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La renaissance des Camaldules et la Parole de Dieu
Entre expérience, témoignage et perspectives

P. Emanuele Bargellini, osb Cam.,
Prieur du monastère de la Transfiguration de Mogi Das Cruzes, Brésil

 

BargelliniLa spiritualité comme exégèse. Tel est le titre d’un court article par lequel la petite revue monastique Camaldoli, éditée par la communauté de Camaldoli en 1952, ouvrait un nouvel horizon pour comprendre et vivre le chemin spirituel du moine, compris comme actualisation de l’histoire salvifique de Dieu, dont l’Écriture témoigne, qu’elle célèbre dans la liturgie, sur son chemin vers son accomplissement eschatologique(1).

Son auteur, Dom Divo Barsotti, prêtre florentin à la profonde sensibilité monastique et grand connaisseur des Pères de l’Église, tout comme du monachisme ancien oriental et russe, était en étroite relation avec le mouvement du « ressourcement » patristique, qui, dans les pays francophones redécouvrait et proposait à nouveau, depuis des années, la vitalité théologique et spirituelle de l’exégèse des Pères de l’Église et de leurs commentaires dans la liturgie.

Mais en Italie, surtout chez les Camaldules, une telle perspective était encore une nouveauté, exception faite de quelques parties déjà entrées dans les années trente en contact avec le mouvement liturgique français, belge et allemand.

La spiritualité chrétienne, affirmait Dom Barsotti, trouve une de ses sources principales dans l’exégèse typologique et spirituelle de l’Écriture sainte… L’exégèse typologique, c’est-à-dire celle qui nous montre comment les événements des temps anciens, les œuvres de Dieu, sont aujourd’hui encore présentes, actuelles, parce qu’elles sont accomplies par lui dans le cœur de l’homme. La spiritualité chrétienne, justement par cette exégèse, est moins une doctrine qu’une histoire : non plus seulement l’histoire de l’Israël antique, mais l’histoire de l’âme chrétienne ; c’est pourquoi les livres d’exégèse spirituelle ne sont pas des livres de doctrine, mais des témoignages d’expérience intérieure (qu’il suffise de penser à Saint Jean de la Croix)(2).

Peu auparavant, dans la même revue, en guise d’introduction à une vaste étude sur « Vie active et vie contemplative. La tradition patristique dans la première législation camaldule », Dom Benedetto Calati, moine camaldule totalement inconnu alors, sauf au sein de sa propre communauté, faisait observer :

« Même parmi les connaisseurs de la chose monastique, nombreux sans doute sont ceux qui ignorent quelle sagesse théologique et patristique est contenue dans la tradition érémitique camaldule. L’objectif de ces modestes notes est de révéler un patrimoine doctrinal aussi riche.
Ce sont des conceptions intégrales de vie chrétienne et de doctrine théologique, qu’il est plus qu’opportun de rappeler de nos jours où nous vivons dans un monde si désordonné et divisé, et plus opportun encore pour le monachisme ancien, dont la Congrégation camaldule est un noble rameau, afin qu’il retrouve son orientation décisive selon l’esprit et la volonté des Pères. Mais la valeur du document de Rodolphe ne s’apprécie pas seulement du point de vue des Camaldules, il offre une doctrine tout à fait conforme à la plus belle et saine tradition patristique »(3).

Cette longue étude analytique du premier texte législatif et spirituel camaldule, développée à travers une analyse précise du texte et une vaste comparaison avec les sources de la tradition patristique qui l’ont inspirée, en particulier Augustin et Grégoire le grand, ouvrait pour la première fois aux moines camaldules une brèche sur les sources de leurs sources. À Dom Benedetto, elle ouvrit au cours de cette même année académique, les portes de l’Institut monastique de Saint Anselme à Rome, où il commença l’enseignement de la spiritualité monastique, à partir des commentaires bibliques des Pères et de leur hagiographie, sur la suggestion de Dom Cipriano Vagaggini.

Le travail de dom Benedetto montra aux Camaldules une méthode et une vision plus large pour regarder leurs propres sources. À travers les pères, elle ouvrait vers l’horizon biblique qui se trouvait à la base de leur vision de la vie monastique.

 

À la recherche du trésor caché dans le champ

Le projet éditorial de la revue Camaldoli, comme on le pressentait déjà dans les premiers écrits de Calati et de Barsotti, faisait partie d’un projet idéal plus vaste, visant à la redécouverte et à la revisitation des racines patristiques et bibliques de la vie monastique camaldule, qui avait commencé quelques décennies plus tôt au monastère de Fonte Avellana. L’animateur principal en était dom Anselmo Giabbani, avec quelques autres connaisseurs de la tradition camaldule, comme dom Bernardo Ignesti, qui, à son tour, commençait à prendre contact avec les Pères grecs, comme Jean Climaque.

En 1935, à la suite d’une douloureuse affaire interne, le Saint Siège avait décrété la suppression de la Congrégation cénobitique camaldule, et un petit groupe des membres restants avait été de fait incorporé dans la Congrégation des ermites de Toscane du Sacro Eremo e Monastero di Camaldoli. Depuis le XVIIème siècle, la Congrégation cénobitique n’avait conservé la vie commune que dans les monastères, et la Congrégation de Camaldoli la vie érémitique seulement dans le Sacro Eremo.

blasoncamUn divorce de fait s’était produit à l’intérieur de l’antique charisme monastique de Saint Romuald, même si chacun continuait à arborer le même blason traditionnel, avec les deux colombes s’abreuvant au même calice. Durant cinq siècles, elles étaient le symbole d’unité entre vie érémitique et vie cénobitique, alimentée à l’unique calice de l’amour immolé du Christ, vécue par le lien intérieur de l’alliance de Dieu avec son peuple, évoquée de façon symbolique par le texte prophétique écrit en dessous : « Ego vobis Vos mihi – je serai votre Dieu et vous serez mon peuple ».

Le regroupement des jeunes moines en formation, qui étaient alors en nombre significatif, au monastère de Fonte Avellana, hérité de la Congrégation cénobitique, avait contribué à mettre en lumière une recherche de retour à l’unité et à l’intégration entre les deux âmes du charisme monastique romualdien-camaldule. Un tel souffle à Camaldoli était devenu urgent après la recomposition de la communauté, suite à sa dissolution en 1870, par décision des lois du nouvel État italien, qui supprimaient les communautés monastiques et confisquaient leurs biens.

La réouverture de la communauté, quelques années plus tard, dans des conditions extrêmement précaires de personnel, de formation culturelle et de moyens de subsistance, avait attaché de façon encore plus viscérale le petit noyau restant aux pratiques monastiques de sa tradition exclusivement érémitique des deux derniers siècles. S’ajoutait une quasi ignorance totale de la tradition originale et séculaire d’unité et d’interaction entre vie cénobitique et vie érémitique, tout comme de son enracinement dans la tradition monastique bénédictine pluraliste précédente et de l’orient chrétien.

Pendant des décennies, l’effort du petit noyau d’ermites se concentra sur la recherche de « ce qui avait été et devait redevenir l’essentiel » pour le moine camaldule : ermite et cénobitique à la fois, mais comment ? Les documents historiques, conservés dans les monumentales « Annales Camaldulenses » éditées au XVIIIème siècle, restèrent pendant des dizaines d’années l’unique mine sur laquelle des ouvriers zélés et un peu avertis dépensaient leurs meilleures énergies, sans réussir à élargir son horizon.

Le processus de « restauration » et de renouveau culturel et spirituel en France, en Allemagne et en Belgique qui, à partir de la seconde moitié du XIXème siècle, et en Italie à partir des années vingt-trente du siècle dernier, était en train de réanimer les monastères bénédictins nouveaux et anciens, les centres culturels et les initiatives pastorales, et donnaient le jour aux mouvements liturgique, patristique, monastique, théologique, ecclésiologique, œcuménique, tout ceci restait tout à fait en dehors de l’horizon camaldule.

Les quelques pionniers, comme le dynamique Prieur dom Anselmo Giabbani et le Maître des Jeunes profès dom Benedetto Calati, qui commencèrent à Fonte Avellana leur laboratoire à partir de 1935, furent perçus comme étrangers et dangereux par le monde camaldule lui-même, replié qu’il était sur son propre horizon historique et idéologique.

De fragiles signes de nouveauté, difficilement perceptibles au début dans toute leur portée, commençaient cependant à mouvoir l’espace camaldule.

En 1934, à Camaldoli, on avait réouvert et rendu aux moines l’usage de l’ancienne hôtellerie du monastère. Grâce à cette ouverture arrivèrent les premiers groupes d’intellectuels catholiques, professionnels et étudiants universitaires. À leur suite, vinrent comme animateurs, les principaux théologiens et pasteurs de l’église italienne, tel celui qui était alors Monseigneur Giovanni Baptista Montini, le futur Paul VI, désireux d’instaurer un dialogue vif et fécond avec la tradition culturelle et spirituelle du monachisme, au-delà de la fragilité de la tradition camaldule de l’époque.

Avec eux arrivèrent des nouveautés significatives : les premières messes dialoguées, la célébration de certaines parties de l’Office divin partagées par moines et laïcs, une plus grande proximité avec la Sainte Écriture comme source d’inspiration et de vie, l’ouverture à la vie de l’Église et de la société. Sur le chemin de retour d’exil de leurs propres racines historiques et spirituelles, les premiers pas douloureux des camaldules se tressaient avec le retour d’exil de la Parole de Dieu et de la liturgie dans l’Église.

En inversant presque l’ordre classique, selon lequel l’accueil intérieur de la Parole ouvre à l’accueil des personnes, en établissant un lien entre le premier et le second commandement, à Camaldoli, c’est un mouvement inverse qui se produisit en ces années-là : l’accueil des personnes contribua à l’accueil de la Parole, diffusée et répandue dans l’Écriture, dans la liturgie, dans la réflexion théologique, dans la culture laïque et dans les événements de l’histoire.

À Fonte Avellana, en 1943, au beau milieu de la guerre, le bénédictin allemand dom Anselm Stolz avait prêché les exercices spirituels. Professeur de dogmatique, il reproposait le fondement sacramentel et objectif de l’expérience mystique chrétienne à partir de l’action de l’Esprit-Saint, présent dans l’événement sacramentel, dans le corps vivant de l’Église, et dans le chemin spirituel de chaque croyant. Avec cette perspective, retrouvée chez les Pères, il se situait contre la position commune de l’époque, diffusée dans la théologie et la spiritualité, qui réduisait la mystique à des moments exceptionnels de psychologie religieuse supérieure, et la séparait de son fondement objectif historique salvifique et de l’expérience sacramentelle.

Il y eut une autre ouverture vers le retour des racines monastiques et chrétiennes. Les lignes innovantes de sa Théologie de la mystique se croisaient avec les efforts des camaldules, qui tendaient à resituer la tradition romualdo-camaldule dans le contexte plus ample de l’héritage patristique, biblique et liturgique(4).

En 1959, professeur reconnu désormais de spiritualité monastique à l’Ateneo Sant Anselmo, en étroite collaboration avec dom Cipriano Vagaggini, doyen de la faculté de théologie, dom Benedetto publia dans la revue Camaldoli un riche travail de synthèse, qui orienta ses futures recherches et son ministère d’animateur du renouveau de la vie camaldule, ainsi que de son activité culturelle et son service pastoral à l’extérieur de la communauté : « Historia Salutis. Essai méthodologique pour une spiritualité monastique »(5). Le début du texte en exprime la force et l’orientation méthodologique : « Il y a un aspect essentiel de la spiritualité monastique, qui, en plus d’être un fondement de la vie monastique elle-même en éclaire sa manifestation variée dans l’Église, donne les règles de son évolution possible et en garantit sa stabilité. Il s’agit de voir comment toute l’expérience monastique est intimement liée à l’Écriture sainte, au point de faire de la spiritualité monastique l’historia salutis, qui trouvera son plein accomplissement dans sa phase la plus lumineuse aux derniers temps du royaume »(6).

 

Une expérience personnelle : « Entre toi aussi, dans l’arche »

Jeune profès et disciple de dom Benedetto dans la communauté de San Gregorio al Celio à Rome, en 1956, je reçus de lui ma première Bible personnelle, avec comme dédicace : « Ta parole en se découvrant illumine, et les simples comprennent » (Ps 118, 130). Puis il me remit, pour ma méditation personnelle, les Lettres de saint Paul, et l’ouvrage : « Le Christ dans ses mystères » de dom Columba Marmion, méditations sur les principales fêtes de l’année liturgique. Dans la maison camaldule aussi le climat spirituel avait tendance à changer de façon décisive, si on le compare à l’enseignement moraliste et dévot qui était dispensé peu de temps auparavant encore au noviciat.

Dans les conférences du samedi à la communauté, dom Benedetto développa les grands thèmes bibliques et les principales étapes de l’histoire du salut avec ses protagonistes respectifs : Noé, Abraham, les patriarches, les prophètes, jusqu’aux apôtres appelés à suivre Jésus et à partager son destin. La première communauté de Jérusalem, comme la cité sainte de l’Apocalypse, devinrent des thèmes familiers comme des étapes du chemin spirituel de chacun, ouvert sur l’avenir de Dieu.

camaldulearbreUn jour, j’avais environ 20 ans, je cherchais anxieusement dom Benedetto, le cœur plein d’affliction et les larmes aux yeux. J’étais tourmenté par une crise affective depuis des jours, sans trouver d’issue. J’étais bouleversé par les flots tumultueux des émotions. dom Benedetto m’accueillit avec bienveillance et m’écouta longuement en silence. Puis, il ouvrit la Bible et lut : « le Seigneur dit à Noé : entre dans l’arche, toi et ta famille, parce que tu as été juste devant mes yeux, au milieu de cette génération » (Gn7, 1).

Alternant lecture du texte et brefs commentaires, il me fit percevoir comment Dieu était à mes côtés, prévenant et solidaire. Je me retrouvai moi aussi dans l’arche de Noé, avec sa famille, en compagnie des représentants de tous les animaux, accueillis avec prévenance et sauvés. Mon déluge se calma et l’arc-en-ciel de la paix apparut dans le ciel perturbé de mon cœur. Pour moi, la vie était changée pour toujours, la bible était changée aussi. Ce n’était plus le livre qui raconte l’histoire des autres et enseigne le chemin droit de la vie. Elle était le miroir de ma vie, anticipée, accompagnée, projetée dans son avenir.

Je ne connaissais pas encore le texte de Cassien, où le grand maître spirituel affirme qu’à un certain point, le moine qui médite et prie avec humilité et persévérance la parole de l’Écriture et les psaumes, en devient lui-même l’auteur(7). Mais j’en expérimentais toute la vérité.

J’ai relu l’article de Barsotti de 1952, et l’article plus récent de don Benedetto avec d’autres yeux. Ils illuminèrent de lumière neuve ma petite expérience personnelle et prédisposèrent mes oreilles à écouter sur la bonne longueur d’onde les premières leçons de théologie de dom Vagaggini, que j’allais commencer à fréquenter.

Dans le fondement rigoureux métaphysique et historique des traités sur la Trinité, l’ecclésiologie, la méthodologie théologique, Vagaggini insérait comme autant d’axes porteurs les grandes lignes théologiques des Pères de l’Église d’orient et d’occident, avec leur forte connotation biblique et liturgique.

Entre nos mains commencèrent à circuler les principaux auteurs du ressourcement patristique et liturgique : depuis Sacramentum futuri et Bible et Liturgie de Jean Daniélou, La vie de la liturgie de Louis Bouyer, Histoire et esprit et Exégèse médiévale de Henri de Lubac, jusqu’à Liturgie cosmique de Hans Urs von Balthazar. Le sens théologique de la liturgie du même Vagaggini, à peine publié, nous mettait en mains un instrument exigeant et inégalable, par sa synthèse entre Écriture et liturgie, expérience sacramentelle et chemin spirituel, unifiés autour de la catégorie de l’histoire du salut(8).

L’inscription à l’Institut Pontifical de Liturgie de Saint-Anselme en 1962, dès sa naissance, fut pour moi le débouché naturel d’un chemin intérieur et académique. Il marquait la première réponse à un désir d’une connexion plus profonde entre la pratique monastique quotidienne, rachat conscient de ses racines et de ses potentialités, onéreuse préparation pour l’exercice de l’accueil des hôtes en communauté, qui redevenait un aspect significatif de la vie camaldule.

En ces années 60, le groupe des jeunes moines qui fréquentaient Saint Anselme était assez nombreux, et ils respiraient le climat de sa théologie spirituelle, pendant qu’à San Gregorio, ils avaient beaucoup de possibilités de partager le frémissement du Concile encore en cours, puis des premières réformes entreprises dans les domaines théologique, pastoral et liturgique.

L’horizon historique salvifique de la vie chrétienne et monastique, réorienté vers les racines vitales de l’écriture et de la liturgie, apportèrent un souffle nouveau à tout l’édifice de formation des jeunes moines, au climat spirituel et au mode de vie quotidienne de la communauté camaldule. De façon assez imprévue, quelques années avant, le processus même de révision de l’identité monastique camaldule, de son code juridique et de son organisation, avait été mis en œuvre par la promulgation des nouvelles Constitutions par les chapitres généraux extraordinaires de 1968 et 1969.

Camaldoli rencontra le Concile, ayant parcouru un chemin d’environ 40 ans, complexe et douloureux. Si ce chemin avait marqué son corps de profondes blessures, il en avait aussi providentiellement prédisposé aussi l’âme à s’ouvrir aux horizons bien plus vastes et profonds que le Concile ouvrait à l’Église entière(9).

 

Le Concile à Camaldoli

Le Concile a infusé une nouvelle vitalité à la famille camaldule, contribuant à dessiner un nouveau visage et ouvrant de nouveaux espaces et de nouveaux défis pour libérer avec une fidélité dynamique et créatrice les potentialités du charisme de Romuald.

Les grands documents Dei Verbum, Lumen Gentium, Sacrosanctum Concilium, Gaudium et Spes, Unitatis Redintegratio, Nostra Aetae, constituèrent les grands piliers sur lesquels, progressivement, et avec des interactions réciproques, s’est structuré le processus formatif, le style de vie interne, et le service d’animation développés par les communautés camaldules.

La constitution Dei Verbum a constitué le principal élément novateur de la formation théologique et de la vie spirituelle des moines. La recherche théologique, comme le processus de formation des nouvelles générations de moines, ont fait réapparaître l’exigence d’une théologie sapientielle, capable de conjuguer l’héritage spirituel et les grands apports de la pensée moderne, analogue à ce qu’avait su faire en son temps la « théologie monastique ».

La lectio divina retrouva sa place centrale dans la vie du moine : dans l’étude, dans la rencontre hebdomadaire, dans l’accueil, dans l’enseignement donné par quelques-uns d’entre eux dans les facultés de philosophie et de théologie, et dans divers services culturels et spirituels qui caractérisent aujourd’hui les communautés. Comme pour les Pères, la lectio divina redevenait une méthode globale de lecture et d’interprétation, à la lumière de l’Esprit Saint, des données de la vie, à partir des pages de la Bible, jusqu’aux événements de la vie quotidienne et de l’histoire(10). La relation avec les célébrations liturgiques a trouvé un nouveau souffle, donnant une continuité intérieure au tissu de la vie quotidienne.

En s’appuyant sur cette relation multiforme avec la Parole, on a cherché à construire un processus d’unification intérieure de la personne, processus qui seul peut conduire à célébrer le culte spirituel de la vie, qui ne souffre aucune division entre-temps liturgique et temps profane.

La conscience de l’unique histoire et de l’unique parole confiée à tous les fils d’Abraham, depuis les années 70, n’a fait que se développer dans un fécond dialogue judéo-chrétien dans la communauté de Camaldoli, en collaboration avec le réseau des amis de l’Amitié judéo-chrétienne.

En connexion cohérente avec la Constitution Dei Verbum, un second pilier fut la Constitution Lumen Gentium. Avec les catégories théologiques de l’Église, comprise comme participation au mystère de la communion trinitaire, comme communion dans la diversité des charismes et comme peuple de Dieu en chemin, depuis Abel jusqu’au dernier des justes (LG2), elle a stimulé un profond renouveau de la pensée sur le sens, sur le style de vie des communautés, et sur les modalités de leur présence dans l’Église.

Un style qui s’articule sur la parole de Dieu méditée et célébrée, et sur son action fidèle ; sur le sens de responsabilité de chacun, et de coresponsabilité réciproque, plus que sur la discipline de l’observance régulière et l’uniformité. Elle stimule la communication et la collaboration entre les membres : un rapport plus fraternel entre le Prieur et les frères.

Comme clé ecclésiologique de communion dans la diversité, la traditionnelle dialectique camaldule entre monastère et ermitage a été repensée. L’ermitage, avant d’être une structure logistique et juridique de la Congrégation, est une dimension existentielle constitutive du moine camaldule comme de la personne humaine. C’est un mode d’être et d’exister en relation.

Le développement ultérieur des événements a montré que c’est là un point névralgique de la vie personnelle et communautaire qui est loin d’être résolu. Le processus de la Parole qui se fait chair, touche de près le chemin d’initiation à la vie monastique, appelé à se mesurer avec le contexte culturel dans lequel la communauté vit effectivement.

L’hospitalité monastique, à son tour, a été repensée selon deux lignes convergentes : accueil pour un temps de retraite spirituelle, et proposition d’animation et de formation spirituelle à partir de l’Écriture et de la célébration liturgique, prenant appui sur le partage du rythme de vie interne et concret de la communauté elle-même.

La constitution Sacrosanctum Concilium a permis une nouvelle compréhension théologique et spirituelle de la liturgie. Elle était restée au centre de la structure de la vie communautaire (Office divin et messe conventuelle) mais elle n’en constituait plus le centre vital. Le premier devoir que la communauté a assumé est la formation théologico-spirituelle.

Dom Cipriano Vagaggini, qui fréquentait habituellement la communauté de Camaldoli depuis les années 60, y transféra définitivement sa stabilité monastique en 1979. Avec son œuvre phare « Le sens théologique de la liturgie », ses grands apports durant le Concile et dans la phase de la réforme liturgique postconciliaire, avec ses riches conversations fraternelles, il a énormément contribué à la consolidation d’un profond esprit liturgique à Camaldoli.

Une décision spontanée et quasiment prévisible a été d’entreprendre une profonde restructuration des célébrations, avec l’introduction immédiate de la langue italienne et la création de chants nouveaux, inspirés de l’antique tradition grégorienne avec leur style méditatif, mais auquel pouvaient facilement prendre part ceux qui étaient accueillis dans la célébration de la communauté monastique. Le partage de la célébration liturgique, joint à la lectio divina, a été au cœur de la proposition de chemin spirituel offert aux hôtes.

Ce qui a été accompli est un chemin ouvert, qui a déjà porté de beaux fruits spirituels pour les communautés et pour les hôtes. Une expression de ce parcours est, en Italie, le Psautier monastique de Camaldoli(11), et les semaines de formation liturgique, organisées en communauté dès 1963.

L’engagement œcuménique et le dialogue interreligieux, alimentés par la Parole mystérieusement à l’œuvre dans l’histoire, sont devenus parties intégrantes du visage monastique camaldule. Ils sont entrés comme éléments constitutifs de la vie camaldule, et ont été introduits dans les nouvelles Constitutions de 1968-1985, et particulièrement recommandées comme consigne particulière par Jean-Paul II lors de sa visite au Sacro Eremo en 1993.

En 2012, nous sommes engagés dans la célébration du Millénaire de la fondation du Sacro Eremo (1012) conscients du précieux legs spirituel reçu de nos pères, ainsi que des nouvelles consignes du Concile à l’Église, afin que cet héritage continue à transmettre sa fécondité, se laissant féconder par la nouvelle impulsion donnée par l’Esprit-Saint à l’Église en notre temps.

 

(1) D. BARSOTTI, La spiritualità come esegesi ; in Camaldoli – Bollettino Trimestrale, VI, n. 31 (1952) 124-129.

(2) Id. pp. 124 et 125.

(3) B. CALATI, Vita attiva e vita contemplativa. La tradizione patristica nella primitiva legislazione camaldolese ; in Camaldoli, VI, n. 28 (1952), p 10.
Le document auquel se réfère Don Calati est « Les Constitutions et la Règle de la vie érémitique » attribuée au bienheureux Rodolfo, quatrième Prieur du Sacro Eremo de Camaldoli, qui était considéré à l’époque comme auteur unique des deux textes.

(4) A. STOLZ, Teologia della Mistica ; Morcelliana, Brescia, 2e éd. 1947. Encore marqué par le souvenir de l’impact que la rencontre avec Stolz avait produit sur lui, plusieurs années plus tard, Calati reprendra les positions de Stolz avec leurs potentialités, en acrivant une vaste introduction à une nouvelle édition italienne de son œuvre : A. STOLZ, La scala del paradiso. Teologia della mistica ; Morcelliana Brescia 1979 pg VII-XXXV.

(5) B. CALATI, Historia salutis. Saggio di una metodologia della spiritualità monastica, in Vita Monastica XIII (1959), pp 3-48. Cet ouvrage a été publié à nouveau avec un titre légèrement différent : Historia salutis : saggio metodologico per una spiritualità monastica, in B. CALATI, Sapienza Monastica. Saggi di storia, spiritualità e problemi monastici ; pp 69 -101; Studia Anselmiana Roma 1994. Cette collection d’écrits de Don Benedetto présente 17 de ses principales études sur la spiritualité, précédées par une biographie analytique réalisée par Innocenzo Gargano et suivie de son imposante bibliographie.

(6) B. CALATI, Historia salutis… in Sapienza Monastica, p. 69.

(7) « Fortifié par cette nourriture, il reçoit en lui tous les trésors cachés dans les strophes des psaumes, il chante les strophes non comme une œuvre composée par le prophète, mais comme s’il en était lui-même l’auteur : comme une œuvre personnelle, avec la plus profonde componction ». Cassien, Conférence X, 11.

(8) C. VAGAGGINI, Il senso teologico della liturgia ; Ed Paoline Roma 1957.

(9) cf E. BARGELLINI, Monaci camaldolesi nella chiesa postconciliare, in A. BARBAN – J.H.WONG (a cura di), Il Primato dell’amore. La spiritualità benedettina camaldolese ;pag 76-101 ; Ed. Dehoniane Bologna 2011.

(10) La longue fréquentation d’un interprète rigoureux et amical de l’Écriture comme dom Jacques Dupont, moine du monastère de Saint-André de Clerlande (Belgique), a contribué à transmettre à la communauté la nécessité et la fécondité de conjuguer une solide exégèse historico-critique de l’écriture avec son interprétation spirituelle polyvalente, typique des Pères de l’Église et de la liturgie. Cf. G.I. GARGANO, Il sapore dei padri della chiesa nell’esegesi biblica. Una introduzione ; Ed. San Paolo 2009. Il s’agit du premier volume d’une série sur l’exégèse des Pères de l’Église, en cours de publication, réalisée par l’auteur, moine de Camaldoli à San Gregorio al Celio à Rome, professeur à l’Institut Biblique Pontifical à Rome.

(11) Salterio Monastico (a cura di T.Matus), Ed. Dehoniane Bologna, 3e éd. 2004.