Parole du monachisme africain

INTRODUCTION

Nous voudrions remercier ceux qui ont pris l'initiative de proposer aux moines africains de prendre la parole à ce Congrès des Abbés. Cela nous a amenés à faire une relecture de notre vie monastique et du témoignage qu'elle devrait porter dans l'Église et dans le monde.

Mais ce que je vais vous dire maintenant n'est que le point de vue de quelques Supérieurs. Il n'est donc pas la parole du monachisme africain dans son entité, comme l'exposé en porte le titre. Donc le "nous" que j'emploie est relatif.

Nous allons reprendre tout simplement les trois questions l'une après l'autre telles qu'elles nous ont été posées.

I - Aspects positifs et négatifs les plus caractéristiques du monachisme bénédictin des pays africains

1ère Question :

"Quels sont les aspects positifs et négatifs qui vous paraissent les plus caractéristiques du monachisme bénédictin de vos pays ?"

I - 1 Aspects positifs les plus caractéristiques du monachisme de nos pays africains.

Du monachisme bénédictin de nos pays africains, nous pouvons noter des aspects positifs les plus caractéristiques suivants:

o        La vitalité due à la jeunesse, aux entrées relativement nombreuses au noviciat, à la nouveauté de cette vie.

o        Le respect et l'intérêt que certains responsables d'Église et beaucoup de fidèles accordent à la vie monastique : ils y voient une dimension importante et irremplaçable pour la vie de l'Église locale.

o        Un certain rayonnement de bon nombre de monastères dans des domaines assez divers : liturgie, accueil, développement socio-économique...

o        Le témoignage de la charité fraternelle qu'atteste l'histoire suivante : "Une étudiante, voulant approfondir sa vie chrétienne, est allé causer avec un Évêque. A la fin de leur entretien, l'Évêque a fait cadeau d'une Bible à l'étudiante. Quelques mois après, elle revient très mécontente: " Votre Bible parle beaucoup de s'aimer les uns les autres. Mais cette charité, je ne la trouve nulle part, ni dans les communautés sacerdotales, ni dans les communautés religieuses que je connais. Reprenez cette Bible. Je n'en veux plus". Et elle est repartie. Heureusement dans la suite, elle est revenue auprès de l'Évêque, cherchant un lieu où elle pourrait trouver la tranquillité nécessaire pour préparer un examen. Alors l'Évêque a sollicité une communauté de moniales du Diocèse d'accueillir l'étudiante. Eh bien, peu après ce séjour, la jeune fille est revenue auprès de l'Évêque en disant : "Rendez-moi la Bible, Monseigneur. La charité, maintenant j'y crois: je l'ai trouvée dans la communauté des moniales." Le témoignage ainsi rendu est d'autant plus important que cette communauté de moniales est composée de quatre, voire cinq ethnies différentes. Or, dans ce pays, la différence des origines ethniques est trop souvent une source de mésententes et de conflits.

C'est, sans doute, tout cela qui attire des vocations assez nombreuses dans nos monastères d'Afrique. Et des monastères sont désirés partout, des fondations sont demandées par beaucoup d'évêques. En effet, les Pères conciliaires de Vatican II ont dit que "les contemplatifs jouent un très grand rôle dans la conversion des âmes, puisque c'est Dieu qui, à leur prière, envoie des ouvriers dans sa moisson, ouvre les coeurs à l'Évangile et féconde en eux la parole du salut". Le Concile continue en invitant les monastères "à fonder des maisons dans les pays de mission, afin que leur vie y rende, parmi les non-chrétiens, témoignage à la majesté et à la charité de Dieu et à l'union dans le Christ" (Ad Gentes 40).

 

I - 2 : Aspects négatifs.

Mais il y a aussi des aspects négatifs du monachisme bénédictin de nos pays africains. Nous pouvons noter :

o        Un manque d'enracinement monastique attesté et de réflexes monastiques profonds. Rappelons le constat suivant d'un Évêque africain : "Nos chrétiens sont baptisés, mais ils ne sont pas encore évangélisés. Leurs réflexes ne sont pas encore chrétiens". Ce constat pourrait être fait aussi à l'endroit de bon nombre de moines africains.

o        Tant à l'intérieur qu'à l'extérieur des monastères, l'entrée dans la vie monastique est vue comme une promotion sociale et le sacerdoce dans la vie monastique l'est encore davantage.

o        L'influence encore profonde qu'a la situation socio-culturelle et économique de nos pays sur la vie monastique fait que :

- la pauvreté des parents cause des soucis aux moines africains qui se préoccupent, à tort ou à raison, de leur venir en aide.

- la manière parfois tout à fait mondaine de célébrer fêtes et obsèques est adoptée par des moines.

- la gestion des biens du monastère et de la relation avec l'extérieur n'est pas toujours marquée par des réflexes monastiques profonds.

- une dispersion notoire, un manque de recueillement et d'intériorité caractérisent la vie de beaucoup de moines africains.

- bref, la dimension d'un sain retrait du monde manque, à bien des égards, chez des moines africains. Mais heureusement, nous pouvons dire aussi que ce négatif n'est pas la vie de tous les moines africains, mais de quelques moines africains.

o        Remarquons que si des vocations sont nombreuses dans nos monastères en Afrique, notons aussi que leur démarche vocationnelle n'est pas toujours sans ambiguïté et que cette ambiguïté ne se révèle, parfois, qu'après la profession. C'est ainsi que bon nombre de profès temporaires quittent la vie monastique dans plusieurs monastères. Leurs motivations vocationnelles sont sans doute un mélange d'éléments pas tous purs : attrait d'une vie confortable, désir de faire des études, etc.

 

 

2e Question :

II - Quelle parole ou quel message le monachisme africain peut-il donner au monachisme tout entier ?

Le message que le monachisme africain peut donner au monachisme tout entier découle essentiellement de sa jeunesse et de son absence de tradition. Le monachisme africain est plein de vitalité, ouvert et réceptif. Sous une bonne influence, il peut porter de beaux fruits. Cette vitalité, cette ouverture et cette réceptivité doivent interpeller le monachisme tout entier à se renouveler sans perdre son identité.

La chance de nos monastères en Afrique est d'avoir une vie monastique encore très proche de la Règle de St Benoît, parce qu'elle est simple et relativement pauvre. Alors, pourrions-nous faire des souhaits ? Et si des moines d'Occident consentaient au sacrifice d'aller faire de longs séjours dans ces monastères africains ? N'y redécouvriraient-ils pas un peu de cette vitalité, de cette ouverture et de cette réceptivité ? Et en passant, ils laisseraient déteindre sur leurs hôtes africains un peu de leurs expériences séculaires.

Le sacrifice en vaudrait vraiment la peine. Il y a sacrifice, parce que ces moines d'Occident ne trouveront pas dans bon nombre de monastères d'Afrique le confort des monastères occidentaux. Mais nous pouvons nous rassurer que la nature a cette merveilleuse capacité de s'adapter assez facilement et de se contenter assez vite de peu de choses.

 

 

3e Question :

III - Quelle parole, quel message, quel exemple le monachisme africain attend-il du monachisme des pays riches et de vieille chrétienté ?

Le monachisme des pays riches et de vieilles chrétienté et le monachisme africain doivent se comporter comme Elisabeth et Marie au jour de la Visitation. Le monachisme des pays riches et de vieille chrétienté doit éveiller le sens du Beau, du Bien et du Vrai dans le jeune monachisme africain. Car ce sens est un trésor que la tradition séculaire du christianisme a déposé dans le monachisme des pays de vieille chrétienté. Le germe de ce trésor existe dans le jeune monachisme africain et attend une interpellation pour croître et porter du fruit. La rencontre de ces deux monachismes est facteur de renouveau et de croissance, tout comme la rencontre d'Élisabeth l'ancienne et de Marie la jeune a révélé le trésor que chacune porte.

Ce que le monachisme a été pour l'Europe en matière de développement de tous ordres, sans l'avoir cherché, il peut encore l'être pour l'Afrique aujourd'hui. Voilà un héritage que porte le monachisme occidental tant qu'il cherchera à vivre d'une vie d'union à Dieu et de charité : dévouement à la communauté, délicatesse dans les rapports fraternels, amour du travail, de l'ordre et du silence, accueil attentionné des visiteurs, des chercheurs de Dieu, tout comme des clochards, l'ouverture au monde avec un regard positif porté sur une société qui se construit, la recherche approfondie et méthodique en matière de théologie, de liturgie, de vie spirituelle, d'histoire, etc.

Loin d'être affaibli, le monachisme des pays riches et de vieille chrétienté est plein de sève qui ne peut que donner vie à l'arbre au contact du monachisme d'autres continents moins favorisés. En Occident et en Amérique, la succession des saisons est très marquée. Après l'hiver vient le printemps. Si le monachisme des pays riches et de vieille chrétienté semble traverser l'hiver, vient bientôt encore son printemps. Alors les autres monachismes iront cueillir ses fleurs comme il en a toujours été.

 

Fr Mawulawoe Robert YAWO, osb.

Abbé de Dzogbegan - Togo