Commission des Bénédictines de l’Abbé Primat

Rapport de la Modératrice

            Au nom de la Commission des Bénédictines j'aimerais remercier l'Abbé Primat Marcel de nous avoir invitées à prendre la parole devant le Congrès au sujet des développements dans la Commission, et l'Abbé Primat Notker d'avoir confirmé l'invitation. Nous avons distribué une feuille d'informations sur l'évolution de la Commission depuis 1968. Ce rapport reprend là où la feuille s'arrêtait.

            La LEX PROPRIA de la Confédération Bénédictine a été votée et approuvée en 1982. Dans ce document, la Confederatio Benedictina, prenant acte du mouvement pour l'émancipation des femmes qui faisait boule de neige à cette époque un peu partout dans le monde, voulait exprimer un désir de traiter les femmes qui vivent selon la Règle de St Benoît en égales des moines. En conséquence, la forme d'association des instituts féminins qui sont liés à la Confédération a reçu le nom de CONSOCIATIO (LP, Normae de consociatione cum Confoederatione). Ce terme signifie une sorte d' ‘association entre des alliés ou des partenaires.' Il tente d'indiquer une relation de parité entre la Confédération et les groupes qui lui sont ‘alliés'. Ceci veut dire que la LP veut voir les femmes qui vivent selon la RB comme d'un statut égal à celui des hommes, dans une relation de partenariat, une image de ce que Dieu a signifié en créant l'humanité à son image, homme et femme (Gn 1,27).

            La LEX PROPRIA stipule en outre (Normae N° 4) que par le lien formé par cette CONSOCIATIO, sera promue la collaboration fraternelle

            a. entre les monastères, fédérations et instituts de Bénédictines inter se, entre elles, et

            b. entre les monastères, fédérations et instituts de Bénédictines d'une part et la Confédération Bénédictine et les Congrégations de moines, d'autre part.

            Un peu de la parité envisagée par la LP en 1982 s'est développée entre quelques monastères individuels, congrégations, fédérations de Bénédictines et monastères masculins. Mais à bien des égards c'est encore une parité sur le papier avec nos frères, pas encore ce que l'Écriture veut dire lorsqu'elle déclare : " Maintenant que la foi est venue tous ceux qui sont baptisés dans le Christ ont revêtu le Christ. Il n'y a plus ni Juif ni Grec, ni esclave ni homme libre, ni homme ni femme, car tous vous êtes un dans le Christ Jésus " (Gal 3, 25-28).

            La LP de 1982 nous a mises dans une situation comparable à celle des femmes qui avaient obtenu le droit de vote au début du siècle dernier. Pour la plupart elles étaient peu éduquées, sans indépendance financière, elles n'avaient guère l'occasion de tenir dans la société le rôle que le droit de vote leur donnait en théorie, comparées à leurs homologues masculins. Pour profiter de leur droit, elles durent mettre sur pied des organisations de solidarité mutuelle qui leur permettent d'œuvrer ensemble pour réaliser dans la pratique ce que le droit leur avait accordé en théorie.

            De même en 1982 il restait encore beaucoup à accomplir avant que la parité accordée sur le papier par la LP puisse devenir une réalité concrète - à dire vrai, c'est encore le cas. La réalité de notre CONSOCIATIO aujourd'hui est gênée par une grande disparité entre les deux partenaires envisagés. L'un des partenaires de l'alliance est une organisation cléricale et monastique centenaire, étroitement liée par les institutions de la Confédération, et hautement estimée pour son service dans différents domaines de l'Église et de la Société. L'autre partenaire consiste en une multiplicité de congrégations (souvent assez petites), fédérations, et monastères de femmes uniques, souvent isolés, sans grande influence et sans la cohésion qui relie ensemble les monastères masculins dans la Confédération. Notre tâche fondamentale est de construire à partir de cette multiplicité disparate de communautés féminines un type d'association qui rendrait une CONSOCIATIO au sein de la Confédération Bénédictine significative en pratique - un soutien mutuel et un enrichissement pour les Bénédictins autant que pour les Bénédictines. Dans ce processus nous voulons qu'il soit bien clair que tout mouvement vers une union respectera totalement l'autonomie de chaque maison. C'est seulement ainsi qu'il sera possible d'inclure la diversité des expressions de la vie bénédictine que l'on rencontre parmi les communautés féminines.

            Dans certaines parties de l'Église l'effort des femmes pour la parité avec les hommes est encore perçu comme une poursuite égoïste de la réalisation de soi, dans laquelle les femmes prennent des armes psychologiques pour établir leur indépendance vis à vis des hommes ou de leur supériorité à leur égard. Ce sont là, certes, des aspects du mouvement. Pour des femmes chrétiennes et monastiques, la réponse à l'appel de la Libération des Femmes a été non pas un appel à une indépendance égoïste, mais plutôt un défi spirituel, perçu intérieurement, pour prendre une part active au processus qui doit faire d'elles les compagnes (Gn 2,18), les collaboratrices de nos frères dans le travail du Royaume de Dieu, que nous nous savons appelées à être. Nous avons entendu et médité les paroles de Jésus aux femmes et à Marie-Madeleine au matin de Pâques : va dire à mes frères (Mt 28, 10 et Jn 20,17). Nous n'avons pas la présomption de croire que nous avons entendu le message de l'Évangile mieux que vous. Mais nous entendons notre Seigneur nous dire qu'il y a des choses qu'il veut que nous disions à son Église, et nous essayons d'écouter attentivement pour entendre ce que c'est, et pour entendre comment nous devons nous y prendre pour les dire.

            L'actuelle Commission des Bénédictines s'est engagée en ce sens pour œuvrer à mettre en pratique la CONSOCIATIO accordée par la LEX PROPRIA de 1982 à tous les niveaux de notre vie de Bénédictines. Pour le moment nous en sommes à clarifier nos buts. A court terme nous voulons continuer à organiser régulièrement des rencontres internationales de Bénédictines. Quelques frères et sœurs qui ont assisté à la fois à des Congrès des Abbés et à un ou plusieurs des Symposiums organisés par la Commission des Bénédictines ont fait des remarques sur les différentes approches. Lors de nos rencontres, outre le partage quotidien de la vie liturgique monastique, et la joie d'entendre l'une ou l'autre conférence, nous passons un temps appréciable à partager à un niveau profond nos pensées et nos expériences, à propos de notre Règle et de notre tradition.

            Durant notre Colloque de la semaine dernière, par exemple, nous avons traité du thème de la ‘Clôture'. Lors de nos rencontres jusqu'à maintenant, le sujet avait toujours été très délicat. Dans le passé, les grandes différences dans la manière dont les diverses Congrégations de Moniales et de Sœurs vivent la clôture étaient souvent considérées comme représentant des échelons sur l'échelle du monachisme authentique : les moniales vivant dans la clôture stricte, ou même papale, étaient considérées comme les Bénédictines authentiques, tandis que celles qui faisaient un travail apostolique ou missionnaire étaient en quelque sorte d'un niveau inférieur. Plus récemment, une tendance inverse, tout aussi étroite, est parfois apparue. L'élan missionnaire de l'évangélisation est considéré par certaines comme la pierre de touche du monachisme authentique. Une caricature de la vie en clôture est rejetée comme n'étant pas authentiquement monastique, ce qui ne laisse guère de place pour permettre une compréhension et une appréciation en profondeur des buts véritables de cette forme de vie. La crainte d'apparaître vouloir porter un jugement ou de réveiller de vieilles blessures nous avait dissuadées d'aborder ce thème entre nous. La semaine dernière nous l'avons fait. Nous n'avons guère parlé de Droit Canon ou de l'historique de la clôture. Dans un processus guidé par Sr Karen Joseph nous avons parlé les unes avec les autres de nos expériences et de celles de nos communautés concernant la clôture. Nous avons cherché des passages de l'Écriture et des passages dans notre Règle que nous avons ressentis comme des appels à chercher Dieu dans le petit espace de nos monastères, à apprendre à y persévérer dans la prière et la stabilité, et dans l'usage des instruments des bonnes œuvres qui sont susceptibles de nous former au bon zèle qui devrait inspirer la vie monastique, nous enseigner à n'avoir rien de plus cher que le Christ. Nous sommes unies dans la reconnaissance de la nécessité absolue d'une forme très sérieuse de clôture pour la vie monastique. Une rencontre telle que celle-là aide chacune d'entre nous à retourner à son propre monastère avec un amour renouvelé de sa propre forme de clôture. Et cela peut préparer le chemin pour nous faire comprendre les formes de clôture les unes des autres, avec un profit égal pour celles d'entre nous qui vivent des formes plus cloîtrées, et pour celles qui vivent les formes plus apostoliques du monachisme.

            Toutes les participantes apprécient vivement des rencontres de ce type. Elles y font l'expérience d'un élargissement de leurs horizons bénédictins et d'une plus grande solidarité entre Bénédictines du monde entier. Nous apprenons toutes à reconnaître plus profondément l'essentiel du monachisme bénédictin qui nous unit toutes, et en même temps à estimer les valeurs spirituelles profondes exprimées par les différences entre nous. Ces rencontres vont promouvoir le renouveau monastique dans les monastères féminins partout dans le monde, nous aider à croître en unité dans le témoignage de la vie monastique comme expression du désir de consacrer sa vie à Dieu totalement et de suivre le Christ, en ne lui préférant rien. Nous pensons que par ce processus d'évolution une SOCIETAS émergera à partir de notre grande variété de congrégations, fédérations et communautés, qui nous permettra tôt ou tard de réaliser la CONSOCIETAS avec la Confédération Bénédictine que la Lex Propria de 1982 envisageait. Telle est la manière que les moniales et les sœurs découvrent actuellement pour construire leur CONSOCIATIO. Elle est assez différente de la vision qui a conduit à la fondation de Sant'Anselmo, voici plus de 100 ans. Mais notre foi dans notre vision grandit.

            A court terme aussi, nous voulons clarifier notre statut dans la confédération. La LEX PROPRIA (Normae III,7) reconnaît l'existence de 2 Commissions, une des moniales et une des sœurs. Ceci reflète la situation des femmes dans la Confédération en 1982. Les choses ont changé maintenant et vont continuer à changer. Nous aimerions que la LP soit mise à jour afin de refléter la réalité de notre situation actuelle. Il se peut que nous cherchions un nom pour désigner l'Union informelle de toutes les Bénédictines partout dans le monde. Nous allons examiner le rôle de l'Abbé Primat dans la Commission des Femmes, et celui de la Modératrice et du Comité Exécutif. D'ici à 2004 nous projetons de réviser nos propres statuts, et de demander au Synode des Présidents de nommer un petit groupe d'Abbés qui travaillerait avec nous pour préparer les amendements à la LP à faire approuver au Congrès de 2004. Ce dialogue avec le Synode des Présidents va commencer aujourd'hui par une première rencontre entre 6 membres de la Commission des Bénédictines et 6 Abbés Présidents ainsi que l'Abbé Richard Yeo. Nous espérons que cela puisse être le début d'une fructueuse collaboration entre nous.

            L'abbé Primat Marcel a expliqué, durant ce Congrès, que la Commission des Bénédictines est prête à assumer une plus large responsabilité dans les questions concernant la Casa Santa Lioba. Nous sommes unies pour reconnaître tout le potentiel d'une bonne éducation théologique, liturgique et monastique, dans un cadre approprié, pour l'avenir du monachisme des Bénédictines. Les paroles du P. Recteur la semaine dernière à propos de Sant'Anselmo et de la formation de l'esprit et de toute la personne par l'étude et la culture, comme une condition pour la maturité spirituelle et monastique nous sont allées droit au cœur. La Commission des Bénédictines aimerait s'engager à soutenir ce que Sant'Anselmo a fait ici pendant toutes ces années pour l'éducation supérieure des Bénédictines. Nous trouverions bon que les Bénédictines aient davantage leur mot à dire dans tout ce qui concerne les études des femmes ici - les questions académiques, les questions de mode de vie et l'accompagnement pastoral, ainsi que les aspects financiers des études des Bénédictines à Rome. Jusqu'à présent nous n'avons pas de mandat clair pour nous mêler des affaires de la Casa Santa Lioba. Le souhait de l'Abbé Primat Marcel que nous puissions le faire fait crédit à la confiance qu'il nous fait. Il serait toutefois de la plus grande importance pour nous qu'un mandat qui nous serait confié et une responsabilité que nous assumerions soient bien clairement stipulés dans la LEX PROPRIA et dans nos propres Statuts. C'est là une autre des questions que nous souhaiterions voir clarifiées lors du Congrès de 2004, en vue d'une plus grande implication à long terme.

            La Commission des Bénédictines n'a pas de dotation ni de revenus réguliers. Ses projets jusqu'à maintenant ont été financés par les monastères, les conférences ou régions de celles qui participaient aux rencontres, et par l'AIM. Certains d'entre vous aussi ont été d'une grande générosité pour nous aider depuis 1987 à couvrir une partie des dépenses administratives ainsi que les frais de participantes à nos rencontres qui venaient de monastères moins fortunés. Nous vous sommes profondément reconnaissantes de cette aide. Lors de notre rencontre la semaine dernière nous avons mis sur pied une petite commission chargée d'explorer des possibilités qui nous permettent de réaliser une certaine autonomie financière. Nous continuerons, au moins pour quelque temps, à dépendre d'une aide de votre part. Mais nous espérons que d'ici 2004 nous aurons un certain financement des monastères féminins dans la mesure de leurs moyens, et peut-être aussi des revenus réguliers de la part de bienfaiteurs.

            Nos rencontres ont pris de plus en plus l'habitude d'entendre des rapports sur ce qui se passe dans les différentes régions qui pourrait appeler notre attention ou notre intervention. Il y a deux ans, par exemple, des rapports nous sont parvenus de Supérieures bénédictines concernant des cas graves de comportement sexuel incorrect de la part de prêtres envers de jeunes sœurs qui étudiaient loin de leur pays, particulièrement des sœurs venues en Europe d'Afrique, Asie et Amérique Latine. L'un des 2 membres de notre Commission pour les États-Unis, Sr Esther Fangmann, du Monastère St Scholastika, à Atchison, Kansas, Présidente de la Fédération de St Scholastika, a fait des recherches à ce sujet et remis un rapport à la Commission. Elle est Docteur en Psychologie, c'est une conseillère et une thérapeute expérimentée ; Sr Esther vous fera un rapport au cours de la matinée. Beaucoup d'entre vous sont au courant de ces questions, beaucoup seront peut-être un peu surpris qu'on leur en parle au Congrès des Abbés. Nous, sœurs et moniales, nous en avons parlé ouvertement et sommes profondément soucieuses de la forme de menace que cela représente pour l'intégrité des hommes et des femmes impliqués, et pour l'intégrité de la vocation monastique. Nous avons conscience que c'est un thème plutôt inhabituel pour un rapport au Congrès des Abbés, mais nous trouvons que c'est trop important pour garder le silence là-dessus lorsque nous sommes invitées à prendre la parole ici.

            Je vous remercie de votre attention, et vous demande de continuer à nous aider avec votre intérêt fraternel et vos prières. Máire Hickey osb, Abbesse, Dinklage