Le Trône de Dieu

R. P. Timothy Radcliffe, o.p. Maître Général des Dominicains

Saint Anselme, le 6 septembre 2000


C'est un grand honneur pour moi, que l'on m'ait demandé de prendre la parole au Congrès des Abbés. Je voudrais m'entretenir quelque peu sur le rôle des monastères en ce nouveau millénaire. Je me sens si peu apte à parler sur ce sujet que je me demande si j'aurais dû répondre favorablement à l'invitation qui m'a été faite. J'ai accepté en hommage de reconnaissance à Saint Benoît et à ceux qui suivent sa Règle. J'ai été plus ou moins formé pendant dix ans par les Bénédictins, à Worth, puis à Downside, et je garde le plus heureux souvenir de ces années-là. Je me souviens surtout de l'humanité de ces moines qui m'ont aidé à croire en un Dieu bon et miséricordieux, bien que très britannique ! Je dois probablement ma vocation religieuse à un grand oncle bénédictin, Dom John Lane Fox, doué d'une vitalité et d'un enthousiasme débordants pour le Seigneur. Enfin je voudrais remercier Dieu pour ce bon ami bénédictin que fut pour moi le Cardinal Basil Hume.

Tout au long du pèlerinage de ma vie, les abbayes bénédictines ont été comme des oasis, des lieux où j'ai pu me reposer et me rafraîchir avant de reprendre la route. J'ai fait ma retraite diaconale à Buckfast et ma retraite préparatoire au sacerdoce à l'abbaye du Bec-Helloin, en Normandie. J'ai passé quelques vacances à La Pierre-qui-Vire et à Einsiedeln ; j'ai célébré les fêtes pascales à l'abbaye de Pannonhalma en Hongrie ; j'ai visité Subiaco, le Mont Cassin, le Mont Olivet et plus d'une centaine d'autres abbayes.

Dans tous ces monastères j'ai trouvé des foules de visiteurs. Pour quelle raison y vont-ils ? Certains, en bons touristes, veulent certainement passer une bonne après-midi, espérant rencontrer des moines, comme on va voir des singes au zoo. On pourrait s'attendre à trouver des pancartes : "ne pas donner à manger aux moines". D'autres sont attirés par la beauté des bâtiments ou de la liturgie. Beaucoup viennent pour rencontrer Dieu. Nous parlons de sécularisation, mais nous vivons dans un monde marqué par une profonde recherche religieuse. Il existe une soif de transcendant. Les gens regardent vers les religions orientales, le New Age, l'exotique et l'ésotérique. On note souvent une certaine suspicion envers l'Eglise et toute institution religieuse, sauf peut-être envers les monastères. On a encore une certaine idée du monastère comme lieu où l'on peut entrevoir le mystère de Dieu et découvrir quelque allusion au transcendant.

C'est, bien sûr, le rôle des monastères de bien accueillir les hôtes de passage. La Règle dit que l'étranger doit être reçu comme le Christ. Il doit être salué avec un profond respect, il doit être lavé et nourri. Cela a d'ailleurs toujours été mon expérience. Je me rappelle ma visite à Saint Ottilien pendant l'abbatiat du Père Viktor Dammertz. J'étais alors un étudiant dominicain anglais, pauvre et sale, voyageant en auto-stop. Et voilà que je me suis trouvé accueilli, lavé et nettoyé par ces bénédictins allemands très méticuleux ; on m'a même coupé les cheveux et j'étais presque convenable quand je repris ma route.

Pourquoi les gens sont-ils attirés ainsi vers les monastères? Je voudrais vous partager quelques réflexions. Vous penserez peut-être que mes pensées sont folles et montrent bien qu'un Dominicain ne peut rien comprendre à la vie bénédictine. S'il en est ainsi, pardonnez-moi ! Je voudrais juste souligner que vos monastères manifestent Dieu, non pas tant par ce que vous faites ou dites, mais parce que la particularité de la vie monastique, c'est d'avoir en son centre un espace, un vide, dans lequel Dieu peut se manifester. J'aimerais suggérer que la Règle de saint Benoît ménage dans vos vies une sorte de cavité intérieure, dans laquelle Dieu peut vivre et être perçu.

La gloire de Dieu se manifeste toujours dans un espace vide. Quand les Israélites sortirent du désert, Dieu les accompagna, siégeant dans l'espace entre les ailes des chérubins au dessus du trône de miséricorde. Le trône de gloire remplissait ce vide. C'était un petit espace large comme la main. Dieu n'a pas besoin de beaucoup de place pour manifester sa gloire. Un peu plus bas sur l'Aventin, à moins de deux cent mètres d'ici, se trouve la basilique Sainte Sabine. Sur la porte figure la première représentation de la croix. On voit un trône de gloire, qui est aussi un vide, une absence, puisqu'un homme meurt en criant vers Dieu qui semble l'avoir abandonné. Le dernier trône de gloire est un tombeau vide dans lequel nul corps ne repose.

Mon espérance est que les monastères bénédictins continuent à être des lieux où la gloire divine rayonne, des trônes pour le Mystère. Et tout cela précisément à cause de ce que vous n'êtes pas et de ce que vous ne faites pas. Ces dernières années, les astronomes recherchaient de nouvelles planètes dans le ciel. Jusqu'à présent ils n'ont réussi à voir directement aucune planète mais ils pouvaient les détecter, grâce à l'oscillation dans l'orbite d'une étoile. Peut-être en va-t-il de même avec ceux qui suivent la Règle de saint Benoît. L'orbite visible de votre vie révèle la présence de l'étoile cachée, qu'on ne peut voir directement. "Vraiment, Tu es un Dieu caché, Dieu d'Israël" (Is. 45,13).

J'aimerais penser que le centre invisible de votre vie se révèle dans votre façon de vivre. La gloire de Dieu se manifeste dans une vacuité, dans un espace vide de vos vies. Je parlerai de trois aspects de la vie monastique qui ouvrent ce vide et offrent un espace au Seigneur. Tout d'abord, vos vies n'ont pas de fonction particulière. Deuxièmement, par le fait même, elles ne mènent nulle part. Et pour finir, ce sont des vies d'humilité. Chacun de ces aspects de la vie monastique ouvre un espace pour Dieu. Et je voudrais montrer que dans chaque cas c'est la célébration de la liturgie qui donne sens à ce vide. Et le chant de l'Office, plusieurs fois par jour, manifeste que ce vide est rempli par la gloire de Dieu.

 

Être là

Ce qui est le plus évident pour vous les moines, c'est que vous ne faites rien de spécial. Vous travaillez à la ferme mais vous n'êtes pas des agriculteurs, vous enseignez mais vous n'êtes pas des professeurs. Vous avez peut-être la responsabilité d'un hôpital ou d'une mission, mais vous n'êtes pas d'abord docteurs ou missionnaires. Vous êtes des moines qui suivez la Règle de saint Benoît. Vous ne faites rien de spécial. Les moines sont généralement des personnes très actives, mais l'activité n'est pas le but de leur vie. Le Cardinal Hume écrivait : "Nous ne nous considérons pas comme ayant une mission particulière ou une fonction spéciale dans l'Eglise. Nous n'avons pas la prétention de changer le cours de l'histoire. Nous sommes simplement là, un peu comme par hasard à vues humaines. Et avec bonheur, nous continuons d'être simplement là". C'est cette absence d'objectif explicite qui manifeste Dieu, comme la raison d'être, secrète et cachée, de vos vies. Dieu se manifeste comme centre invisible de nos existences, quand nous n'essayons pas de fournir d'autre explication à ce que nous sommes. L'essence de la vie chrétienne est simplement d'être avec Dieu. Jésus dit à ses disciples : "Demeurez dans mon amour" (Jean 15,10). Les moines sont appelés à demeurer dans son amour.

Notre monde est comme un marché où chacun cherche à se faire remarquer, en essayant de convaincre les autres que ce qu'il vend est nécessaire pour bien vivre. On ne cesse de nous répéter que nous avons besoin pour être heureux d'un four à micro-ondes, d'un ordinateur, de vacances aux Caraïbes, d'un nouveau savon. Et c'est une tentation pour la religion de venir sur le marché rivaliser avec les autres. Vous avez besoin de la religion pour être heureux, pour réussir ou même pour vous enrichir. Les sectes prolifèrent en Amérique latine parce qu'elles promettent le pactole. Et le christianisme est au rendez-vous, se présentant comme tout à fait valable. Cette semaine on vous propose du yoga, la semaine prochaine de l'aromathérapie. Peut-on persuader quelqu'un d'essayer le christianisme ? Je me souviens des toilettes dans un pub à Oxford. Il y avait un graffiti écrit en tout petit, dans un coin du plafond : "Si vous avez pris la peine de lire cette inscription perdue c'est que vous devez chercher quelque chose. Pourquoi donc ne pas essayer l'église catholique ?"

Nous avons besoin de Chrétiens en ces lieux, se mêlant aux clameurs des foules dans la bousculade des marchés, essayant d'attirer l'attention. C'est la place des Dominicains et des Franciscains par exemple. Mais les monastères incarnent une vérité fondamentale. En définitive, nous adorons Dieu non pas tant parce qu'il est intéressant pour nous, mais seulement parce qu'Il EST. La voix dans le buisson ardent proclamait : "Je suis celui qui suis". L'important n'est pas que Dieu soit valable pour nous, mais c'est que nous trouvions en Lui la manifestation éminente de tout ce qui a du prix, l'astre de nos vies. J'incline à penser que tel était le secret de l'autorité particulière du Cardinal Hume. Il n'a pas essayé de faire du marketing religieux ou de prouver que le catholicisme était l'ingrédient secret d'une vie réussie. Il ne fut qu'un moine qui disait ses prières. Tout bien considéré, les gens savent qu'un dieu qui doit montrer son utilité pour moi ne vaut pas la peine d'être adoré. Un dieu qui doit être se montrer intéressant est tout sauf Dieu. La vie du moine témoigne qu'on ne saurait attribuer à Dieu une quelconque valeur, puisque toute chose n'a de valeur que rapportée à Dieu. La vie du moine l'atteste, puisqu'elle n'est rien de spécial, sinon demeurer avec Dieu. Vos vies ont un vide dans leur centre, comme l'espace compris entre les ailes des chérubins. Et c'est là qu'on peut entrevoir la gloire de Dieu.

Le rôle de l'Abbé est peut-être simplement d'être la personne qui, de toute évidence, ne fait rien de spécial. Les autres moines doivent remplir un office : économe, infirmier, exploitant agricole, imprimeur ou enseignant. J'oserais dire que l'Abbé est peut-être le gardien de la plus profonde identité du moine, celui qui n'a rien de spécial à faire sinon être moine. Nous avons eu un Dominicain anglais, Bede Jaret ; prédicateur célèbre et écrivain prolixe, il fut aussi Provincial pendant des années. Il avait toujours l'air de ne rien faire. On m'a raconté que, quand on allait le voir, ordinairement il ne faisait rien. Si on lui demandait ce qu'il était en train de faire, il répondait, paraît-il : "j'attendais de voir si quelqu'un allait venir". Il avait l'art de faire des tas de choses alors qu'apparemment il en faisait peu. La plupart d'entre nous, y compris moi-même, nous faisons le contraire, nous nous arrangeons pour paraître toujours extrêmement occupés, même si nous n'avons rien à faire !

Comment les visiteurs, qui se rendent en masse dans les monastères, regardent les moines et assistent aux Vêpres, peuvent-ils découvrir que cette vacuité est révélation de Dieu ? Pourquoi ne pensent-ils pas simplement que les moines sont des personnes paresseuses ou dépourvues d'ambition, des ratés dans cette compétition qu'est la vie? Comment peuvent-ils entrevoir que Dieu est au centre de vos vies ? Je subodore que c'est en vous écoutant chanter. L'autorité de cette interpellation réside dans la beauté de votre louange de Dieu. Des vies qui n'ont pas d'objectif défini constituent de toute évidence une énigme, une interrogation. "Pourquoi ces moines sont-ils ici ? Dans quel dessein ?" C'est la beauté de la louange de Dieu qui manifeste la raison de votre présence. Je dois confesser que, jeune étudiant à Downside, je n'étais pas très religieux. Je fumais derrière les classes et faisais des escapades nocturnes dans les pubs. J'ai failli être renvoyé de l'école, pour avoir lu un livre célèbre : "l'amant de Lady Chatterly" durant un Salut. Si j'ai pu rester attaché à la foi je le dois à la beauté de ces lieux : la beauté du chant de l'office, la luminosité matinale de l'abbaye, l'illumination du silence. C'est la beauté qui m'empêcha de tout quitter.

 

Ce n'est certainement pas une coïncidence si le grand théologien de la beauté, Hans Urs von Balthasar, reçut sa première éducation à l'école de l'abbaye d'Engelberg, célèbre pour sa tradition musicale. Balthasar parle de l'auto-révélation de la beauté, de son intrinsèque autorité . Vous ne pouvez pas discuter avec la beauté quand elle vous interpelle, sans la repousser. Et nous avons là, probablement, la manifestation de l'autorité divine qui résonne le plus fortement dans l'âme de nos contemporains, à une époque où l'art est devenu une espèce de religion. Si peu de gens vont à la messe le dimanche, en revanche on en trouve des millions dans les concerts, les musées et les expositions. Dans la beauté, nous pouvons entrevoir la gloire trépidante de la sagesse divine lorsqu'elle créa le monde plus beau que le soleil (Sag.7). Dans la version des Septante, quand Dieu créa le monde, il vit ensuite que cela était kaloV , beau. La bonté nous interpelle sous la forme de la beauté. Quand on entend la beauté du chant on peut deviner pourquoi les moines sont là, et entrevoir le centre secret de leurs vies, la louange de gloire. C'était tout à fait caractéristique chez Dom Basile : quand il parlait des plus profondes aspirations de son cœur, il en parlait alors en termes de beauté : "Quelle expérience ce serait si je pouvais connaître celle qui, de toutes les plus belles choses, serait la plus belle ! Ce serait la plus haute de toutes les expériences de joie et la plénitude. La plus belle des choses, je l'appelle Dieu" .

Et si la beauté est vraiment la révélation du bon et du vrai, comme le croyait Saint Thomas d'Aquin, alors peut-être la vocation de l'Eglise est-elle pour une part d'être un lieu de révélation de la beauté véritable. Une bonne partie de la musique moderne, même dans les églises, est si grossière qu'on peut parler d'une parodie de la beauté. N'est-ce pas le mauvais goût qui a été décrit comme une pornographie de l'insignifiance ? Peut-être est-ce dû au fait que nous tombons dans le piège de considérer la beauté en termes de rentabilité, comme quelque chose d'utile pour distraire les gens, au lieu de voir que ce qui est vraiment beau révèle le bien.

J'espère que vous ne pensez pas trop bizarre que je vous dise que la vie monastique est, en soi, quelque chose de beau. J'ai été fasciné par la Règle de saint Benoît, quand j'ai lu, au début : "On l'appelle Règle, parce qu'elle règle la vie de ceux qui la suivent". La regula règle. A première vue cela sonne comme très réglementaire pour un dominicain. D'après mon expérience il est vraiment difficile de réglementer les religieux. Mais on peut penser que regula n'a pas le sens de 'contrôle', mais évoque plutôt l'idée de mesure, de rythme, de vies façonnées et formées. Peut-être suggère-t-elle une discipline comme celle de la musique. Saint Augustin pensait qu'une vie vertueuse était une vie musicale, en harmonie. Selon lui, aimer son prochain c'était "conserver l'ordre musical ". La grâce est gracieuse et la vie de la grâce est réelle beauté.

Encore une fois, c'est bien le chant liturgique qui manifeste le sens de nos vies. Selon Saint Thomas, la beauté dans la musique est essentiellement attachée à la temperantia. Il ne faut excéder en rien. La musique doit conserver le juste rythme, n'être ni trop rapide ni trop lente mais garder le bon tempo. Saint Thomas pensait qu'une vie où règne la tempérance conserve jeunesse et beauté. Et ce que la Règle semble spécialement proposer, c'est justement une vie mesurée, sans rien d'excessif - même si je ne suis pas absolument sûr que les moines conservent beauté et jeunesse mieux que n'importe qui d'autre ! La Règle admet que, dans le passé, les moines ne buvaient pas du tout de vin, mais "puisque nous ne pouvons pas convaincre les moines de s'en abstenir, alors qu'ils en boivent modérément". Nul excès !

Je me rappelle mon grand-oncle bénédictin qui goûtait vraiment le bon vin, lequel était absolument nécessaire à sa santé - du moins il en était convaincu. Puisqu'il mourut presque centenaire il avait sans doute raison. Il avait persuadé mon père et mes oncles de bien l'approvisionner en bouteilles de clairet, ce qu'on peut appeler, je pense, une quantité modérée, en accord avec ce que dit la Règle à propos de l'hémine (Chapitre 40). Quand il faisait rentrer ces articles en fraude dans le monastère, les moines s'étonnaient du tintement étrange qui résonnait de son sac. Par le biais de ses neveux des explications élaborées étaient toujours prêtes à justifier ce bruit !

Quand nous entendons chanter les moines, nous percevons la musique que constitue notre vie, scandée par le rythme et l'harmonie de la Règle de saint Benoît. La louange d'Israël est devenue un trône pour la gloire de Dieu.

 

Qui ne mène nulle part

La vie des moines intrigue les étrangers, non seulement parce que vous ne faites rien de spécial, mais aussi parce que vos vies ne mènent nulle part. Comme dans tous les ordres religieux, vos vies ne reçoivent pas leur signification par l'ascension des échelons d'une promotion. Nous sommes simplement des frères et des sœurs, des moines et des moniales. Nous ne devons pas aspirer à être plus. Un soldat brillant, un gradé académique peut s'élever au dessus du rang, il peut être promu professeur ou général. Il n'en va pas ainsi pour nous. La seule échelle que l'on connaisse dans la Règle de saint Benoît est celle de l'humilité. Je suis sûr que des moines, comme des dominicains, nourrissent quelquefois des rêves secrets de promotion et ambitionnent la gloire de devenir cellérier ou même abbé. Je suis sûr que bien des moines se regardent dans la glace et imaginent à quoi ils ressembleraient avec une croix pectorale ou même une mitre, et simulent une bénédiction en espérant que personne ne les voit ! Mais nous savons bien tous que ce n'est pas la promotion, mais bien plutôt notre cheminement vers le Royaume, qui donne réellement forme à notre vie. La Règle nous est donnée, dit Saint Benoît, pour que nous nous hâtions vers notre patrie céleste.

Je me souviens d'un abbé que nous aimions bien dans la famille et qui avait l'habitude de venir passer Noël chez nous. Il était admirable à tous points de vue, mis à part une légère tendance à se prendre trop au sérieux comme abbé - ce qui n'est le cas de personne ici présent, j'en suis sûr. Il tenait à être accueilli à la gare par toute la famille et voulait que, sur le quai numéro quatre, chacun des six enfants fasse la génuflexion devant lui pour baiser son anneau. Ce culte de la révérence était si enraciné dans la famille qu'une de mes cousines était connue pour faire souvent la génuflexion avant de prendre place au cinéma ! A chaque fois que notre Abbé venait dans la famille, l'annuelle dispute au sujet des chandeliers pour la messe recommençait. Celui-ci tenait fermement qu'un abbé avait droit à quatre chandeliers d'argent, mais mon père insistait toujours pour que chez lui, dans sa maison, chaque prêtre célébrât la messe avec le même nombre de cierges.

Aujourd'hui, pour la plupart des gens, une vie sans promotion n'a pas de sens, puisque vivre veut dire entrer en lice pour remporter un succès, avancer ou périr. Et c'est pourquoi nos vies sont une énigme, un point d'interrogation. Apparemment elles ne mènent nulle part. On devient moine ou religieux, et on n'a désormais plus besoin de vouloir être plus. Lorsque j'ai été élu Maître Général de l'Ordre, un journaliste bien connu a écrit un article dans le New Catholic Reporter. Il terminait en faisant remarquer qu'à la fin de mon mandat de Maître Général je n'aurais que 55 ans. "Que fera ensuite Radcliffe ?" demandait-il. Quand je lus cet article je fus profondément mal à l'aise. C'était comme si on me dépouillait de la raison d'être de ma vie, et qu'on voulait m'obliger à entrer dans d'autres catégories. Que ferait Radcliffe ensuite ? Dans cette logique ma vie ne conserverait son sens qu'au moyen d'une nouvelle promotion. Mais pourquoi devrais-je faire autre chose que vivre en religieux dominicain ? Nos vies ont leur vrai sens, précisément, dans cette absence de promotion, qui désigne Dieu comme la fin ultime de nos existences.

Une fois de plus je tiens à dire que c'est précisément dans le chant de l'Office que cet énoncé prend sens, quand on reprend cette longue histoire de la Rédemption. Au début de cette année j'ai eu l'occasion d'aller à l'Église-Cathédrale de Monreale en Sicile, à côté de l'antique abbaye bénédictine. J'avais peu de temps, mais on m'avait dit que celui qui va à Palerme et ne visite pas Monreale arrive comme un être humain mais repart comme un cochon ! Ce fut une expérience étonnante. Tout l'intérieur est un éblouissant étalage de mosaïques racontant l'histoire de la Création et de la Rédemption. Entrer dans l'église équivaut à se retrouver dans l'histoire, dans notre histoire. Voilà la véritable histoire de l'humanité, ce n'est pas la lutte pour atteindre le sommet de l'arbre. C'est une révélation de la structure du temps véritable. La véritable histoire n'est pas une histoire de succès individuel, de promotion ou de compétition ; c'est l'histoire de la marche de l'humanité vers le Royaume, histoire célébrée chaque année dans le cycle liturgique, de l'Avent à la Pentecôte, histoire qui culmine dans le vert du temps ordinaire, notre temps à nous.

Voilà le temps véritable, qui inclut tous les petits événements et drames de notre vie. C'est le temps qui collecte les petites défaites et victoires de nos journées et leur donne un sens. La célébration monastique de l'année liturgique devrait être révélation du temps véritable, la seule histoire importante. Les différentes époques liturgiques de l'année - le temps ordinaire, Noël, le Carême et Pâques - doivent se différencier suffisamment, avec des mélodies différentes, des couleurs différentes, comme le printemps est différent de l'été et l'été de l'automne. Il faut qu'elles soient suffisamment distinctes pour n'être pas absorbées par les autres rythmes, l'année financière, l'année académique, les années que nous comptons et qui font notre âge. Un de nos frères dominicains, le peintre coréen Kim en Joong, a fabriqué de merveilleuses chasubles sur lesquelles éclatent les couleurs des saisons.

Souvent la liturgie moderne ne communique pas tout cela. Quand vous allez aux Vêpres, ce peut être à n'importe quel moment de l'année. Mais dans la communauté d'Oxford où j'ai vécu vingt ans, nous composions des antiennes pour chaque saison. Je peux encore les écouter quand je voyage. Pour moi, l'Avent évoque certaines mélodies pour les hymnes, des antiennes particulières pour le Benedictus ou le Magnificat. Nous savons que Noël approche quand nous entendons les grandes antiennes "O". La Semaine Sainte évoque les Lamentations de Jérémie. Nous avons à vivre le rythme de l'année liturgique comme le rythme le plus profond de nos vies. La liturgie monastique rappelle que nous allons vers le Royaume de Dieu.

J'ajouterais peut-être une nuance en finale. Il est facile de dire que les religieux vivent pour que vienne le Règne, mais dans les faits nous ne le faisons pas souvent. L'année liturgique trace la voie royale vers la liberté mais nous ne l'empruntons pas toujours. En accord avec Saint Thomas, nous dirons que la formation, spécialement la formation morale, est toujours formation à la liberté. Mais l'entrée dans la liberté est lente et pénible, elle connaît des erreurs, des mauvais choix, et le péché. Dieu nous délivre de l'esclavage de l'Égypte et nous conduit à la liberté du désert mais nous nous affolons et nous nous rendons nous-mêmes esclaves de veaux d'or, ou bien nous essayons de retourner en Égypte. Voilà le véritable drame de la vie quotidienne du moine : non pas de savoir s'il aura une promotion dans l'échelle des fonctions, mais l'apprentissage de la liberté, avec des chutes fréquentes dans l'infantilisme et l'esclavage. Comment pouvons-nous donner un sens à notre lente ascension vers la liberté de Dieu et à nos fréquentes descentes dans l'esclavage ? Une fois de plus, c'est peut-être dans la musique que nous pourrions trouver la clef.

Pour Saint Augustin, l'histoire de l'humanité est comme un récital musical qui renferme toutes les discordances et dissonances des faiblesses humaines, mais qui finalement mène à une composition dans laquelle tout a sa place. Dans son ouvrage remarquable, De Musica, il écrit : la dissonance peut être rachetée sans être détruite. L'histoire de la Rédemption est comme une grande symphonie qui embrasse toutes nos erreurs, efface toutes nos bêtises et dans laquelle triomphe enfin la beauté. La victoire, ce n'est pas que Dieu efface nos mauvaises notes ou dise qu'elles n'ont jamais été. Il leur trouve une place dans la symphonie musicale qui les rachète. Cela culmine dans l'Eucharistie. Selon l'expression de Catherine Pickstock, "la plus haute musique dans ce monde déchu, la musique rédemptrice, (...) n'est autre que le sacrifice répété du Christ lui-même, qui constitue la musique de l'Eucharistie sans cesse renouvelée" .

L'Eucharistie est la répétition du moment extrême de l'histoire dramatique de notre libération. Le Christ donne librement son corps, mais les disciples le rejettent, le renient, s'enfuient loin de lui, prétendant qu'ils ne le connaissent pas. Ici, dans la musique de nos relations avec Dieu, nous trouvons les plus profondes disharmonies. Mais dans l'Eucharistie elles sont ramassées, embrassées et transfigurées en beauté, dans un geste d'amour et de don. Dans cette musique de l'Eucharistie nous sommes refaits entièrement et nous retrouvons l'harmonie. C'est une résolution harmonique qui n'efface pas nos refus de l'amour et de la liberté ou voudrait faire croire qu'ils n'ont jamais existé, mais les transforme en étapes sur un itinéraire. Dans nos célébrations nous osons faire mémoire de la faiblesse des apôtres.

Ainsi le moine signifie par sa vie que le terme est le Royaume. Notre histoire est l'histoire de l'humanité dans son cheminement vers le Royaume. Nous le mettons en scène dans le cycle annuel de l'année liturgique, de la Création au Royaume. Mais le drame quotidien de la vie du moine est plus complexe, avec ses luttes et défaillances dans l'accession à la liberté. La symphonie annuelle du pèlerinage vers le Royaume a besoin d'être ponctuée par la musique quotidienne de l'Eucharistie qui reconnaît que nous refusons constamment de prendre la route de Jérusalem qui conduit à la mort et à la Résurrection, et que nous choisissons la servitude. Nous avons besoin de nous retrouver chaque jour dans la musique de l'Eucharistie, dans laquelle il ne peut être dissonance si forte qu'elle reste hors d'atteinte à la résolution créative de Dieu.

 

L'espace intérieur

Enfin nous arrivons à ce qui constitue l'élément fondamental de la vie monastique, à ce qui est le plus beau mais aussi le plus difficile à décrire, l'humilité. C'est ce qui est le moins visible immédiatement à ceux qui viennent visiter vos monastères, et cependant c'est le fondement de tout l'édifice. Selon le Cardinal Hume, "il est très beau de voir l'humilité d'une autre personne, mais l'effort pour devenir humble est vraiment difficile ". C'est l'humilité qui ménage un espace vide pour Dieu, où Il puisse lui-même demeurer et où sa gloire puisse être vue. C'est enfin l'humilité qui fait de nos communautés le lieu où Dieu trône.

Il est difficile aujourd'hui de trouver des mots pour parler de l'humilité. Notre société semble presque nous inviter à cultiver le contraire, une tendance à s'imposer avec suffisance, une impétueuse assurance. La personne qui réussit se met en avant avec une certaine agressivité. Quand nous lisons, au septième degré d'humilité, que nous devons apprendre à dire avec le prophète : "Je suis un ver et non un homme", nous reculons. Est-ce parce que nous sommes si orgueilleux ? Ou bien est-ce parce que nous sommes si peu assurés de nous-mêmes, si peu convaincus de notre valeur ? Peut-être n'osons-nous pas affirmer que nous sommes des vers parce que nous sommes hantés par la crainte que cela ne soit que trop vrai.

Comment construire des communautés qui soient des signes vivants de la beauté de l'humilité ? Comment pouvons-nous manifester la puissance d'attraction de l'humilité dans un monde agressif ? Il n'y a que vous qui puissiez répondre à cette question. Saint Benoît fut le maître par excellence de l'humilité ; je ne suis pas sûr que l'humilité ait été la vertu dominante de tous les Dominicains ! Mais je voudrais vous faire part d'une brève réflexion. Quand nous pensons à l'humilité, nous pouvons la concevoir comme une chose intensément personnelle et privée : m'observer en voyant combien je suis misérable, m'examiner intérieurement avec une attention particulière sur les qualités qui m'associent à un ver de terre. Il s'agit là, pour le moins, d'une perspective plutôt déprimante. Saint Benoît nous invite à faire quelque chose de bien plus libérateur : construire une communauté dans laquelle nous soyons libérés des rivalités, compétitions ou luttes pour le pouvoir. C'est un nouveau type de communauté, structuré par la déférence et l'obéissance mutuelles. C'est une communauté où personne n'occupe le centre ; le centre reste vide, espace vide rempli seulement par la gloire de Dieu... Cela implique un véritable défi à l'image moderne du moi, de ce moi solitaire par nature, tout absorbé en lui-même, centre du monde et axe autour duquel tout gravite. Son identité n'est autre que la conscience qu'il a de lui-même. "Je pense donc je suis".

La vie monastique nous invite à quitter le centre et à nous laisser mouvoir par la force d'attraction de la grâce. Elle nous invite à nous décentrer. Une fois de plus, Dieu se révèle à nous dans un vide, une vacuité, et nous trouvons dans ce cas, au centre de la communauté, l'espace vide réservé à Dieu. Nous avons à préparer une place pour que le Verbe vienne demeurer parmi nous, un espace où Dieu puisse être. Tant que nous briguons la place du centre il n'y aura pas de place pour Dieu. Ainsi l'humilité ne consiste pas à se haïr soi-même, ou à penser qu'on est détestable. Il s'agit plutôt de former le cœur de la communauté, en dégageant un espace où le Verbe puisse venir planter sa tente.

Une fois de plus, je pense que c'est dans la liturgie que nous pouvons trouver la révélation de cette beauté. Dieu a son trône sur les louanges d'Israël. C'est quand on voit les moines chanter les louanges de Dieu qu'on peut se rendre compte de la liberté et de la beauté de l'humilité. Au Moyen Âge on pensait qu'une bonne harmonie musicale allait de pair avec la construction d'une communauté harmonieuse . La musique guérit l'âme et la communauté. Nous ne pouvons pas chanter à l'unisson si chacun cherche à se mettre en avant et s'efforce de chanter plus fort que son voisin. C'est ensemble que nous faisons de la musique. D'une façon analogue, je suis sûr que chanter harmonieusement en commun, apprendre à donner sa note propre et à trouver sa juste place dans la mélodie, nous apprend à devenir des frères, et par le fait même, montre aux autres ce que signifie vivre ensemble, sans rivalité ni compétition.

Quel est le rôle de l'Abbé dans tout cela ? J'hésite à le dire, puisque dans l'Ordre dominicain nous n'avons eu qu'un abbé dans notre histoire, un certain Mathieu, expérience qui fut un véritable désastre et que nous n'avons jamais renouvelée. L'Abbé, c'est peut-être celui qui garde ouvert l'espace pour le Christ, au centre. Pour le dire sur le registre musical, l'Abbé refusera de s'imposer et de dominer le chant, d'étouffer, pour ainsi dire, la voix des autres moines et de s'emparer du centre, d'être le Pavarotti de l'Abbaye. Il favorisera l'harmonie. On peut se rendre compte de la qualité d'une communauté en l'écoutant chanter. Et vous pouvez voir immédiatement, rien qu'à la façon de chanter, la différence entre Bénédictins et Dominicains !

Le sommet de l'humilité, pour un moine, c'est quand il découvre que, non seulement il n'est pas le centre du monde, mais qu'il n'est même pas le centre de lui-même. Il n'y a pas seulement un vide au centre de la communauté où Dieu demeure, mais il y a un vide au centre de mon être, où Dieu peut planter sa tente. Je suis une créature à qui Dieu donne l'existence à chaque instant. Les mosaïques de Monreale représentent Dieu créant Adam. Dieu donne à Adam son souffle et le maintient dans l'existence. Au cœur de mon être je ne suis pas seul. Dieu est là, présent, m'insufflant l'existence à tout instant, me donnant l'existence. Au centre de moi-même il n'y a pas un moi solitaire ou cartésien mais un espace rempli par Dieu.

Peut--être est-ce la vocation ultime du moine de montrer la beauté de cette vacuité, d'être individuellement et communautairement des temples dans lesquels la gloire divine peut demeurer. Vous ne serez pas surpris si je pense que cela se manifeste dans le chant des louanges de Dieu. Je vais au delà du sujet sur lequel j'ai vraiment compétence de parler, mais je ne l'aborderai que parce que je trouve cela fascinant. Si vous pensez que ce que je vais dire est démentiel, vous avez probablement raison!

Toute création artistique fait écho à la première création. C'est dans l'art que nous pouvons nous faire l'idée la plus juste de ce que signifie pour Dieu créer le monde à partir de rien. L'originalité de chaque œuvre d'art renvoie à l'origine de tout ce qui existe. Tout poème, toute peinture, sculpture, tout chant nous donne une vague idée de ce que créer signifie pour Dieu. Georges Steiner écrivait : "A l'origine de tout acte artistique se trouve le rêve d'une émanation à partir du néant, de l'invention d'une forme d'expression si nouvelle, si spécifique à son auteur, qu'elle laisserait le monde antécédent vraiment loin en arrière" .

Dans la tradition chrétienne, cela s'est vérifié tout spécialement dans la musique. Pour Saint Augustin, c'est dans la musique, où, justement, le son sort du silence, que nous pouvons voir ce que cela représente pour l'univers de ne reposer sur rien, d'être contingent, et, pour nous, d'être des créatures : "L'alternance de son et de silence dans la musique est perçue par Saint Augustin comme une manifestation de l'alternance du venir à l'existence et du passage au non-être, qui doit caractériser un univers créé à partir de rien". "Nous entendons dans la musique - nous citons encore Steiner - le vestige sans cesse renouvelé du moment originel, jamais totalement accessible de la création (... ) le premier fiat inaccessible" . C'est l'écho du big bang, ou comme dit Tavener, le pré-écho du silence divin.

Au cœur de la vie monastique se trouve l'humilité. Non pas, je pense, l'humilité déprimante de ceux qui se haïssent eux-mêmes, mais l'humilité de ceux qui se reconnaissent créatures et qui accueillent l'existence comme un don. Il est donc tout à fait normal qu'au centre de votre vie se trouve le chant. Car c'est dans ce chant que nous manifestons l'action divine, cause de l'existence de toute chose. Vous chantez les louanges du Verbe de Dieu par qui tout a été fait. Nous pouvons voir ici une beauté qui est plus qu'un simple plaisir. C'est la beauté qui célèbre la naissance de la Création.

Pour conclure, j'ai soutenu dans cette conférence que la gloire de Dieu a toujours besoin d'un espace, d'un vide, pour se manifester : l'espace situé entre les ailes des chérubins dans le Temple ; le tombeau vide ; un Jésus qui disparaît à Emmaüs. J'ai suggéré que si vous aménagiez de tels espaces vides dans vos vies, en étant des personnes sans raison d'être particulière, dont la vie ne mène nulle part, et qui considèrent sans crainte leur condition de créature, alors vos communautés seront des trônes pour la gloire de Dieu.

Ce que nous espérons entrevoir dans les monastères est bien plus que ce que nous pouvons dire. La gloire de Dieu échappe à tout mode d'expression. Le mystère brise nos petites idéologies. Comme Saint Thomas d'Aquin, nous voyons que tout ce que nous pouvons dire n'est que de la paille. Cela implique-t-il qu'il faille garder le silence? Non, car les monastères ne sont pas seulement des lieux de silence, mais aussi des endroits où l'on chante. Nous avons à trouver des manières de chanter à la limite du langage, aux confins de l'exprimable. C'est ce que Saint Augustin appelle le chant de jubilation, et c'est le chant de cette année jubilaire.

"Vous demandez ce que c'est chanter avec jubilation. C'est renoncer à comprendre, c'est renoncer à dire avec des mots ce qui se chante dans le cœur. Voyez ceux qui chantent, moissonneurs, vendangeurs ou autres, leur joie s'allume d'abord aux paroles des chansons, mais bientôt elle les envahit, et des paroles seraient impuissantes à la déployer encore, alors ils laissent mot et syllabe et l'on n'entend plus que leur jubilation. Musique sans paroles parce que le cœur veut mettre au jour ce qui ne peut se dire. A qui cela convient-il mieux qu'au Dieu ineffable ?".