Auteur : Sœur Mary David Totah, osb, Maîtresse des novices à  St Cecilia’s Abbey, Ryde.

Chapeau : Cet exposé est sous-tendu par une idée simple et forte : « les jeunes répondent à la Règle par la manière dont ils sont appelés à la vivre et d’après ce qu’ils voient vivre autour d’eux ».

L’authenticité serait le mot-clef de ces pages qui ont du souffle.

Quand nous entrons au monastère, et pendant toute notre vie monastique d’ailleurs, notre formation même nous vient du sens transmis par des vies et des structures extérieures. L’exemple que donne un groupe reflète ses idéaux. Beaucoup d’entre nous pourraient faire écho à saint Aelred quand il décrivait son ami Simon : « Les règlements de notre Ordre nous interdisaient de parler ensemble mais son attitude me parlait, sa démarche me parlait, son silence même me parlait. » (Miroir de la Charité, I. ch XXIV, 107) 1 Simon était l’exemple même de la vie, la forme avec laquelle son être entier coïncidait. Plus près de nous, une réponse à un questionnaire préparé par l’Union des Supérieurs Monastiques (1989) disait : « Je me souviens encore, quand je venais à l’hôtellerie de ma communauté, d’avoir fait le tour de l’église après matines et d’avoir vu quatre moines assis dans la nef. Et j’ai pensé : voilà une communauté qui prie. C’est à ce moment-là que j’ai commencé à envisager sérieusement la possibilité d’y entrer. »

La Règle en tant qu’expression vécue

La communauté vivante est comme l’exégète de la Règle, le premier exégète pour le novice. Les gens viennent dans nos monastères parce qu’ils y voient quelque chose, une structure de vie, une observance visible. Et c’est la Règle qui donne cette structure. Ceux qui viennent chez nous aujourd’hui ont vu la communauté mettre en pratique les chapitres 20 et 52 de la Règle ; ils ont vu que la liturgie communautaire qui ponctue la journée du moine est quelque chose qui tend à devenir continuel dans l’oratoire de son cœur. En un sens alors, en entrant au monastère, ils ont déjà réagi à la Règle ; notre tâche est de les aider à comprendre à quoi ils réagissent. Comme me l’a dit une de nos novices : « Je pense que ma réaction au concept de ‘règles’ en général était sans doute plus négative. Je voyais la Règle comme quelque chose qu’il fallait ‘observer’ plutôt que comme un outil aidant à la croissance spirituelle. Je suis maintenant souvent frappée par sa beauté. Comme avec l’Écriture, j’étais aveuglée par son apparente simplicité. » En un sens, les jeunes, si perspicaces soient-ils, ne savent pas comment se situer par rapport à la Règle, c’est à nous de le leur montrer. La question ‘comment les jeunes réagissent-ils à la Règle’ devient alors : ‘comment présentons-nous la Règle ?’. Les jeunes répondront à la Règle par la manière dont ils sont appelés à la vivre et d’après ce qu’ils voient vivre autour d’eux.

Ceci nous amène au problème de la communication des valeurs. Les valeurs de la Règle sont des valeurs vécues, communiquées dans la vie. Les mots et les arguments ne suffisent pas. La décision de vivre en moines et moniales doit être présente et se refléter dans la communauté, dans la manière de vivre. L’Abbé, dit saint Benoît, devrait montrer dans son enseignement tout ce qui est bon et saint plus par ses actes que par ses paroles ; dans le chapitre sur l’humilité, le moine est invité à une réelle transformation de son être entier, et les degrés de l’échelle sont des ‘signes’, quelque chose de visible. Ce n’est pas un hasard si les degrés qui décrivent le comportement extérieur (9-12) viennent après ceux qui concernent l’humilité intérieure. L’humilité extérieure n’est pas un entraînement préalable au vrai travail spirituel. C’est le fruit, l’épanouissement d’une âme qui se voit en vérité.

Que les jeunes soient très sensibles à ce genre d’authenticité ressort dans les réponses au questionnaire. « Les jeunes cherchent quelque chose d’authentique et d’attirant même si cela veut dire exigeant et parfois à un certain niveau déplaisant. » « Plutôt que de se donner du mal pour trouver des gadgets publicitaires, les supérieurs devraient s’assurer que leur communauté suit vraiment la Sainte Règle au pied de la lettre – et pas seulement l’esprit, quoi que cela puisse signifier. C’est un document remarquable et stimulant. » « Il y aura des déceptions quand le novice constatera que ses aînés ne font pas ce que la Règle demande. » « Quels changements recommanderiez  vous aux supérieurs ? Qu’on vous voie vraiment vivre la vie dont vous avez fait profession – l’habit monastique à lui seul n’impressionne pas les aspirants qui cherchent sincèrement quelque chose de différent, d’appelant et d’authentique. Ils découvriront vite la situation réelle en entrant, s’il y a une différence entre la vie professée et la vie vécue. » « Mettez les jeunes au défi et ne les égarez pas en leur proposant une solution de facilité. »

Ce que j’ai remarqué dans ce questionnaire et chez les novices dont j’ai eu à m’occuper, c’est ce désir d’authenticité. Les jeunes veulent  vivre plus conformément au texte qu’ils déclarent suivre, le connaissant mieux et comprenant davantage ce qu’il exige ; ou bien, si on leur demande d’abandonner une pratique particulière dans la Règle, ils veulent savoir alors clairement ce qu’ils font et vérifier qu’ils en ont le droit et pourquoi.2

Ils reconnaissent que la Règle leur offre une structure de vie. Ils semblent dire dans leurs réponses que la vie monastique est une affaire concrète, une pratique réelle et pas seulement l’élaboration de diverses théories. Et qu’une vraie fidélité à l’esprit de la Règle va entraîner une certaine rigueur ; l’esprit de la vie monastique est inséparable de l’observance concrète qui la réalise. « Nous suivons l’esprit de la Règle » disait une réponse « ce qui peut vouloir dire tout et n’importe quoi. » 3 Ils sentent que la Règle est porteuse de l’Esprit  et que sans la lettre l’esprit est sans voix.4 Les jeunes ont, semble-t-il, confiance dans les observances.5

On trouve donc, d’une part, ce désir d’authenticité, et de l’autre, ils conviennent que certaines choses sont difficiles à comprendre. Deux autres réponses au questionnaire disaient : « Essayez d’être clairs sur ce qui est monastique et ce qui fait partie des habitudes de la maison. Soyez fermes en ne touchant pas à l’un et souples pour les autres.» Je pense qu’il faut voir la Règle d’un oeil critique et non pas comme un moyen de justifier des pratiques et des concepts dépassés.»

Comme ces réponses le reconnaissent, notre vie monastique implique deux choses : un corps de doctrine, un enseignement et une somme de pratiques, d’usages, de coutumes qui ont, de toute évidence, plus ou moins d’importance. Le discernement n’est pas toujours facile. Car la somme de pratiques et d’usages exprime à la fois cette théorie de la vie et l’étaye. L’enseignement resterait pure théorie, la rendrait désincarnée, s’il n’était exprimé pratiquement, concrètement, par un mode de vie (la ‘contrainte’ n’est que celle d’un  squelette contraignant la chair en quelque sorte). D’un autre côté, le mode de vie pourrait facilement dégénérer en une sorte de pharisaïsme, de rigidité, de formalisme, s’il n’était pas animé par un enseignement, un idéal. 6

Une action symbolique, une coutume, une pratique monastique ne trouve pas sa place immédiatement. Il faut du temps pour l’intégrer. Les jeunes peuvent se sentir mal à l’aise en trouvant ces pratiques et observances plutôt ardues. Ils pensent qu’ils devraient y trouver de la joie immédiatement ; ils ont peur d’offrir à Dieu un service qui serait purement formel. Newman souligne quelque chose d’important en référence au fils prodigue qui demandait à être d’abord un serviteur. «  Il nous faut commencer la religion par ce qui semble une forme. Notre tort sera, non pas de commencer comme une forme, mais de continuer ainsi. Car notre devoir est de lutter et de prier pour entrer dans l’esprit réel de nos services, et, à mesure que nous les comprendrons et les aimerons, ils cesseront d’être une forme et un devoir, et seront vraiment l’expression de notre esprit. C’est ainsi que notre cœur sera changé progressivement, d’un cœur de serviteur à celui d’un fils du Dieu tout-puissant. »

Ce processus peut sembler difficile pour des jeunes gens que notre société a habitués à une solution rapide et des résultats immédiats. Il faut ici un effort personnel et délibéré pour entrer dans un geste ou un mouvement, chercher un sens plus profond, mais cela les dépasse parfois. Nous avons peut-être besoin de les éduquer au pouvoir des signes où la forme et le mystère se rencontrent. En ce qui concerne les pratiques et les usages monastiques, nous sommes souvent dans le royaume des signes, un royaume quasi sacramentel ; et les signes ont le pouvoir de nous influencer consciemment et inconsciemment. C’est pourquoi il nous faut y réfléchir à deux fois avant de jeter quelque chose par dessus bord, car cela peut avoir des conséquences plus profondes que nous ne pouvons le prévoir. Cassien nous recommande de commencer par pratiquer quelque chose longtemps pour en voir alors la valeur.

« Il peut arriver que, sur l’heure, vous ne saisissiez pas le sens profond ou le principe de telle parole, de telle conduite. N’en soyez point ébranlés, et ne laissez pas de vous y conformer. Ceux qui jugent de tout avantageusement et en simplicité, puis s’appliquent à imiter fidèlement ce qu’ils ont vu faire à leurs anciens, plutôt qu’à le discuter, obtiendront la science de toutes choses, par surcroît, dans la pratique elle-même et l’expérience. » (Conf. 18.3)

Cassien nous dit de commencer par vivre et accomplir, afin de comprendre ensuite. Les jeunes ont tendance à dire : « Je veux comprendre d’abord, et vivre et faire quand je serai prêt. » Il leur est difficile de faire confiance, de s’abandonner au système, de se laisser former sans pouvoir réaliser ou confirmer le processus. Mais ce qu’affirme Cassien reste important : bien des réalités chrétiennes doivent être vécues avant d’être comprises. On acquiert une certaine expérience de Dieu en s’efforçant de faire sa volonté. Bien des difficultés intellectuelles trouvent leur solution dans la mesure où nous nous efforçons de vivre l’Évangile et de le mettre en pratique. Et le texte de Cassien souligne aussi autre chose : la pédagogie de la vie monastique va de l’extérieur vers l’intérieur, de la pratique à la réflexion, de l’observance à l’esprit. 7

Le voyage de la peur à l’amour

Dans ce que nous avons dit jusqu’à présent, il me semble qu’ont émergé trois manières de réagir à la Règle. C’est une idée très courante dans les écrits des premiers Pères et des ascètes qu’il y a trois degrés à franchir dans la vie spirituelle — esclave, mercenaire, fils. En un sens, la réponse du novice à la Règle passe par ces trois degrés. L’esclave est celui qui obéit par peur, qui voit la Règle « plus comme quelque chose à observer que comme un outil aidant à la croissance spirituelle ». La réponse de l’esclave voit la Règle comme un bâton qui le contraint à l’observance, une descente abrupte après l’envol de l’appel initial. La crainte a son rôle à jouer dans la croissance spirituelle. Elle peut, au début, être un aiguillon pour pousser l’âme à des efforts, des habitudes, des rythmes réguliers, comme de sortir du lit. Mais son importance initiale doit être pénétrée d’espoir, de joie et de désir.

Le mercenaire est celui qui obéit pour un salaire. Ce n’est pas nécessairement une mauvaise réponse. Saint Benoît lui-même n’ignore pas les bonnes œuvres et les récompenses (cf. la fin des ch. 4, 5, 7 et 35 de la RB). L’idée d’une récompense parcourt le Nouveau Testament comme un refrain. Cette réponse indique une certaine libération de la crainte, l’impression d’être à l’aise dans la Règle et ses exigences. Les salariés font ce qu’ils pensent qu’on attend d’eux, et trouvent une certaine satisfaction à suivre la Règle au pied de la lettre, mais ils ont tendance à se sentir accablés quand ce qu’ils ont accompli n’obtient pas le résultat escompté. Il se peut qu’ils utilisent inconsciemment leur réponse à la Règle pour s’assurer l’affection ou l’approbation. Ils ont travaillé pour Dieu et ils s’attendent à une récompense. Et ils ont raison, mais à condition de ne pas oublier qu’en dépit du travail accompli, la récompense reste toujours une grâce. La grâce n’est jamais un dû, car alors ce ne serait plus la grâce, comme l’explique la parabole des ouvriers de la vigne. La Bible, et la Règle qui s’en inspire, fait une différence entre une récompense qui vient des hommes et celle qui vient de Dieu.

Il y a enfin la réponse filiale, la réponse qui vient par amour. Si la réponse de l’esclave ne voit la Règle que comme un code disciplinaire, et si le salarié la voit comme un grand examen de fin d’études, la réponse filiale la voit comme une parole vivante, née du désir de faire entrer la Parole de Dieu dans chaque détail de la vie d’une communauté. Cette attitude voit dans la Règle comme un appel qui suscite une réponse ; comme la condition même pour que l’appel initial ne soit pas, en dernière analyse, illusoire ; comme quelque chose qui les aidera à combattre leur propre faiblesse et à tendre vers ce qu’ils désirent mais dont ils ne sont pas capables. La réponse voit ici la Règle comme une aide, dégageant la liberté des novices afin qu’ils puissent découvrir leur vraie nature. La Règle invite à quitter la mentalité de l’esclave pour atteindre à l’esprit et à la stature des fils.

Remarquez bien que le novice peut donner les trois réponses en même temps, ou une réponse différente pour différents chapitres de la Règle. Cassien ajoute d’ailleurs, après avoir développé les images traditionnelles de l’esclave, du mercenaire et du fils, dans sa description de la vie spirituelle : « Si quelqu’un tend vers la perfection qu’il commence par le premier degré. » Pour Cassien, il n’est pas sage de sauter par-dessus le négatif pour trouver une entrée plus agréable dans la Règle et ses exigences. Il faut que la Règle donne l’impression d’une disciplina avant de nous changer en discipuli. Qui désire des règles plutôt que les Iles des Bienheureux ? demande un personnage de C.S.Lewis, précisément quand il est confronté à cette exigence. Il reçoit cette réponse : c’est comme si vous demandiez qui préfèrerait préparer un repas plutôt que le manger. C’est absurde de désirer l’un sans avoir à passer par l’autre. Si bien que dans ces trois réponses on ne trouve pas seulement une séquence mais une causalité. Il peut être utile de le faire remarquer quand celui qui aime le chapitre sur la mise en commun des biens ne veut pas éteindre les lumières ou nettoyer les outils avant de les ranger. La première expérience négative joue son rôle en préparant le terrain pour une expérience positive ultérieure.

Dans ce voyage de la crainte à l’amour, je voudrais proposer une suggestion très pratique  qui a aidé des novices à approfondir leur réponse à la Règle : une lecture quotidienne de la Règle à voix haute avec ceux qui sont en formation et un commentaire de cinq minutes sur un aspect du texte de ce jour-là. Comme pour l’Écriture, il semble nécessaire qu’il y ait un fil conducteur dans le contact des novices avec la Règle. De cette manière elle ne perd jamais son intérêt et ne devient pas statique. Cela introduit une note d’aventure dans la lecture de la Règle et la change en une parole vivante qui les incite à l’effort, suscite leur générosité et clarifie leur vision. C’est évidemment exigeant pour le Père Maître pour qui il sera peut-être difficile de trouver quelque chose à dire sur le chapitre de la table de l’abbé trois fois par an pendant cinq ou six ans ! Mais cette manière de procéder a de nombreux avantages :

elle présente toute la Règle aux novices sans isoler ce qui est agréable de ce qui est plus difficile à avaler.

elle leur permet de voir que la Règle s’adresse à la personne tout entière, dans son intériorité comme dans tout ce qu’elle fait, et non seulement personnellement mais dans une communauté.

elle peut aider les novices à voir que la Règle garde sa pertinence pour eux. En s’exposant quotidiennement à la Règle, les jeunes s’imprègnent de ses attitudes et de ses valeurs et réalisent progressivement comment orienter leur vie.

elle permet au Père Maître de parler d’idées ou de thèmes essentiels — comme la prière, la persévérance, la patience, les relations communautaires, l’obéissance et l’amour — plusieurs fois par an et de les rendre familiers de termes fondamentaux de la tradition monastique — componction, pureté de cœur — sans attendre qu’ils soient traités dans le cours de spiritualité monastique. Quelquefois aussi nous allons voir des passages, des idées, des thèmes parallèles chez Cassien, Basile ou les Pères du désert afin de montrer leur importance pour comprendre la pensée de saint Benoît.

elle les empêche de se glisser dans un mode de vie comme si la Règle n’existait pas, comme si leur vie n’était définie que par des constitutions et des usages contemporains. En mettant la Règle au premier plan, on comprend mieux comment les modifications d’aujourd’hui ont pour but de sauvegarder l’esprit de la Règle dans des circonstances qui ont changé.

il me semble qu’il faut plus qu’un cours sur la Règle deux ou trois fois par semaine où on ne traite qu’un passage connu.

    Il est important de reconnaître qu’un programme comme celui-là ne vise pas d’abord à la transmission d’un savoir. Il est destiné à aider les novices à réfléchir sur des convictions et des valeurs qui donnent sens à la vie que nous menons, pour qu’ils deviennent familiers avec les sources d’inspiration monastique, qu’ils découvrent un sentiment d’identité et voient comment la Règle est en relation avec leur propre tradition.

La Règle elle-même comme Réponse

Cette manière de faire, enfin, les aide à voir la Règle elle-même comme réponse, comme une façon de répondre à leur appel. Revenons à cette remarque : « Il y aura des déceptions quand le novice verra que ses aînés ne font pas ce que la Règle demande. » La Règle, en particulier aux chapitres 3 et 72, peut les aider devant une réaction de ce genre à prendre une attitude intérieure qui transformera cette réaction en réponse. Le chapitre 3 reconnaît qu’ils peuvent être lucides sur ce qu’ils voient, mais qu’ils peuvent aussi manquer de l’expérience humaine et spirituelle pour juger tous les aspects de la situation ; le chapitre 72 peut leur apprendre à accepter la faiblesse de tous leurs frères et leur dit que nous sommes tous concernés par cette infirmitas.

Les jeunes moines et moniales trouvent très aidant dans leur réponse à la Règle de la voir en relation avec leur vocation. Pour conclure, je voudrais rappeler le long et douloureux processus décrit dans la Bible, pour le peuple d’Israël, tandis que Dieu le conduisait progressivement au-delà de ce qu’il connaissait et le faisait entrer dans sa vocation filiale. Nous voyons dans l’Exode comment ils sont devenus plus que des esclaves et des mercenaires, et que la loi se tient sur le seuil de la Terre Promise — comme la Règle pour nous, elle qui se tient entre l’appel de Dieu et ce que cet appel doit accomplir à son terme. Pour Israël comme pour nous, lex ne désigne pas un recueil de lois sans contexte, mais une réalité enchâssée dans un appel, une alliance.

Dans ce qui suit, on pourrait substituer ‘novice’ à ‘Israël’ et ‘règle’ à ‘loi’. Israël a été choisi par Dieu avant que lui soient donnés les commandements ; par suite du choix de Dieu, de son amour, il est devenu le peuple élu. Dieu ne dit pas : « Si tu observes la loi et ne connais pas d’autres dieux, je ferai alliance avec toi », mais : « J’ai fait alliance avec toi, tu as déjà reçu la grâce, tu as déjà été adopté dans une relation d’intimité avec moi. Puisque tu es si proche de moi, agis maintenant en enfant de ma maison. » Tout repose sur la grâce de Dieu, son appel, son choix.

En d’autres termes, la loi expose comment Israël doit répondre à son choix, à son appel. Les lois de Dieu, notre Règle, ne sont pas des codes à suivre, ils révèlent à leur origine une initiative de la part de Dieu. La Règle s’ouvre sur cet appel et elle continue en décrivant une manière d’y répondre. Vue ainsi, la Règle n’est pas quelque chose à utiliser comme un bâton pour contraindre quelqu’un à l’observer. Elle est plutôt donnée comme un enseignement, une sagesse, une manière de répondre qui dit au novice : nous te donnons librement ceci si tu veux apprendre comment répondre à ta vocation.

Née aux Etats Unis, de parents palestiniens chrétiens, Soeur Mary David, est entrée à l’abbaye de St Cecilia en 1985. Elle sert sa communauté comme Maîtresse des novices.

Traduction, Sœur Jean-Baptiste, osb

1  Aelred de Rievaulx.Le Miroir de la Charité. Abbaye de Bellefontaine, 1992. p. 112.
2 La Règle, ils le reconnaissent, invite à ce genre de vérité et de sincérité : ne pas vouloir être appelé saint avant de l’être ; que l’Abbé soit ce qu’indique son nom ; que l’oratoire soit ce qu’indique son nom. Cette correspondance entre l’intérieur et l’extérieur est très importante pour saint Benoît.
3 Dans son Apologia, saint Bernard, même quand il affirmait la supériorité des choses spirituelles, insistait néanmoins sur le fait « qu’il y a peu d’espoir de les garder ou de les retenir sans faire usage d’exercices spirituels. » Il garde mieux la Règle, dit saint Bernard, celui qui met en jeu à la fois le spirituel et le physique (VII.14) Cela a trouvé un écho dans une réponse qui disait que ce qui l’avait attirée, c’était « un mode de vie qui prenait en compte la totalité de la personne et ne séparait pas le matériel du spirituel. »
4  Les oblats séculiers gardent l’esprit de la Règle, ils peuvent difficilement faire autrement. Il y a bien sûr de nombreux détails que nous n’observons pas — nous ne dormons pas dans un dortoir commun, nous n’observons pas les jeûnes, ni l’heure des repas tels qu’ils sont fixés dans la Règle. Il est pourtant vrai qu’en tant que fils et filles de saint Benoît qui faisons profession selon cette Règle, nous avons à vivre la Règle bien davantage qu’au sens de vivre l’esprit de la Règle.
5  Bien sûr, la notion d’observances ne peut être isolée du contexte spirituel.
6 Ces usages, coutumes, etc. qui étayent et soutiennent cet enseignement ne sont pas des choses extérieures en contraste avec la réalité intérieure, mais des moyens en contraste avec une fin. C’est très important. Les gens parlent souvent de ce qui est essentiel et de ce qui n’est qu’extérieur. Mais répartir les choses ainsi peut être trompeur et même dangereux. Il nous faut considérer non pas la relation entre ce qui est essentiel et ce qui est purement extérieur, mais la relation d’une fin à un moyen. Les moyens utilisés pour exprimer la vie monastique n’ont évidemment pas tous la même importance. Certains peuvent être inutiles ou n’avoir qu’une utilité temporaire. D’autres au contraire, sont des moyens nécessaires qui conservent une grande valeur s’ils sont utilisés avec discernement et pas simplement sans réflexion ou mécaniquement.
7  Les degrés d’humilité, bien sûr, vont de l’extérieur vers l’intérieur, mais là, saint Benoît parle de signes, pas de pratique. Cassien prescrit — voilà comment cela fonctionne, c’est ce que vous devez faire pour grandir dans la compréhension, saint Benoît décrit — voilà ce que vous expérimenterez quand la grâce vous élèvera vers Dieu.