Dialogue Interreligieux Monastique

Par le P. Pierre-François de Béthune, Secrétaire général

  

Un rapport sur les commissions pour le dialogue interreligieux monastique doit donner des informations concernant les principales réalisations, avec des noms et des chiffres. J'y viendrai.

Mais auparavant je voudrais vous parler plus en général sur l 'état de la situation en ce domaine.

 

Situation générale du Dialogue Interreligieux Monastique

Certains parmi vous sont déjà fort engagés. De nombreuses abbayes, sur tous les continents, tant chez les Bénédictins que chez les Cisterciens, ont été saisies par cette nouvelle interpellation de l'Église et se sont ainsi ouvertes à une nouvelle dimension. Mais beaucoup d'autres ne semblent pas encore concernées.

Rassurez-vous : je ne veux pas profiter du temps de parole qui m'est offert pour essayer de convaincre à tout prix et avec des arguments d'autorité ceux qui n'attachent pas d'importance à cette question ou qui éprouvent même une réticence vis à vis d'une telle ouverture. Je veux en effet appliquer la première exigence de la pratique du dialogue qui consiste à vraiment respecter les opinions, les convictions même très différentes des autres. Mon intention n'est donc pas de convaincre et de faire changer d'avis qui que ce soit. Mais un rapport sur la situation du dialogue interreligieux parmi les moines doit, me semble-t-il, commencer par mentionner les limites de l'entreprise. Contrairement à d'autres œuvres d'Église, comme les missions étrangères, le dialogue interreligieux est une préoccupation trop récente pour pouvoir être déjà reconnue comme une attitude qui concerne tous les fidèles.

Les premières commissions pour le dialogue interreligieux n'ont d'ailleurs été crées qu'en 1978, il y a 22 ans à peine, dans les monastères d'Amérique du Nord et d'Europe. Il est donc normal que de nombreux moines, et même des Abbés ignorent jusqu'à l'existence des commissions DIM ou MID. Les monastères ont, on le sait, bien d'autres tâches et d'autres problèmes et il n'est pas facile d'encore ajouter une autre préoccupation. Actuellement nous voyons qu'un certain nombre de monastères ont du mal à prendre à cœur cette nouvelle situation dans l'Église que suscite la rencontre des grandes religions. Ce sont les monastères qui ont déjà une tâche d'Église importante et onéreuse, comme des paroisses, une école abbatiale ou un engagement exigeant pour la liturgie ou encore pour l'œcuménisme. Ce sont aussi des monastères situés dans des régions défavorisées et qui gardent toute leur énergie pour le service de leurs voisins les plus pauvres. Ou encore ce sont des petits monastères qui doivent affronter des problèmes vitaux. En définitive cette préoccupation pour le dialogue interreligieux ne concerne encore actuellement qu'une part limitée des moines.

Mais, ces dernières années, on constate que le "mouvement dialogal" comme on peut l'appeler, à l'instar du "mouvement liturgique" ou du "mouvement œcuménique", se développe considérablement dans l'Église et plus précisément dans les monastères. Peu à peu il fait son chemin et il apparaît toujours mieux comme conforme à notre tradition bénédictine d'écoute et d'hospitalité.

 

Tâches spécifiques du DIM/MID

Nos commissions s'efforcent d'aider les moines et les moniales à prendre conscience de cette situation nouvelle dans l'Église et à trouver les réponses adéquates au défi qu'elle constitue.

Il faut en effet remarquer qu'il y a deux motivations au dialogue interreligieux. Chacune d'elles exige un engagement particulier de la part des membres de nos commissions. La première concerne tout le monde : le dialogue est le seul remède aux conflits interreligieux et interraciaux qui vont se multipliant ces dernières années. De fait nous pouvons constater que l'actualité interreligieuse est surtout faite d'exclusions et de violence. Seule une attitude de compréhension, d'estime et d'accueil, bref une démarche de dialogue, peut remédier à cette dégradation de la situation. Nous avons tous à collaborer à cette évolution des mentalités, là où nous sommes. Les commissions locales s'efforcent d'aider les monastères à en prendre conscience.

Mais chez les moines et moniales, chez toutes les personnes engagées dans une vie spirituelle plus intense, le dialogue interreligieux peut encore accéder à une autre dimension et notamment acquérir toute sa profondeur, quand il se vit au cœur d'une quête religieuse. Il peut alors se réaliser comme une forme de conversion renouvelée à l'Évangile. Entrer en dialogue avec d'autres personnes ou d'autres traditions spirituelles, par des textes ou par des pratiques, n'est pas seulement une démarche académique. La découverte d'expériences spirituelles chez des croyants d'autres religions nous interpelle dans notre propre vie de foi. Cette rencontre n'est certainement pas facile ni même sans dangers. Une des principales préoccupations de nos commissions est précisément d'aider à ce discernement indispensable. Et pour ce faire nous avons toute une tradition de discretio bénédictine. C'est d'ailleurs pour cela surtout que le Conseil Pontifical pour le Dialogue Interreligieux a demandé de façon si explicite la collaboration des moines. Ce travail de discernement n'est pas seulement au service des moines et des moniales. De nombreuses personnes sont en recherche spirituelle, comme on dit, et attendent beaucoup des spiritualités de l'Orient. Les moines et moniales chrétiens, bien enracinés dans leur propre tradition, peuvent les aider sur leur chemin, surtout s'ils ont également une connaissance de ces voies orientales. Il y a là un service pastoral important que les moines et moniales devraient être à même de rendre aux hôtes et à tous ceux qui attendent des monastères un tel accompagnement.

Plus largement encore je crois que l'Ordre bénédictin ne devrait pas manquer de rendre ce service à l'Église en développant la recherche académique la plus sérieuse possible dans ce domaine du dialogue. Je sais que certains monastères ont déjà mis en place des cycles d'études qui abordent ces sujets. Je pense en particulier à l'Abbaye Saint John à Collegeville, aux États-Unis. Ici aussi, à l'Institut Monastique, il y a déjà quelques cours sur le monachisme hindou et bouddhique, mais il me semble qu'on pourrait faire beaucoup plus.

Lors de la réunion des commissions européennes qui s'est tenue à Rome en juin de cette année, nous en avons parlé au Père Abbé Primat. Je communique à tous la suggestion un peu utopique qui a été exprimée alors : Saint-Anselme ne devrait-il pas saisir l'opportunité de ce moment spécifique de l'histoire de l'Église, comme il a su le faire juste avant le Concile en créant l'Institut de Liturgie : ne faudrait-il pas créer ici, dès que possible, un Institut de Dialogue ? Les moines ont une vocation particulière en ce domaine, ils ont une tradition et un certain nombre d'entre eux ont effectivement déjà une compétence spécifique. Un Institut de Dialogue qui pourrait bénéficier des contributions des autres Facultés et Instituts de Saint-Anselme aurait certainement sa place à Rome, car il n'existe actuellement rien d'analogue parmi toutes les Facultés et les Instituts de la Ville. L'hospitalité que les moines peuvent offrir aux visiteurs des autres religions ajouterait une dimension importante à ce projet.

Quoi qu'il en soit de ce projet que nous avons imaginé, la nécessité d'assurer une formation plus sérieuse et spécifique à certains moines et moniales demeure grande. Ce domaine du dialogue interreligieux est nouveau et nécessite un effort particulier. Nos commissions veulent tout faire pour favoriser le progrès en ce domaine.

 

Organisation du DIM/MID

Depuis 1994 les commissions DIM/MID ne sont plus une sous-commission de l'AIM. Le Père Abbé Primat Jérôme Theisen a reconnu que le dialogue interreligieux était une tâche spécifique et autonome qui exigeait une organisation propre, mais toujours en lien avec l'AIM.

La structure juridique des commissions DIM/MID a été mise au point à la demande du Père Abbé Primat et peut maintenant être intégrée dans le jus proprium de la Confédération, au même titre que les statuts de l'AIM.

Les commissions DIM/MID, comme l'AIM d'ailleurs, reçoivent leur mandat de l'Abbé Primat, en accord avec les Abbés Généraux Cisterciens. Elles sont donc au service de tous les moines de la tradition bénédictine.

Le Secrétaire général a pour tâche de coordonner les initiatives des commissions continentales. Il y en a actuellement quatre : en Amérique du Nord, Europe, Inde et Sri Lanka et en Australie (bien que cette dernière soit un peu en veilleuse depuis l'an passé). Dans d'autres régions, comme l'Est asiatique, l'Amérique Latine et l'Afrique j'ai des contacts personnels avec de nombreux moines et moniales, mais il n'y a pas encore de commission constituée.

En tant que Secrétaire général j'assure également le lien des commissions avec l'Abbé Primat et les Abbés Généraux Cisterciens, mais aussi avec le Conseil Pontifical pour le Dialogue Interreligieux. A cet effet je suis pour le moment Consulteur de ce Conseil.

Le travail le plus conséquent du Secrétaire général est cependant la rédaction du 'Bulletin International' du DIM/MID. Il paraît actuellement en français et en anglais ; des tractations sont en cours pour le traduire également en allemand, espagnol et italien. Je crois en effet que, pour promouvoir la prise de conscience des moines en ce domaine, l'information est essentielle. Elle permet à tous ceux qui sont engagés de différentes façons dans le dialogue interreligieux de connaître ce qui se réalise dans d'autres régions, mais aussi de prendre connaissance de documents officiels ou significatifs qui sont fournis par ce Bulletin.

Le mode de fonctionnement des différentes commissions dépend évidemment de chaque continent. En Europe, par exemple, il y a sept sous-commissions régionales, selon les langues. Cependant il y a un trait commun à toutes les commissions : le souci d'atteindre tous les monastères, en particulier par des 'personnes-contact', chargées, dans chaque monastère, d'assurer l'attention à ce problème. Dans certains pays 70 à 80% des monastères sont ainsi concernés ; dans d'autres il y en a à peine 10%.

De nombreuses commissions régionales qui diffusent le Bulletin International publient en plus des Bulletins propres à leurs commissions, comme le 'MID Bulletin' de la commission nord-américaine, qui en est déjà à son n° 65. Mais en Europe et en Inde il y a également de tels Bulletins de liaison.

Comme vous le savez, les commissions DIM/MID des différents continents ont en outre créé une tradition d'Échanges Spirituels réguliers, au cours desquels depuis une vingtaine d'années des moines chrétiens vont rencontrer leurs homologues bouddhistes ou hindous dans leurs monastères d'Asie, puis les invitent à leur tour chez eux. C'est ainsi que j'organise en ce moment le séjour de moines et moniales japonais dans des monastères de Hollande et de Belgique. Ils y resteront tout ce mois de septembre, pour apprendre à connaître nos traditions spirituelles.

Les initiatives sont diverses, changeantes. Ces commissions pour le dialogue interreligieux monastique sont toutes relativement nouvelles et cherchent les meilleures manières de répondre au nouveau défi adressé à l'Église et à l'Ordre monastique. Elles évoluent, parfois difficilement, et découvrent des nouvelles perspectives pour notre pratique monastique. Elles ont besoin de votre encouragement et de vos conseils, pour que peu à peu ce souci pour le dialogue se développe et qu'un mouvement dialogal puisse prendre corps dans l'Église.

Daté du 31/08/2000