Editorial

Comment éduquer, former, transmettre une tradition quand il s'agit avant tout d'amener une personne à être elle-même dans son développement en cohérence avec le projet de Dieu sur l'humanité ? Si la famille demeure la source première et irremplaçable, l'éducation bénédictine, fruit de l'hospitalité d'une communauté, a ses valeurs propres comme en témoignent de nombreuses congrégations issues de saint Benoît. Les monastères francophones d'Europe, à l'exception des Bernardines et des moines et moniales belges, ne se sont guère engagés, dans leurs fondations sur les autres continents, dans l'éducation directe et contribuent surtout à la formation à travers le soutien au développement et les diverses formes d'hospitalité. Par contre, de l'Europe germanophone et anglophone, de la Hongrie aux Etats Unis, du Chili à l'Afrique, des Philippines à l'Océanie, les témoignages affluent qui mettent en perspective des aspects importants de l'éducation bénédictine au début de ce troisième millénaire. Il y a en effet dans le monde environ 150 écoles bénédictines et cisterciennes et quelque 100 000 élèves.

L'humanisme et la spiritualité portées par l'éducation bénédictine puisent leur inspiration au cœur même de la vie monastique. L'évangile et la tradition monastique vécue par une communauté particulière rejaillit, souvent de façon inconsciente, sur toute la vie et les activités des moniales et des moines. " La connaissance réelle n'est pas seulement l'acquisition de la connaissance des choses, mais la reconnaissance des relations afin d'accéder à leur signification et à leur intelligibilité ", déclarait le P. Gregory Collins, osb, à la rentrée scolaire. " Eduquer, c'est créer l'espace par lequel les hommes et les femmes de demain peuvent faire l'expérience de l'existence de Dieu et reconnaître ainsi qu'il ne nous a pas laissés seuls pour nous débrouiller ", affirme Monsieur JM Enguigurem Guzman.

Il s'en dégage un art de vivre l'évangile, au rythme de la création dans le travail et la prière dont les manifestations sont multiples et se renouvellent au gré des circonstances :

  • Les rencontres des jeunes à l'abbaye de Münsterschwarzach ont manifesté cet esprit commun transmis par saint Benoît et vécu dans différentes écoles.
  • D'autres jeunes partent en Afrique, en Asie, en Amérique latine et découvrent pendant leurs vacances les contrastes saisissants entres les écoles riches et les écoles pauvres, la diversité des cultures, des modes de pensée et de communiquer, des musique, bref une vision autre de l'humain, du monde, de l'Eglise et de Dieu. Ils en reviennent émerveillés et en parlent autour d'eux.
  • Plus directement, chaque jour, les jeunes font l'apprentissage du respect et de la confiance qui leur sont faits. Comme l'écrit Mère Ntuli, osb, d'Afrique du Sud : " C‘est le respect, l'écoute de soi, de Dieu et des autres, coopération, amour, tolérance, ouverture, ponctualité, délicatesse dans la confrontation et confidentialité en cas de nécessité ". Un autre écho vient des Philippines : " Les élèves apprennent un amour de Dieu et du prochain qui n'exclut personne, où les moins doués et les plus fragiles, les physiquement faibles et ceux qui sont handicapés financièrement reçoivent autant d'attention aimante, de respect et de reconnaissance que leurs pairs mieux lotis. On leur fait comprendre la valeur de parvenir à la justice et à la paix pour le pays, à l'honnêteté et l'intégrité, au respect de la dignité de l'humain " (Dr Cécile Guttierez)
Saint Benoît, à la suite de saint Paul et de l'évangile, rappelait ce principe : soutenir les faibles, faire progresser les forts, respecter chacun, ne jamais mettre la règle et l'organisation au-dessus de la personne. Ce " personnalisme communautaire " d'une saveur toute monastique privilégie l'éducation par rapport à la formation strictement intellectuelle et donne à l'éducation bénédictine sa tonalité propre.

Cette vision atteint aujourd'hui une dimension mondiale car les relations et les solidarités traversent les continents. Les regards réciproques des étudiants bénédictins apportent une lumière nouvelle qui interpelle à son tour notre manière de vivre l'évangile en communauté. C'est un appel à la conversion, comme nous le rappellerons encore à la fin de cet éditorial.

Il est une autre dimension que nous aimerions souligner - sur laquelle nous reviendrons dans des prochains bulletins : la découverte de la beauté, de l'environnement et de la création.  Harmonie, équilibre, rythme, mesure et beauté sont autant de points d'appui d'une formation ouverte. Celle-ci appelle à l'émerveillement, au sens de la beauté, du sublime, du mystère et du sacré. Les " précepteurs " bénédictins indiquent par là le lieu natal de leur art de vivre, fruit de la tradition monastique et de son dynamisme propre. L'éducation est une croissance jamais achevée et accompagnée par des personnes qui nous ont précédé sur ce chemin.

Ajoutons deux autres aspects. Notre dossier sur le travail comme gagne-pain n'est pas clos : de nouveaux témoignages continuent d e nous arriver et un second dossier sera présenté dans un prochain bulletin. De plus, l'article du P. Pio Tragán, osb de Montserrat, présente la vie monastique comme une conversion continuelle. Cette causerie, présentée cette année aux monastères de la Péninsule ibérique, est une incitation urgente à la conversion dans l'Eglise et dans le monde. L'éducation bénédictine en souligne des correspondances inédites, ouvertes sur l'avenir.

Martin Neyt, osb, Président de l'AIM