Editorial 99

Guérir et sauverMNeyt

P. Martin NEYT, osb, Président de l’AIM

 


L’histoire de l’humanité aurait-elle commencé par un geste de compassion à l’égard de celui qui est proche ? Xavier Le Pichon rapporte des comportements remarquables des premiers hommes sur terre et se réfère à l’évangéliste saint Luc, l’apôtre de la miséricorde divine, « l’ami des pauvres et des souffrants, l’évangéliste du bon Samaritain, de l’Enfant prodigue, de Lazare et du riche ». Jésus-Christ, proche des enfants, des petits, des malades, de ceux qui souffrent, tel est bien le cœur de l’Évangile, des Béatitudes, et de l’attitude que saint Benoît attend de ses disciples.

Comment ne pas reprendre aussi ce merveilleux texte de la tradition juive sur la visite des malades : « Celui qui vient en visite chez un malade ne doit s’asseoir ni au bord de son lit ni sur une chaise ; il doit se couvrir entièrement et s’asseoir devant lui, parce que la Chekhina est au-dessus de la tête du malade : L’Éternel, au-dessus de son lit de douleur, le soutient. » Toute visite acquiert une dimension sacrée, habitée par la présence divine du Père, du Fils, de l’Esprit saint. Le thème de ce bulletin « guérir et sauver » puise au cœur du christianisme une dimension essentielle de la vie communautaire.

Saint Benoît avait bien perçu combien le seul remède efficace à la souffrance et au mal, est la communion et la compassion. L’Abbé est considéré, dans sa Règle, comme le médecin s’inspirant du Christ venu soigner l’humanité blessée : « Avant tout, on prendra soin des malades et on les servira comme s’ils étaient vraiment le Christ » (RB 36), ou encore « Qu’ils supportent très patiemment leurs infirmités soit physiques, soit morales » (RB 72). Cette tradition monastique apparaît dès ses origines en Égypte. « Voici un homme capable de guérir et de sauver » déclare abba Antoine en désignant du doigt son disciple Paphnuce proclamant une parole de vie et de guérison à une communauté divisée (Alph. Antoine 29). Pacôme fut converti par des chrétiens qui le soignaient ; Martin, en donnant une part de son manteau, vit dans le miséreux d’Amiens le Christ nu et pauvre qui l’interpellait. Les exemples foisonnent. Il revenait au Frère Jean-Yves Mercier, osb, de nous décrire l’intuition du fondateur de la communauté de Croixrault au diocèse d’Amiens, soulignant la dimension de compassion, chemin de guérison. De là, est née la Congrégation Notre-Dame d’Espérance comptant près de 120 personnes. Le témoignage du P. Guerric Baudet, ocso, ancien Abbé de la Trappe, explicite les transformations des relations fraternelles qui se développent dans une infirmerie monastique : les relations se font plus intenses, les masques tombent, le pardon affleure, une nouvelle complicité surgit. La fin de vie apparaît comme un moment fondateur, passage de la défiguration à la transfiguration.

Cette attention empreinte de compassion se prolonge dans le tissu social dans lequel s’insère le monastère. De nombreux services sociaux sont assumés par des communautés monastiques : deux exemples ont été retenus. Sœur Maria Consuelo Tavarès, osb, décrit le travail des sœurs de Tutzing dans le Nord-est brésilien ; les sœurs bénédictines d’Erie, USA, présentent le soutien qu’elles apportent depuis de nombreuses années à la population qui les entoure. Les premières ont créé des centres sociaux, participant à l’évangélisation et à la promotion humaine des différentes couches de la population : crèches, enfants, adolescents, adultes, mères démunies, personnes du troisième âge. En Pennsylvanie, les bénédictines d’Erie, qui s’occupaient à l’origine des enfants immigrés allemands, rejoignent les besoins de la population et les dénominations de ces pôles portent des noms symboliques : « soupe populaire Emmaüs » (le plus grand centre de distribution de l’état), le « café des enfants de sœur Gus », « la maison des Arts du quartier Centre-ville », « le centre éducatif saint Benoît », le « Bentwood apartments » et d’autres pôles encore qui suscitent le respect et l’admiration de la population. Ces exemples vécus au Brésil et aux USA se retrouvent dans bien des pays et on ne peut que rendre grâce à Dieu de la présence et de l’activité de tant de monastères prenant à cœur leur environnement.

La vie monastique est d’abord un appel à aller au cœur de soi-même, car comment rencontrer autrui s’il n’y a pas connaissance réciproque, découverte des pensées et des sentiments de l’autre, de ses souffrances, de sa vie ? Nous sommes appelés à guérir intérieurement, à transformer notre propre mémoire du passé tout en accueillant l’autre tel qu’il est. Et comment serait-ce possible sans la présence du médecin de nos cœurs, Celui qui vient faire toute chose nouvelle et nous appelle à regarder vers l’avenir dans l’espérance ? Le P. Michaël Lapsley, SSM, a perdu ses deux mains dans sa lutte contre l’apartheid en Afrique du Sud, et a créé au Cap un Institut pour la guérison des mémoires. Son témoignage est poignant de vérité, source de vie et de guérison pour chacun et chacune de nous. Devenir des êtres de mémoire, c’est garder la mémoire de la rédemption et faire jaillir la vie là où habitent la mort, la tristesse, la désespérance.

Un autre aspect amplement développé est « cette lumière venue d’en-Haut, d’une telle splendeur qu’elle surpasse celle du jour et éclaire les ténèbres ». Le long exposé de Sœur Maricarmen Bracamontes, osb, de Torréon au Mexique explicite les multiples niveaux d’espérance dans la personne et la communauté, les cris d’espérance dans l’Église et la vie religieuse, la manière dont la Règle bénédictine donne corps à l’espérance et fait de nous « des complices de la miséricorde divine ». Donna Demetillo décrit avec une passion merveilleuse le pouvoir de guérir des sept jardins : soignez notre mère la terre et elle vous soignera ! Tout un programme qui mériterait de consacrer un numéro du Bulletin sur le développement durable dans nos monastères.

En conclusion, une relation présente quelques impressions du Symposium de la Communio Inter Benedictinarum (CIB) qui s’est tenu à Rome en septembre 2010 et déjà nous vous annonçons que l’AIM célèbre son jubilé de 50 ans d’existence le 10 et 11 novembre 2011 à l’abbaye de Ligugé. C’est en effet en 1961, lors du 16e centenaire de la fondation de Ligugé par saint Martin que dom Benno Gut, osb, Primat des bénédictins et dom Gabriel Sortais, ocso, Abbé Général des Cisterciens de la stricte observance entourés d’autres personnalités monastiques ont confirmé l’existence d’un Secrétariat de l’Aide à l’Implantation Monastique qui était confié au P. Abbé Marie de Floris, osb. Rappelons qu’à l’époque, le rapport du P. Cornelius Tholens, Abbé de Slagenburg, se référant à l’encyclique Fidei donum du Pape Pie XII, notait : « Avant toute réalisation, il est nécessaire que les abbés reconnaissent, au nom de l’Ordre, le devoir pour les moines de l’Ordre de saint Benoît d’aller à la rencontre des peuples, des races et des religions ». Il y avait alors 9 monastères bénédictins en Afrique et 6 en Asie. Aujourd’hui, le travail de ce qui est devenu « l’Alliance Inter Monastères » couvre environ 450 communautés. Le service de l’AIM a considérablement évolué au cours de ces années. Le monde en général et l’Église, à sa manière, ont connu des bouleversements culturels liés à la globalisation des relations et des échanges à travers les continents. Le temps est venu de faire le point sur ce qui est attendu de l’AIM face au développement des monastères en Afrique, en Amérique latine et en Asie.

 

 

Le père Cornelius Tholens est décédé le 5 février 2011 à l'âge de 95 ans.

Il faut un artisan de la première heure pour la création de l'AIM et du DIMMID.
L'AIM adresse à sa famille et à sa communauté ses plus sincères condoléances
et les assure de sa prière. Le prochain bulletin lui rendra hommage.