Lectio Regulae
Un petit vade‑mecum ‑ des pistes pour étudier la
Règle de saint Benoît
Sr Aquinata BÖCKMANN, osb
Repris de l'exégèse
biblique et facilement transposable sur la lecture de la Bible. Un ouvrage utile : Egger, W., Metodologia del Nuovo Testamento, Bologna 1989.
Principe
Un texte, c'est un tissu. Quand on se plonge dans le texte on
découvre des relations entre les mots et les idées, des
répétitions, des oppositions, des inclusions, des chiasmes,
d'autres structures. Dans l'analyse synchronique tel concept particulier est
signifié par l'ensemble du texte ; dans l'analyse diachronique on
s'attache aux sources et à l'histoire du texte.
1. Le contexte aujourd'hui
Regarder le titre ou l'idée principale ‑ de quoi s'agit‑il
? ‑ et se demander dans un « brainstorming » ce qui nous
vient de l'aujourd'hui (société, Église, etc.). Dans cette
démarche prendre conscience de la distance qui nous sépare du
texte, ou de sa proximité : je vis à mon époque et dans
mon environnement. Prendre conscience des problèmes d'aujourd'hui
aideà ne pas projeter sur un texteancien nos propres idées et
à y chercher des réponses qu'il n'a pas à nous donner.
Le texte ancien ne me parle peut‑être pas directement.
Attentif à mes problèmes, je peux lire le chapitre de la
Règle une première fois lentement, en masquant les mots suivants
et en me demandant : « Qu'aurais‑je dit, comment la phrase pourrait‑elle
continuer ? » On peut appeler cette première lecture une «
lecture à surprises ». C'est une lecture avec des yeux neufs.
2. Le contexte de Benoît
Il s'agit maintenant de plonger dans l'univers de Benoît, de
camper le texte dans son rapport avec le titre du chapitre, les idées
maîtresses. Un texte répond aux problèmes de son temps et
de son environnement; il est donc nécessaire dans une certaine mesure de
connaître ces questions. Nous constatons parfois que le 6e siècle
nous est plus proche que le 19e . Dans cette étape, l'histoire de
l'Église en général et l'histoire de l'Ordre peuvent nous
aider, ainsi que Grégoire le Grand, connaisseur du monde monastique
contemporain de Benoît. Il peut être utile de consulter les sources
du chapitre étudié. On relit alors une seconde fois le chapitre
en comprenant mieux ce qui avait spontanément semblé
étonnant. On cherche sur quels points Benoît se démarque de
sa tradition et sur quels points il y est plus fidèle.
À l'issue de ces deux étapes, une « fusion des
horizons » (Gadamer) est rendue plus aisée.
3. Le contexte immédiat du chapitre
Quelle communauté apparaît dans ce chapitre ? Nous avons
souvent tendance à idéaliser la communauté de
Benoît. Quand on est attentif aux expressions intensives et
négatives, on peut se représenter à peu près la
situation réelle dans laquelle le chapitre a été
rédigé. Bien sûr il faut le mettre en relation avec
d'autres éléments. Par exemple, si le chapitre 72 est si fort on
n'en déduira pas pour autant que les moines de Benoît vivaient de
façon merveilleuse, mais plutôt qu'ils avaient précisément
besoin d'être un peu secoués. Ou bien quand Benoît s'exprime
de façon si négative, par exemple au chapitre 33 ou 54, on
comprend que la propriété privée était
réellement un vice qu'il devait fermement combattre.
4. Appropriation du chapitre
4.1. de manière plutôt intuitive et créative
Lire lentement à haute voix, en accentuant tel ou tel groupe de
mots ‑ on lisait à haute voix dans l'Antiquité. On remarque
alors plus facilement les rimes ou les rythmes. On peut lire à plusieurs
voix en distribuant les rôles. Copier le chapitre et écrire en
regard les images ou associations qui viennent à l'esprit.
Souligner
par des gestes, mettre quelques versets en valeur en gestuant, par le chant ou
la danse... Apprendre par cœur ; écrire ensuite ce que nous avons
retenu. En comparant avec l'original, noter ce que nous avons modifié,
ajouté, omis. Pourquoi ? Résumer le texte avec ses propres mots,
ou l'exprimer en langage d'aujourd'hui.
4.2. de manière plutôt académique et
réfléchie
Ecrire le texte autrement, par exemple d'abord en regroupant par
idées. S'attacher aux paragraphes, coupés d'ailleurs
différemment selon les éditions. Noter les variantes, selon les
manuscrits, elles peuvent indiquerdes points névralgiques, par exemple
RB 3, 7‑8, quelques manuscrits ont: suivre la Règle du
Maître (regularn magistri) au lieu de : suivre la Règle comme
maîtresse (regulam magistram).
5. Lecture structurale
5.1. Étude du vocabulaire
Les mots qui expriment un mouvement ou le contraire, repérer les
lieux... ; le vocabulaire de l'échange, de l'amour, de l'inclination,
les sentiments ‑ le vocabulaire pastoral, médical, juridique,
négatif ou positif...
5.2. Étude du style
Y a‑t‑il beaucoup de substantifs ou d'adverbes ?
Étude des formes verbales : indicatif, subjonctif.. étude
des coordinations et conjonctions de subordination (ainsi = ergo ; afin que = ut; afin que... ne pas = ne; mais = vero, autem ; parce que = quia ; si si) étude des préfixes (ex‑; super‑ ; contra‑
; sub‑).
5.3. Les caractéristiques de style
Antithèses, parallèles, rimes croisées ou finales, refrains, éléments à deux facettes, locutions à trois termes...
5.4. Inventaire du champ sémantique
Contenu identique ou opposé, catégories
différentes, par exemple Dieu, le Christ, le Seigneur, l'Écriture
Sainte, l'Évangile les sens : écouter, voir ; le moine et
ce qu'il fait (son coeur, ses mains... l'Abbe, le frère malade, le plus
jeune frère, et leurs actions la dimension verticale et horizontale ;
les débuts et progrès dans la vie monastique... différents
lieux, objets, indications de temps les vertus et leurs ennemis les refus...
Ces catégories doivent découler de la lecture du texte. Ne
pas plaquer sur le texte un schématout prêt ! On peut utiliser des
crayons de couleur et développer sa propre gamme de couleurs (= ses
propres codes de lecture).
Écrire ensuite le texte en colonnes ‑ partagé
d'après la grammaire, ou les partenaires ou leurs actions (les couleurs
peuvent aider).
5.5. Construction, structure du texte
Répérer les répétitions (mots identiques ou
synonymes) et les oppositions. Il y a beaucoup de possibilités.
Le chiasme en est une, sous sa forme la plus simple = A, B, A', ou
plus développée = A, B, C, D, (E), D', C', B' A'.
L'inclusion : une même idée se retrouve au début et
à la fin d'un paragraphe ou d'un chapitre. Une progression jusqu'au sommet,
à la fin.
Noter aussi les ruptures dans le texte, le changement de sujet... Cela
montre qu'une investigation plus poussée, diachronique, sur les sources
ou les couches rédactionnelles, doit être menée.
Un carré sémiotique ou assimilé. Les oppositions
signifiantes doivent apparaître, par exemple
Le Ciel ‑ l'enfer
Obéir ‑
la volonté propre
À partir de là on peut aussi fabriquer des «
échelles » ‑ avec les oppositions ‑ pour atteindre des
buts différents, par exemple RB 34.
5.6. Séquence de narration (Brémond)
Repérer les noeuds du texte, les lieux où cela pourrait
continuer autrement (cf. question 1). Les modèles des interactions, des
actants, par exemple l'Abbé avec les sympectes, avec tous les
frères et leurs actions ; de l'autre côté le frère qui
a péché et ses actions. Séquence des actions.
5.7. Analyse pragmatique
L'auteur veut influencer les lecteurs/auditeurs. Comment s'y prend‑il
? Par des menaces, promesses, encouragements, motivations, conseils,
invitations... Quelle est la structure d'un chapitre, son but ? Quel est
l'objectif visé par l'auteur ?
6. Le chapitre
dans la Règle (synchronie)
6.1. L'environnement du chapitre, ce qui précède et ce
qui suit
Quel sens cela a‑t‑il pour le contenu du chapitre
étudié ? (par exemple le chapitre 68 vient après le 67 ;
le 69 vient après le 68).
Dans quelle section de la Règle se trouve ce chapitre ?
6.2. Comparer des chapitres d'un contenu semblable
Par exemple RB 5 et RB 68 ; RB 2 et RB 64. Y a‑t‑il une
progression dans la rédaction de la Règle ?
6.3. Rapprocher des chapitres de
pensée ou de style comparables, par exemple RB 49 et RB 19; RB 66 et RB
67.
6.4. Des idées semblables, des parallèles textuels ‑ souvent indiqués dans nos éditions. Il peut
être bon de copier les versets en regard du texte étudié.
6.5. Étude des mots à
l'aide d'une concordance, d'un lexique. Quand trouvet‑on ce mot ? Dans
quel contexte ? Qu'est‑ce que cela signifie ? On découvre alors la
cohérence de la Règle et la signification de tel mot pour
l'auteur. Rechercher les hapax ‑ les mots qu'on rencontre une seule fois
dans la Règle; s'interroger sur une rédaction plus tardive
(diachronie).
6.6.
On peut lire toute la Règle, ou une section entière, en
étant attentif à un concept important, par exemple la sagesse, la charité, la
bénédiction...
7. Les sources et textes parallèles de la Tradition
monastique, liturgique et patristique (diachronie)
7.1. Les sources majeures sont
indiquées dans nos éditions. Dans l'édition des Sources Chrétiennes (Édition A.
de Vogüé) quelques références sont imprimées,
sinon nous devons nous donner la peine de les consulter et il semble profitable
de les copier (en français, on peut voir aussi Commentaire de dom
Delatte, études de A. Borias).
7.2. Prêter une attention
particulière à la Règle du Maître, source directe. Spécialement pour les premiers chapitres ‑
Prologue à RB 7 ‑ il est important de noter ce que Benoît a
recopié, omis, ajouté ou modifié. Pour la deuxième
partie‑ RB 8 à 66‑ il suit en gros le développement
de la Règle du Maître mais s'en écarte souvent. Une synopse
est utile, elle existe en latin et en espagnol. Chez A. de Vogüé, Sources
chrétiennes 181, pages 174‑185, et
dans la Règle éditée par Collegeville en 1980 les
références sont indiquées en regard (mais les textes ne
sont pas copiés).
7.4. Quand on a pris une concordance pour étudier un mot dans la Règle, quand donc on a vu
comment Benoît utilise ce concept, il est passionnant et très en
richissant devoir comment la Règle du Maître comprend ce
même mot (concordance de la Règle du Maître, Sources
Chrétiennes 107).
7.5. Il esttoujours intéressant
de rechercherdes des parallèles dans les textes liturgiques anciens.
Lorsqu'on a approfondi la question 7 on
peut mieux voir ce qui est propre au texte de la Règle et ce qui ne pouvait
se trouver dans ses sources ; la personnalité de l'auteur apparaît
alors plus clairement.
8.
L'Écriture Sainte
Cette étape vient seulement maintenant parce qu'elle est le
sommet. Uétude des sources ouvre plus largement le champ des
Écritures. Il arrive souvent que la Bible soit transmise par un biais
monastique ou patristique.
8.1. Il est toujours important de
chercher et de recopier les références et allusions
scripturaires indiquées dans les
éditions. Prendre le verset dans son contexte ‑ cela peut apporter
un bon complément à la Règle. L'Écriture peut aussi
être le fondement, à la base d'un texte pour ainsi dire,
même sans être directement citée ‑ par exemple
Genèse 18 est la trame de fond
pour RB 51
8.2. Il est bon de comparer des
textes scripturaires de contenu ou
perspective semblables, par exemple l'hymne à la Charité (1 Co
13) et RB 72, le Sermon sur la
montagne et RB 4 ; le Magnificat et RB 7, etc.
8.3. Pour des concepts particuliers les concordances
et dictionnaires bibliques sont précieux.
Par exemple on pourra approfondir « impossible » (RB 68) en étudiant Luc 1, 26‑38 : « pour Dieu rien n'est impossible » et élargir à toute la
péricope évangélique.
8.4. Il est aussi intéressant de
voir comment tel texte de l'Écriture est utilisé par plusieurs
auteurs différents, par exemple Jean 6,38 ou
le psaume 38 (39), 2‑3.
8.5. Il n'est pas sans
intérêt de regarder comment les citations sont introduites, qui parle par exemple. Et quelle citation de l'Ancien ou du Nouveau
Testament, quel livre (Sagesse, Matthieu, lettres de Paul) est cité ou
utilisé.
9. Histoire de
l'interprétation
Étudier comment tel chapitre, par exemple l'hospitalité, a
été interprété au cours de l'histoire. Terminer par
l'étude des Constitutions de notre propre monastère. On pourra
aussi lire les interprétations proposées par de grands auteurs.






