Les jeunes et les monastères

P.Martin Neyt,osb Président de l’AIM

  Le sujet de ce bulletin 2007-89, les jeunes et les monastères, s’inscrit dans des contextes culturels différents selon les continents. La présence d’un, de deux ou de plusieurs jeunes vocations, ou non, invite les communautés à une écoute attentive de ce qui se vit, à une prière fidèle et à de nouveaux engagements : interrogations et réflexions nouvelles en Occident, attrait des jeunes au Vietnam, enracinement au Chili et ailleurs. Trois visions qui se colorent selon les lieux, les personnes et les temps.

    Le P.Christopher Jamison, OSB, abbé de Worth, n’hésite pas à aborder le paradoxe du déclin de la vie religieuse en Grande Bretagne, y compris celui de la Congrégation bénédictine anglaise, pour « abandonner une vision narcissique qui déclare que tout va bien dans notre mode de vie actuel ». Quittons les terres confortables de l’optimisme, déclare-t-il, pour nous aventurer sur les terres inconfortables de l’espérance. L’image du jeune Samuel qui ne connaissait pas encore Dieu et à qui la Parole de Dieu n’avait pas encore été révélée (1 S 3) nourrit cette réflexion substantielle. Quant à l’abbé de la Pierre-Qui-Vire, le P. Luc Cornuau, osb, il rapporte une rencontre européenne de 22 moines et moniales partageant leurs nouvelles expériences, soulignant l’importance de liens vivants entre les jeunes des monastères et la nécessité d’une réorientation profonde de notre cœur, une conversion, pour construire la paix dans les monastères. D’autres questions nouvelles surgissent sur notre vieux continent…

En contraste avec ce qui se vit en Europe, Mère Agnès, osb,  prieure au monastère de Thu-Duc, partage la vie de sa communauté qui se développe au sein de la culture vietnamienne. Centrée sur la vie de village et sur une agriculture aquatique, le peuple vietnamien  privilégie les vertus humaines et l’hospitalité. Le témoignage des jeunes sœurs explicite le dicton «  près de l’encre, il fait noir, près de la lumière, il fait clair ». Cette clarté venue d’ailleurs explique le nombre de vocations de la Congrégation de la Sainte Famille au Vietnam qui est la congrégation la plus importante de cet ordre cistercien. Car le Vietnam est pétri de valeurs de la vie religieuse (bouddhisme, confucianisme, caodaïsme). À travers cette dimension d’intériorité, les jeunes moines découvrent un nouvel esprit de famille centré sur la personne du Christ, c’est-à-dire une manière de vivre l’idéal des premiers chrétiens « qui avaient un cœur et une âme ». Les candidats à la vie monastique sont touchés par la liturgie, hymnes, cantiques et mélodies pour chanter les psaumes. La formation occupe une place importante dans la vie des jeunes moines. « La puissance du Saint-Esprit explose au sein de l’Église du Vietnam et dans la congrégation cistercienne de la Sainte Famille ». L’AIM qui en est témoin s’associe à l’action de grâce à Dieu pour cette nouvelle source monastique qui irrigue la vie chrétienne de cette région.

    Interrogations et réflexions en Occident, attraits au Vietnam, enracinement au Chili ! Le Mouvement apostolique Manquehue est bien connu des lecteurs du Bulletin1. La spiritualité bénédictine  rayonne dans trois collèges situés à Santiago de Chili. Ces écoles du service divin comptent respectivement 1500, 800 et 1300 élèves. De plus, depuis 2001, une communauté d’oblats s’est établie en Patagonie chilienne à Mallin Grande où elle initie de nombreuses personnes à la lectio et à l’office divin. Là aussi, comme ailleurs, la règle bénédictine touche les jeunes dans la mesure même où elle est vécue sous le souffle divin dans l’authenticité. Sœur Mary David Totah, OSB, décrypte le cœur vivant de la tradition bénédictines des pratiques désuètes qui n’intéressent pas les jeunes. La communication des valeurs passe par les actes et le témoignage vivant.

    L’expérience des moines de Taizé rappelle à bon escient deux dimensions fondamentales des jeunes et sans doute des adultes. Le Frère Aloïs, Prieur, part des fragilités humaines. Elles constituent autant de portes par lesquelles l’Esprit Saint peut entrer dans nos vies et de citer le frère Roger Schutz : « La prière est pour toi une source pour aimer. Dans une infinie gratuité, abandonne-toi de corps et d’esprit. Chaque jour, sonde quelques paroles des Ecritures, pour être placé face à un autre que toi-même, le Ressuscité. Laisse dans le silence naître en toi une parole vivante du Christ pour la mettre aussitôt en pratique ». Choisir d’aimer, choisir l’espérance, ces mots peuvent retentir chaque jour dans la vie de nos communautés.

    Fragilité et présence de l’Esprit Saint sont au cœur du continent africain. Plusieurs communautés souvent jeunes ont traversé l’impossible. La communauté des Mokoto, chassée de son domaine en mai 1996, inscrite dans la vie de la République démocratique du Congo, près du lac de Bukavu, à Kyeshero, reprend vigueur, comptant plus de 28 frères ; celle des bénédictines de Kinshasa, forcée de quitter le Katanga, fuyant la région de Kindu, pose les premières pierres d’un nouveau monastère aux abords de la grande ville. S’ouvrant à un nouvel élan missionnaire, les bénédictines de Lubumbashi ont fondé un nouveau monastère dans un milieu totalement différent du leur au Tchad. Leur enthousiasme ne semble en rien entamé par la chaleur et les difficultés rencontrées. Quant au monastère de l’Incarnation au Pérou, près de Tampogrande, il vient de célébrer leur jubilé d’argent. Le P. Abbé Paul Stonham, osb, de Belmont en Grande-Bretagne y était arrivé en 1986 avec ses deux chiens ; il peut à présent rendre grâce pour le nouveau monastère admirablement construit et pour la vie qui s’y développe. Ces quelques exemples, loin de nous éloigner de notre sujet, reflètent le profond dynamisme spirituel qui, sous le souffle de l’Esprit Saint, traverse les épreuves, les échecs, les destructions même et n’entame pas le courage des jeunes qui se consacrent dans la vie monastique. Le lecteur lira aussi avec intérêt les réflexions du Conseil de l’AIM qui s’est tenu à l’abbaye du Montserrat partageant leurs expériences sur le thème de la communion et de la séparation. Comment accueillir des jeunes dans nos monastères ? La vérité passe par des femmes et des hommes capables, sous le souffle divin, de trouver entre eux des voies authentiques de communion engendrées par une tradition vivante capable de s’adapter aux circonstances rencontrées.

    Comme les fils se croisent et s’entrecroisent sur le métier à tisser, formation et information révèlent de nouveaux aspects de l’actualité monastique. Une nouvelle rubrique enrichit notre vision ecclésiale dans ce Bulletin de l’AIM : l’œcuménisme. Grâce à l’accueil que nous a réservé la communauté monastique de Bose, les missions de l’Église russe s’ouvrent à nous avec de nouvelles perspectives orthodoxes. L’excellente rencontre des monastères des l’Amérique latine présentant « La paix bénédictine, don et défi dans le contexte latino-américain » mérite, elle aussi, toute notre attention. Enfin, l’AIM se réjouit d’un ouvrage important concernant un audit environnemental « Listening to the Earth » réalisé par les bénédictines d’Érie et publié par la section Banque mondiale « Faith and Environment Initiative » en partenariat avec « Alliance for Conservation and Religion »  concernant le respect de la création2.


1 Voir notamment le Bulletin 2001 n°73, p.28-34 consacré à l’éducation bénédictine.
2 Publié en anglais, en espagnol et en portugais, ce volume de 190 pages conçu par les sœurs bénédictines d’Érie en Pensylvanie, USA, en 2006 offre des solutions aux problèmes de l’environnement (air, pollution, eau potable, sanitaire, énergie nouvelle, projets d’action…). L’ouvrage peut être obtenu au siège central de l’AIM à Vanves en adressant un email à sœur M.Placid Dolores, OSB, sur l’email de l’AIM-Vanves.