Solidarité à travers la Communio

Mère Maire HICKEY, osb, Abbesse de Dinklage, Allemagne, modératrice de la CIB (Communio Internationalis Bnedictinarum)

 

Les contributions de plusieurs soeurs et frères au n° 74 du Bulletin de l'AIM nous ont donné un bref mais utile aperçu de la pratique de la Solidarité en tant que valeur monastique. L'attention mutuelle est enracinée dans notre humanité et, par la révélation de la Bible, l'enseignement de Jésus et l'exemple de la primitive Église, il est mis au cœur de la vie chrétienne (P. Martin Neyt). Les Règles monastiques nous montrent comment une communauté de chrétiens peut mettre en pratique ce souci (Sr Lazare). La Charta Caritatis cistercienne de 1119 est un jalon dans le développement de la pratique de la solidarité ‑ une communauté monastique ne s'engage pas seulement dans cette solidarité interne nécessaire pour assurer son développement ou celui de sa congrégation. Chaque Abbé est appelé à porter son regard au‑delà des besoins de ses frères, à développer chez eux une prise de conscience de l'intolérable pauvreté qui peut être le lot de « n'importe quelle Église », afin que, enflammés du feu intense de la charité, ils s'empressent de soulager la pénurie de cette Église, selon leurs ressources.

 

Les graines semées par la révélation dans notre monde et la famille humaine germent lentement et ‑sur de très longues périodes‑ invisiblement. À mesure que l'humanité évolue dans le monde entier, l'appel de la Bible à nous soucier efficacement les uns des autres assume sans cesse de nouvelles dimensions et nous confronte à de nouveaux défis, à de nouvelles tâches. Les fondations monastiques faites en Afrique et en Amérique du Sud par des communautés européennes et américaines au 19e siècle et au début du 20e siècle ont préparé le chemin pour ce qui arriverait lorsque le monde se rétrécirait aux dimensions d'un village global dans la deuxième moitié du 20e siècle. La fondation de l'AIM et l'élan, spirituel et matériel, qu'elle a communiqué aux communautés monastiques depuis plus de trente ans, sont un exemple stimulant de la manière dont la semence de l'Évangile transmise par la vie des moines au cours de plus de quinze siècles continue à porter de nouveaux fruits pour répondre aux besoins des hommes et des femmes de notre temps.

 

Les beaux rapports émouvants du Bulletin 74, d'Afrique du Sud et de l'Ouest, des Philippines et d'Argentine, nous montrent comment nos frères et sœurs dans ces pays jeunes n'ont pas simplement accepté l'aide des pays plus riches financièrement, mais s'engagent aussi avec une énergie et une créativité admirables pour s'aider eux‑mêmes et aussi pour s'entraider grâce à l'aide reçue. Ils ont fondé leurs associations régionales, mis en commun leurs ressources, ils s'encouragent mutuellement dans divers projets qui sont une expression de solidarité à l'intérieur de la famille monastique, et avec ceux qui vivent dans le voisinage du monastère. À maintes reprises le monachisme s'est avéré être un moyen de développer le souci des êtres humains les uns pour les autres et l'entraide, la solidarité évangélique.

 

L'évolution de la CIB fait partie intégrante de ce processus, en créant le réseau de solidarité entre les régions. Notre Communio en est encore au premier stade de son développement mais elle émerge déjà comme une expression créatrice de formes particulières de la solidarité monastique et un instrument puissant de sa promotion à venir. Au cours des années qui ont conduit à la fondation de la CIB, on n'a jamais mis l'accent sur une aide matérielle d'un monastère à l'autre ou d'une congrégation à l'autre. On insistait plutôt sur une solidarité interne qui a commencé à se développer entre les membres des premières commissions des moniales et des soeurs et entre les invitées au premier Symposium, Ce n'était pas radicalement féministe, mais c;était bien une solidarité entre femmes. Elle se nourrissait d'une prise de conscience commune des dommages subis dans le passé et d'un désir de s'entraider et de collaborer pour rétablir l'équilibre. En visitant Saint‑Anselme à Rome et envoyant ce qui y avait été accompli pour la branche masculine de la famille bénédictine depuis un siècle, nous nous demandions si nous ne pourrions envisager de mettre sur pied une forme de structure internationale comme instrument d'éducation, au sens le plus large du terme, pour les soeurs et les moniales bénédictines, quel que soit le lieu au monde où elles avaient à vivre leur vocation. Pour que cela advienne il fallait trouver sous quelles modalités leur permettre de se connaître et de se respecter.

 

Les bénédictines d'Europe et des États‑Unis commencèrent à approfondir la conscience de leur spiritualité et de leur héritage communs. Les moniales et les sœurs commençaient à se connaître et à reconnaître avec admiration les qualités monastiques présentes sous des manières de vivre selon la Règle très différentes. Avec la création de la Commission des Bénédictines de l'Abbé Primat en 1987, le processus devint global. Les moniales et les sœurs de diffé­rentes nationalités         et de cultures diverses commencèrent                  à croître ensemble avec l'objectif com­mun de promou­voir le monachisme des bénédictines. Lors des reunions annuelles de la Commission des Bénédictines, les obstacles de la langue, des différences de classe, d'éducation, entre les formes de spiritualité monastique, furent progressivement surmontées avec la prise de conscience grandissante d'une tâche et d'un héri­tage communs. Le simple fait de nous connaître et de nous respecter dans nos différences nous fit prendre conscience d'un enrichissement mutuel considérable, d'une en­traide pour notre croissance humaine et notre croissance dans nos différentes formes de vocation monastique. Nous écoutions des rapports sur le développement d'associations régionales en Afrique de l'Ouest, du Sud, de lEst, aux Philippines, en Inde, au Brésil, au Mexique et ailleurs, nous partagions les sou­cis et les espoirs de nos sœurs de là‑bas.

 

En 1998 il fut decidé que nous devions essayer de tenir des réunions sur d'autres continents que I'Europe afin de visiter nos sœurs chez elles, de partager leur vie monastique et de bénéficier de leur hospitalité. En 1999 la réunion de la Commission a eu lieu à Saint‑Louis, Missouri, USA, et en 2001 à Nairobi. À Nairobi en novembre 2001 ce fut frappant de voir des sœurs venues du monde entier saluer les membres américains de la commission, partager leur consternation devant les attaques terroristes du 11 septembre, reconnaître les problèmes politiques internationaux qu'elles impliquaient et qui nous concernent tous. Des amitiés grandissaient, de nouveaux axes de solidarité se formaient ‑ entre Cologne en Allemagne et Salvador de Bahia, entre les sœurs américaines et les sœurs africaines, entre l'Europe et l'Afrique, de nouvelles antennes vers la Chine et l'Afrique. Nous nous découvrions une identité de bénédictines enracinées dans une vision mondiale. L'expérience que l'on appartenait à une famille bénédictine globale, multiculturelle, avec des racines qui remontent aux débuts du christianisme et toujours existantes comme un levain dans la pâte au 20e siècle, cela nous donnait une expérience unique de la gloire de Dieu dans l'Incarnation. Chaque membre de la Commission, chaque région avait la même valeur. L'absence du membre de n'importe quelle région à une réunion serait ressentie comme une perte douloureuse. Un fonds de solidarité a été constitué par lequel les sœurs d'Europe et des États‑Unis principalement (sans compter quelques frères généreux) ont versé des contributions financières qui permettent aux sœurs d'autres continents de participer aux rencontres. Mais la solidarité qui émerge dans la CIB va au‑delà de l'aide matérielle dans les cas de nécessité, au moment d'une fondation ou pour la formation. Nous découvrons que nous avons besoin les unes des autres simplement pour être des bénédictines pour notre temps d'une manière engagée. Une solidarité d'interdépendance est en train de se développer.

 

Elle ne se développe pas seulement au niveau de la CIB mais aussi dans les régions de notre famille, comme il apparaît clairement dans les articles du Bulletin de l'AIM n° 74. Les moniales qui ont créé l'Association des Moniales Bénédictines d'Afrique de l'Ouest reconnaissaient « le besoin de se rapprocher les unes des autres pour un partage, ... un soutien mutuel, ... et pour que soit davantage manifestée la réalité monastiquedans déjeunes Églises où elle n'était pas encore connue concrètement » (p. 56). C'est la même solidarité qui rapproche les communautés de la BECOSA « pour promouvoir l'unité et la collaboration entre ses communautés affiliées... et pour faire connaître la présence bénédictine et promouvoir l'idéal bénédictin dans l'Église d'Afrique du Sud » (p. 62). L'Alliance Monastique Angolaise conçoit son objectif comme « être, nous moines et moniales, pour notre peuple témoins de cette espérance qui ne trompe pas, d'une foi qui vit, plus loin que les événements, de la Providence du Père, d'un amour qui transforme le mal en bien ». En reconnaissant cet appel à témoigner, ils reconnaissent aussi le besoin urgent « de prendre conscience (dans un partage mutuel) de notre identité et notre propre spiritualité » (p. 54‑56).

 


Ces jeunes associations africaines formulent pour nous le genre de solidarité vers laquelle la CIB va tendre dans les années qui viennent, une solidarité non seulement pour s'entraider en cas de besoin, mais pour permettre un témoignage global commun du Christ et de la promesse du Royaume de Dieu pour nos frères et sœurs, nos frères humains partout où nous nous trouvons.

 

En 1987, l'année où l'Abbé Primat Viktor Dammertz a formé la Commission Internationale des Bénédictines de l'Abbé Primat, le Pape Jean‑Paul Il a écrit son encyclique Sollicitudo rei socialis. Dans son encyclique visionnaire le Pape a fait entrer le mot solidarité dans le vocabulaire chrétien d'une manière nouvelle. Faisant le lien avec l'encyclique Populorumprogressio du Pape Paul VI, il analyse l'état du monde à l'approche du millénaire. Il était très préoccupé du fossé tragique qui ne cessait de se creuser entre riches et pauvres. Il ne voyait d'autre issue que la conversion pour sortir de ce dilemme global, nous détourner du péché structurel et personnel qui est la racine du mal, pour nous tournervers Dieu qui a créé l'humanité afin qu'elle se développe en une famille de frères et sœurs à sa louange et à sa gloire. Il voyait la prise de conscience grandissante d'interdépendance entre les individus et les nations comme un signe d'espérance. La réaction des chrétiens, réfléchissant sur l'Évangile, à cette conscience de notre interdépendance est ce qu'il nomme la vertu de solidarité. La solidarité, écrit le Pape Jean‑Paul 11, n'est pas « un sentiment de compassion vague ou d'attendrissement superficiel pour les maux subis par tant de personnes proches ou lointaines. Au contraire, c'est la détermination ferme et persévérante de travailler pour le bien commun, c'est‑à‑dire pour le bien de tous et de chacun, parce que tous nous sommes réellement responsables de tous » (SRS, § 38). La clé de la solidarité dans une société c'est lorsque ses membres se reconnaissent les uns les autres comme des personnes. L'interdépendance, continue‑t‑il, doit se transformer en solidarité, fondée sur le principe que les biens de la création sont destinés à tous. La solidarité nous aide à voir « l'autre » ‑ personne, peuple, nation ‑ comme notre semblable, que nous devons faire participer, à parité avec nous, au banquet de la vie auquel tous les hommes sont également invités par Dieu.

 

Si tous, dans la CIB et la famille bénédictine entière, nous voulons inclure le mot « solidarité » dans notre programme, nous ferions bien d'étudier l'encyclique Sollicitudo rei socialis. Le fruit de cette solidarité entre les êtres humains sera la Paix, écrit le Pape Jean‑Paul II, une paix qui sera réalisée par la justice sociale et internationale, mais aussi grâce à la pratique des vertus qui favorisent la convivialité et qui nous apprennent àvivre unis afin de construire dans l'unité, en donnant et en recevant, une société nouvelle et un monde meilleur (SRS, § 39). Il est clair que lorsqu'il emploie le mot « solidarité » il parle non d'une façon d'agir alt ru iste dans le domaine social, mais d'une vertu chrétienne. À la lumière de la foi, dit‑il, la solidarité tend à se dépasser elle‑même, à prendre les dimensions spécifiquement chrétiennes de la gratuité totale, du pardon et de la réconciliation. Alors le prochain n'est pas seulement un être humain avec ses droits et son égalité fondamentale à l'égard de tous, mais il devient l'image vivante de Dieu le Père, rachetée par le sang du Christ et objet de l'action constante de l'Esprit Saint. Est‑ce cela que nous aussi nous voulons dire lorsque nous parlons de « solidarité » ? Est‑ce une expression de notre vocation à contribuer à l'édification d'une telle solidarité ? Le prochain doit donc être aimé, même s'il est un ennemi, poursuit le Pape, de l'amour dont l'aime le Seigneur, et l'on doit être prêt au sacrifice pour lui, même au sacrifice suprême : « Donner sa vie pour ses frères » (cf. 1 In 3, 16).

 

Je crois que cette solidarité est vraiment une expression de notre vocation monastique. La Règle de saint Benoît nous enseigne à contempler dans Jhumble vie quotidienne les profondeurs cachées du dessein de Dieu pour notre monde et la race humaine, et à nous rendre disponibles au Saint‑Esprit pour la réalisation de ce dessein. La vie dans la communauté monastique, vécue dans la foi et la fidélité, nous montre notre chemin vers la conversion à la solidarité dont parle le Pape Jean‑Paul Il. Suivre ce chemin est la vocation de chacun, chacune de nous, que nous vivions dans un monastère avec la clôture papale, que nous ceuvrions pour les femmes en Afrique, ou que nous évangélisions les Philippines.

 

Les réseaux globaux internationaux qui se sontconstitués dans lafamille bénédictine au cours du siècle passé‑ la Confédération bénédictine, Saint‑Anselme, l'AIM, la Casa Santa Lioba, la CIB, les différentes associations régionales, le Programme des formateurs monastiques ‑nous ouvrent les yeux et nous font prendre conscience du monde dans lequel nous vivons. Tout autour de nos monastères, les gens réclament à grands cris un changement dans les attitudes spirituelles qui définissent la relation de chaque individu avec soi‑même, avec son prochain, avec la nature. L'Évangile nous a donné un message pour eux. Notre Règle nous enseigne comment vivre de manière à devenir capables de transmettre ce message. Nos diverses manières de fonctionner en réseau international nous montrent que nous ne pouvons le proclamer individuellement, ni en tant que monastères ou congrégations individuels. Notre solidarité les uns avec les autres dans la communauté, la solidarité globale qui se construitentre communautés et congrégations àtravers le monde, une mondialisation du « bon zèle » monastique, sera le moyen de transmettre notre message au monde du 21, siècle. Puisse Dieu continuer à bénir nos efforts.