les rencontres locales et rencontres internationales (rencontre des prieures, semaines internationales de rencontre, rencontre internationale des économes, rencontre internationale des formateurs, programme international des Juniors, programme de renouveau missionnaire dans notre premier pays de mission). – Ateliers d’approfondissement pendant les visites canoniques. – Soutenir les communautés fragiles dans les différentes régions visitées par les membres de la Maison généralice. – Visites fréquentes des communautés par des membres de la Maison généralice et accompagnement en ligne. – Faire des efforts pour l’envoi régulier de missionnaires à long et à court terme. – Partager des ressources spirituelles (ex. : conférence mensuelle). Comment l’AIM peut-elle vous apporter une aide pratique ? – Continuer à publier du matériel pour la formation et la vie communautaire. – Poursuivre le financement des réunions régionales (BEAO, Cimbra, séminaire RB à Tagaytay – Philippines). – Parrainer des études des jeunes sœurs pour qu’elles puissent devenir des personnes-ressources à l’avenir. – Parrainer des rencontres internationales et de formation continue. Quelle expérience significative récente pouvez-vous partager avec nous ? – Le programme international pour les jeunes professes à Rome (les jeunes sœurs des différents prieurés sont invitées à participer à un programme d’un an au cours duquel elles vivent, travaillent, prient et étudient ensemble en vue d’une formation interculturelle). – La rencontre des prieures, la rencontre des formatrices et les ateliers de visite canonique à la manière synodale : où la conversation spirituelle nous a rassemblées, unies dans la diversité, alors que nous faisions l’expérience de l’Esprit Saint. Sœur Asha Thayyil, présidente de la congrégation de Sainte-Lioba (Inde) Quelles sont les principales préoccupations de votre Congrégation en ce moment ? Nous, sœurs bénédictines de Sainte-Lioba, formons une congrégation de femmes consacrées, enracinées dans le Christ et engagées pour le bien-être de l’humanité, en particulier des pauvres, des opprimés et des marginalisés de la société. Les préoccupations majeures de notre Congrégation sont d’utiliser au mieux nos capacités et de nous équiper pour relever les différents défis de notre mission. L’avenir de notre Congrégation dépend de la synodalité qui inclut d’abord tous les membres, nos collaborateurs, puis s’adresse à tous les membres de la société. Nous devons être prêtes à lire et à comprendre les signes des temps et à opérer avec courage les changements nécessaires dans notre vie personnelle, communautaire et apostolique. Dans le véritable esprit de la synodalité, gardons de côté nos préjugés, nos préférences ou nos intérêts personnels, le cas échéant, et marchons ensemble en recherchant l’unité dans la diversité. À l’instar de saint Benoît, « écoutons » la voix de Dieu et planifions un programme non seulement sur une courte période, mais sur le long terme, afin qu’il y ait une longévité quant à la continuité et l’efficacité dans ce que nous planifions et faisons. Selon vous, quelles sont vos priorités ? Comment les gérez-vous ? Je pense que nos priorités sont les suivantes : – Pratiquer quotidiennement la contemplation à partir de l’appel à la vie consacrée en se concentrant sur les différents apostolats. – Améliorer les connaissances et les compétences grâce à la lecture de livres et à la découverte des personnes et des lieux. – Accorder un maximum d’attention au développement des ressources humaines des membres des communautés à travers différents programmes de formation au sein de la Congrégation et à l’extérieur. – Créer des établissements d’enseignement, des centres de travail social en formant les jeunes à devenir des leaders visionnaires dotées d’éthique et de sensibilité à la société. – Donner à celles qui travaillent dans le monde de la santé et l’apostolat social une formation actualisée. Former plus de personnes pour ce ministère. – Établir une collaboration avec d’autres groupes dans divers ministères, dans le respect mutuel et le partenariat. – Utiliser les ressources humaines optimales en fonction de l’aptitude et de la qualification de chacune. – Former les sœurs avec la meilleure éducation et développer leurs connaissances, leurs compétences dans une attitude positive. – Puisque nous avons investi un maximum de ressources dans le travail de l’éducation, nous avons à nous concentrer au maximum sur une éducation de qualité et la construction des étudiants qui nous sont confiés. Notre priorité doit être donnée à la construction de la nation, sans se fixer sur le seul gain économique. – Toutes les politiques que nous formulons doivent être destinées au meilleur intérêt de chaque membre de la Congrégation et de l’apostolat. – Dans la phase initiale, nous nous concentrerons sur l’acquisition de connaissances de première main sur la vie et la mission dans nos communautés, sur l’apprentissage des relations interpersonnelles entre les membres et sur la préparation d’un système de soutien pour créer de meilleurs liens entre les membres. – Pour le fonctionnement efficace de l’institution, les directeurs ou directrices d’établissement doivent disposer de suffisamment de temps pour établir de véritables relations avec la population de la localité. La stabilité des membres dans la communauté est un facteur déterminant pour renforcer l’institution. Nous devons faire le moins de transferts possibles. Cependant, un système d’évaluation régulière de transparence et de participation de tous les membres sera rendu obligatoire. Les institutions éducatives, sociales et médicales devraient être précurseurs dans tous les domaines. – Il est important d’éviter les incitations des éditeurs pour faire de la publicité pour nos établissements en matière de visites et d’hébergement. Chaque fois que nous devons assister à une réunion ou à un séminaire dans des endroits lointains, il est important de régler les frais des institutions respectives et de défendre ainsi notre dignité et notre honneur. – Nos maisons et institutions religieuses doivent être des centres de dialogue et de partage. Par conséquent, ils doivent être des lieux où les gens peuvent avoir accès à des sœurs pour obtenir des conseils et du soutien. Nos infrastructures doivent être au service de la qualité humaine. – Il est impératif d’étudier le droit canonique et civil de chacune de nos institutions. Exemple : enregistrement de sociétés dans différents États, bonne tenue de la comptabilité, contrats avec un diocèse et une autre congrégation religieuse, gestion de conflits de propriété, etc. – Le Chapitre est un organe décisionnel et le Conseil est l’organe exécutif. Par conséquent, les conseillères disposent d’une plus grande capacité exécutive. Elles élaborent un plan d’action dans un format bien défini pour un an, et un budget est approuvé pour chaque apostolat qui est assigné aux sœurs. – Il y a une équipe dirigée par une conseillère pour chaque ministère, pour le bon fonctionnement et l’efficacité de l’apostolat. – Nous proposons une évaluation annuelle des ministères de toutes nos institutions. De même, une évaluation libre et franche du travail de la prieure et de l’équipe des responsables pour apprécier la performance des membres de la Congrégation. Une critique constructive est nécessaire à notre croissance. – L’évaluation doit être menée dans le bon esprit et basée sur la vision, les objectifs et les mises en œuvre. Il ne devrait y avoir aucune place pour les critiques négatives et les commérages. Ce processus permettrait aux sœurs d’analyser la situation et de rassembler courage et confiance pour apporter leur contribution à travers des suggestions, des opinions et des confrontations. – L’expansion de la mission n’est pas la priorité actuelle. Notre objectif est de renforcer ce qui existe déjà. – Nous ne devons pas nous laisser emporter par l’illusion de lancer des missions à l’étranger dans un souci d’autosuffisance. Si les ressources humaines sont utilisées correctement et placées dans nos propres institutions, les salaires seront suffisants pour nos besoins. Cela améliore la qualité du service et l’image positive de nos institutions. – Nos sœurs aînées sont de grands atouts pour la Congrégation. Il est bon d’utiliser leur expertise et leur expérience pour enrichir la jeune génération de la Congrégation. Elles grandiront avec l’intuition originelle de la Congrégation en s’informant mutuellement. – Les conflits et les différences sont inévitables dans la vie communautaire et dans l’apostolat. Ces problèmes doivent être résolus entre les membres de la communauté au lieu de demander à l’équipe de direction de les résoudre. Ce serait une pratique saine de former une équipe qui possède les compétences innées et acquises pour résoudre de telles situations et régler les griefs : ils peuvent advenir à tout moment. Comment l’AIM peut-elle vous apporter une aide pratique ? Voici à titre d’exemple, deux besoins urgents, par ordre de priorité : – Bourse pour deux moniales afin de participer à la formation continue à Rome. – Une maison pour les sœurs dans une région éloignée. S’il vous plaît, faites tout ce que vous pouvez. Votre réponse signifiera plus que vous ne pouvez l’imaginer pour nos familles monastiques en Inde. Quelle expérience significative récente pouvez-vous partager avec nous ? La gratitude et la reconnaissance sont au cœur de toute relation solide. Il en va de même pour les relations avec l’AIM. Nous vous sommes toujours reconnaissantes pour l’aide importante et bienvenue que vous nous attribuez avec discernement lorsque nous vous présentons des demandes. Que Dieu bénisse tous vos bons efforts. Mère Cecile A. Lañas, présidente de la congrégation des Sœurs Bénédictines du Roi Eucharistique ( Benedictine Sisters of Eucharistic King ) Nouvelles novices en Indonésie. Quelles sont les principales préoccupations de votre Congrégation en ce moment ? – la formation des jeunes sœurs, et la formation permanente des sœurs perpétuelles, – l’accompagnement des sœurs malades et âgées, – la promotion des vocations via les réseaux sociaux, – la réparations de bâtiments. Quelles sont vos priorités ? Comment les gérez-vous ? Tout ce qui précède est nos priorités. Pour la formation, nous avons fait de notre mieux pour profiter des webinaires gratuits et autres séminaires et conférences en ligne gratuits. Certaines de nos jeunes sœurs ont fait leurs études en ligne, mais nous avons postulé pour des programmes de bourses. Certains ont été accordés, d’autres non. Pour le soin et l’accompagnement des sœurs malades, nous utilisons le peu d’argent qui vient de la pension versée par la Sécurité Sociale, mais c’est très maigre. C’est pourquoi nos sœurs affectées à l’étranger donnent une subvention : malheureusement une de nos missions (Jakobsberg) a dû fermer. Pour la promotion des vocations, comme toute autre congrégation, nous sommes également confrontées à des difficultés. Nous avons essayé d’y remédier grâce aux médias sociaux, mais nous ne sommes pas en mesure de maintenir cet effort. Pour les réparations des bâtiments, nous demandons de l’aide à des sources extérieures car nous ne pouvons vraiment pas compter sur nos propres ressources. Certaines de nos sœurs encore capables sont envoyées en mission dans les paroisses, les écoles et les diocèses, mais elles reçoivent des compensations très faibles. Nous comptons toujours sur la providence de Dieu. Comment l’AIM peut-elle vous apporter une aide pratique ? L’AIM peut nous aider financièrement, surtout dans notre formation et aussi dans la promotion des vocations. Nos bâtiments ont besoin de réparations. Pour nos sœurs malades et âgées, nous avons rénové une partie du bâtiment du noviciat pour l’infirmerie. Nous sommes également reconnaissantes pour les livres qui nous ont été envoyés par l’AIM et pour les autres soutiens que nous avons reçus. Quelle expérience significative récente pouvez-vous partager avec nous ? Lorsque la pandémie de Covid 19 atteignait son apogée, nous avons essayé de nous rassembler en tant que communauté via les réseaux sociaux. Nous avons utilisé la plateforme Zoom afin de voir, évaluer, partager notre vie monastique et notre mission dans différentes maisons et zones d’affectation. Nous avons de grandes communautés, ici, aux Philippines. Nous avons une communauté en Israël, en Allemagne (qui doit fermer malheureusement) et également une maison de formation à Nangahure, en Indonésie. Chaque communauté a partagé ses expériences, ses bénédictions et ses défis à travers des présentations vidéos. À travers ce rassemblement en ligne, chacune a ressenti un besoin de renouveau et de fraternité. Nous avons également ressenti le besoin de faire campagne pour plus de vocations. Ce fut une expérience très enrichissante et unique. Sœur Jeanne Weber, présidente de la congrégation de Sainte-Gertrude (USA) Conseil de la Congrégation. Quelles sont les principales préoccupations de votre Congrégation en ce moment ? Nos membres deviennent de plus en plus âgés et sont de moins en moins nombreux. Nous attirons très peu de vocations, et ce sont généralement des femmes plus âgées. Le nombre de sœurs susceptibles de diriger un monastère et la Congrégation diminue. Selon vous, quelles sont vos priorités ? Comment les gérez-vous ? – Encourager les membres à croître continuellement dans le mode de vie monastique face aux défis mentionnés ci-dessus. En soutenant les prieures dans la direction pastorale de leurs communautés monastiques. – Aider les sœurs à traiter et à intégrer la peine qu’elles vivent à cause de tant de pertes. Dans certains cas, nous avons encouragé les communautés à travailler avec des thérapeutes en santé mentale pour ce travail. – Nous avons pris conscience qu’il est trop dur pour les sœurs de voir leurs monastères dissous et les membres transférés lorsqu’il n’y a plus d’issue. Cela implique dans de nombreux cas une dispersion de la communauté et une séparation de plusieurs centaines, voire milliers de kilomètres pour les sœurs. De plus, nous n’avons pas assez de monastères avec de jeunes membres pour accueillir toutes ces sœurs. Nous restructurons donc la gouvernance sur le plan civil et canonique de ces communautés monastiques, et développons des structures pour prendre soin des membres jusqu’au décès de la dernière sœur. Cela leur permet de continuer à vivre ensemble dans, ou du moins à proximité, de leur monastère d’origine. – Faire face à la crise du leadership . Comme les monastères n’ont plus leur autonomie, nous ne pourrons plus nommer d’administrateurs résidentiels à plein temps. Au lieu de cela, une sœur le fera à temps partiel, depuis son propre monastère, ou une sœur se verra attribuer plusieurs monastères. Nous encourageons les monastères à planifier cet avenir en prenant des décisions qui simplifieront le fardeau du leadership . Au niveau de la Congrégation monastique, nous devons aborder cette question. Comment l’AIM peut-elle vous apporter une aide pratique ? Réponse non fournie. Quelle expérience significative récente pouvez-vous partager avec nous ? Une de nos communautés monastiques a récemment demandé à la Présidente et au Conseil de la Congrégation de suspendre sa gouvernance monastique régulière et de nommer un Commissaire. Ces sœurs ont perdu leur prieure à la suite d’une mort subite en 2020 et n’avaient personne d’autre pouvant être élue. Avant et depuis cette époque, elles ont courageusement fait face à la situation dans laquelle elles se trouvaient. Elles ont travaillé avec un administrateur canonique nommé par la Congrégation pour vendre leurs biens restants, fermer leurs activités apostoliques et prendre des dispositions pour leurs soins à long terme. Elles continuent de vivre la vie monastique dans une partie de leur monastère, tandis que le diocèse local, qui a acheté leurs bâtiments et leurs terrains, utilise le reste pour ses bureaux diocésains et son centre de retraite. J’admire énormément ces sœurs pour la manière dont elles ont relevé les défis et les changements auxquels elles étaient confrontées. Sœur Patty Fawkner, présidente émérite de la congrégation des Sœurs du Bon Samaritain ( Sisters of Good Samaritan, Australie) Quelles sont les principales préoccupations de votre Congrégation en ce moment ? Notre congrégation, les Sœurs du Bon Samaritain de l’ordre de Saint-Benoît, fut la première congrégation fondée en Australie en 1857 par le premier évêque d’Australie, le bénédictin anglais John Bede Polding. Nous avons désormais des communautés en Australie, au Japon, aux Philippines et à Kiribati. Nos jeunes sœurs viennent des Philippines et surtout de Kiribati. Nos sœurs australiennes vieillissent et diminuent en nombre. La direction de notre Congrégation dans le futur est un enjeu majeur pour nous. Selon vous, quelles sont vos priorités ? Comment les gérez-vous ? – Comment rester concentrées sur la mission alors que nos ressources humaines diminuent. C’est l’un des thèmes centraux du Chapitre de cette année. Nous examinons actuellement les signes des temps dans notre monde et la manière dont nous pouvons y répondre de manière réaliste, compte tenu de nos ressources. – Questions de leadership et de gouvernance. Nous avons employé du personnel laïc qualifié et dévoué pour partager la plupart des responsabilités de l’administration pratique. Nous avons toujours été engagées dans la formation permanente. Comment l’AIM peut-elle vous apporter une aide pratique ? Il est toujours utile d’être en réseau, surtout lorsque nous partageons bon nombre de mêmes problèmes, par exemple comment rester concentré sur la mission compte tenu des limites de nos expériences humaines et financières. Quelle expérience significative récente pouvez-vous partager avec nous ? Nous avons une longue tradition d’éducation, du pré-scolaire au supérieur. Nous avons également une longue tradition de direction et d’accompagnement spirituel. Nous avons toujours eu comme priorité l’épanouissement de la femme. À mesure que nos sœurs vieillissent, la plus grande majorité ne peut plus être engagée comme enseignante. Nous avons développé le programme d’études et de mentorat du Bon Samaritain (SAM) par lequel nous apportons une contribution financière aux femmes laïques mûres qui souhaitent étudier la théologie ou l’éducation religieuse. Le programme comporte également une composante de direction spirituelle et de mentorat. Notre programme SAM en est maintenant à sa troisième année et s’est avéré très fructueux. Nous avons contacté des congrégations religieuses masculines pour offrir une contribution financière à ce programme et elles ont été très généreuses. Dom Jeremias Schroeder, président de la congrégation de Sankt Ottilien Quelles sont les principales préoccupations de votre Congrégation en ce moment ? – Quatre communautés fragiles, – faible leadership dans plusieurs monastères, – une atmosphère de frustration et de lassitude dans certaines maisons européennes, – l’égocentrisme de certaines communautés. Selon vous, quelles sont vos priorités ? Comment les gérez-vous ? – Maintenir l’unité et la cohésion : développer de nouveaux moyens de communication et d’échange, faisant de la Congrégation une réalité palpable dans toutes les communautés. – Renforcer le sens de la mission : favoriser la nomination d’agents de mission locaux. Privilégier les projets qui sont une expression de la mission. Comment l’AIM peut-elle vous apporter une aide pratique ? L’AIM peut nous aider en rappelant à notre Congrégation que nous faisons partie d’un réseau de plus en plus vaste : la Confédération et la Famille monastique bénédictine/cistercienne. Quelle expérience significative récente pouvez-vous partager avec nous ? J’ai apprécié mes récentes interactions avec les deux Abbés généraux et avec la Modératrice de la CIB. Je vois une réelle opportunité de collaboration mondiale. Dom Johannes Perkmann, président de la congrégation autrichienne Quelles sont les principales préoccupations de votre Congrégation en ce moment ? – Collaboration dans la formation. – Amélioration du Collège Saint-Benoît. – Projets de mise en œuvre de Laudato Si’. – Préparation du jubilé de la Congrégation. Selon vous, quelles sont vos priorités ? Comment les gérez-vous ? – Transmettre nos valeurs et nos habitudes spirituelles à la prochaine génération. – Publications, séminaires, accueil. Comment AIM peut-elle vous apporter une aide pratique ? Échanges et rencontres internationales. Quelle expérience significative récente pouvez-vous partager avec nous ? Processus de mise en œuvre de Laudato Si’ . Dom Franziskus Berzdorf, président de la congrégation de Beuron Abbaye de Beuron Quelles sont les principales préoccupations de votre Congrégation en ce moment ? La plus grande préoccupation est le manque de jeunes dans nos monastères. Cela s’applique aussi bien aux monastères masculins qu’aux monastères féminins (nous sommes une congrégation mixte). Les novices de tous les monastères participent aux semaines de formation organisées par l’association des sœurs bénédictines d’Allemagne. La sœur responsable est d’un de nos monastères. L’expérience est bonne. La plupart des communautés réfléchissent actuellement à la manière dont une partie de leurs bâtiments, dont elles n’ont plus besoin, pourrait être utilisée à bon escient ailleurs. La question principale est la même que celle d’un jeune chrétien dans le monde : comment trouver un partenaire avec qui je peux bien vivre et qui partage autant que possible ma vision du monde ? Selon vous, quelles sont vos priorités ? Comment les gérez-vous ? Les priorités de chaque monastère résident souvent dans la gestion de la petite routine quotidienne ; ils n’ont pas le souffle nécessaire pour entreprendre de plus grandes entreprises. Les organes de la Congrégation aident les monastères qui le souhaitent, ou lorsque cela semble judicieux ou nécessaire à l’Abbé Président et à son Conseil. Par exemple : Les monastères doivent fournir chaque année certains chiffres au Conseil économique de la Congrégation. Sur la base de l’évolution de la situation, le Conseil peut attirer l’attention relativement rapidement sur les dangers économiques. Comment l’AIM peut-elle vous apporter une aide pratique ? Les monastères de la Congrégation beuronaise ne sont pas riches par rapport aux normes européennes, mais ils ont (pour la plupart) un budget équilibré. Certains couvents reçoivent une aide du diocèse respectif. En cas de dépenses extraordinaires, comme la rénovation de bâtiments classés, ils reçoivent des subventions de l’État. Il existe suffisamment de possibilités pour la formation de la prochaine génération, ainsi que pour la formation continue des moines et des moniales. Je ne vois donc pas la nécessité pour l’AIM d’apporter son aide à l’heure actuelle. Quelle expérience significative récente pouvez-vous partager avec nous ? La coopération entre les couvents d’hommes et de femmes de la Congrégation s’est encore intensifiée ces dernières années : participation des moniales au Conseil de l’Abbé Président et aux Commissions, visiteuses secondaires dans les couvents d’hommes, etc. Il n’y a plus que quelques obstacles pour parachever l’égalité. Tous ces obstacles n’ont pas été levés par Rome malgré plusieurs tentatives de notre part pour y parvenir. Dom Alessandro Barban, prieur général émérite de l’ordre des Camaldules de saint Benoît Abbaye de Camaldoli (Italie) Quelles sont les principales préoccupations de votre Congrégation en ce moment ? En ce qui concerne les préoccupations les plus importantes dans notre congrégation camaldule, notre attention se tourne vers l’avenir du christianisme et vers la manière dont la présence monastique peut rester un levain fécond dans l’Église et dans le monde. Nous craignons que le monachisme perde la saveur de son sel, perde la lumière de son charisme, ne soit plus significatif dans le présent et dans le futur. Et notre futur dans les décennies à venir s’articulera autour de trois questions : la qualité de nos relations fraternelles et humaines au sein de nos communautés monastiques ; la qualité de notre lectio divina et de notre liturgie communautaire ; la qualité de notre accueil dans nos hôtelleries. Nous essayons de donner de la qualité à notre monachisme, mais cet élan exige une vie spirituelle intense, profonde et pleine de sens. Il ne suffit plus d’observer la Règle, mais de redécouvrir le sens bénédictin de la vie chrétienne, en la vivant dans une expérience spirituelle concrète au sein de nos communautés. Peut-être que nous devrons fermer certaines maisons ou que nous aurons moins de vocations, mais ce ne sont pas nos vrais problèmes. La question réside dans la réalité évangélique de notre vie. Selon vous, quelles sont vos priorités ? Comment les gérez-vous ? Une nouvelle proposition sur la formation est nécessaire. Les jeunes d’aujourd’hui ne comprennent pas et n’acceptent plus nos hiérarchies relationnelles et mentales. Et ils ne comprennent pas notre langage théologico-spirituel qui appartient aux deux derniers siècles. La formation monastique doit être renouveler et, dans l’Église, il est nécessaire de prévoir un nouveau programme d’études pour la théologie. Au monastère, avant de se soucier de transmettre des contenus comme s’il s’agissait de notions à apprendre conceptuellement, l’important, c’est d’abord de partager un choix de vie. Il est donc nécessaire de présenter concrètement le style de vie monastique dès les premiers jours où le jeune entre au postulat et au noviciat. Nos communautés sont aujourd’hui confrontées à la question anthropologique des jeunes de notre temps. Un autre enjeu est la question économique, et par conséquent l’importance du travail dans nos communautés. Nous ne pourrons certainement pas garantir de garder le standard bourgeois actuel. Comment l’AIM peut-elle vous apporter une aide pratique ? L’AIM devra contribuer au financement de projets innovants de formation monastique, tant en Europe que sur d’autres continents, notamment les plus pauvres. La pauvreté d’aujourd’hui n’est pas seulement économique, mais avant tout culturelle. Les moines et les moniales doivent recevoir une formation humaine et théologique adéquate, sinon nous ne comprendrons plus le chemin futur du monde. Nous perdrons le lien avec la culture de plus en plus scientifique et technique d’aujourd’hui. À mon avis, l’AIM doit concentrer son aide notamment sur la formation. Nos communautés commencent aussi à avoir des difficultés à envoyer leurs jeunes dans les écoles théologiques de leur pays. Les coûts augmentent alors considérablement lorsque l’on étudie à l’étranger. Quelle expérience significative récente pouvez-vous partager avec nous ? C’est difficile à dire. Les expériences significatives sont différentes. En ce qui nous concerne, elles se concentrent toutes sur les études à proposer après le noviciat. Par exemple, nos jeunes Tanzaniens veulent non seulement étudier la théologie, mais aussi étudier l’agriculture et savoir planter des plantes et des arbres. En Tanzanie, nous avons commencé à planter une forêt de milliers d’arbres contre la désertification, en protégeant et en gardant les sources d’eau. En Inde, dans notre ashram de Shantivanam, la prière typique de l’ashram s’accompagne de nouvelles activités de travail qui nécessitent de nouvelles technologies. Je tiens à remercier l’AIM pour tout ce qu’elle fait en faveur des communautés monastiques qui ont le plus besoin d’aide (pas seulement économique). Votre fraternité et votre sensibilité dans l’écoute et le discernement des aides sont un grand cadeau. Dom Benito Rodríguez Vergara, président de la congrégation du ConoSur Quelles sont les principales préoccupations de votre Congrégation en ce moment ? Dans notre Congrégation, je pourrais souligner les aspects suivants qui me semblent les plus pertinents aujourd’hui car ils touchent toutes les communautés : – La tension entre tradition reçue (identité) et nouveauté. – La diminution des vocations. – L’augmentation de l’âge des membres des communautés et leurs besoins de soins. – La préoccupation des parents des moines, des moniales, qui vieillissent et exigent que leurs enfants les assistent. – L’exercice de l’autorité par l’abbé. – La formation continue. – Le bon usage des réseaux sociaux au monastère. L’utilisation et la juste mesure de l’information qui transite par ces médias. – Le dialogue entre la culture monastique et la culture du monde qui est introduite dans le monastère par différents moyens. Déterminer correctement les « frontières » de notre enceinte, également dans le domaine virtuel – internet. – Le changement climatique a été fortement ressenti dans certaines régions de nos pays, affectant gravement les économies de certaines de nos communautés en raison du manque de précipitations et de l’augmentation excessive des températures. – Un contexte ecclésial, politique et social complexe. Selon vous, quelles sont vos priorités ? Comment les gérez-vous ? Dans notre vie bénédictine, nous courons le risque de veiller beaucoup à l’ordre matériel des choses et, par conséquent, à ce que les membres en formation « fonctionnent » bien dans tout ce qui doit être fait. Je pense que, sans négliger cet aspect, il faut donner la priorité au fondement des personnes et de la communauté sur le Rocher qu’est le Christ, en étant fidèle à prendre l’Évangile pour guide. Cela n’est jamais acquis, c’est une priorité qui doit être sans cesse concrétisée. Nous essayons de le faire, bien qu’encore très imparfaitement, avec les conférences spirituelles hebdomadaires des différents membres de la communauté, avec une journée mensuelle de retraite communautaire, à travers les lectures au réfectoire, en veillant à un certain niveau dans les conversations pendant les récréations. […] En bref, et bien sûr, dans les autres aspects caractéristiques de notre vie bénédictine que souligne la règle de saint Benoît. Dans les valeurs qui s’imposent aujourd’hui dans notre société, nous percevons une absence de Dieu et, par conséquent, une certaine décadence des mœurs. Notre priorité est aussi d’évangéliser le monde qui vient au monastère à travers les hôtes et les personnes qui, pour diverses raisons, nous sont liées. Je pense que la beauté de notre vie bénédictine est l’élément principal que nous pouvons apporter à cette nouvelle évangélisation dont le monde d’aujourd’hui a besoin. La beauté d’une vie qui essaie simplement de prendre comme guide l’Évangile dans nos relations les uns avec les autres, dans ce cadre d’austérité et d’harmonie qu’enseigne la règle de saint Benoît, et que ceux qui viennent à nous apprécient et valorisent beaucoup. Les personnes qui souhaitent entrer dans la vie monastique apportent leurs propres circonstances de vie qui nécessitent une capacité d’accueil et d’accompagnement que parfois nous ne sommes pas en mesure d’offrir. Il faut aider celui qui arrive à faire un chemin de connaissance de soi, de guérison, de réconciliation. Initier le nouveau venu à un chemin filial, lorsque cette dimension est brisée ou endommagée, représente un grand défi pour le formateur, car parfois le formateur lui-même ne l’a pas encore bien résolu pour lui-même. Enfin, c’est une question d’humilité et de foi, avant tout de la part du formateur, même lorsqu’une aide thérapeutique précieuse de la part de professionnels est disponible. Aider à discerner l’authenticité de la recherche de Dieu de la personne, au-delà de sa situation humaine de précarité, est aujourd’hui une grande exigence, tant pour le formateur que pour le formé. L’exercice d’un leadership selon l’esprit de RB constitue également un défi important dans nos communautés. Clarifier quel est le rôle de l’abbé dans une communauté monastique, sa mission, ce que le Seigneur lui a confié. Lorsque l’abbé est trop protagoniste, il peut maintenir une forte cohésion dans la communauté, ce qui peut être une valeur, mais les gens ne se développent pas individuellement, l’exercice créatif et joyeux de leur propre don diminue, ce qui nuit non seulement à l’individu mais aussi à l’ensemble de la communauté. Et quand l’abbé disparaît en déléguant totalement les responsabilités, chaque moine se développe individuellement, mais on vit une certaine atomisation, désintégration, le monastère fonctionne bien matériellement, mais la communion en souffre. La priorité est que l’abbé soit un serviteur de la communion des frères, permettant en même temps que chacun puisse exercer son propre don en le mettant au service de l’ensemble. Dans certaines de nos très petites communautés, formées de trois moines, se pose la question de savoir comment exercer le leadership alors qu’aucun d’entre eux n’en a réellement les possibilités. La réponse est peut-être que dans ces cas-là, il faut un leadership synodal plus consensuel, donnant encore plus de pertinence. Comment l’AIM peut-elle vous apporter une aide pratique ? Nous aider à prendre conscience de la façon dont la vie monastique est vécue dans le « reste » du monde, c’est-à-dire au-delà du cadre géographique de notre Congrégation dans le Cône-Sud, avec ses difficultés et aussi avec ses valeurs. Je crois que l’AIM peut avant tout nous aider à être plus solidaires avec les besoins d’autres communautés dans d’autres parties du monde qui vivent peut-être dans des contextes encore plus difficiles que le nôtre. Je pense aussi que l’AIM peut aider financièrement en ce qui concerne la formation, à travers les différentes initiatives du SURCO (rencontres, cours, retraites), dans l’édition de la revue Cuadernos Monásticos , et dans l’organisation et la participation à la rencontre de l’EMLA. Quelle expérience significative récente pouvez-vous partager avec nous ? Je crois que l’expérience la plus significative que nous avons vécue en tant que Congrégation plus récemment est le dernier Chapitre général tenu en mai 2023. Nous avons pu y ressentir, parmi les participants, un très fort esprit de communion. Nous avons réalisé qu’aujourd’hui, comme les communautés sont plus petites, cela nous fait apprécier encore plus d’être membres d’un corps qui nous fait tous sentir que nous faisons partie de quelque chose de plus grand, qui nous transcende et qui nous soutient également. Dans notre Congrégation, la communion se construit dans la complémentarité de la diversité des communautés, et nous la percevons également dans la relation riche et fraternelle que nous vivons entre les moines et les moniales. Je considère que c’est la chose la plus significative que nous ayons vécue récemment. La solidarité manifestée par nos communautés plus petites et plus fragiles envers les besoins matériels et spirituels des quartiers dans lesquels elles se trouvent est touchante, et plusieurs exemples pourraient être évoqués ici. La créativité, l’efficacité et les efforts des communautés pour gérer leurs propres économies dans des contextes nationaux très complexes méritent également d’être mentionnés. Dom Markus Eller, président de la congrégation bavaroise Quelles sont les principales préoccupations de votre Congrégation en ce moment ? La plus grande préoccupation de notre Congrégation est le manque de jeunes. Nous sommes également préoccupés par les effets de la crise du Coronavirus. Les domaines de l’exploitation de l’hôtellerie et de la restauration ont souffert. L’une des conséquences de cette crise est le manque de personnel, de sorte que ces secteurs et d’autres ne peuvent souvent pas fonctionner à plein rendement. Un problème relativement aigu est la forte augmentation des coûts de l’énergie. Cela nous frappe très durement avec nos grands bâtiments, qui sont également coûteux à entretenir en raison de la préservation des monuments historiques. Selon vous, quelles sont vos priorités ? Comment les gérez-vous ? Rechercher des opportunités de rencontrer des jeunes et leur permettre de vivre avec nous pendant un certain temps de manière simple. Peut-être que la recherche de possibilités pour maîtriser les problèmes écologiques offre également une opportunité de s’adresser aux jeunes : agriculture écologique, énergies nouvelles, produits régionaux. La règle de saint Benoît propose certainement des approches pour un style de vie simple et alternatif. Comment l’AIM peut-elle vous apporter une aide pratique ? L’AIM pourrait peut-être établir des contacts avec des régions où se trouvent des problèmes ou des défis similaires. Les solutions ne seront probablement trouvées qu’au niveau régional, localement. Quelle expérience significative récente pouvez-vous partager avec nous ? Considérer les problèmes comme des défis qui offrent également des opportunités, la recherche de quelque chose de nouveau et la force du lâcher prise pour dire adieu à certaines formes. Dom Giuseppe Casetta, abbé général de la congrégation de Sainte-Marie de Vallombrosa Quelles sont les principales préoccupations de votre Congrégation en ce moment ? 1. Surmonter la crise de la vocation monastique dans notre Congrégation. 2. Résoudre l’instabilité financière des monastères. 3. Développer la fraternité monastique. Selon vous, quelles sont vos priorités ? Comment les gérez-vous ? Ma première préoccupation et priorité est de développer la fraternité monastique entre les monastères et les moines de la Congrégation, afin que les moines puissent aider d’autres communautés qui manquent de vocation monastique et qui se trouvent dans une situation économique instable. Mes fréquentes visites et exhortations aident les moines à être dans un même esprit et un seul cœur. Comment l’AIM peut-elle vous apporter une aide pratique ? Si l’AIM pouvait soutenir économiquement nos communautés qui sont financièrement instables, cela pourrait nous aider beaucoup. Quelle expérience significative récente pouvez-vous partager avec nous ? La grande aide fraternelle que nous avons échangée à l’occasion des maladies graves des confrères. Dom Guillermo Arboleda Tamayo, président de la congrégation de Subiaco-Mont-Cassin Abbaye de Subiaco Quelles sont les principales préoccupations de votre Congrégation en ce moment ? La nécessité d’adapter notre législation au moment actuel et à la réalité de nos communautés. La législation actuelle répond à une époque d’expansion, maintenant nous vivons une époque de réduction. La « crise du leadership  », il est difficile de trouver des supérieurs pour les communautés. La formation des « jeunes » communautés, je veux dire avant tout les communautés du Vietnam, qui ont de nombreux membres. Selon vous, quelles sont vos priorités ? Comment les gérez-vous ? Les priorités sont les mêmes que celles énumérées ci-dessus. Nous sommes maintenant en train de réviser la législation pour présenter la proposition de sa réforme au prochain Chapitre général. – Faire face à la crise du leadership  : Quoi qu’il en soit, il y a toujours quelqu’un pour prendre en charge les communautés. Cela nécessite des visites, une confiance humble, tant envers ceux appelés par les communautés pour les conduire, que envers les communautés elles-mêmes pour les soutenir. – Formation : Nous offrons la possibilité à certains membres de nos communautés d’approfondir leur formation, notamment dans les monastères français ou à Saint-Anselme, afin qu’ils puissent ensuite contribuer à la formation dans leurs communautés ; et nous encourageons à profiter des opportunités de formation théologique qui existent déjà dans les pays où sont situées les communautés. Mais nous insistons également sur la meilleure organisation de la journée monastique, afin que la lectio divina et l’étude soient prioritaires. Comment l’AIM peut-elle vous apporter une aide pratique ? Continuer à soutenir les programmes de formation par région. Planifier quelque chose de spécifique pour le Vietnam pourrait être d’une grande aide. Continuez également à soutenir certains moines avec des bourses. Quelle expérience significative récente pouvez-vous partager avec nous ? Peut-être la plus récente : lors de la visite au Vietnam en octobre, en plus de rencontrer une difficulté particulière due à la démission du Visiteur, nous avons pu tenir une « assemblée » de tous les supérieurs des monastères, y compris les maisons dépendantes, avec les délégués des communautés. Ce fut une journée particulièrement significative avec de bons résultats, grâce à la nomination d’un Visiteur, après un discernement commun, et surtout grâce à la conscience des participants de la nécessité d’assumer avec plus d’engagement la responsabilité de leur propre province, sans attendre de nous que nous résolvions les choses de l’extérieur. Il a été possible d’établir un programme de travail conjoint au sein de la Province, et c’est déjà un bon début. Dom Geoffroy Kemlin, président de la congrégation de Solesmes Quelles sont les principales préoccupations de votre Congrégation en ce moment ? La principale préoccupation de notre Congrégation est d’être fidèle à sa vocation monastique dans un monde aux multiples facettes et en rapide transformation. Nous essayons de vivre nos valeurs monastiques d’une manière qui donne un véritable témoignage de notre foi et de notre appel monastique, mais en même temps nous voulons être audibles dans notre culture actuelle. Dans les cultures occidentales par exemple, la vie monastique est à peine connue et si c’est le cas, cela ressemble à une vie sur une autre planète pour de nombreux jeunes, même lorsqu’ils sont catholiques. Notre Congrégation ayant des monastères en Afrique et aux Antilles, il devrait être plus facile d’élargir notre horizon au-delà du monde occidental et d’éviter une compréhension trop occidentale de tout. L’une de nos autres préoccupations est la diminution du nombre de moines dans plusieurs de nos communautés. Selon vous, quelles sont vos priorités ? Comment les gérez-vous ? Mes priorités tournent autour de l’unité des communautés, vivant de manière plus synodale, et de l’unité de notre Congrégation dans laquelle de nombreuses options différentes peuvent être trouvées. Nous essayons de mettre en pratique le fait que les différences ne sont pas une menace mais enrichissent chaque membre de la communauté et de la Congrégation. Je pense aussi que les supérieurs devraient être mieux formés pour un service qui n’est pas facile. Des programmes très intéressants sont désormais proposés. Comment l’AIM peut-elle vous apporter une aide pratique ? L’AIM nous aide à garder à l’esprit que la civilisation occidentale n’est pas la seule et qu’il existe des endroits dans le monde où la vie monastique est florissante et répond aux aspirations spirituelles de nombreuses personnes. L’AIM est aussi un lieu où l’échange de dons est très présent. Les monastères du monde émergent ont tant à offrir, comme des lieux pleins de vie avec des façons acculturées de vivre la vie monastique... L’AIM se pose aussi comme un moyen possible d’aide matérielle à nos communautés du monde émergent. L’AIM peut créer des réseaux. Cela pourrait aussi aider en réalisant un audit économique, et en soutenant un projet concret dans telle ou telle communauté : construire une porcherie ou un poulailler. Peut-être aussi pour offrir des bourses notamment pour la formation de futurs formateurs, ou pour mettre en place des programmes de formation localement. Mais c’est déjà ce qui se fait et j’aimerais que cela puisse continuer. Quelle expérience significative récente pouvez-vous partager avec nous ? Étant un nouvel abbé, je ne suis pas moi-même allé en Afrique. Un moine de notre communauté lors d’un récent séjour à Séguéya, en Guinée-Conakry, a rapporté à la communauté combien la vie monastique y était joyeuse, même dans un état de réelle pauvreté pour le pays et pour la communauté. C’est la dernière fondation de notre Congrégation. Le pays où ils vivent manque d’infrastructures, comme les moyens de communication (routes), l’assistance médicale… Mais la petite communauté garde un haut niveau de vie liturgique, avec la liturgie inspirée de Keur Moussa, et il y règne un profond esprit de fraternité. La formation n’est pas facile, et, surtout à cause du manque d’infrastructures, l’économie est très fragile, et ils ont besoin du soutien des monastères de notre Congrégation pour achever la construction du monastère définitif. Dom Christopher Jamison, président de la congrégation bénédictine anglaise (English Benedictine Congregation , EBC) Quelles sont les principales préoccupations de votre Congrégation en ce moment ? Comme tant de congrégations au sein de la Confédération bénédictine, l’une des principales préoccupations de l’EBC à l’heure actuelle est la baisse du nombre de vocations et le vieillissement de beaucoup de nos communautés. Ces deux facteurs apportent une fragilité à de nombreuses communautés de moines et de moniales, ce qui soulève des questions de durabilité. À cela s’ajoutent les défis économiques actuels et la nécessité de rechercher de manière créative des sources de revenus. Une autre préoccupation, bien qu’elle ait une dimension positive, concerne la nature de notre apostolat à l’avenir dans les monastères masculins, et la manière dont nous pouvons répondre au mieux aux besoins de l’Église dans son ensemble. Une préoccupation clairement positive est de savoir comment intégrer au mieux les monastères de femmes nouvellement regroupés, qui ont donné un sentiment de nouvelle vie aux monastères de moniales, en particulier. Cela apporte son propre défi car ils doivent travailler ensemble pour créer de nouvelles Constitutions qui expriment leur vision commune de la vie monastique. L’EBC se trouve donc dans un moment de transition passionnant alors qu’elle renouvelle son sens commun de la mission et trouve de nouvelles façons d’être un outil dynamique d’évangélisation. Selon vous, quelles sont vos priorités ? Comment les gérez-vous ? Comme mentionné dans la question précédente, la priorité de l’EBC est de : 1. renforcer et, si nécessaire, consolider notre présence monastique dans les huit pays dans lesquels nous sommes présents. Créer de véritables communautés de foi et de fraternité. 2. Retrouver un sens renouvelé de la mission et une vision commune de la vie monastique qui nous permette d’être un outil d’évangélisation. 3. Grandir dans notre compréhension de la « communion », tant au sein de chaque monastère qu’en tant que Congrégation composée d’hommes et de femmes de différentes cultures et langues. Cette internationalité et cette diversité sont un don que nous devons explorer et entretenir. 4. Regarder avec courage où nous devons éventuellement fermer des monastères et fusionner, afin que nous puissions devenir plus forts et être plus efficaces pour attirer des vocations. 5. Jeter un regard nouveau sur la manière dont les visites canoniques sont faites afin qu’elles deviennent un moment important pour chaque communauté. Notre récent Chapitre général a été un moment de grâce et de croissance vers une plus grande participation au sein de la Congrégation. Six commissions ont été créées pour examiner les domaines clés du renouveau et pour poursuivre et faciliter la discussion : – Une possible période de formation partagée. – La manière dont nous élisons l’Abbé Président et comment son Conseil élargi peut refléter l’internationalité et la diversité au sein de la Congrégation. – Prendre au sérieux la formation continue de nos moines et moniales, spécialement dans la formation humaine. – Réviser les Constitutions des moniales pour refléter l’histoire et les traditions des communautés nouvellement regroupées. – Examiner la question de l’internationalité et comment nous pouvons respecter et utiliser les différentes cultures qui composent l’EBC. – Un réexamen de la manière de faire des visites canoniques une expérience vivifiante et renouvelante. Comment l’AIM peut-elle vous apporter une aide pratique ? Le Bulletin fournit une riche ressource d’articles qui révèlent comment le charisme du monachisme est vécu dans de nombreuses régions différentes du monde. L’AIM peut être un véritable pont entre les monastères des pays en développement, qui explorent des manières nouvelles et créatives de vivre la Règle, et les monastères établis d’Europe et d’Amérique du Nord, etc. Il s’agit d’un dialogue important d’écoute et d’apprentissage les uns des autres. L’AIM a pour mission importante de rassembler ces différentes voix et expériences. Elle pourrait peut-être envisager un rassemblement intercontinental de moines pour partager des préoccupations communes et grandir en communion. Quelle expérience significative récente pouvez-vous partager avec nous ? La manière fructueuse avec laquelle la pandémie du Coronavirus a conduit à un renforcement des liens au sein de l’EBC a peut-être été une expérience significative. Les périodes de « confinement » prolongées ont conduit à une appréciation de la vie en communauté et à un dialogue à travers des « webinaires » qui ont alimenté un réel sentiment d’engagement intellectuel et fraternel. La pandémie de la Covid a également entraîné le report de notre Chapitre général, ce qui nous a donné une merveilleuse opportunité d’entrer dans un processus de préparation qui a impliqué chaque communauté, ainsi que tous les capitulants. Le Chapitre général lui-même a été un moment de véritable synodalité, une écoute fraternelle qui s’est traduite par la création de six Commissions pour approfondir le débat. L’expérience de ce Chapitre général nous a déjà incités à entamer un processus de rêve sur l’avenir, et à relever le défi de faire de nos rêves une réalité. L’immobilité n’est pas une option, nos préoccupations deviennent donc le moteur pour aller de l’avant. Éléments de synthèse des réponses au questionnaire 3 Lire Perspectives Équipe internationale de l’AIM Quelques éléments de synthèse des réponses au questionnaire Voici quelques points importants à partir des réponses au questionnaire de l’AIM : Les principales préoccupations – Le sens de la vie monastique dans le monde d’aujourd’hui : comment traduire et transmettre les valeurs de la vie monastique pour les générations nouvelles ? – Leadership et formation : trouver des personnes appropriées pour ces services dans nos communautés. – Le manque de vocations, le ralentissement des fondations et le nombre croissant de fermetures de monastères. – Les efforts à déployer pour enraciner notre vie monastique dans la Parole de Dieu et la tradition monastique, et dans l’expérience d’un partage humain et spirituel. – Comment sortir de la dichotomie et même parfois de la division entre membres des communautés, et entre individu et bien commun ? – Avoir une sérieuse réflexion sur les relations entre l’hémisphère Nord et l’hémisphère Sud dans le monde monastique. – La réception concrète de l’encyclique Laudato Si’ et de la logique synodale voulue par le pape François. – Certains posent aussi la question du rapport aux familles (parents âgés ou malades et enfant unique) dans le contexte des cultures locales. – L’importance de la relation des monastères avec la communauté locale, et la construction d’une vie partagée avec des laïcs qui veulent s’associer à une communauté monastique. Les priorités auxquelles l’AIM peut apporter son aide – L’exercice de l’autorité dans les communauté, avec la nécessité d’y réfléchir selon différentes approches, tout en cherchant à développer une compréhension profonde de ce service. – L’aide à la formation à tous les niveaux : • Formation pour les supérieurs et les formateurs, en intégrant les efforts des associations (régionales ou nationales). • Formation professionnelle, spécialement en soutien des activités lucratives. • Formation à la communication. • Soutien des rencontres internationales de formation continue. • Fournir des bourses pour assurer une bonne formation à des personnes-ressources au sein des communautés. • Utiliser et développer des moyens concrets de contacts en ligne, en partageant du matériel de formation intellectuelle et spirituelle. – Soutenir les communautés fragiles. – Travailler la question de l’accompagnement des frères et sœurs âgés au sein des communautés. – Être attentif à l’enrichissement mutuel entre membres jeunes et âgés. – Fournir une sérieuse réflexion sur l’usage des bâtiments en relation avec la vie des communautés : l’AIM devrait proposer un forum sur cette question. – La coopération et le travail avec des laïcs partageant les responsabilités au sein du monastère. – Poursuivre le développement du bulletin de l’AIM et d’autres publications de l’AIM. – Travail de l’AIM pour favoriser une prise de conscience du réseau que forment les communautés à travers le monde ; l’AIM pourrait être un pont entre le Nord et le Sud comme aussi entre l’Est et l’Ouest, en favorisant des échanges entre communautés et en partageant aussi la question de l’accueil des migrants et des réfugiés dans les hôtelleries. – Aider les communautés à devenir économiquement autosuffisantes. – Aider les communautés qui ferment à réfléchir à leur expérience et à imaginer des possibilités pour leur avenir et l’avenir de leurs membres. – Favoriser les échanges de moines ou moniales entre communautés pour un temps ou de manière plus permanente. – Encourager l’égalité des hommes et des femmes dans les Ordres et les Congrégations. Récentes et importantes expériences – Formation de nouvelles congrégations pour les sœurs avec tous les défis et toutes les opportunités que cela représente. – Rencontres internationales de jeunes profès/professes comme cela a été le cas à Rome, dans un passé récent. – Travail en commun des supérieur(e)s ou des communautés selon le processus de la synodalité. – Collaboration récente entre les deux Abbés généraux cisterciens, l’Abbé-Primat et la Modératrice de la CIB. Conclusion Tout cela n’est pas vraiment nouveau, mais le fait que des responsables pointent l’importance du rôle de l’AIM dans tous ces défis, montre bien la nécessité de renforcer le travail et de se donner des moyens efficaces. L’AIM continuera toujours de financer toutes sortes de projets, notamment liés à la formation dans les monastères, dans les congrégations, mais elle aura de plus en plus à jouer un rôle d’éclaireur pour avancer dans les meilleures conditions possibles, et pour répondre de plus en plus à l’appel du Christ qui cherchent des ouvriers en vue du Royaume. Qui que nous soyons, si nous lui répondons, il nous invitera dans la joie de la foi et de l’amour à l’avènement d’un monde nouveau. Voyage au Canada et aux USA 4 Lire Nouvelles Voyage au Canada et aux États-Unis octobre 2023 Dom Jean-Pierre Longeat, osb, Président de l’AIM Le père Mark Butlin et moi-même avons accompli en octobre 2023 une visite de quelques monastères sur la côte Ouest des États-Unis, comme nous l’avions déjà fait dans le Middle West autour de Chicago en 2015. Jeudi 5 - vendredi 6 octobre Partis de Roissy en milieu de journée le 5 octobre, et après une escale de transit à Amsterdam, nous arrivons à Vancouver après quelques dix heures de vol. Nous sommes attendus à l’aéroport par le père Joseph, moine de Westminster Abbey , à quelques soixante kilomètres de là. C’est un ancien du cours anglophone des formateurs monastiques (MFP). Il connaît donc bien le père Mark et les retrouvailles sont chaleureuses. Le père Mark est un vieux routier de l’AIM, cela fait presque quarante ans qu’il est au service de cette structure. Il a maintenant 91 ans mais il en paraît 20 de moins, et il est toujours vaillant pour accomplir n’importe quelle mission à travers le monde. C’est même lui qui a préparé le présent voyage ; il a pris tous les contacts avec les communautés, il a établi le programme et veillé à prévoir les déplacements entre Vancouver et Los Angeles. Je suis vraiment très admiratif d’une telle capacité à vivre pleinement. Nous découvrons les beaux paysages de cette région entre mer et montagnes, non loin de la frontière des États-Unis. Le monastère est blotti au pied de la montagne. Nous arrivons de nuit. Un dîner nous attend. L’office des Laudes est célébré dans l’église à 5 heures. Le bâtiment date du milieu du siècle dernier. La communauté est constituée d’une trentaine de moines dont beaucoup de jeunes et plusieurs aspirants ou postulants qui n’ont pas encore revêtu l’habit monastique. L’office est entièrement en anglais, dans une atmosphère très paisible et priante. La messe est célébrée à 6 h 30. Elle se déroule en présence des étudiants qui y prennent une part active (en effet le monastère possède un petit collège de trente-deux élèves). La célébration est digne et en même temps très simple. Les chants sont en anglais sauf le chant d’entrée et la communion en grégorien. Le prêtre qui préside donne une homélie. Il y a une vingtaine de fidèles en plus des étudiants. Dans la matinée, nous rencontrons le groupe des moines en formation. Ils sont une dizaine (postulants et novices). Nous parlons avec eux à bâtons rompus sur l’expérience monastique, nous présentons ce qu’est l’AIM. Nous répondons surtout à leurs questions qui ne manquent pas de pertinence : nous évoquons les formes extérieures de la vie monastique, nous convenons que l’important n’est pas la forme extérieure : c’est de partager le fait qu’une communauté vit en donnant tout son sens évangélique au style de vie qu’elle mène, en évitant d’absolutiser ses pratiques et de considérer qu’elles sont les seules valables. Cela implique aussi que la Parole de Dieu soit au centre de la vie des communautés. Généralement les moines et les moniales qui parviennent à partager cette Parole d’une manière claire, tant dans la liturgie, dans la résonance de la lectio , dans des temps de Chapitres de lectio partagée, donnent une actualité à cette Parole qui permet un élan et un dynamisme très créateurs, quels que soient leur âge et leur nombre ! Ainsi la Parole de Dieu n’est pas seulement écoutée dans le secret de la cellule, mais elle circule entre tous pour être vécue au quotidien, avec cette part d’inédit qui donne à l’existence un goût de constante nouveauté et surtout de salut, de sortie de l’impasse. Cette Parole peut alors toucher les visiteurs, les hôtes de la communauté et être partagée avec eux d’une manière vivante et fructueuse. Il y a dans cette Parole une dimension universelle susceptible de toucher tous les cœurs, y compris ceux qui ne partagent pas explicitement la foi chrétienne. Après cette belle rencontre, nous célébrons l’office du milieu du jour puis partageons le dîner. Le monastère possède un potager et les produits que nous consommons proviennent directement de ce jardin ! Dans l’après-midi le frère hôtelier nous fait visiter le monastère. Celui-ci a été fondé en 1939 et n’a cessé de grandir depuis. Il est désormais très étendu. L’église qui a été inaugurée au milieu des années 50 est très vaste avec une architecture de béton tout à fait originale. Les moines ont sollicité plusieurs grands artistes pour le décor de l’église qui comporte en particulier une statuaire impressionnante intégrée dans les murs. Il y a aussi un orgue puissant et un mobilier récent (dont les stalles) créé par un ancien moine de la communauté qui dirige maintenant une petit entreprise de menuiserie. À 16 h 15, nous rencontrons longuement la communauté pour une présentation de l’AIM à partir d’un Power-point . C’est impressionnant de voir combien cette structure est mal connue des membres de nos communautés. Nous sommes plus sensibles à l’acquisition de notre autonomie qu’à la vaste construction d’une communion de communautés tel qu’y a encouragé le concile Vatican II. Les questions ne manquent pas après notre présentation. Samedi 7 octobre La matinée est un peu plus libre. Je vais me promener dans les espaces environnants. Le monastère est situé sur une haute colline ; de là on peut voir en contre-bas, un large fleuve et au loin, les montagnes enneigées. Tout cela est harmonieux et aucun bruit ni perturbation n’atteignent les hauteurs du monastère. Nous nous rendons ensuite en voiture à la ferme. Ce sont deux frères qui en ont la charge. Il y a une cinquantaine de vaches ; deux veaux restent à l’étable, l’un d’eux sera bientôt tué pour remplir l’assiette des moines et des hôtes, tandis que l’autre sera gardé comme un mâle reproducteur. Le troupeau est voué à fournir de la viande, il est constitué de vaches charolaises dont certaines, exportées de France à l’âge adulte, n’obéissent qu’à des ordres donnés en français ! Il y a également quelques 150 poules qui fournissent les œufs pour la consommation de la communauté. Cette présence animale contribue fortement à l’équilibre de la vie du groupe. Dans l’après-midi, certains moines ont souhaité qu’il y ait un prolongement de notre rencontre de la veille. Nous avions parlé de l’importance du rapport à la Parole de Dieu comme fondement de notre vie, si bien que plusieurs ont demandé un temps de lectio commune sur l’évangile du lendemain. Douze frères sont là pour ce moment d’un genre nouveau pour eux. L’évangile n’est pas facile, c’est celui des envoyés maltraités par les gestionnaires de la vigne. Après trois lectures lentes du texte, nous laissons monter ce qui sort des cœurs. Je suis émerveillé du partage qui a lieu alors. Nous touchons vraiment le cœur du texte et nous le mettons en rapport avec notre vocation monastique. Nous sentons bien que c’est la vitalité de Dieu qu’il nous est donné de recevoir ensemble. Comment les communautés chrétiennes ne comprennent-elles pas qu’il y a là la base de leur nourriture et le moyen de leur conversion ? Nous donnons ensuite un écho du dernier travail de l’Équipe internationale de l’AIM à partir du questionnaire envoyé aux Présidents et Présidentes de nos Ordres et Congrégations de la Famille bénédictine. À partir des réponses, nous avons dégagé quelques accents que nous proposons au groupe. Les réactions sont vraiment excellentes. Quelques autres frères se sont rajoutés, ce sont tous des jeunes, ils sont assoiffés de sens et de vie. Cela promet de belles années à venir. Suite à la visite des différents aspects du monastère dans la matinée, le père Mark me rapporte qu’il est très touché par la collaboration entre les jeunes et les anciens. Ces derniers ne sont pas très nombreux, mais ils jouent vraiment le jeu et participent à l’évolution de la communauté. On sent bien que la vie est portée en commun. Les entrées ont progressé depuis environ 2004. Par quel phénomène ? C’est difficile à dire. Rien n’a été fait en ce sens, il n’y a pas eu de publicité, par de pastorale des vocations ou quoi que ce soit de ce genre. Le collège dont s’occupe les moines donne envie à certains élèves d’intégrer la communauté ; certains élèves viennent de loin, y compris d’Amérique latine. Après les Vêpres suivies du repas et des Vigiles, nous disons au revoir à la communauté car demain matin, nous partirons après le petit-déjeuner pour rejoindre l’eucharistie dominicale à l’abbaye Saint-Martin de Lacey, à près de 400 km de là. Nous y serons conduits par frère Joseph, en voiture. Dimanche 8 octobre Après le petit-déjeuner, nous ne tardons pas à partir. Le passage à la frontière des États-Unis prend du temps. On doit montrer patte blanche dans les bureaux de la sécurité. Nous arrivons au monastère vers 10 h 30. Nous sommes accueillis par le frère hôtelier qui nous conduit aussitôt à la sacristie pour nous préparer à la messe qui est célébrée à 11 heures. La communauté est au nombre d’une vingtaine de moines d’âges variés. L’église, tout en bois, rassemble beaucoup de fidèles qui se trouvent en demi-cercle derrière les moines. La liturgie est célébrée en anglais avec des pièces originales d’un compositeur local. L’organiste entraîne l’ensemble avec beaucoup de vigueur. Le moine qui préside l’eucharistie donne aussi l’homélie. Il se veut un peu provocateur en la commençant comme un conte : « Il était une fois… » C’est l’occasion pour lui de démontrer à quel point la fermeture institutionnelle peut être un piège. La parabole des vignerons homicides qui a été lue ne concerne pas que les Juifs mais nous-mêmes aussi, et il nous faut rester vigilants en matière de non-possession des biens qui passent entre nos mains. Après la messe et notre installation à l’hôtellerie, le repas est en libre-service. Le frère hôtelier, à la sortie du réfectoire, nous engage dans une grande visite des lieux. La propriété s’étend sur de nombreux hectares et comporte en bordure du monastère un immense campus avec quelques 1 500 étudiants. Ils se forment dans les domaines les plus variés : depuis les Lettres classiques jusqu’aux professions de santé, en passant par les sciences, la technologie, la musique… Quelques moines interviennent dans ce cadre, mais ce sont surtout des laïcs qui sont en poste. Nous découvrons les bâtiments construits époque après époque, sur une grande étendue. Les Vêpres sont à 17 heures. Comme à la messe, les frères chantent des compositions très complexes à plusieurs voix : on sent que c’est dans leur tradition locale et ils l’assument pleinement. Après les Vêpres, le repas est pris en self-service comme un temps de récréation. Je parle longtemps avec l’ancien abbé dont une partie de la famille, du côté de sa mère, a des origines françaises. Il ne parle pas et ne le comprend pas beaucoup, mais par contre, il sait caractériser une manière d’être française et nous plaisantons à ce sujet. Il évoque aussi l’histoire du monastère. Celui-ci a été fondé à la fin du 19e siècle lorsqu’un moine a été envoyé de l’abbaye de Collegeville pour la colonie allemande du lieu. Bien vite une école a été fondée autour de la paroisse et d’autres moines ont été envoyés pour cette nouvelle mission. Depuis, l’œuvre n’a cessé de prospérer. Il est clair que la vocation de ces moines est très liée à l’éducation. Leur établissement est réputé. Lundi 9 octobre L’office de Laudes à 6 h 30 : les psaumes sont alternés tout simplement en étant lus par strophes, alternés par les deux chœurs. Dans tout l’office, seule, l’hymne est chantée. Dans la matinée, nous visitons la belle bibliothèque de l’Université. L’office du milieu du jour est immédiatement suivi du déjeuner qui se prend au restaurant de l’université, dans une salle particulière réservée au moines. Le repas est accompagné d’un audio-livre. Avant Vêpres nous rencontrons la communauté, malheureusement sans le Père Abbé car il se trouve à Rome actuellement pour régler quelques affaires. Il est seulement en charge depuis un an et demi. Il est d’origine vietnamienne mais vit depuis longtemps aux États-Unis. L’échange avec les frères est très riche. Tout le monde est surpris du fait que l’AIM n’est pas seulement un distributeur d’argent pour les projets des monastères mais aussi un observatoire de la vie monastique dans le monde et une aide pour accompagner les évolutions en cours. Nous décidons de nous retrouver après Vêpres pour poursuivre le débat pendant le repas. La discussion à bâtons rompus donne l’état d’esprit de cette communauté dont la vocation est incontestablement éducative mais qui le vit maintenant comme une présence ouverte, avec moins d’implication directe dans les activités du collège (même s’il en reste encore). Cela fait longtemps que ces frères sont sensibles aux enjeux de l’AIM, par le biais du Secrétariat de l’AIM aux USA. Ils apportent régulièrement une bonne contribution financière. Mais il nous faut essayer d’aller plus loin. Nous traversons un moment de changement radical et que des questions essentielles doivent être abordées clairement dans un partage commun. Mardi 10 octobre L’office de Laudes et le petit-déjeuner étant achevés, nous nous préparons pour le départ. Avant de nous envoler pour Sacramento, nous faisons, sous la conduite du père Justin, une petite halte chez les sœurs bénédictines de la congrégation St. Benedict qui tiennent un prieuré ( St. Placid Priory ) et un centre spirituel à quelques miles de l’abbaye Saint-Martin. Très belle rencontre pendant une heure environ. La dizaine de sœurs qui forment cette communauté ne manque pas de dynamisme. Elles accueillent avec grand intérêt les accents que nous leur partageons sur le présent et l’avenir du monachisme dans le monde. Nous nous quittons sur des embrassades chaleureuses qui donnent bien la note de tout notre entretien. La voiture prend ensuite la direction de l’aéroport de Seattle, à environ une heure de distance. De là, nous nous envolons vers Sacramento. À l’arrivée, nous sommes accueillis par le Père Abbé Paul-Mark, de l’abbaye de New Clairvaux, dans laquelle nous allons séjourner pendant quelques jours. Pour nous rendre sur les lieux, il nous faut encore assumer deux heures de route. Arrivés vers 18 heures, nous manquons les Vêpres de peu et sommes conduits rapidement au réfectoire pour une restauration rapide. Après un bref échange dans le bureau du Père Abbé, nous nous rendons à la salle du Chapitre pour y être rapidement présentés à la communauté. Durant notre séjour, il y aura au moins deux rencontres avec la communauté et nous aurons affaire à plusieurs frères qui nous ferons découvrir différents aspects du monastère. L’office de Complies se chante dans le noir. Il se termine comme il se doit, par un chant à la Vierge. Tout est empreint de beauté dans ce lieu. L’ensemble des bâtiments s’étend sur une très grande surface et entièrement de plein pied. Il y a des galeries de plein air couvertes d’une simple charpente, afin de relier l’ensemble. C’est comme un grand jardin entouré de bâtiments divers. Mercredi 11 octobre Vigiles à 3 h 30. Toute la communauté y est présente ! Le lecteur a une voix profonde ; il articule bien et je comprends vraiment tout ; il a pourtant un accent très prononcé. C’est un bonheur d’écouter cette voix au cœur de la nuit. L’office est suivi d’un temps de silence d’une petite demi-heure. J’apprécie cette suspension dans le temps partagée en communauté. La qualité du silence est intense. Petit-déjeuner et temps personnel se succèdent, puis viennent les Laudes et la messe à 6 h 30. Le Père Abbé nous fait ensuite visiter l’église qui, à elle seule, est une vraie curiosité pour laquelle on se déplace de loin. Effectivement, une partie de l’église est constituée d’une salle de Chapitre médiévale importée d’Espagne. Ce fut une longue histoire et la construction n’aboutit que dans les années 80. Non seulement le Chapitre fut reconstruit, mais l’architecte y fit adjoindre une partie moderne qui ouvre la perspective sur la nature avec des verrières en arcades surmontées chacune d’un œil de bœuf stylisé. Le mobilier a été conçu dans cet esprit de modernité et de tradition confondues et le résultat est tout à fait heureux. Il y a aussi un orgue venu d’une communauté religieuse proche qui souhaitaient s’en défaire, une très belle chapelle du Saint-Sacrement attenante et un couloir d’entrée qui introduit bien à l’ensemble. Nous y consacrons un article dans ce numéro du Bulletin de l’AIM. Après l’office de Tierce, le Père Abbé nous confie au père Thomas, ancien abbé du monastère qui fêtera bientôt ses 90 ans. Le père Thomas, dont la simplicité et la spontanéité sont désarmantes, nous fait visiter la belle bibliothèque qu’il gère lui-même. Il y a là environ 40 000 volumes. C’est la plus grande bibliothèque trappiste des États-Unis ! Les supérieurs successifs de ce monastère ayant eu un souci approfondi de la formation ont réussi à constituer une bibliothèque de fond où l’on trouve toutes les grandes références, tant en matière de revues que de livres. Après None, le frère Francis nous fait faire le tour de la propriété en voiture. En effet, les terres du monastères s’étendent sur 600 hectares. Il y a une exploitation d’arbres fruitiers, surtout des pruniers et des noyers mais également des tomates. Tout cela est confié à une structure indépendante qui libère les moines de toute préoccupation et qui permet de tirer le meilleur profit de la récolte, un pourcentage revenant à la société en question et le reste, bien sûr, à la communauté. Il y a aussi une vigne avec toutes sortes de crus, notamment venus d’Espagne. Nous finissons la visite par la salle de dégustation ! La vigne comme les autres secteurs de l’exploitation bénéficient d’un traitement biologique. Nous rencontrons la communauté après Vêpres pour leur partager le travail de l’AIM. La communauté connaît bien l’AIM-USA, le Père Abbé Paul-Mark a été membre du Bureau. Nous resituons cette œuvre bien utile dans l’ensemble de l’activité de l’AIM internationale puis nous partageons le résumé des réponses au questionnaire de l’AIM. Nous aurons, demain, une autre séance de travail avec la communauté pour recueillir ses remarques et ses questions. Il y a beaucoup de frères étrangers ou d’ascendance étrangère dans la communauté, surtout venant du monde asiatique. Bien sûr, c’est une caractéristique des États-Unis en général mais tout de même, l’intégration reste un phénomène à accompagner. La communauté de New Clairvaux est l’une des plus prospères aux États-Unis, au moins chez les Trappistes, mais il serait intéressant de savoir sur la base de quel discernement quant à l’accueil des candidats. Quoi qu’il en soit, l’impression d’ensemble est très bonne et cette communauté fait certainement beaucoup de bien. Jeudi 12 octobre Dans la matinée, nous passons du temps avec le cellérier. Il est vietnamien. Il est présent depuis longtemps aux États-Unis. Il nous montre les locaux de la cellérerie qui occupe plusieurs pièces. Il nous présente un Colombien qui est depuis huit ans l’homme à tout faire du lieu. Puis nous découvrons la partie administrative de l’exploitation agricole, surtout de la vigne, ainsi que les différents ateliers où s’affairent un certain nombre de salariés. Les bâtiments sont à la mesure de l’immensité de la propriété ; ce sont d’anciens hangars qui couvrent une étendue importante où le travail ne manque jamais. Pourtant l’ambiance est sereine dans un état d’esprit tout monastique. Il y a encore peu de temps (quelques décennies seulement), les moines assumaient l’ensemble du travail ; il n’y avait quasiment pas de personnel laïque. Désormais, les moines sont libérés de contraintes trop techniques ; ils remplissent quelques postes de responsabilité dans l’administration des tâches lucratives, ou consacrent du temps à la gestion du monastère et l’accueil dans le cadre l’hôtellerie. Dans l’après-midi, nous rencontrons longuement le Père Abbé qui nous présente plus en détails la configuration de sa communauté. L’internationalité qui la caractérise est finalement une note très californienne. Il n’y a rien d’extraordinaire à cela et il en va ainsi dans la communauté depuis longtemps : le fait que s’y côtoient des Chinois, des Vietnamiens, un Indonésien et je ne sais quelle autre nationalité avec des Américains de souche qui, eux-mêmes, ont des ascendances diverses dont certaines européennes, ne pose guère de problème à ses yeux. C’est au temps de faire son œuvre et de témoigner de cette universalité possible. N’est-ce pas là une des dimensions du royaume de Dieu ? La rencontre du soir est bien animée. Les questions ne manquent pas dont celles de la collaboration et même de la communion partagée avec des laïcs ; c’est elle qui nous occupe le plus longtemps. Le Père Abbé évoque l’importance du Bulletin de l’AIM qui aide à réfléchir à certains sujets concernant l’évolution de la vie monastique. Nous sommes heureux de voir cette bonne participation, mais il faudrait beaucoup plus de temps pour approfondir tout cela et en tirer des conséquences concrète pour la vie courante de nos communautés. Vendredi 13 octobre La matinée est un peu plus libre avant notre départ à 10 h 30 pour l’aéroport de Sacramento. Sur la route nous nous arrêtons pour déjeuner dans un restaurant typiquement californien avec un décor de planches de bois et quelques chapeaux de cow-boys égarés. À l’aéroport, il n’y a que très peu de monde. L’enregistrement et les contrôles de sécurité se font aisément. Nous atterrissons à Portland (Oregon) vers 16 h 45. Nous avons un peu de mal à trouver le moine venu nous chercher. Il se nomme Jean-Marie Vianney, il est vietnamien d’origine. Nous prenons la route pour Mount Angel, nous arrivons vers 19 h 30 au monastère où les Complies ont déjà été chantées. Nous sommes introduits immédiatement à l’hôtellerie. Samedi 14 octobre Vigiles, Laudes, petit-déjeuner s’enchaînent avec la messe qui poursuit la matinée. C’est un début de journée assez lourd. Après la messe, le Père Abbé nous entraîne dans une visite du monastère et de ses alentours. Il est devenu abbé lui-même en 2006. Il a pu développer dans son monastère une vision d’ensemble qui est d’une grande cohérence. La communauté monastique de Mount Angel appartient à la congrégation suisse-américaine. C’est une fondation de l’abbaye d’Engelberg à la fin du 19e siècle. Elle regroupe actuellement une quarantaine de moines, avec des jeunes en assez grande nombre. Elle s’insère dans un paysage ecclésial intéressant. Elle gère en effet un séminaire diocésain avec soixante-dix séminaristes pour un certain nombre de diocèse de la région. Plusieurs moines y interviennent ; le Père Abbé en nomme le recteur. Le bâtiment du séminaire est tout à fait remarquable. Il se situe en bordure du monastère, dans une grande pertinence avec l’architecture d’ensemble. Cette idée que des séminaristes puissent être formés en lien avec un monastère me semble tout à fait stimulante : c’est un encouragement à inscrire sa vie d’apôtre dans une assise spirituelle profonde, tant à titre personnelle que communautaire. Nous visitons ensuite la bibliothèque qui est à la fois celle de l’abbaye et du séminaire. Elle a été conçue par le fameux architecte finlandais Alvar Aälto dont ce fut la dernière œuvre ; on peut la considérer comme son testament architectural. La visite de ce lieu me laisse bouche-bée. Les 300 000 volumes réunis là sont placés comme dans un sanctuaire de l’étude intellectuelle et spirituelle. L’agencement est non seulement pratique mais la beauté des formes et des espaces y est vraiment unique. C’est essentiellement une bibliothèque religieuse dans laquelle le silence est demandé dès l’entrée. Je ne peux retenir mon admiration en circulant au milieu des rayons. Il y a ensuite un autre bâtiment construit par un autre architecte dont la fierté était de pouvoir envisager une œuvre à côté de celle de Alvar Aälto. Ce bâtiment est un institut monastique où des personnes et des groupes viennent recueillir un enseignement en lien avec la vie monastique comme aussi avec la culture littéraire, artistique, cinématographique d’hier et d’aujourd’hui. Les propositions sont très suivies. Il y a, par exemple, en juillet un grand festival de musique qui prend place dans le programme de cet institut monastique. Il y a même des activités sportives. L’hôtellerie, construite également dans les dernières décennies, est tout à fait exceptionnelle. Lorsque nous la visitons, nous côtoyons toutes sortes de groupes qui sont en réunion dans diverses salles. Tout est parfaitement agencé et d’une grande beauté. Il y a aussi une terrasse. La salle à manger donne sur la nature avec de grandes baies vitrées, et Dieu sait si les paysages sont beaux autour du monastère situé sur une colline. Il y a là quarante-cinq chambres et la demande d’accueil est très soutenue. Le fait qu’il y ait un séminaire à Mount Angel met le monastère dans une dynamique pastorale d’accueil en lien avec tous les diocèses concernés. Pour faire vivre tout cela, il y a environ quatre-vingt employés qui travaillent en étroite communion avec le monastère. Par ailleurs les ressources du monastère viennent de leur ferme intensive, de l’exploitation de 700 hectares de forêts, des placements et des dons (pour lesquels il existe un bureau spécial en charge d’en animer la politique). Les dons ne sont pas uniquement spontanés, ils sont aussi sollicités, et un moine est le directeur de cette unité de recherche de fonds. Nous avons le temps de reprendre souffle avant l’office du milieu du jour et le repas. La liturgie est entièrement en anglais. Les textes utilisés sont ceux prévus par le missel et l’antiphonaire. Ce sont des textes traduits et adaptés du latin et mis en musique par un moine. De mon point de vue, c’est tout à fait satisfaisant. Les mélodies grégoriennes ont été adaptées aux textes (ce qui est possible avec la langue anglaise) et l’ambiance de la prière ne diffère guère de celle d’une liturgie où l’on chante le répertoire grégorien classique. Il y a beaucoup de paix, de sérénité ; c’est une prière commune où l’on peut méditer à l’aise. Dans l’après-midi, nous rencontrons la communauté pour parler de l’AIM. Tous les frères sont présents et un grand nombre pose des questions tout à fait intéressantes. On sent qu’il y a un désir de réfléchir ce qui est en train de se passer dans le monde et dans nos communautés. Les esprits sont ouverts et libres. La communauté est assez homogène. Il y a quelques étrangers parfaitement intégrés. J’imagine que tout ne doit pas être facile au jour le jour, mais en tout cas, cela ne se voit pas au premier abord. Nous décidons que ceux qui le veulent aient la possibilité de se retrouver après le repas durant la « récréation » pour poursuivre l’échange. C’est ce que nous faisons et le débat est tout aussi riche que dans l’après-midi. Les Vigiles du dimanche terminent la soirée. Dimanche 15 octobre L’office de Laudes, ce matin, n’est qu’à 6 h 35 ! Nous pouvons bénéficier d’un temps personnel avant la messe de 9 heures. Celle-ci est célébrée solennellement avec un assez grand nombre de fidèles, ainsi que l’ensemble des séminaristes qui apportent leur concours aux chants. Tout est en anglais, mais dans le style grégorien. C’est simple, accessible et de bonne composition. À la fin de la célébration cependant, les moines et la foule chantent de bon cœur un choral de la tradition anglo-saxonne qui tranche un peu sur la sobriété du reste de la cérémonie. Après la messe, le Père Abbé nous présente ce qui a été mis en place dans la communauté en matière de clarification et de visibilité des objectifs. Chacun sait ce qu’il engage et quel sens cela revêt au cœur de cette communauté. L’élaboration de ce plan de vie a été faite en commun avec tous les frères, et chacun peut s’y référer comme à un langage commun et à une même perspective. Un article de ce bulletin de l’AIM présente cette perspective. À 11 heures, nous rencontrons la dizaine de jeunes moines encore en formation pour un dialogue libre qui fait suite à notre présentation de la veille. Nous partons justement du document présenté par le Père Abbé. La discussion va assez loin ; nous pouvons vraiment aborder des questions de fond sur le sens de notre vie, sur la qualité de la relation, sur la question de l’équilibre entre l’expression de la personne et le bien commun, etc. Je suis frappé de voir la diversité des jeunes moines qui sont là et leur capacité à dire les choses avec une telle liberté. Je reviens sur l’importance de l’enracinement dans le partage de la Parole de Dieu et des textes qui en ont traduit le message dans la tradition monastique. La conversation se prolonge pendant une bonne heure. Après le déjeuner et un temps de repos, vers 15 h 30, nous partons en voiture faire le tour de la propriété. Les moines possèdent en tout 2 000 hectares, forêts et terrains de culture compris. C’est dire si le tour du propriétaire peut conduire assez loin. Nous allons jusqu’à la petite ville voisine qui a pris elle aussi le nom de Mount Angel. Nous allons jusqu’à l’église paroissiale qui est fermée. Au retour, nous nous arrêtons à la brasserie du monastère. Les moines produisent en effet de la bière qui se nomme Benedictine et qui rencontre un assez beau succès. Nous visitons les locaux où la bière est fabriquée et nous prenons un verre dans la petite caféteria qui les jouxte. Pas mal de clients sont attablés dans une joyeuse ambiance. Nous rentrons pour les Vêpres que suit le repas. Comme tous les dimanches soirs, c’est un repas où l’on parle et où il y a possibilité de boire un peu de vin et d’autres boissons. Ensuite nous partageons un temps de rencontre récréative avec la communauté. Nous reprenons des thèmes évoqués dans les partages précédents. Ne sont présents que ceux qui le souhaitent, ce qui permet de donner la parole à tous sur les impressions qu’ils gardent de tout ce qui a pu être échangé. L’office de Complies termine la journée. Demain le départ sera à 5 h 15 pour rejoindre l’aéroport de Portland et revenir en Californie, au monastère de New Camaldoli où l’expérience sera encore bien différente. Lundi 16 octobre Le voyage se passe au mieux, en voiture d’abord puis en avion, jusqu’à Monterey, en passant par San Francisco. À l’arrivée, nous sommes accueillis par un postulant des Camaldules chez qui nous devons aller. Il a conduit le Père Prieur chez le médecin et doit le reprendre après nous avoir récupérés à notre descente d’avion. Le temps de passer chercher le père Ignatius, il est déjà tard ,et comme il y a un peu de distance pour aller jusqu’au monastère, nous décidons de nous arrêter quelque part pour manger. Nous arrivons au monastère en début d’après-midi après avoir surplombé la côte à travers une sinueuse route de montagne. Les paysages sont à couper le souffle. Le monastère des Camaldules est situé sur la hauteur et l’ensemble des bâtiments constitue comme un petit village. Nous nous installons et nous rejoignons l’église à 17 heures pour les Vêpres et la messe. Il y a là une douzaine de frères et quelques hôtes. Le prieur préside l’office et improvise une homélie tout à fait stimulante. Le soir, il n’y pas de repas en commun, chacun s’arrange dans son ermitage. La soirée se termine ainsi, chacun se retire chez soi jusqu’au lendemain pour les Vigiles à 5 h 30. Mardi 17 octobre Les Camaldules forment un Ordre monastique de droit pontifical fondé par saint Romuald de Ravenne en 1012 à Camaldoli, en Toscane (Italie), sous la règle de saint Benoît. Les moines camaldules allient la vie commune de travail et de prière à l’érémitisme. Ils habitent donc en général des ermitages et se retrouvent pour quelques activités communes : certains offices, repas, temps de chapitre, de travail ou de détente. Leur vie de solitude est moins radicale que celles des chartreux mais c’est un peu la même inspiration, dans un style bénédictin. Ce matin, après les Laudes, nous rencontrons la communauté. Nous procédons de la même manière que dans les autres lieux. L’écoute est attentive. On sent là aussi un véritable intérêt. Nous décidons de nous rencontrer à nouveau le lendemain pour pouvoir dialoguer plus en profondeur. Le père Mark vient de recevoir un message de la part du monastère de Valyermo qui devait être notre dernière étape. Ils ont eu deux décès et ne vont pas être en mesure de nous recevoir. Nous resterons donc à New Camaldoli jusqu’à la date de notre retour en France. Nous déjeunons avec la communauté. Paradoxalement, les frères parlent en prenant en commun ce repas, sauf le vendredi où le repas est en silence. Le soir, ils préparent eux-mêmes leur cuisine dans leurs ermitages. Mercredi 18 octobre Ce matin, nouvelle et belle rencontre avec la communauté pour réagir à notre exposé d’hier. Ce sont vraiment de très bons moments. Et comme nous sommes là encore les jours suivants, nous décidons de garder des moments de rencontres où les moines de la communauté seront libres de venir ou non. Jeudi 19 octobre Nouvelle rencontre le matin, en cercle plus restreint avec la communauté, mais rencontre passionnante avec des questions tout à fait majeures sur toutes sortes de sujets de la vie de nos communautés : où faire les études, les séjours de formation à l’étranger, les questions d’interculturalité, les fermetures, la manière de vivre quand on sait que la communauté va fermer, le recentrage sur l’inspiration évangélique… Vendredi 20 octobre C’est aujourd’hui notre dernier jour complet aux USA. Demain nous prendrons l’avion du retour à Los Angeles. Dans la matinée, le Père Prieur Ignatius nous propose d’aller au sommet de la montagne, au-dessus du monastère, pour avoir un point de vue imprenable. Nous y montons en voiture, une espèce de vieille guimbarde tout terrain dans laquelle on fait un peu le ménage avant de s’y asseoir. Elle est conduite par frère Carlos, un novice mexicain qui aura été notre ange gardien durant tout notre séjour. Nous nous arrêtons à mi-chemin près d’un lac qui semble sorti tout droit d’une fiction romantique. On y évoque les anciens autochtones de ces lieux, des indiens qui ont depuis longtemps migré dans les villes où ils ont bien réussi dans les affaires, tout en tentant de maintenir leur identité propre. Nous évoquons les bêtes sauvages qui existent encore dans ces montagnes : les bobcats et même des lions (pumas). Notre chauffeur a déjà croisé un bobcat , ce genre de félin qui se présente comme un chat sauvage de grande taille et dont la seule vue ne met pas très à l’aise. Un peu plus loin, Carlos nous fait découvrir un rocher dans lequel sont creusés des trous où reposent des pierres taillées qui servaient à broyer le grain dans les cavités. C’était une pratique courante des Amérindiens de Californie. Nous poursuivons la route jusqu’au sommet des monts où, en effet, le point de vue est à couper le souffle. C’est un émerveillement. Nous apercevons en contre-bas les ermitages et les bâtiments du monastère cachés entre les arbres ! Les moines installés là depuis les années 50 ont aménagé tout l’espace. Ils ont créé les routes de montagne en sol battu et empierré. Ils ont conçu l’architecture et l’aménagement de leur monastère avec l’aide d’amis compétents. Ils assument encore ici, dans ce coin totalement perdu des montagnes californiennes, une vie monastique tout en équilibre de solitude et de partage communautaire. Leurs visages témoignent de la beauté de leur vie, même si bien sûr, il ne faut pas l’idéaliser. Il est temps de redescendre. Notre chauffeur fait une manœuvre sur le chemin étroit pour amorcer un demi-tour, il s’avance un peu sur les bordures de la route. Mais au moment de faire marche arrière, les roues arrières de la voiture ne parviennent plus à reculer et creusent le sable jusqu’à tourner dans le vide. Le véhicule est bloqué, nous ne pouvons redémarrer. Le téléphone ne passe pas dans ces lieux retirés. Il n’y a plus qu’une solution : redescendre à pied pour aller chercher du secours. Nous sommes à environ deux heures de marche des ermitages. Carlos part au devant de nous d’un pas rapide. En fait, il court tout le long de la descente. Je suis seul avec le père Mark et, comme de vieux aventuriers rompus à toutes sortes de circonstances contraignantes, nous rions de la situation. Intérieurement, je ne suis tout de même pas très à l’aise car le père Mark ne peut envisager de marcher bien longtemps sans éprouver de la fatigue. Je lui trouve un bâton de marche sur le bord du chemin et nous avançons à petits pas. Nous allons au gré du vent, nous ne connaissons pas l’itinéraire et certains carrefours nous laissent perplexes. Au bout d’un moment, nous avons l’impression d’être un peu perdus au milieu de ce no man’s land. J’ai peur de voir apparaître soudain un bobcat sorti dont ne sait où ! Nous gardons notre sens de l’humour et le père Mark, une nouvelle fois, fait mon admiration. Je pense que peu de personnes de cet âge seraient en mesure de faire face aussi généreusement à une telle situation. Nous finissons par entendre des bruits de voitures. Notre chauffeur a couru si vite qu’il nous a retrouvés en peu de temps, accompagné de grands gaillards qui travaillent au monastère et qui seront capables d’aller sortir notre véhicule de l’endroit où il est bloqué. Frère Carlos est totalement en sueur et encore essoufflé. Nous peinons pour lui. Mais l’aventure est finie. Nous revenons au monastère dans un nouveau véhicule et nous rejoignons aussitôt la messe qui vient de commencer. La journée se passe paisiblement et le soir, après les Vêpres, un dîner récréatif nous rassemble avec l’ensemble de la communauté. Une fois par mois, les frères prennent ce temps libre qu’ils apprécient. Ce soir c’est aussi une manière de nous dire au revoir. Il y a un peu de vin de Californie ou de Nouvelle-Zélande et quelques bières de différentes provenances. À la fin de ce temps, nous échangeons quelques remerciements. Le Père Prieur nous offre deux livres sur l’histoire de leur monastère et sur celle des Camaldules. Il y a beaucoup d’émotions dans ces moments fraternelles. Nous remontons ensuite dans nos ermitages respectifs pour la dernière nuit. Samedi 21 octobre Ce samedi est vraiment notre dernier jour en terre américaine. Nous célébrons la messe le matin à 6 h 30 avec la communauté, puis nous embarquons pour Monterey où nous prendrons l’avion vers Los Angeles et Paris. Nous nous embrassons avec effusion et promesse de retour, comme toujours en ces cas-là. Ce sont des promesses sincères mais qui ne peuvent pas toujours se réaliser… Nous le savons bien. Mais sur l’instant nous y croyons plus que jamais ! Atterrissage à Paris le dimanche 22 en fin de matinée avec une demi-heure d’avance. Le temps est plutôt gris. La Californie est loin. Je m’entends parler français ! Mission accomplie ! Une tentative pour une vision partagée 5 Lire Réflexions Dom Jeremy Driscoll, osb Abbé de l’abbaye de Mount Angel (USA) Une tentative pour une vision partagée Le tableau présenté ci-dessous tente de résumer visuellement en courtes phrases la vision sur la manière d’organiser la vie d’une communauté monastique. Toute la vision est enracinée dans la devise : « Cherchez les choses d’en haut ». Ce verset de Colossiens (3, 1) est censée évoquer l’ensemble du passage que saint Paul développe sur la base de cette exhortation. Colossiens 3, 1-17 est la perspective que nous pouvons suivre, énoncée en termes bibliques avec l’autorité des Livres saints. Certains versets peuvent être compris en rapport avec la conversion monastique : « Faites donc mourir en vous ce qui n’appartient qu’à la terre » (Col 3, 5), faisant ensuite référence à une liste de vertus et de pratiques que la vie communautaire monastique cherche à développer (Col 3, 12-17). Cette vision scripturaire se décompose en cinq piliers, chacun rendant explicite un domaine particulier de ce que l’on peut décrire comme « la voie monastique et le chemin tel que l’abbaye de Mount Angel tente de le vivre ». Être un monastère nous établit dans une forme particulière de vie religieuse au sein de l’Église, profondément enracinée dans des traditions qui doivent nous former constamment. Mais il existe de nombreux styles et de nombreuses approches dans la voie monastique. À travers son histoire, Mount Angel a établi son propre style et ses propres traditions au sein de la vie monastique. Ces deux dimensions de notre riche passé nous guident dans notre présent et dans nos avancées vers le futur. Nous ne sommes pas simplement tenus de répéter le passé, mais toutes les nouvelles actions et décisions que nous prenons pour le présent et le futur doivent être dans une continuité intelligente, consciente et réfléchie avec le passé. Premier pilier : « Mise en lumière du comment et du pourquoi » Le caractère unique de la voie monastique ne s’enracine profondément que s’il est proposé à haute voix, régulièrement, et qu’il est abordé constamment par l’approfondissement des sources monastiques abordé. Je pense que cela constitue l’une des principales responsabilités de l’abbé. On peut rassembler sous ce pilier plusieurs façons concrètes de vivre cette clarté du comment et du pourquoi dans nos communautés. Sans prêter attention à ce pilier, nous risquons d’être une communauté de bons-vivants sans rien de spécifiquement monastique. Les rubriques placées sous chaque pilier doivent être fluides dans leur formulation : on peut cocher des éléments au fur et à mesure que les objectifs sont atteints. Deuxième pilier : « Ensemble » Cela souligne la valeur et la force du monachisme cénobitique dans la version qu’en donne la règle de saint Benoît. Tout au long de la Règle, saint Benoît légifère et exhorte, petits et grands, à des pratiques qui sont stimulantes pour toute la communauté. Nous ne sommes pas d’abord des individus vivant ensemble dans le même bâtiment, mais nous nous dirigeons vers Dieu en corps collectif, et Dieu vient vers nous avec des grâces qui font de nous un seul corps : c’est le nos pariter (tous ensemble) de la finale de la sainte Règle au chapitre 72. Sous ce pilier s’énoncent différentes voies du vivre ensemble. L’abbé et la communauté doivent continuellement rechercher les moyens de renforcer ces liens communautaires. Troisième pilier : « Présence et guidance de l’abbé » Saint Benoît accorde une grande importance au rôle de l’abbé dans la communauté. Ceci est expliqué en détail dans RB 2 et 64, mais aussi tout au long de la Règle pour les petites et les grandes choses. Ici, la communauté ressentira inévitablement l’impact de celui que Dieu, à travers le discernement de la communauté, a placé dans le rôle de l’abbé. Un abbé particulier sera capable de faire ce que ses propres dons et son expérience lui permettent, avec nécessairement certaines lacunes. Pour ma part, à Mount Angel, je souhaite développer un programme d’enseignement pour la communauté sur la manière de vivre le Mystère du Christ et de se laisser façonner par la tradition monastique. Je veux trouver le courage nécessaire pour inciter la communauté à une plus grande croissance, et en même temps créer une certaine souplesse et une certaine joie en donnant moi-même l’exemple autant que possible. Je suis conscient que la communauté dans son ensemble a besoin de la présence de l’abbé dans la vie quotidienne, et je suis conscient que de nombreux moines, sinon la totalité, souhaitent bénéficier de l’attention personnelle du Père Abbé. J’avoue ne pas pouvoir être présent à tous comme je le voudrais, et je suis preneur de moyens nouveaux de la part de la communauté pour m’aider à répondre mieux à cette exigence. Quatrième pilier : « Contribuer à l’Église dans le monde » Ce pilier reconnaît la manière dont la vie monastique, tout au long de l’histoire de l’Église, a eu un impact particulier que l’on peut qualifier de « contribution monastique ». Mount Angel lui-même a eu son propre impact dans la région et, en fait, dans tout le pays comme aussi dans diverses parties du monde. Je vois que la communauté est vraiment appelé à poursuivre cette contribution afin de donner de l’énergie et du sens à notre vie ensemble. Sous ce pilier sont regroupés notre travail, en particulier au séminaire, à la bibliothèque et à l’hôtellerie ; on y trouve aussi divers niveaux d’implication dans le travail paroissial, qui a toujours été liée inextricablement à la vie monastique de Mount Angel tout au long de son histoire. Je pense que nous sommes maintenant dans une nouvelle ère où l’Église se tourne plus que jamais vers nous pour apporter cette contribution monastique particulière en matière d’hospitalité, de culture, d’apprentissage, et dans un autre style pastoral et théologique. Cinquième pilier : « Progresser dans ce mode de vie » La tradition monastique insiste sur le fait que notre vie de foi est un processus qui nécessite une attention continue et qui doit être encouragé. Il n’y a jamais de point d’arrivée où nous pouvons nous reposer confortablement et dire que nous avons terminé. Il s’agit d’un pilier par lequel l’abbé et les frères s’encouragent mutuellement pour grandir. Cela signifie être prêt à faire les choses différemment – non seulement être différent soi-même en tant que tel, mais avoir le courage de faire les choses différemment ensemble si les circonstances l’exigent. Il faut de la sagesse et de la modération pour trouver le bon équilibre, la bonne justesse. Sous ce pilier, un verset du chapitre 64 de la règle de saint Benoît peut nous guider : « Que les forts désirent davantage et que les faibles ne se découragent pas ». Vivre une communauté monastique multiculturelle 6 Lire Témoignage Dom Paul Mark Schwan, ocso Abbé de New Clairvaux, Vina (États-Unis) Vivre une communauté monastique multiculturelle Notre monastère Notre-Dame de New Clairvaux, Vina, Californie, est situé dans la partie nord de l’État. Notre communauté monastique, le plus souvent appelée Vina, reflète la population ethniquement diversifiée de l’État de Californie, où aucun groupe ethnique ou linguistique ne constitue une majorité. Nous sommes tous des minorités. Actuellement, notre communauté monastique est composée des ethnies suivantes : vietnamienne, singapourienne, canadienne, philippine, chinoise, hispanique et euro-américaine. Comment vivons-nous la réalité pratique de cette diversité toujours présente dans notre communauté ? En tant que communauté trappiste, notre appel commun au baptême et son expression vocationnelle particulière dans une école de charité sous la règle de notre père saint Benoît, la direction de notre abbé et l’impératif d’être amoureux du lieu, des frères et de la Règle, sont des facteurs unificateurs essentiels qui forment la culture monastique particulière de Vina. Cela transcende nécessairement les origines ethno-raciales des dix-neuf moines de notre monastère. Néanmoins, la réalité concrète de vivre, de se comprendre, de s’accepter et de se respecter les uns les autres, ce qui est déjà assez difficile dans un cadre monoculturel, est d’autant plus mise à l’épreuve dans le cadre multiculturel de Vina. Avant d’aller plus loin dans l’articulation de mon expérience de berger de notre communauté monastique multiculturelle, j’aimerais d’abord définir la culture et comment je comprends la vie multiculturelle. Je propose des idées tirées de deux livres utiles : The Bush was Blazing but not Consumed et God is Rice . Qu’est-ce que la culture ? Le concept ne peut pas être limité à la race et/ou à l’origine ethnique. La culture englobe toute l’expérience de la vie. Cela inclut nécessairement un système de valeurs, de croyances, de perceptions, d’hypothèses, de modèles, de mœurs et de pratiques. Une partie de cela est consciente, mais je crois que la partie inconsciente est bien plus importante. Ce système culturel est ce qui fournit le prisme à travers lequel chacun d’entre nous est capable d’interpréter, d’évaluer et de réagir à la vie et à notre environnement. La vie est un grand mystère qui peut parfois sembler hostile. Tous les systèmes culturels sont des tentatives visant à réconforter et à abriter une personne, à réduire son anxiété en expliquant les forces qui peuvent miner la famille, la communauté, la société et la nation. Par conséquent, un système culturel est ce qui contribue à fournir un échafaudage d’éléments unificateurs qui édifient des structures pour maintenir ensemble un corps collectif de personnes en toute sécurité. Dans une communauté multiculturelle comme la nôtre, le caractère unique des cultures représentées dans le monastère ne peut être détruit. Par exemple, un candidat venant de l’extérieur des États-Unis rejoignant Vina, ne sera pas transformé en Américain, même si la société plus large dans laquelle le monastère se trouve a un impact. Non, le candidat vient à nous en réponse à un appel de Dieu pour vivre l’Évangile en tant que moine. Ainsi, le candidat entre dans la culture monastique telle qu’elle se trouve à Vina, et se forme pour être moine au sein du charisme du monachisme trappiste. L’identité du candidat est préservée dans la formation mais en lui apprenant à engager un dialogue constructif avec les autres. Le respect et le soutien sont cruciaux de la part de toutes les personnes impliquées. C’est un critère fondamental dans tout programme de formation sain. Équilibrer la communication avec l’autre et en même temps reconnaître son identité authentique permettent aux deux parties d’apprendre l’une de l’autre, de grandir, de changer ( conversio ) et d’acquérir une identité, une cohésion et un esprit collectifs ( communio ). C’est la transformation évangélique, le but même de la vie monastique. Lorsque je reçois un candidat issu d’une culture différente de celle de la communauté d’accueil, deux choses me sont utiles. Premièrement, connaître et comprendre davantage ma propre culture. C’est une expérience enrichissante. Deuxièmement, connaître le plus possible la culture du candidat reçu. Par exemple, j’ai tellement lu sur les différentes histoires et cultures présentes à Vina que je peux finalement avoir une meilleure connaissance que le candidat n’a sur sa propre culture. Mais comme on l’a dit, la culture est bien plus que la connaissance des faits, c’est un mode de vie complet profondément enraciné dans l’esprit de chacun. Sans surprise, certains aspects de ma propre culture sont souvent inconscients et ne peuvent refaire surface de manière consciente que par l’étude et la réflexion. Cela fait partie de l’ascèse monastique : la croissance dans la connaissance de soi (humilité). Avec une nouvelle appréciation de ma propre culture, je dispose d’un vocabulaire qui rend possible les questions que je peux poser au candidat et grâce à celles-ci, il peut partager avec moi la richesse de sens de sa culture au croisement de nos valeurs monastiques et celles de la culture américaine plus large dont il fait désormais partie. Si l’anglais n’est pas la langue maternelle du candidat, il est alors nécessaire de proposer des cours de langue. Notre pratique consiste à embaucher un professeur qualifié d’anglais comme deuxième langue pour envisager l’entrée au monastère. Les cours ont généralement lieu plusieurs fois par semaine. La durée du cursus s’étend de un à deux ans selon les capacités du candidat. Il s’est avéré précieux, voire essentiel, que, plus tard, le candidat soit exposé à la culture américaine dans son ensemble. Pour ce faire, nous inscrivons le candidat à des cours d’anglais proposés aux étudiants étrangers à l’université d’État voisine. Le programme universitaire est destiné à préparer ces étudiants à l’entrée à l’université. Dans le cadre de ce programme, nos candidats ont passé les examens TOFEL pour tester leur maîtrise de l’anglais. L’examen confirme le niveau d’anglais de nos candidats car il indique leur degré de compréhension de la langue, cette occasion ne se représentera pas. Nous avons également pris des dispositions pour que des coachs linguistiques et d’autres tuteurs travaillent avec les candidats sur la réduction de l’accent ou pour améliorer leurs compétences en écriture et en lecture. Nous les avons inscrits à des programmes similaires disponibles dans le diocèse dont nous faisons partie. Depuis longtemps, les monastères trappistes des États-Unis proposent un cours de deux semaines sur la théologie monastique pour tous les simples profès, organisé dans un monastère différent à chaque session. Cela permet à nos candidats de découvrir les autres monastères et de rencontrer d’autres jeunes en formation de l’Ordre trappiste, ici, aux USA. En outre, après les vœux solennels, il est possible d’effectuer des études théologiques supérieures dans diverses écoles bénédictines de théologie, si cela est jugé utile. Cela est également utile dans le domaine de l’inculturation. Un autre outil utile ici, à Vina, pour construire une communauté multiculturelle sont les ateliers sous la direction de professionnels formés aux échanges multiculturels. Vivre avec une diversité de cultures, même unis sous la bannière d’une culture monastique commune, nécessite une conversion continue de la part de tous les moines. Il y a d’abord le fait d’apprendre à accepter l’anglais parlé avec une variété d’accents. Compte tenu de l’usage courant de l’anglais dans le monde aujourd’hui, où l’anglais n’est-il pas parlé avec un accent ? Chaque anglophone parle avec un accent. Quel accent est le bon, le diplômé d’Oxford, ou le gars de l’arrière-pays australien, ou de n’importe où entre les deux ? Néanmoins, la nécessité de faire preuve de patience et de développer la pratique d’une écoute attentive lorsqu’un texte est lu avec des accents variés est exigeante et se transforme parfois en frustration. Certains frères, ici, à Vina, se réfèrent à la règle de saint Benoît, affirmant que seuls les lecteurs capables d’aider leurs auditeurs devraient être autorisés à lire. Le résultat pourrait être que peu de frères, voire aucun, seraient disponibles pour une lecture publique ici, à Vina ! Un autre défi est de savoir comment apporter des corrections. Les cultures du monde entier ont chacune leur manière particulière de corriger les comportements inappropriés. Saint Benoît expose une méthode de correction en plusieurs chapitres de sa Règle ; il serait difficile de le mettre en œuvre dans la plupart des cas, et dans toutes les régions du monde aujourd’hui. Mais il est indispensable que des corrections soient apportées au monastère. Certaines cultures abordent la question de la correction des fautes de manière très directe, tandis que d’autres sont plus indirectes. Il est important que lorsque la correction est effectuée, la personne corrigée soit respectée et que le moine effectuant la correction soit sensible à la dignité de l’autre. Réfléchissons à deux fois avant d’en corriger un autre ! Il y a un autre aspect de la correction à Vina qui est parfois trop négligé : quel que soit le soin avec lequel la correction est formulée, le frère corrigé peut ne pas comprendre tous les mots ou ne pas saisir les subtilités nuancées du vocabulaire anglais. Le résultat peut provoquer des malentendus, du ressentiment et de la colère. La valeur des mots, dans n’importe quelle langue, comporte une multitude de nuances. Pour quelqu’un qui apprend l’anglais, ces nuances ne seront probablement pas perçues. Celui qui est né anglophone doit reconnaître que l’autre ne saisira probablement pas ces nuances. D’où la nécessité d’utiliser un vocabulaire de base. Dans ce processus, le locuteur natif peut implicitement penser que l’autre est moins intelligent, moins instruit et se montrer condescendant, voire dédaigneux, à l’égard de l’autre. La nécessité, pour celui dont l’anglais est la langue maternelle, est de faire preuve de patience impérativement lorsque celui qui parle l’anglais comme une seconde langue essaie d’exprimer des expériences intérieures significatives tout en manquant du vocabulaire anglais nuancé pour le faire. Le rôle du langage corporel ne peut jamais être sous-estimé dans la communication interpersonnelle. Quelle est la distance appropriée entre deux personnes lorsqu’elles communiquent entre elles ? Dans la culture américaine, environ un mètre est considéré comme la distance physique confortable entre deux personnes. D’autres cultures s’attendent à ce que la distance physique soit plus proche ou plus éloignée. Dans certaines cultures, le plus jeune tient la main du plus âgé lorsqu’il s’adresse à lui sur un sujet important. Cela exprime le respect et la soumission du plus jeune. Une autre expression culturelle du respect est qu’un plus jeune marche derrière et aux côtés d’un plus âgé, jamais côte à côte comme un égal. Dans d’autres cultures, il est considéré comme approprié d’entrer simplement dans le bureau du supérieur sans frapper. Mais pour d’autres cultures, lorsqu’on lui donne la permission d’entrer, il convient de s’excuser avant d’entrer. La place que la nourriture occupe dans notre communauté monastique est liée au langage corporel. La nourriture, en elle-même, recèle un trésor d’expression culturelle. Ce qui est préparé, comment cela est préparé, comment c’est servi, à quel moment et comment c’est consommé sont autant d’éléments importants. Nous avons un frère chargé de superviser la cuisine ; il veille à la qualité, la quantité et la consommation de la nourriture, mais un certain nombre de frères se relaient pour cuisiner. Suivant les principes fondamentaux du jeûne trappiste, de l’abstinence et de la simplicité, le frère cuisinier du jour prépare des plats qui lui sont familiers. Pour nous, cela signifie une alimentation variée, reflétant la culture d’origine des frères et qui exige, pour chacun d’entre nous, un ajustement de notre alimentation. Un autre thème à considérer est le fait qu’on ne saurait trop insister sur l’importance du respect et de l’honneur dus aux expressions culturelles de l’autre. L’origine de beaucoup de nos frères est l’Asie. Pour eux, la nouvelle année lunaire est l’événement festif central autour duquel s’articule toute l’année. C’est une célébration qui contient des rituels intemporels de souvenir, d’histoire et d’identité en tant que peuple, famille et personne. Considérer le nouvel an lunaire comme étranger et dénué de sens au sein de notre communauté parce que ceux d’entre nous, Américains de souche qui y seraient indifférents, feraient violence à l’identité d’autrui. C’est plus qu’un manque de respect ; cela signifierait implicitement que j’ai peu ou rien à apprendre de mon frère. La communauté multiculturelle est nécessairement bilatérale, elle est appelé à vivre dans l’échange. Nous recevons, donnons et apprenons les uns des autres. Enfin, il est important de parler du rôle de la famille et de la manière dont l’hospitalité s’exprime lors de l’accueil de la famille dans une communauté multiculturelle. Notre pratique trappiste reste stricte en ce qui concerne les visites familiales. Ce sont nos familles qui, habituellement, viennent nous visiter au monastère. En règle générale, nous ne rendons pas visite à nos familles, même s’il existe des exceptions. Les familles de nos frères venus de pays étrangers sont souvent dans l’incapacité d’obtenir des visas, et ne peuvent pas non plus payer les frais de voyage. C’est une exception lorsqu’on permet aux frères de rentrer chez eux. À cela s’ajoute l’implication dans les affaires familiales autour des questions de santé, de maladie et de finances. Notre mode de vie cistercien limite l’implication dans ces préoccupations mais il n’est pas si facile de former des frères à ce renoncement radical à la famille, et encore moins de transmettre cette valeur aux familles. Un discernement minutieux doit être fait pour savoir si et comment aider la famille lorsque ces problèmes surviennent. Le moine doit se former à l’ascèse monastique dans un sain détachement de la famille. Il est également important que le monastère ne soit pas perçu comme une ressource financière. Le cœur humain est complexe et l’amour est un mystère. Ni l’un ni l’autre n’échappent à la compréhension, mais ils ne se révèlent pas non plus facilement sinon à accepter qu’ils nous visitent de l’intérieur au plus profond. Ce voyage intérieur est bien sûr un aspect crucial de la vocation monastique. Combiné avec notre témoignage monastique multiculturel à Vina, c’est, je crois, ce dont notre monde polarisé et craintif a besoin. Une telle diversité dans notre communauté monastique est un défi mais les bienfaits sont tellement grands : élargir mes horizons, voir la vie sous un angle différent, sortir de mes propres zones de confort, telles sont quelques-unes des récompenses que j’ai reçues en vivant dans une communauté multiculturelle. La saga de la salle capitulaire de Santa Maria de Ovila 7 Lire Art et liturgie Dom Thomas X. Davis, ocso Abbé émérite de l’abbaye de New Clairvaux (États-Unis) La saga de la salle capitulaire de Santa Maria de Ovila C’était en juin 1955, quelques jours seulement avant le départ du groupe initial de fondateurs destinés à la cinquième maison fille de Gethsémani pour la Californie, à Vina, lorsque dom James, abbé, suggéra qu’il aimerait que je fasse partie de ce groupe. Cela a été une surprise assez déstabilisante pour moi. J’ai répondu que je ne voulais pas, et même que je n’avais pas du tout l’envie d’y aller. J’ai naïvement cru pouvoir faire changer d’avis le Père Abbé. Il faudrait du temps pour y parvenir. Trois mois plus tard, le 15 septembre, je me suis retrouvé à San Francisco avec un frère également destiné à cette communauté nouvellement fondée. Le supérieur était là pour nous accueillir. Il a décidé que nous devrions voir un peu la ville avant de faire les six heures de route qui remontent la vallée de Sacramento jusqu’à Vina cette nuit-là. Un ami du supérieur nous a fait visiter San Francisco en sélectionnant les principaux sites touristiques. Alors que nous traversions le Golden Gate Park , cette personne a mentionné avec désinvolture que les caisses en bois que nous avons vues soigneusement empilées sous les eucalyptus derrière le musée De Young étaient « le monastère cistercien que William Randolph Hearst a ramené d’Espagne ». J’ai immédiatement compris la valeur architecturale de ce monastère. Thomas Merton (le père Louis tel qu’on le nommait) venait de donner à nos jeunes moines un cours sur l’architecture cistercienne et sa signification. L’idée, follement ambitieuse pour un simple profès de vingt ans, m’est venue que ce serait merveilleux d’avoir ce monastère pour Vina. En repensant aux événements, je me rends compte maintenant que si j’avais pris le train avec le groupe fondateur d’origine, je serais arrivé à la gare d’Oroville, une ville non loin de Vina. Je n’aurais jamais atterri à San Francisco et je n’aurais jamais eu l’occasion de voir ces caisses en bois soigneusement empilées sous les eucalyptus. Alphonse VIII, roi de Castille (1155-1214), fonda l’abbaye cistercienne de Santa Maria de Ovila, près de Trillo, à environ quatre-vingts kilomètres au nord-est de Madrid. Cette abbaye faisait partie de sa stratégie visant à maintenir les frontières de son royaume comme terre chrétienne. L’abbaye a été fondée vers 1181. La taille de l’église et de la salle capitulaire suggère que l’abbaye était peut-être destinée à devenir un monastère royal. Quelques années après la fondation d’Ovila, Léonor, épouse d’Alphonse VIII et fille d’Henri II et d’Aliénor d’Aquitaine, initia la fondation de Las Huelgas, dans la ville royale de Burgos. Las Huelgas devint le monastère royal. La salle capitulaire, magnifique exemple de l’architecture gothique cistercienne primitive en Espagne, a commencé d’être construite vers 1190. La salle capitulaire avec toute l’abbaye était sous le patronage de l’évêque cistercien de Siguenza, saint Martin de Finojosa, et de sa famille, dans le diocèse duquel elle se trouvait située. (Dans le calendrier liturgique trappiste cistercien, la fête de saint Martin de Finojosa est le 17 septembre. Il était autrefois connu sous le nom de saint Sacerdos, le 5 mai.) La salle capitulaire a été achevée en 1220 et fut réputée, avec Las Huelgas et Santa Maria de Huerta, comme exemples remarquable de l’architecture cistercienne. L’abbaye d’Ovila fut fermée en 1835 par décret du gouvernement de la reine Maria Christina, et vendue à des propriétaires privés. Arthur Byne, l’agent de William Randolph Hearst qui a toujours été intéressé par les beaux-arts et les pièces architecturales à exporter aux États-Unis, est tombé sur l’abbaye d’Ovila en 1930. Hearst a accepté d’acheter des pièces artistiques et des parties architecturales dont l’ensemble de la salle capitulaire et du réfectoire. Le démantèlement eut lieu entre mars et le 1er juillet 1931. Les pierres furent expédiées par bateau jusqu’à San Francisco. À cette époque, Hearst commença à ressentir les effets de la crise économique. Il les offrit à la ville de San Francisco en 1941. La ville stocka les caisses derrière le Young Museum, sous les eucalyptus. C’est ainsi que je les ai vus en 1955. Diverses causes ont empêché la ville de restaurer les pierres « en tant que monastère ». Les pierres furent même offertes à des moines bouddhistes mais l’opinion publique de la ville s’opposa à ce transfert. Les caisses sont restées sous les eucalyptus. Cinq incendies, le vandalisme, le vol et les conditions météorologiques humides et brumeuses de la région de la baie de San Francisco et de l’océan ont réduit les pierres à un tas apparemment sans grande valeur. Durant ces années malheureuses, j’ai été tenu informé par un bon ami de ce que devenaient ces pierres. Après être devenu abbé en 1972, j’ai décidé de poursuivre mon rêve fou d’acquérir la salle capitulaire de Vina. Le portail de l’église d’Ovila a été restauré à l’intérieur du musée de Young. Une étude antérieure du Dr Margaret Burke, historienne de l’art, a révélé que seule la salle capitulaire pouvait être restaurée ; le reste était trop endommagé ou perdu. Des négociations interminables avec la ville ont commencé. Il y a eu des « hauts et des bas ». J’étais sur le point d’abandonner mon projet lorsque les érudits cisterciens David Bell et Terryl Kinder m’ont encouragé à continuer. En 1992, le Chapitre conventuel de Vina a voté favorablement en faveur de cette démarche. Un accord avec la ville fut finalement signé le 12 septembre 1994. Le lendemain, le premier des onze gros camions et remorques partit pour Vina. Trier, cataloguer, restaurer les parties endommagées, tailler les pierres neuves et bien d’autres choses encore ont constitué l’entreprise des maçons Oskar Kempt, Ross Leuthard, Frank Helmholz et Jose Miguel Merino de Caceres, un architecte espagnol. Le magnifique portail de la salle capitulaire et la majeure partie de l’intérieur ont été achevés à l’automne 2008. Sous le quatrième abbé de Vina, Paul Mark Schwan, la décision a été prise d’incorporer cet édifice dans la nouvelle église. Celui-ci a été achevé et consacré le 2 juillet 2018. L’architecture cistercienne utilise l’espace, les proportions, les lignes, la forme et la lumière pour signifier le mystère de la Divinité. Les frères entrent sept fois par jour dans ce lieu de mystère divin pour chanter les louanges de Dieu ( Opus Dei ) et être bénis par le pouvoir transformateur de cet édifice médiéval. La salle capitulaire d’Ovila est maintenant, à nouveau et différemment que par le passé, au service de l’œuvre de Dieu. Sœur Judith-Ann Heble 8 Lire Grandes figures de la vie monastique Mère Maire Hickey, osb Abbesse de Kylemore (Irlande) Sœur Judith-Ann Heble, seconde modératrice de la Communion Internationale des Bénédictines (CIB)[1] Quand je me souviens de Judith Ann, ce n’est pas en termes de fonction. Je la connaissais comme quelqu’un qui se donnait entièrement, corps et âme, à la tâche qui lui incombait. Relever le défi, quel qu’il soit, était son rôle. J’ai travaillé avec elle pendant neuf ans à la direction de la CIB. De 1997 à 2006, j’ai été modératrice, avec Judith Ann comme membre du Conseil d’administration à partir de 1998, et comme modératrice adjointe à partir de 2002. J’ai des souvenirs chaleureux et vifs de la façon dont elle a été partenaire dans cette tâche, et je suis reconnaissant à Lynn McKenzie de m’avoir demandé d’en partager quelques-uns avec les lecteurs de la newsletter . Notre relation a commencé en 1997, lors de la dernière réunion de préparation du troisième symposium de la CIB, prévue pour 1998. J’étais la modératrice, mon assistante était la prieure Irène Dabalus, les deux nominations ayant été faites par l’abbé primat Marcel Rooney. Les autres membres du Comité exécutif – l’abbesse Joanna Jamieson et la nouvelle venue sœur Judith Ann Heble – étaient présents, ainsi que la secrétaire, sœur Monica Lewis. Notre expérience en matière d’animation de réunion était jusqu’alors assez limitée, consistant principalement à animer des réunions de Chapitre, chacune dans sa propre communauté. L’organisation était un peu aléatoire. Alors que nous étions assises ensemble pour décider de la répartition des tâches lors des différentes sessions du symposium, Judith Ann a annoncé sans questions préalables et sans scrupules : « Je m’occuperai des écrous et des boulons ». Et ce fut ainsi. À partir de ce moment-là, à chaque réunion, la séance de « rouages et boulonnage » de Judith Ann au début de chaque journée garantissait absolument que tout le monde savait ce qui allait se passer, où il fallait aller, pour quoi, quand auraient lieu les pauses, etc. Une caractéristique de Judith Ann pour ce rituel quotidien était la touche légère de ses interventions qui laissaient tout le monde souriant en toutes circonstances et impatient de passer une journée intéressante. C’est ainsi que j’ai ressenti Judith Ann dans son rôle de modératrice adjointe. Elle apportait une énergie positive dans la réunion, était pleinement consciente de tous les détails qui devaient être organisés pour que tout se passe au mieux, et s’assurait que chacune sache ce qu’elle devait savoir. Un aspect important de la vie selon la règle de saint Benoît est le bon ordre, la paix, personne ne doit être triste dans la maison de Dieu à la fin de chaque journée. Après ce symposium, sœur Judith Ann avait compris ce qu’était la CIB et vers où elle essayait de s’orienter. Lors d’une réunion des membres de la Conférence post-symposium, pour commencer la planification préliminaire des réunions des quatre prochaines années, Judith a été l’une des voix américaines qui ont lancé la question explosive de savoir si Rome allait être à l’avenir le seul lieu des réunions de la CIB. « Pourquoi ne pas essayer un autre lieu ? Pourquoi ne pas venir en Amérique ? » Après le choc initial, il était très évident que les esprits s’ouvraient à quelque chose jusqu’alors impensable. Judith a aimé son rôle de pionnière au cours des années suivantes en tant que modératrice adjointe, puis modératrice (à partir de 2006). Cela lui a donné une grande joie de pouvoir contribuer à la formation continue de nombreuses moniales et sœurs bénédictines en leur facilitant l’expérience inoubliable de voyager à l’étranger pour des réunions de déléguées et de visiter des communautés aux États-Unis, à Nairobi, à Sydney, en Pologne, suivis plus tard par d’autres pays. Rencontre à Sydney (Australie) en 2003. Au fil des années, la CIB a acquis sa structure actuelle, dont Judith Ann était l’une des principales architectes. Dès le début, la structure de la Commission des Bénédictines avec l’Abbé Primat (c’était encore le nom de l’organisation) était composée de dix-neuf régions, chacune avec sa représentation, et d’un Conseil composé d’une modératrice, d’une modératrice adjointe et de deux autres membres. L’Abbé Primat était l’ultime instance référente. Lors d’une réunion des déléguées à Nairobi en 2001, la décision a été prise de donner un nouveau nom à l’organisation. La divergence d’opinions prévisible a été étonnamment résolue en choisissant le latin comme langue qui n’excluait personne, et c’est ainsi que Communio Internationalis Benedictinarum (CIB) est devenu notre nom. Le statut des monastères, congrégations et fédérations de femmes bénédictines était défini dans quelques clauses du Droit propre ( Ius Proprium ) de la Confédération. En 2002, le Conseil (sœur Maire, sœur Judith Ann, Mère Irene Dabalus et Mère Joanna Jamieson), avec l’aide canonique experte de l’abbé Richard Yeo, de Downside, avait achevé le travail sur un projet de Statuts pour la CIB, qui fut approuvé au symposium de cette année-là. Un travail acharné et minutieux a été consacré au développement de la CIB au cours des années qui ont suivi. De nombreuses sœurs issues de différents monastères étaient impliquées. Judith Ann n’a épargné aucun effort pour trouver des personnes afin de la seconder : une sœur artiste américaine a été trouvée qui a créé notre magnifique logo ; une trésorière a été trouvé qui assurerait et gérerait les finances, y compris un fonds de solidarité, pour garantir qu’aucune région ne soit exclue de la participation en raison d’un manque de fonds ; une équipe de traducteurs a dû être constituée. Il fallait tenir les registres des réunions et de la correspondance, et la communauté internationale croissante demandait la publication d’un Catalogus dont la première édition fut imprimée en 2000. Le mérite revient à d’innombrables sœurs, moniales et communautés pour tout ce qui a été fait durant ces années-là. La création de la CIB a été véritablement un projet communautaire, porté non pas par une seule personne ou un seul groupe. Mais sœur Judith Ann, en tant que modératrice adjointe, était la personne qui avait tout en vue et qui était totalement fiable pour faire ce qui devait être fait. Elle était impliquée dans tout, mettant son expérience, sa sagesse et son travail acharné au service de la création de la CIB. Enfin, je me souviens de Judith Ann comme d’une bâtisseuse de ponts. Depuis les débuts en 1983, la distinction canonique entre moniales et sœurs, qui s’était développée au cours de plusieurs centaines d’années d’histoire de l’Église, rendait difficile aux membres des Commissions des femmes avec l’Abbé Primat (représentant des milliers de sœurs) de s’entendre sur les expressions d’identité avec laquelle elles pourraient témoigner de manière crédible de la vie monastique des bénédictines dans l’Église et dans la société. La croyance inébranlable en cette identité commune et le désir de l’articuler et de la rendre palpable dans l’Église et dans le monde ont été le moteur de l’évolution de la Communio . Des changements dans les structures étaient nécessaires et ont favorisé l’évolution, mais celle-ci n’aurait pas pu se réaliser pacifiquement sans l’expérience d’une profonde communication spirituelle et d’un partage des valeurs les plus précieuses des vocations respectives qu’ont expérimenté presque toutes les bénédictines qui ont participé à une réunion de la CIB. Judith Ann se distinguait par l’ouverture d’esprit et la curiosité vivifiante avec lesquelles elle entretenait des relations avec ses consœurs bénédictines de la Communio . Elle ne s’est pas contentée de respecter et de tolérer celles dont le mode de vie était très différent du sien. Elle était curieuse de savoir d’où venait l’autre personne, et cherchait avec audace à rencontrer les autres et à les comprendre un peu plus. Ce n’était peut-être pas toujours une réussite, mais sa simplicité et son humour rendaient les faux pas occasionnels facilement pardonnables. L’hospitalité de Judith Ann était un merveilleux catalyseur. Cette façon de rencontrer de nouvelles personnes, de construire constamment des ponts pour rapprocher des personnes aux opinions divergentes, est devenue typique des réunions de la CIB. Une participante a écrit, après avoir assisté au symposium de 2014 : « Bien qu’il existe des différences évidentes entre nous, nous en sommes venues à apprécier le fait que nous partageons une vie commune, un charisme commun, une vision commune ». La vision commune, dont la base est la foi en la présence du Christ en chaque être humain, et en la présence de son Esprit dans la communauté monastique, a émergé et continue d’émerger à travers le partage de vie et de foi de tous les membres de notre Famille bénédictine. Mais tous ceux qui ont connu Judith Ann, et son amour pour l’héritage de saint Benoît et de sainte Scholastique, conviendront que sa présence et son travail au sein de la CIB de 1997 à 2018 ont joué un rôle unique et déterminant dans le processus – tellement fréquent – visant à dissiper les malentendus et favoriser le respect mutuel, fondement de l’unité de tout corps. Merci Judith Ann ! Aidez-nous, là où vous êtes aujourd’hui, à travailler avec l’héritage que vous nous avez légué, alors que nous rassemblons nos forces pour relever les défis du temps présent. [1] Article tiré de la newsletter de la CIB, novembre 2023. Rencontre à Rio de Janeiro (Brésil ) en 2013. Mère Lazare Hélène de Rodorel de Seilhac 9 Lire In Memoriam Sœurs bénédictines de Saint-Thierry (France) Mère Lazare Hélène de Rodorel de Seilhac 1928-2023 Mère Lazare, professe temporaire au moment de la naissance du Secrétariat de l’AIM, ayant participé à l’aménagement du premier bureau de l’AIM pour le père de Floris, alors président, fut membre du Conseil de l’AIM de nombreuses années. Nous publions ici sa nécrologie avant de publier dans le prochain bulletin un article plus développé. Dans la lumière de la fête du Christ-Roi, notre sœur Lazare Hélène de Rodorel de Seilhac est entrée dans la Vie le 27 novembre 2023. Née le 10 août 1928 à Paris, elle a gardé un grand amour de ses racines familiales en Corrèze, et beaucoup de bons souvenirs avec ses deux frères. Après une licence en lettres classiques, elle entre au prieuré de Vanves en février 1953, y fait profession en février 1956, et profession perpétuelle le 24 juin 1961. Elle enseigne le latin, est zélatrice au noviciat. Elle écrit une thèse en latin chrétien, qu’elle soutiendra en 1967 : « L’utilisation par saint Césaire d’Arles de la règle de saint Augustin », éditée en 1973. Elle anime ensuite de nombreuses sessions de patrologie et sur la règle de saint Benoît pour les monastères de France et de l’Afrique francophone. Elle organise à Jouarre des sessions de patristique pour former des professeurs dans les monastères féminins. Elle participe également aux traductions en français fondamental des textes monastiques et patristiques en collaboration avec sœur Lydie Rivière, Xavière. C’est encore pour les monastères féminins de France qu’elle anime de nombreuses sessions de réflexion sur le travail et l’équilibre de vie monastique. Entre temps, elle devient prieure déléguée du monastère de Vanves, pendant qu’une partie de la communauté, la prieure et le noviciat s’établissent à Saint-Thierry, avec un chapitre commun aux deux communautés. En 1974, une fois prévue la location des locaux libérés par la communauté de Vanves, elle arrive à Saint-Thierry. Outre la liturgie et la sacristie, les cours aux sœurs en formation, elle prend la direction de l’atelier d’imprimerie, où elle aura toujours à cœur de faire collaborer les sœurs. Elle avait l’art de trouver du travail pour toutes les stagiaires qui passaient au monastère. Elle continue son travail de recherche, et participe au Conseil de l’AIM, à la fondation du STIM, et pendant vingt-cinq ans donne les cours de patrologie au séminaire de Reims. En 2003, à 75 ans, elle est élue prieure de Vanves, et poursuit son service jusqu’en 2010, assurant une continuité pendant que la Congrégation cherche comment y poursuivre sa présence à Vanves. Après le Chapitre général de 2010, plusieurs sœurs de nos communautés arrivent à Vanves, et elle peut alors revenir à Saint-Thierry, transmettant le témoin de prieure à Mère Marie-Madeleine. Cette dernière période est marquée par une écriture difficile mais persévérante de l’histoire de notre Congrégation, dont elle nous partage les fruits lors de l’année du centenaire. Elle n’a pas tout à fait fini son ouvrage, mais en est restée préoccupée jusqu’au bout. Au-delà de tous ses engagements et de ses recherches, il nous reste le témoignage d’une sœur qui ne s’est jamais « défilé », toujours là pour les services en communauté. Elle a su dialoguer avec jeunes et anciens, en famille et avec les amis ; elle a pendant de nombreuses années accompagné avec cœur les oblats de la communauté. Toujours prévenante pour les sœurs ou les amis en difficulté, elle témoignait par sa manière d’être ce qu’elle enseignait ; elle croyait en la vie monastique, et savait faire confiance aux plus jeunes. Elle pratiquait l’ouverture du cœur par conviction alors qu’elle lui était laborieuse. Nous rendons grâce au Seigneur de nous l’avoir donnée. Elle écrivait à propos de de son faire-part de décès : « Merci de ne pas écrire que je suis “retournée à Dieu” : c’est réservé au Fils, et Origène a eu des ennuis posthumes pour avoir cru en la préexistence… » Ses obsèques ont été célébrées le vendredi 1er décembre 2023 dans la chapelle du monastère. < Précédent Suivant >

  • Notre communauté La Grainetière | France (Europe) | AIM - L'Alliance Inter-Monastères

    La Grainetière en France, Europe | AIM - L'Alliance Inter-Monastères < Retour La Grainetière France HO/FE HO Ordre OSB Congrégation / Fédération Congrégation Notre-Dame d'Espérance Information Fondé en 1978 Adresse Prieuré Notre-Dame de la Grainetière 85500 LES HERBIERS France Site web https://www.notredamedesperance.com/ grainetiere85@laposte.net +33 (0)2 51 67 21 19

  • Notre communauté Shuili | Taïwan (Asie) | AIM - L'Alliance Inter-Monastères

    Shuili en Taïwan, Asie | AIM - L'Alliance Inter-Monastères < Retour Shuili Taïwan HO/FE HO Ordre OCSO Congrégation / Fédération Information Fondé en 1988 par New Clairvaux, California (USA) Adresse Holy Mother of God Monastery P.O. Box 44 SHUILI-NANTOU 55302 Taiwan Republic of China Site web http://trappist.catholic.org.tw/ ocsotw@yahoo.com.tw +886 (49) 775 744 Site de l'ordre OCSO

  • Notre communauté Frauenchiemsee | Allemagne (Europe) | AIM - L'Alliance Inter-Monastères

    Frauenchiemsee en Allemagne, Europe | AIM - L'Alliance Inter-Monastères < Retour Frauenchiemsee Allemagne HO/FE FE Ordre OSB Congrégation / Fédération Fédération Saint-Benoît en Bavière Information Adresse Abtei Frauenwörth 83256 FRAUENCHIEMSEE Allemagne Site web https://www.frauenwoerth.de/ klosterladen@frauenwoerth.de +49 (0)8054 907-159

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