Le monachisme bénédictin au Vietnam et l'inculturation

Père Stéphane Huyn-Quang-Sanh osb, Abbé de Tien An

Chers Pères Abbés, chères Mères Abbesses et chers Pères,

Faute de connaître les différentes communautés monastiques d'Asie, je me limiterai, dans cet exposé, aux monastères du Vietnam. Vous le savez, l'Asie est le berceau des grandes religions du monde et de bien d'autres traditions spirituelles. Les valeurs culturelles et religieuses y sont variées et ont, en même temps, empiété les unes sur les autres. C'est dans le contexte général de l'Asie réduit à celui du peuple vietnamien que le monachisme bénédictin a été implanté et s'est développé au cours de ces soixante dernières années. Je le présenterai sous l'aspect de l'inculturation.

 

I . Dans quels domaines se fait l'inculturation ?

a.      Dans le domaine de la vie spirituelle :

On peut dire que l'Asiatique en général et le Vietnamien en particulier est incliné vers le CŒUR ; il entre facilement, par conséquent dans le monde intérieur : Il regarde tout à travers le prisme merveilleux du cœur. "Connaître le cœur c'est connaître la Matière, et connaître la Matière, c'est connaître la Voie" (Vuong Duong Minh). Le cœur est le chemin conduisant à la voie, c'est pour cela que le Sage doit éduquer son caractère, stabiliser son cœur pour pouvoir atteindre la Voie (Lao Trang). Pour entrer en relation avec l'esprit, l'homme doit entrer dans le tréfonds de son cœur par le moyen du yoga qui comporte huit étapes dont les six dernières concernent toutes, précisément, la maîtrise du cœur. Le cœur est aussi l'objet de nombreux efforts : "maîtrise, mon cher ami, maîtrise la convoitise, maîtrise la haine, maîtrise l'aveuglement de l'ignorance", cela s'appelle aussi le Nirvana ! (Samuyutta Nikaya).

Le cœur ne s'entend pas au sens physiologique mais au sens philosophique : l'âme. Et l'étude du cœur en ce cas ressemble plutôt à la spiritualité selon la méthode intérieure de St Augustin, qu'à la psychologie ou à la morale contemporaine. La psychologie observe et analyse les états de l'âme tandis que l'étude du cœur utilise l'âme pour pénétrer l'être et déterminer l'orientation de l'âme elle-même. L'étude de l'âme englobe tout : sur le plan immobile elle comprend la connaissance de la matière, la connaissance du principe, la connaissance de l'homme ; sur le plan mobile elle comprend la connaissance et l'action.

Ainsi le cœur dans la culture vietnamienne est un terroir fertile où est déjà jetée la semence du Verbe, selon l'expression patristique. C'est le cœur qui prie, et Saint Benoît de préciser : "prier avec un cœur pur" (RB 20/4). La raison en est que : "de la pureté du cœur sortira la dévotion pure, identique à la charité parfaite. Pureté du cœur et perfection d'amour sont pratiquement une seule et même chose. Plus le cœur sera pur, plus il sera ouvert à l'action mystérieuse du Saint Esprit. La contemplation de Dieu et l'expérience mystique rempliront l'âme d'une joie et d'une paix indicibles. Rien d'étonnant que les Pères du désert aient toujours considéré l'oraison pure comme le glorieux couronnement de toutes les vertus et de toute la vie monastique" (Dom Raymond Tchudy, les Bénédictins, Paris 1963, p.96). Ainsi le Vietnamien rencontre-t-il Saint Benoît, à même son cœur, ou, pour parler le langage mystique français, "à la fine pointe de l'âme" ou "à la racine de l'esprit". C'est pourquoi dès le début de leur fondation les moines cisterciens et bénédictins ont attiré beaucoup de Vietnamiens, dont, à bien remarquer, une bonne partie étaient des milieux confucianistes et bouddhistes. Ce succès est dû à leur effort d'inculturation pour favoriser une rencontre "cœur à cœur" de la culture vietnamienne et du monachisme bénédictin.

 

b.      L'inculturation dans la vie cultuelle

Le Vietnamien est très respectueux des pratiques cultuelles. Cela est dû à la double influence : d'une part du confucianisme qui pratique le culte du ciel, des Génies et des ancêtres, suivant un cérémonial somptueux et strict, et, d'autre part, du bouddhisme, surtout du Grand Véhicule, qui a un fondement cultuel assez solennel à la pagode comme chez les particuliers. Ce besoin de pratiquer le culte est la raison de réalisations architecturales assez uniques : à caractère à la fois artistique, culturel et religieux. L'espace de la pagode ou du palais de Bouddha est très soigné : il doit répondre au besoin de rassemblement et de pratique de culte des croyants. Là se crée l'atmosphère de recueillement, de solitude, de paix, de joie.

Pour la décoration on utilise les portraits des 8 animaux légendaires (carpe, phénix, flamant, tigre, dragon, licorne et tortue), les 3 abondances (bonheur, générosité=descendance, longévité), les 4 existences (parnassia, orchidée, chrysanthème, bambou) et les 4 saisons (parnassia+oiseau lotus+libellule, chrysanthème+papillon, bambou+flamant). Est particulièrement omniprésente l'image du dragon, une des caractéristiques des pagodes et des palais du Vietnam : le dragon symbolisant la grandeur et la force du peuple.

Sachant que, étant donné le reflet de la beauté glorieuse de Dieu, la beauté de l'art est le chemin conduisant à Dieu, on a commencé dès le début, dans les monastères vietnamiens, à travailler à l'inculturation dans le domaine du culte. Depuis des années, dans les monastères, on a délaissé l'usage de l'encensoir pour favoriser l'emploi des baguettes d'encens suivant un rituel traditionnel ; on a adopté pour les vêtements sacerdotaux la forme et la décoration des vêtements de cérémonies du pays. Au point de vue architectural, la façade le l'église du monastère de Thien Phuoc reproduit le caractère THIEN (le ciel) et sur la porte du tabernacle est gravé le caractère THANH (saint) : THIEN et THANH étant les concepts religieux déjà existants dans la culture religieuse vietnamienne, indépendamment du christianisme. Plus remarquable encore l'abbatiale de Thiên An, dont la façade est tout à fait du style des pagodes et des palais du pays : avec deux dragons en position d'adoration, non pas du soleil ou de la lune selon le style confucianiste, non pas de Bouddha comme dans les pagodes, mais bien du Christ dont les initiales sont inscrites dans le soleil. Le clocher est du style de la tour de Thiên Mu, construite du temps des Empereurs en l'honneur de la Dame Céleste. L'intérieur de l'église évoque le style du palais impérial...L'ensemble présente une heureuse harmonisation d'éléments asiatiques et européens et crée l'atmosphère à la fois de recueillement bouddhique, de solennité et de Sainteté de la "maison de Dieu" des moines chrétiens. Pour cette raison, l'ouvrage est attrayant aussi bien pour les catholiques que pour les non catholiques y compris les bouddhistes.

Les moines cisterciens ont aussi construit une église somptueuse dans le style asiatique. Plusieurs musiciens travaillent à introduire la musique traditionnelle dans la liturgie. Un certain nombre d'intellectuels catholiques cherchent à connaître et à posséder l'héritage culturel des religieux...Ils s'efforcent également de tracer de nouvelles lignes d'inculturation.

 

c.      L'inculturation dans la vie fraternelle

Animé de l'esprit familial, le Vietnamien est très respectueux des relations fraternelles. Le caractère communautaire est un trait fort de la culture vietnamienne. Cette caractéristique est encore plus marquée dans les rapports avec les confucianistes et les bouddhistes. On peut dire que la piété filiale et la concorde fraternelle sont l'essentiel du confucianisme: Tandis que, dans le bouddhisme, la communauté des moines et des moniales, ressemble assez à notre communauté monastique. Les moines bouddhistes vivent à l'écart du monde, portent un habit spécial, observent le célibat absolu. Ils ne vivent que de l'aumône des fidèles et mènent une vie commune dans une maison de solitude. L'éloignement du monde et la vie communautaire des moines font de leurs monastères des centres culturels, artistiques, cultuels et de propagande religieuse.

La règle de St Benoît peut être considérée comme "un manuel de charité fraternelle". Dans cet esprit de charité fraternelle, les moines vietnamiens au sein du monastère se comportent et s'adressent les uns aux autres selon l'esprit familial comme des frères aux frères, ou comme des enfants au père et du père aux enfants, avec respect et délicatesse. Avec l'esprit fraternel universel, les moines vietnamiens s'engagent courageusement à l'œuvre de solidarité et de dialogue. Depuis quelques années Cisterciens et Bénédictins se sont rencontrés régulièrement en réunions ou en congrès pour échanger leurs expériences, leurs compétences, et nous avons publié ensemble l'historique du monachisme vietnamien.

Mais surtout nous avons fait les premiers pas du dialogue avec nos frères bouddhistes. Nos frères vont visiter les moines et les moniales bouddhistes ; certaines sœurs bénédictines fréquentent l'école Zen de Truc-lâm à Dalat pour pratiquer le zen en vivant avec les moniales bouddhistes. Plusieurs frères de Thiên An ont appris la pratique du zen dans différentes pagodes et se rendent mutuellement visite avec les moines bouddhistes à l'occasion des grandes fêtes. Pour toutes ces initiatives nous avons l'encouragement de l'archevêque de Hué, membre du conseil pontifical pour le dialogue interconfessionnel. Tout cela témoigne de l'effort des moines vietnamiens pour contribuer au travail d'inculturation et de dialogue de l'Église universelle comme de l'Église locale.

 

II. Quelles leçons tirer de tout cela ?

a.      Les résultats

Malgré le jeune âge du monachisme bénédictin vietnamien et malgré les événements politiques de l'histoire du peuple, nous avons fait à temps un pas décisif dans l'inculturation ; l'ouvrage du monastère de Thiên An en est la preuve la plus vivante. L'église, le clocher, l'environnement, et surtout les rapports entre notre monastère et les pagodes qui ont repris après un temps d'interruption après l'événement de l'année 1968 (Mâu-Thân). Ce qui est le plus important dans ces résultats visibles, c'est d'avoir contribué à dissiper ces faux préjugés du passé, à savoir : d'une part que le christianisme n'est qu'une religion de l'Europe et non du ciel ; d'autre part que toutes les valeurs culturelles et religieuses étrangères au christianisme ne sont que superstitions et idolâtries. Cela a créé les conditions pour que, de toutes les classes culturelles et religieuses, les gens du peuple se rapprochent des chrétiens, et le principal point de rencontre est bien le Cœur. Grâce aux premiers pas des moines vietnamiens et à l'effort commun du clergé, des religieux et des fidèles, l'inculturation, de plus en plus encouragée, se propage largement de diverses manières : structuration des églises, ornements, gestes liturgiques, rencontres, échanges... etc

b) Nos limites

Le travail d'inculturation, comme le dialogue interconfessionnel, demande des personnes enracinées dans la foi chrétienne, ayant une connaissance approfondie des autres doctrines et pratiques religieuses, et habituées aux deux cultures européenne et asiatique pour être capables d'analyser, de choisir, d'adapter. Peu nombreux sont ceux qui ont toutes ces qualités à la fois.

La plupart des chrétiens comme des vietnamiens, bien que nés et vivant au pays, restent très étrangers à leur propre culture. D'une part la guerre continuelle a fait que la littérature et l'art ont été totalement mobilisés pour la politique et la guerre : la culture nationale n'a attiré l'attention que ces dernières années. D'autre part, le niveau économique étant encore très bas, la priorité est donnée à la nourriture quotidienne, au détriment de la connaissance artistique et culturelle. Pour les chrétiens vietnamiens s'efforcer de connaître la doctrine chrétienne est essentiel ; connaître les autres religions importe peu. De plus, nombreux sont encore ceux qui restent marqués du préjugé que toutes les autres religions sont erronées. À cause de cela l'inculturation, au lieu de les aider à s'élever vers Dieu et à promouvoir les belles valeurs du peuple, les rend allergiques à celles-ci et enclins à n'y voir que de l'idolâtrie ! C'est pourquoi tous ceux qui s'adonnent à l'inculturation restent très discrets par peur d'être considérés comme "hérétiques".

Enfin le fait d'être enclin "au cœur" comme le sont les Vietnamiens, devient parfois un obstacle à l'inculturation : être "enclin au cœur" peut nous rendre subtiles, conciliants et généreux d'une part, mais de l'autre peut aussi nous rendre surtout indécis, manquant d'audace, n'osant pas regarder en face de choses en les analysant d'une manière claire, concrète et précise comme le font les Européens ou les Américains. De là vient que l'inculturation peut tomber dans les deux extrêmes : trop ou pas assez ; s'y engager aveuglément ou ne pas s'y engager du tout.

 

Conclusion

L'inculturation est un travail de longue haleine exigeant compétences et patience, qui ne pourra pas se faire indépendamment du développement intellectuel et d'une hausse de la vie économique de la population. Ce qui dépasse nos capacités. Il ne s'agit pas de revêtir le christianisme ou le monachisme chrétien de l'habit folklorique du peuple, mais de lui tailler sur mesure un vêtement, dans le tissu des valeurs culturelles du peuple, pour le rendre proche, acceptable, accepté. Grâce à cette acceptation préalable, on peut travailler plus en profondeur : permettre une harmonieuse pénétration mutuelle des valeurs culturelles du pays par le christianisme ou le monachisme chrétien, tout en préservant bien sûr la nature intrinsèque de ceux-ci. Loin de ternir la vérité, la langue vernaculaire doit la faire comprendre ; loin d'utiliser d'une manière aveugle et erronée les valeurs culturelles du pays, on doit chercher à en connaître au préalable le sens afin de pouvoir, si besoin est, les "convertir et sublimer" en leur apportant la touche chrétienne. C'est un travail difficile mais passionnant, sachant que le cœur confucianiste du Vietnamien n'a jamais été loin du cœur de Jésus, du cœur de Dieu.

Merci de votre attention.