Mon itinéraire monastique

Joseph Tangka, ocso, Bamenda, cameroun
 
J’ai eu un premier appel à la vie monastique à 18 ans. La vie dominicaine m'attirait, après la lecture de la vie de saint Martin de Porres, mais il n'y avait pas de noviciat dominicain au Cameroun. Le plus proche noviciat des dominicains se trouvait à Ibadan, Nigeria, et je ne pouvais m'y rendre. Est‑ce la raison pour laquelle mon aspiration à ce genre de vie s'est éteinte ? Alors que je ne pensais plus à aucune forme de vie consacrée, cette aspiration reparut soudain quatre ans plus tard. J'étais plein d'ambition. je n'aurais pu réaliser tous mes désirs mais tous me semblaient essentiels, le plus important étant d'étudier. Dans le bulletin mensuel du diocèse je lus l'annonce de l'arrivée de moines cisterciens au Cameroun ; le monastère qu'ils commencaient de construire était proche de chez nous mais cela me laissa indifférent. Quelques jours plus tard une amie très émoustillée me demanda si j'avais lu le bulletin. «Oui.» ‑ « Et les moines ? » Il était clair à son intonation qu'elle pensait que j'irais les rejoindre. le répondis un deuxième « oui » avec détachement et elle ne demanda plus rien. Quelques jours plus tard, une religieuse du Saint‑Rosaire sachant que j'habitais près du monastère m'amena un jeune homme dans l'après‑midi, me demandant de l'héberger pour la nuit car il n'y avait pas de place pour lui au monastère. Elle me dit qu'il était aspirant et devait entrer le lendemain ; il a finalement passé quatre jours chez moi. Il observa dès le début ma manière de vivre, me demanda quels étaient mes projets et sembla convaincu que j'avais la vocation monastique. Néanmoins il n'eut pas trop des quatre jours pour me persuader de l'accompagner pour rencontrer le maître des novices. Selon lui, les voies de Dieu avaient transformé ma première aspiration à la vie dominicaine, impossible à réaliser faute de dominicains dans le pays, en vie cistercienne, autre forme de vie consacrée.
 
J'acceptai de l'accompagner et rédigeai une lettre pour demander un rendez-vous. La rencontre avec le maître des novices fut sympathique mais brève; il organisa une autre entrevue pour la Pentecôte. J'allai au rendez‑vous et il m'invita à rejoindre les premiers postulants pour l'ouverture du noviciat, la troisième semaine d'août. Il me donna un exemplaire de la Règle de saint Benoît pour que je puisse apprendre quelque chose en attendant. Pour une raison mystérieuse, l'ami qui avait perçu en moi l'appel à ce genre de vie et m'avait conduit au monastère n'y entra jamais.
 
Rentré à la maison, le désir d'entrer au monastère devint brûlant en moi et je ne voulais plus différer. je me dépêchai de résilier un contrat avec le gouvernement et j'écrivis au Supérieur, lui proposant devenir les aider de quelque manière, en attendant la date de mon entrée. Il me répondit par retour, me remerciant de la proposition mais on ne pouvait me recevoir avant la date convenue. Je ne sais si c'était intentionnel, mais en précisant que d'autres aussi avaient proposé leur aide, il m'invita au détachement, ce qui me fut précieux plus tard. le compris que j'entrais au monastère simplement pour y vivre la vie monastique et non pour offrir mes compétences en quelque domaine.
 
J'entrai le 18 août 1964 au monastère et le 20 août au postulat avec cinq autres frères. je fis profession temporaire trois ans plus tard et profession solennelle six ans et demi après.
 
Vers la fin de l'année 1971, les épreuves cessèrent de me paralyser de peur. Je n'ai pas noté le moment précis, je sais seulement que je me jetais dans le travail et la lecture avec un enthousiasme durable et cela m'a bien aidé. On nous avait appris dès le début à convertir la lecture en lectio divina et je pense que mon attrait si grand pour la lecture pendant le postu lat et le noviciat avait été providentiel. Plus tard j'eus tant de travail à faire que je puisais pour ma nourriture spirituelle dans les lectures de mes quatre premières années devie monastique. Le travail, la lecture et la préparation et célébration de la liturgie ont fait de ma vie une aventure.

J'ai parlé de mes ambitions dans le monde pour montrer l'humour du Seigneur et son habileté à combler tous les désirs et bien au‑delà. Mon premier désir, qui remonte à l'école primaire, c'était de faire médecine ; ensuite le scoutisme me tourna vers l'armée ; le droit aussi m'intéressait, et l'administration et le commerce. Au monastère j'appris que saint Benoît considère la vie monastique comme un service militaire. Après mon ordination sacerdotale, les femmes du village se mirent à m'appeler respectueusement « docteur », percevant instinctivement la dimension de guérison spirituelle. J'ai ajouté le titre de « juge » car c'est le rôle du prêtre au tribunal sacramentel. Pour la santé du corps, j'ai beaucoup étudié et acquis quelques connaissances dans le traitement par les herbes médicinales. Dans la Règle, Prologue et chapitre 4, saint Benoît fait allusion à la parabole des talents ; pour lui le monastère est une grande affaire spirituelle qui doit produire des profits. En définitive, l'élément le plus essentiel c'est que la vie consacrée n'est pas un « nonmariage » mais la forme la plus élevée du mariage, comme la réalité que le mariage sacramentel symbolise. le l'ai appris dès le noviciat avec saint Bernard qui parle de l'épouse du Verbe dans le Commentaire du Cantique des cantiques.
 
En disant que tous mes désirs sont satisfaits au‑delà de toute mesure, je ne veux pas dire que je suis proche de l'accomplissement de ma vie spirituelle. je suis attentif à la distance parcourue et au combat mené pour y arriver. Et ce degré atteint me donne paix et force pour ce qui advient maintenant. Mon cadeau le plus précieux, bien au‑dessus de toute possession ou considération, c'est l'attachement à la personne du Christ; un jour je compris que j'avais affaire à une personne et qu'il ne s'agissait pas d'atteindre un idéal. je ne fis pas cette expérience une fois pour toutes, mais je grandis et je continue de grandir dans cette foi. Le sais que mon âme est troublée et que la vie perd son sens quand quelque chose menace de se glisser entre moi et la fin de l'itinéraire. Cette fin est à la fois le point à atteindre dans cette vie et la réalisation parfaite dans la vie à venir.
 
Cette histoire serait bien incomplète si j'omettais de mentionner la place de la Bienheureuse Vierge Marie. Si je résume mes difficultés, des scrupules m'ont paralysé; alors je me tournais vite vers Marie, me souvenant de la première expérience consciente que je fis, à 18 ans, de Son attention prévenante, quand elle me délivra d'une grande terreur. Marie m'assurait de Sa présence mais ne semblait pas vouloir changer le cours des choses. Elle a dû inspirer ma prière puisque je répétais souvent : « Ne permets pas que ces difficultés me causent un mal de l'âme ou du corps. » La libération me vint par étapes, sur cinq ou six ans. C'était sans doute Sa manière de m'entraîner à avoir confiance en Elle sans plus compter sur mes propres forces. Je l'appelle ma Debora et je me fais l'impression d'être un Baraq ; je n'ai pas honte de lui dire que je ne peux pas combattre sans elle (cf. juges 4, 4). Je l'appelle mon « Amortisseur » car elle amortit et prévient les chocs; les conducteurs sur nos routes africaines peuvent imaginer ce que je veux dire, les mamans et ceux qui ont fait des expériences similaires apprécieront aussi ce nom que je Lui donne. Le Salve Regina est une prière très consolante car nous appelons Marie notre vie, notre douceur et notre espérance.