Colloque Henri Le Saux

LeSaux7Henri Le Saux - swami Abhishiktananda, moine, mystique, bâtisseur de ponts

Colloque de Shantivanam - 10-15 janvier 2010
Frère Daniel Pont, osb, moine d’En-Calcat, France

 

 

L’Ashram « Saccidananda » de Shantivanam fondé conjointement par les Pères Jules Monchanin et Henri Le Saux était tout indiqué, 60 ans après sa fondation, pour abriter le colloque, organisé par le Monastic Interreligious Dialogue, pour l’année du centenaire de la naissance de P. Henri Le Saux. Situé dans l’état du Tamil Nadou, près de la ville de Kulitalaï, il abrite aujourd’hui une dizaine de moines rattachés à l’ordre camaldule. Dans une luxuriante nature, sous les cocotiers et les bananiers, une multitude de pavillons aux toits de tuiles ou de palmes préservent le caractère enchanteur du lieu. L’église provisoire actuelle, et celle en cours de finition, les salles de conférence ou de méditation, la ferme et les communs, les ermitages et les cellules des hôtes se répartissent discrètement sur le domaine. Une communauté jumelle de trois sœurs habite aussi une partie du domaine de manière très distincte. A proximité, le fleuve Kavery, appelé le « Gange du Sud », a quelque fois débordé de son lit pourtant très large, mais il assure une zone relativement silencieuse à l’ashram, de ce côté au moins. Le village, à faible distance, se rappelle bruyamment aux habitants de l’ashram, surtout les nombreux jours de fête, où une puissante sonorisation déverse une musique assez peu liturgique dès 5 heures le matin ! Une route à 4 voies en cours de construction court le long de la clôture, à 50 m de la porterie. Elle ne semble pas inquiéter outre mesure la communauté, habituée aux débordements sonores de la société indienne. Les frères imaginent néanmoins quelques parades à cette nuisance supplémentaire, là ou une communauté occidentale voterait probablement le départ…

LeSaux1Les 40 participants au colloque étaient indiens pour moitié, et de tous continents pour les autres. Certains avaient connu personnellement swami Abhishiktananda, d’autres avaient étudié ses écrits, trois d’entre eux lui avaient consacré une thèse, tous étaient convaincus de la fécondité de cette vie consacrée à la rencontre de l’hindouisme et du christianisme. Le colloque a voulu souligner la pertinence de son expérience et de son message pour aujourd’hui. Trois conférenciers hindous ont apporté leur propre éclairage sur leur pratique de l’hindouisme qu’avait rencontré le P. Le Saux. Il faut saluer ici la belle performance de Bettina Bäumer qui a été la cheville ouvrière de ce colloque. Le fait qu’elle ait été et demeure disciple de Swamiji, qu’elle a longtemps et souvent rencontré, la désignait pour animer ce colloque, en sa qualité d’universitaire et de témoin.

 

Exil et quête

Parti en Inde pour y apporter le Christ, en vivant la dimension spirituelle et mystique du christianisme par la vie monastique, Dom Henri Le Saux découvrit très vite qu’il était précédé par Lui au cœur même de l’hindouisme, en des formes inattendues. Son exil volontaire et sa quête, (thèmes développés par Fabrice Blé), ont été pour lui un retour à soi. Un déchirement intérieur l’a néanmoins taraudé jusqu’à la fin, le poussant à un exil toujours plus lointain. Le Père Monchanin disait de lui : « Le Saux est allé plus loin que moi ; je suis resté trop grec pour ma part ». Swamiji, (diminutif employé par ses proches), est allé aussi plus loin dans « l’hospitalité sacrée » qui caractérise la rencontre des religions. Il souhaitait être reçu au cœur de l’hindouisme, qu’il identifiait à l’advaïta (la non-dualité), joyau de l’Inde selon son point de vue. Cette voie qui demande un engagement toujours plus radical n’est pas plus exclusive qu’inclusive. Elle est une visée de l’au-delà des formes et des concepts, où l’unité indistincte de Dieu et du vivant se révèle. Entre doute et dénuement, Le Saux s’est avancé profondément dans cette expérience, jusqu'à être déstabilisé dans ses fondements (1). « J’ai trop goûté à l’advaïta pour pouvoir goûter à la paix "grégorienne" d’un moine chrétien. J’ai trop goûté jadis à cette paix "grégorienne" pour ne pas être angoissé au sein de mon advaïta » (Journal, 27 septembre 1953, p. 99). Cette angoisse, qui le poussera à écrire : « Et si dans l’Advaïta c’était moi seul que je trouvais, et non Dieu ? » (Journal, 25 septembre 1953, p. 99), l’accompagnera jusqu’aux dernières années de sa vie, où une éclaircie se manifestera enfin, grâce à la présence de son disciple Marc, grâce aussi aux fruits de son ascèse de dépouillement, dans la foi qui ne l’a jamais quitté, grâce aussi à sa fidélité à la célébration eucharistique jusqu’à son dernier jour. Dans cette dernière, il entendait toutes les résonances cosmiques dont l’Inde est familière, et célébrait le « passage à l’être », très longuement, avec de grands silences, ponctués de « OM », dans une liturgie très dépouillée lorsqu’il célébrait seul ou en présence de rares hôtes. Ses notes sur l’eucharistie témoignent de son attachement profond à ce sacrement.

LeSaux6Les grands sages qu’il a rencontrés, témoins éminents incarnant la voie de l’Advaïta, ont fasciné Le Saux et l’ont attiré, par la seule force de leur rayonnement, et par le témoignage que leur rendait la multitude de leurs disciples. Ramana Maharshi l’a beaucoup impressionné, au point de lui faire désirer être lui aussi un « Ramana chrétien ». Mais c’est surtout swami Gnanananda qu’il a pu longtemps fréquenter, et qu’il appelait aussi son gourou, qui l’a le plus interpellé en l’invitant à faire le grand saut et aller au-delà de toute forme d’appartenance religieuse, saut qu’il n’a jamais complètement réalisé, pour autant que l’on puisse en juger à distance. « Certains plongent directement du rocher dans la mer profonde ; d’autres descendent lentement de la grève et n’avancent qu’à pas mesurés dans l’eau qui les appelle… Bienheureux sont ils quand la vague survient et les engouffre » (2) ! Ses longs séjours en ermite dans les grottes de la montagne sainte d’Arunâchala, puis aux sources du Gange, l’ont marqué durablement. Sa lecture assidue des textes sacrés, les Upanishads, recueil des écrits des grands rishis, maîtres de l’Inde ancienne, a façonnée sa pensée et sa trajectoire spirituelle sur la voie de l’Advaïta, jusqu’à écrire dans son journal : « L’expérience des Upanishads est vraie, je le sais ! » (Journal, 11 mai 1972).

 

Un défi stimulant pour les théologiens

Pour Michael Amaladoss, s.j., Swami Abhishiktananda n’était pas un théologien systématique de profession, mais un narrateur lucide de sa recherche spirituelle, de ses rencontres et de ses pèlerinages. Dans son journal et dans ses lettres, il écrivait pour lui-même et pour ses amis, pour clarifier sa pensée. Cette dernière était toujours en évolution, pleine de tensions. Formé dans un cadre de pensée thomiste, qu’il avait totalement épousé, son éloignement progressif des paradigmes scolastiques fut peineux (3). Comme il arrive souvent dans la rencontre des grandes cultures et traditions religieuses, ses schémas spéculatifs ont éclatés en la présence rayonnante de quelques témoins vivants, et se sont mués en désir de partage d’une expérience, plutôt qu’un dialogue intellectuel avec les différentes écoles philosophiques et théologiques hindous. Sa démarche l’a guidé non dans une étude comparée, mais dans une méditation des Upanishads conjointe à la prière des psaumes, en pèlerinage vers des lieux sacrés hindous, sans omettre la célébration de l’eucharistie en chemin. Il n’a pas cherché à intégrer des éléments de l’hindouisme dans son christianisme, ni l’inverse. Il a cherché à transcender, sans les abandonner, tous noms et toutes formes, restant enraciné et trouvant son expression spirituelle dans les deux traditions hindou et chrétienne. Cette expérience et les réflexions qu’il nous livre sont un vrai défi pour les théologiens. Il a posé les questions cruciales pour ouvrir le débat nous dira Paolo Trianni (4). L’approche positive d’une autre religion dans une recherche de l’expérience de Dieu sans cesse réfléchie de manière croisée, l’effort constant pour s’extraire des seules catégories grecques de la pensée quand l’advaïta résonnait en lui de façon impérieuse, sa plongée dans la vie de sannyasa, ont eu quelque impact sur la façon de faire la théologie en Inde.

LeSaux4P. George Gispert, s.j., qui a vécu et enseigné toute sa vie en Inde, a rencontré swami Abhishiktananda à plusieurs reprises. Connaissant les lectures accessibles dans la bibliothèque de l’abbaye de Kergonan, P. Gispert a rappelé quelques influences initiales probables sur Dom Henri Le Saux (5) dans sa découverte de l’Inde et de l’Orient. En 1922, un article de Dom Edouard Neut (6) mentionnait l’existence d’un monastère construit en Chine par une fraternité luthérienne « Reichelt », pour des moines bouddhistes, où les rites bouddhistes pouvaient être « baptisés » et devenir des rites chrétiens. P. Gispert a évoqué ensuite l’influence du swami sur la théologie de Jacques Dupuis, essentiellement par l’importance de l’expérience et par la démarche advaïtique. Mais le théologien poussait aussi le moine à préciser ses « idées quelque peu romantiques », pour mieux les articuler, dans une perspective de mise en pratique. P. Dupuis concédait que l’expérience de Jésus devait être le point de départ de la théologie. Cette expérience est toujours formulée et conceptualisée en relation à une culture donnée. Ainsi interrogeait-il notre swami sur sa transposition en milieu conceptuel de l’advaïta du terme « Abba » utilisé par Jésus dans sa relation au « Père », figure façonnée par les traditions juive puis chrétienne. De même, le « ego eimi » de Jésus pouvait-il, sans mise en perspective, être comparé au « Je suis Brahman » des Upanishads ? Selon Dupuis, si swami Abhishiktananda n’a pas résolu ces antinomies théologiques (ce n’était pas sa vocation), son mérite est d’avoir vécu de l’intérieur, de manière très authentique, une symbiose entre deux grandes traditions religieuses, sans jamais déprécier l’une par rapport à l’autre.

 

La roue de l’existence

L’éveil, catégorie spécifiquement indienne, a été le cœur de la réflexion théologique d’Henri Le Saux. En posant la question « Qui suis-je », le génie oriental indique que la source de la vie est, d’une certaine façon, latente et cachée dans l’existence personnelle, comme l’arbre est présent dans la graine. S’éveiller, c’est rejoindre le royaume du Dieu intérieur, source non divisée. Swamiji a cherché un fondement christologique à l’éveil dans la parole de Jésus : « Je viens du Père et je retourne au Père » (Jn 17, 1-13) (Journal, 30 mars 1953, p. 93s). Cette venue et ce retour dessinent la roue de l’existence, laquelle est toujours en évolution créatrice. La subtile méditation développée par P. Antony Kalliath, secrétaire de la commission des théologiens indiens, auteur d’une thèse sur swami Abhishiktananda (7), illustre les prolongements théologiques qu’a pu inspirer une vie de recherche ardente et d’immersion dans l’hindouisme…

 

L’eucharistie, sacrement de l’éveil (étudié par P. Fausto Gianfreda, sj)

LeSaux2Les réflexions théologiques d’Abhishiktananda relatives à l’eucharistie sont très classiques pour certaines, marquées par son inculturation pour d’autres. Pour lui, le sacrement eucharistique est le centre de la vie de l’Eglise et le centre de la vie cosmique. La création atteint son achèvement dans la transsubstantiation eucharistique de la créature dans le fils de Dieu, qui constitue la pâque « passage » du non-être à l’être, processus qu’il appelle « transfinalisation universelle ». Un chrétien imprégné de l’advaïta est à ses yeux le plus à même de comprendre la dimension de non-dualité que réalise la célébration de l’eucharistie. Ce sacrement est la parfaite expression de l’expérience de l’être. En consommant l’eucharistie, nous sommes conduits au centre de notre être, où nous réalisons notre filiation par le Fils, qui est notre « éveil ». Dans cet éveil, l’univers entier parvient à sa plénitude. Par l’eucharistie nous participons à l’éternité divine, qui est l’essence éternelle du présent, source du souffle de vie en nous. A ce niveau de conscience, notre propre souffle se révèle eucharistique, et la célébration de la messe devient l’expression de la plénitude de notre vie intérieure.

L’eucharistie est le signe du don total. En communiant au don du Christ, nous reconnaissons que tout ce que nous sommes nous est donné, et nous entrons dans la dynamique du don de soi, de qui découle la communion, l’amour fraternel qui en est le cœur et la condition à la fois. Pour Henri le Saux l’accomplissement plénier de l’évolution cosmique anticipé par l’eucharistie est déjà présent dans les Upanishads, car « elle est le signe de la non-dualité (advaïta) de l’être ». La nourriture eucharistique est la réalisation de la révélation de Jésus, la non-dualité entre le Père et le Fils. Bien que Abhishiktananda dise que la présence de Jésus n’est pas limitée à l’aliment eucharistique, il assure que pour lui, l’eucharistie est l’unique moyen de faire l’expérience de cette présence.

 

Le mouvement des ashrams chrétiens

LeSaux3Dans une autre conférence, sœur Tureeya Mataji, ermite à Rishikesh, a montré l’influence d’Henri Le Saux sur le mouvement des ashrams chrétiens : « Swamiji pensait que l’Eglise avait pour mission la plus expresse d’embrasser et d’intégrer tout ce que l’Esprit accomplissait dans chaque tradition et culture de l’humanité à travers les âges ». Son propre effort d’inculturation dans son pays d’adoption demeure un exemple fécond, à prolonger aujourd’hui.

Il écrivait que : « c’est la catholicité de l’Eglise qui demande que celle-ci n’apparaisse comme étrangère dans aucune des cultures du monde. C’est du sol même où elle est semée, milieu humain, culturel et religieux, qu’elle doit tirer les éléments de sa croissance, de sa pensée, de sa vie et de sa louange. (Aikiya Alayam) p. 20.

Aucun chrétien ne peut plus restreindre son intérêt ou ses pensées à sa seule tradition ou dénomination.

La pratique liturgique, épousant des formes hindoues, doit faire voir que nous avons redécouvert dans la profondeur de nos propres âmes l’attitude de bhakti (dévotionnelle) qui est en elle, et que nous avons intégré dans notre psychisme le symbolisme des mots et des gestes que nous pratiquons. idem p. 22.

Ni l’hindouisme, ni le christianisme, ne sont des ensembles de formules conceptuelles et des pratiques à observer. Tous deux sont des expériences de vie…

Quand hindous et chrétiens se rapprochent pour le dialogue, ils doivent ancrer en eux la conscience qu’ils sont déjà ensemble dans le mystère intérieur. Leur travail doit être l’expression d’un silence de communion. » idem p. 25.

Le mouvement des Ashrams chrétiens est demeuré une tentative isolée dans une Eglise globalement occidentalisée. Il est souvent perçu par les hindous comme une organisation de plus aux visées obscures, une démarche teintée de colonialisme. La condition d’existence et de durée d’un ashram est la présence d’un gourou, difficile à mettre en œuvre dans un cadre chrétien.

 

A la lumière des Upanishad et du Shivaïsme du Cachemire

Swami Abhishiktananda vit constamment la fécondation en lui de deux traditions qui résonnent à son unique expérience comme deux instruments jouant la même note. Chaque note jouée en appelle une autre par sympathie. « Je ne suis réductible ni au Christianisme ni au Védanta qui se pensent en moi ; faut-il être seulement observateur ? » se demande-t-il (Journal, 9 mai 1970, p. 383)

Mme Bettina Bäumer a magnifiquement déchiffré, à la lumière des Upanishad et du Shivaïsme du Cachemire, ce qui « se pense » en Swamiji, à l’évocation des termes Purusha (l’homme archétypal, primordial ; l’homme intérieur), et Sakti (puissance divine, énergie créatrice de Dieu).

Purusha unit l’humain et le divin, mais aussi le cosmique. Cette nature théandrique a une claire résonance christologique pour notre swami. En une formule saisissante, « la kénose de Shiva » (Journal, 7 mars 1968), il relie la kénose du Christ à la « contraction » et la « descente » de Shiva dans les limites de la nature humaine pour en libérer la grâce, que professe le Shivaïsme du Cachemire.

« La Sakti, c’est l’Esprit, force évolutive de l’univers en sa kénose ; force ramenant tout au Fils et au Père en son enstase… Le mystère de la Vierge, sakti en qui l’univers engendre le Fils » (Journal, 5 décembre 1953)…

« J’atteins Dieu (et moi, ma fin) en atteignant mon origine…  en m’achevant. Je vais pleinement en mon eschaton. J’ai en moi la puissance de devenir fils, la Sakti. Cette Sakti, c’est cette profondeur, cette capacité de profondeur, à la fois en moi et en Dieu » (Journal 18 octobre 1968, p. 367s).

Ces rapprochements vertigineux surprendront un occidental immergé dans sa seule propre culture. En Inde, parmi les amis de Dieu qui lui connaissent d’autres noms, ils « se pensent » spontanément chez celui qui veut honorer la tradition et la culture de son prochain.

N’oublions pas que ces citations sont tirées du « Journal intime », écrit pour lui-même, non pour être jeté en pâture aux tenants des strictes orthodoxies (hindoues et chrétiennes).

Un poème de la fin de sa vie redit ce que l’élémentaire sagesse spirituelle enseigne toujours et partout :

Tu as vu l’éclair…
garde ton secret.
L’éclair a déchiré les nuages
et t’a ouvert les abîmes.
L’éclair avait déchiré le ciel
que tu avais découvert en ton âme.
L’éclair a déchiré le firmament
tu n’as plus de toit.
L’éclair a déchiré ton moi,
Il n’est pas revenu.
Mais tu sais que tu es au-delà des ténèbres,
Garde ton secret.
Car qui n’a pas vu l’éclair croirait que tu parles du feu d’ici bas.
Tu as vu l’éclair…
garde ton secret.
L’homme t’en demanderait raison et il ne pourrait te comprendre
il te condamnerait.
Il ne pourrait comprendre que le ciel s’est déchiré pour toi et que tu n’es plus de l’en deçà du firmament.
Vis joyeux et souriant en ce monde, infiniment libre.
Le ciel se déchira pour Jésus en son baptême et il entendit la voix intérieure.
Dans le ciel déchiré, le seul est la prière en vérité.
Tant que le ciel de ton cœur ne s’est pas déchiré, dans l’éclair du Sinaï, l’orage de Pentecôte,
tu ne sais rien de Dieu,
Tu appelles Dieu ce firmament, limite de ta pensée. (Journal, 9 mai 1970, p. 383)

 

Des voix hindous

LeSaux5Un colloque sur Henri Le Saux ne pouvait oublier de faire entendre des voix hindoues.
 Un jeune bhraman, Nochur Venkataraman, fin connaisseur de la vie et des enseignements Ramana Maharshi et son disciple, conférencier reconnu, a conquis notre auditoire en l’introduisant à l’école de l’advaita par des propos d’une grande sagesse et pénétration, émaillés d’exemples de la vie du maître. Il parlait en disciple, avec profondeur et chaleur, nous communiquant de ce fait quelque chose de ce qu’expérimente un auditoire hindou au pied d’un maître. « Ne t’identifie pas à tes pensées, qui sont comme des singes qui traversent la route, cherche qui est "je" qui parle ». « La question "Qui es-tu ?" n’est pas pertinente ; seul le "Sui suis-je?" permet d’atteindre à l’Un, l’Unique ». Quelques références à saint François d’Assise ou au Buisson ardent où Moïse entendit le « Je suis Celui qui est » nous rappelle opportunément que l’enseignement chrétien est beaucoup plus familier aux hindous que ne l’est l’hindouisme aux chrétiens. Ramana Maharshi fréquentait le collège américain de Maduraï avant son expérience spirituelle déterminante. Et cette affirmation : « Le singe est le vrai sanyasi, nu dans les arbres, sans toit ni grenier » ne pouvait que nous rappeler l’obéissance qu’aurait voulu atteindre swami Abhishiktananda si « son » gourou, swami Gnagnananda, lui avait demandé de partir nu sur les routes.

Swami Nityananda, lui-même disciple de Gnanananda, n’a pu qu’évoquer en une trop courte intervention les enseignements de son maître.

Le Dr Shivamurthy Shivacharya Mahaswamiji est resté très discrètement parmi les participants du colloque du début à la fin. Ancien élève de Bettina Bäumer à l’université hindou de Bénarès, il est maintenant le supérieur d’une congrégation (Math) fondée par un saint, Marulasiddha, au 12e siècle, et qui compte aujourd’hui plusieurs dizaines de milliers de membres dans la mouvance Virasaiva. Forte de 172 établissements, depuis des écoles maternelles jusqu’à des collèges et des écoles d’ingénieurs, qui forment 32 000 élèves, (dont 6000 gratuitement), cette congrégation à une large influence sur la culture religieuse dans l’état du Karnataka depuis huit siècles. La dimension à la fois spirituelle et caritative de l’hindouisme, vécue à grande échelle depuis des générations grâce à une organisation très élaborée, était une heureuse découverte pour plusieurs d’entre nous. Ce swami docteur est surtout guide spirituel, de gourou, pour les fidèles de sa tradition. Acteur assidu du dialogue interreligieux, il communique ses convictions à ses fidèles.

Il n’est certes pas possible d’évoquer ici tous les conférenciers. (Les actes du colloque seront publiés). Les approches croisées de la trajectoire spirituelle de swami Abhishiktananda ont souligné le caractère de feu de cet homme, très attachant par surcroît, (tous les témoignages convergeaient sur ce point[8]), qui est allé très loin à la rencontre de l’Autre. Son zèle ardent à chercher une voie afin que le Christ ne soit pas perçu comme un étranger en Inde, mais aussi sa soif de recevoir d’une tradition qu’il n’a jamais cessé de découvrir, la vérité que le Dieu unique y a révélée, fait de lui une figure emblématique qui restera longtemps inspiratrice du dialogue interreligieux.

 

 

(1) « Sous l’enveloppe humaine, il y a quelque chose de combien plus profond dans l’une et l’autre des attaches qui m’écartèlent et me déchirent, aux confins extrême ou les deux océans (hindouisme et christianisme) mêlent leur eaux de façon dangereuse et troublante ». La montée au fond du cœur, le journal intime du moine chétien-sannyasi hindou 1948-1973, édition O.E.I.L 1986. Journal 25 septembre 1953 p. 101.

(2) Souvenirs d’Arunachâla éd. Épi p.33.

(3) « Henri Le Saux utilise une théologie néo-thomiste vulgarisée qui n’est ni la théologie occidentale ni la pensée de saint Thomas ». Ghislain Lafont , Dieu, le temps et l’être – édition Le Cerf ; Cogitatio fidei 139 ; note p.306.

(4) Abhishiktananda's Contribution to the Present Theological Hindu-Christian Research. A paraître dans les actes du colloque.

(5) On sait par les recherches de Madame du Boulay (La grotte du cœur La vie de Swami Abishiktananda Henri Le Saux, éd. Cerf, Paris, 2007) que la revue « Xaveriana » était une des sources d’information de Dom H. Le Saux.

(6) Xaveriana Moines et apôtres, by Dom Edouard Neut, 1926, p. 28.

(7) “The Word In The Cave” : The Experiential Journey Of Swami Abhishiktananda To The Point Of Hindu Christian Meeting, Intercultural Publications (New Delhi) 1996.

(8) Une religieuse, qui venait de lire son livre sur la prière « Eveil à soi, éveil à Dieu : essai sur la prière » récemment paru, le félicita et lui demanda quand il allait écrire plus sur la prière, en précisant comment prier. Swamiji la fixa, stupéfait, et lui dit : « vous avez lu le livre et vous me demandez comment prier ? » Il se mit à taper des mains bruyamment en dansant et tournoyant, puis il lui dit encore : « Vous, vous, une enfant de Dieu me demandez de vous dire comment parler au Père ! Parlez, parlez à votre Père, parlez-lui ! Si c’est le seul effet que mon livre produit sur mes lecteurs, je vais arrêter d’écrire sur ce sujet ! ».