La compassion

La compassion, chemin de guérison,
comme la vit la communauté bénédictine de Croixrault,
ouverte à des hommes souffrant d’handicaps

fr. Jean-Yves MERCIER, osb




Faut-il être moine pour être guéri ?

Faut-il être moine pour être sauvé ?


Jésus a guéri. Jésus est le Sauveur.

Toujours, les guérisons physiques ont été signes d’un salut plénier du corps et de l’âme.

croixrault1A la femme hémorroïsse atteinte de pertes de sang qui a été guérie en touchant son manteau, Jésus dit : « Ta foi t’a sauvé » (Mt 9, 18-26). Au paralytique de Bethesda qu’Il vient de guérir, Jésus fait cette réflexion étonnante : « Te voilà bien portant. Ne pèche plus de peur qu’il ne t’arrive pire encore » (Jn 5, 14).

La guérison par Jésus ne conduit pas toujours à la foi. Un seul des dix lépreux guéris reviendra rendre gloire à Dieu – Jésus – et s’entendra dire par Celui-ci : « Relève-toi. Va. Ta foi t’a sauvé » (Lc 17, 11).

Faut-il être moine pour être guéri, pour être sauvé ?

Tous les hommes ont besoin d’être sauvés. Tous sont blessés de par le péché des origines. Le baptême apporte en ce sens une grâce de guérison. La profession religieuse qui en est le prolongement, l’actualisation, pour ceux et celles que Dieu appelle sur la montagne intérieure, apporte aussi une grâce de guérison. Mais la grâce ne détruit pas la nature, elle l’élève ; et c’est l’homme tel qu’il est, situé dans un temps, un lieu, une famille, un peuple, que vient saisir la grâce baptismale et ensuite la grâce de la profession religieuse. Un homme toujours blessé quelque part.

Certains le sont plus particulièrement dans leur corps.Pendant longtemps, on a pensé qu’il fallait une bonne santé préalable pour entrer dans la vie religieuse, monastique et s’y maintenir, à quelques exceptions près (Herman Contract - † 1054 - moine de REICHENAU, qui avait besoin de l’aide d’autrui pour les mouvements les plus simples, a laissé une œuvre scientifique et poétique importante. On lui attribue l’Alma et le Salve).

La Règle de St Benoît a pourtant un très beau chapitre sur les frères malades : « Avant tout et par-dessus tout, on prendra soin des malades et on les servira comme s’ils étaient vraiment le Christ » (RB 36). « Nulle autre Règle n’avait fait preuve d’autant de sollicitude à l’égard des faibles et des souffrants », écrit Dom Delatte dans son Commentaire. Mais leur état les obligeait à vivre d’un certain côté en marge de la communauté, dans un logis à part pour eux qu’ils quittent dès qu’ils vont mieux.

Le Père Henri-Marie GUILLUY, moine et maître des novices de l’Abbaye Saint-Paul de Wisques (Congrégation de Solesmes), avait constaté que certains candidats ne pouvaient entrer à l’abbaye ou y persévérer faute d’une santé suffisante. Dans son grand amour de la vie monastique, il regrettait que ces personnes soient privées des trésors de grâce de cette vie pour le seul motif de leur handicap, maladie ou santé déficiente. Il lui semblait qu’il n’y avait pas d’incompatibilité radicale entre un handicap ou une maladie et une vie contemplative (Livre de vie n° 1). C’est ainsi qu’ayant quitté l’Abbaye de Wisques, il s’installa en 1966 à Croixrault au diocèse d’AMIENS (France) avec deux autres frères pour une expérience de vie ouverte aux personnes de petite santé. Sa fondation a pris racine et s’est développée pour être composée aujourd’hui de 150 moines (et quelques sœurs) dans 12 maisons et un prieuré féminin.

La Congrégation Notre-Dame d’Espérance, de par l’intuition claire de son fondateur, est monastique. La première chose que l’on demande à un candidat est ici aussi : Cherches-tu Dieu vraiment ? Ou, selon l’expression du P. Guilluy, « s’il désire Dieu et s’il est capable d’obéir ». Tous, handicapés ou bien portants (hélas trop peu nombreux), désirent mener une vie monastique selon la Règle de St Benoît. La Congrégation n’est pas un établissement de soins, même si les soins y tiennent une place particulière pour beaucoup de frères. Les handicaps sont très variés, du handicap physique au handicap psychique. Comme tous leurs frères moines, les frères de Notre-Dame d’Espérance reçoivent dans leur cœur l’invitation de St Benoît « qu’ils supportent très patiemment leurs infirmités soit physiques, soit morales » (RB 72).

Pour eux (comme pour tous ?), la première étape de la guérison est l’acceptation de soi-même, de sa maladie dans la lumière de Dieu. Cela peut être long, passer par des hauts et des bas.

« Je dois accepter le traitement à vie…
Je ne pourrai pas exercer telle charge à cause de ma maladie…
Je dépends des autres et j’en dépendrai toujours plus… »

Le fruit de cette acceptation alors peut venir : une grâce de sérénité, toujours liée à un combat humain et spirituel. Si on demande aux candidats malades une certaine stabilité, il s’en faut que d’un point de vue médical, il y ait des garanties à vie. Mais les rechutes assumées dans la foi peuvent conduire à un affermissement. « Frère Pacôme à son premier jour à l’hôtellerie a claqué la porte (au sens littéral). Il ne voulait pas entendre parler de traitements. Il finit par l’accepter, entre au monastère, peut faire un bon noviciat (avec quelques aménagements cependant). Assez vite, on lui demande d’aider un prieur local. Avec des angoisses, des blocages, il assume tant bien que mal. Puis vient une rechute de la maladie, forte. Il en ressort affermi et quelques années après, ayant cheminé dans une meilleure acceptation de lui-même, ayant reçu, dit-il des grâces de guérison, il peut être nommé à une responsabilité au niveau communautaire. »

croixrault2Mais il peut arriver que le frère ayant mieux accepté son handicap, étant stabilisé, s’aperçoive que le temps passé au monastère a été une étape bénéfique mais que sa place est dans le monde, où il pourra aussi répondre à la vocation universelle à la sainteté. Il faut dire que si la Règle, la régularité de l’ora et labora représente un facteur de guérison, au dire même des médecins, au bout de quelques années vient, la plupart des moines le disent, l’aridité, voire l’acédie…

Et alors vient la question : « J’ai ma maladie, mon handicap… Pourquoi Dieu m’imposerait-Il en plus la contrainte d’une Règle ? » Il y aura encore un choix à faire… Pour éviter d’en arriver à des situations vécues comme des impasses, nous proposons à certains une oblature simple, renouvelable tous les ans.

Une parole de saint Benoît, au chapitre 64 « De l’Abbé » convient bien à notre propos : « L’abbé commande tout avec mesure,alors les forts veulent en faire pluset les faibles ne se découragent pas ». C’est le même esprit que l’on retrouve au chapitre 33 où saint Benoît suit l’exemple de la première communauté chrétienne, « on donnait à chacun selon ses besoins… ». Ne peut-on pas avancer que saint Benoît présente le monastère comme un hôpital dont l’abbé est, à l’imitation du Christ, le médecin (RB 28) qui sait déployer tout son art auprès des plus malades, ceux qui ne se corrigent pas (RB 28). Et l’abbé sait mesurer les forces de chacun. « Il pense à la conduite pleine de prudence de saint Jacob qui disait : “Si je fatigue mes troupeaux en les faisant trop marcher, ils vont tous mourir en un seul jour". C’est pourquoi l’Abbé commande tout avec mesure, alors les forts veulent en faire plus et les faibles ne se découragent pas. » Cette dernière phrase s’applique particulièrement dans la Congrégation ND d’Espérance, où les handicaps et maladies sont diverses et où chacun est invité à aller le plus loin qu’il peut sans jamais mépriser ceux qui peuvent moins. Il y a là une vocation de compassion au sens fort, « souffrir avec », « porter avec ». « Qu’ils portent les fardeaux les uns des autres (Ga 6, 2), et ainsi, ils accompliront la loi du Christ. »

Un fait de vie me revient ici à la mémoire : frère Georges et frère Patrick portent une poubelle qu’un seul - bien portant - aurait pu emporter. Frère George est manchot à la suite d’un accident agricole, frère Patrick a besoin qu’on lui montre le travail à faire.

Marthe ROBIN avait dit à notre fondateur qu’à Croixrault, la parabole des invités, estropiés, aveugles et boiteux se réalisait. La porte est grande ouverte aussi aux bien portants !

Blessés, « cabossés », nous sommes tous des pauvres qui disons au Seigneur : « Dis seulement une parole et je serai guéri ».