Monachisme à Scété hier et aujourd’hui

Ugo ZANETTI, s.j.

Le texte qui suit est une conférence donnée à l'abbaye de Sénanque en\ octobre 1984. Ce texte garde toute son actualité. L'auteur grand connaisseur du monde copte a passé une année au monastère de Saint Macaire dont il retrace la vie. Cette évocation vivante est précédée d'une partie historique : croissance, déclin, renouveau du monachisme copte.

Quelques années après la fin des persécutions contre les chrétiens, des ascètes vivaient déjà en solitude dans le désert de Scété; depuis lors la vie monastique s'est maintenue sans interruption dans cette vallée désertique du Nord de l'Égypte.

Du point de vue géographique, le "désert de Scété" - aussi appelé "Wâdî-l-Natroun" - se place à l'ouest de la vallée du Nil, plus ou moins à mi-chemin entre Le Caire et Alexandrie et au bord du désert de Libye 1.

Le nom de Wâdî-l-Natroun lui vient de ce qu'il s'agit d'une dépression assez longue et peu profonde, orientée du nord-ouest vers le sud-est, et coupée de nombreux petits lacs dont les eaux contiennent du natron (une forme de soude dont on faisait usage dans l'Antiquité). À une cinquantaine de kilomètres environ au nord de Scété se trouvaient les Kellia et le désert de Nitrie (à ne pas confondre avec le Wâdî-l-Natroun) mais ces deux autres sites, jadis célèbres, ont été abandonnés depuis l'invasion arabe (au VIIe siècle) et ont presque totalement disparu aujourd'hui 2.

Scété, par contre, fut sauvé par son isolement. Ce n'est pas en vain que les Anciens lui faisaient la réputation d'être perdu au fond du désert et que bien peu de voyageurs se risquaient jusque là 3. C'est précisément cette qualité qui lui valut d'être le site choisi par Saint Macaire le Grand, "père du désert de Scété".

Vie de saint Macaire

Saint Macaire le Grand a dû naître vers l'an 300 de notre ère, d'une famille chrétienne de Basse-Égypte 4. Après la mort de ses parents 5, il put suivre l'appel du Seigneur qu'il avait entendu : vendant tous ses biens, il s'établit dans une cabane au bord du désert.

Il tressait des paniers à longueur de journée et un pieux admirateur se chargeait de les vendre pour lui : cela lui permettait de gagner sa vie sans abandonner la solitude. Un jour, il fut faussement accusé d'être le père de l'enfant qu'une jeune fille avait conçu. Au lieu de se défendre, il se mit à travailler double, de manière à fournir de quoi vivre à cette jeune fille mère. Lorsqu'il apparut, à la naissance de l'enfant, que Macaire était innocent, le saint s'enfuit au plus profond du désert, de peur d'être glorifié par les hommes 6.

Macaire vint donc s'établir à Scété. Il connaissait ce lieu pour y être venu, avant la mort de son père, avec des caravanes qui faisaient commerce de natron. L'endroit était idéal pour le but qu'il se proposait : on pouvait y vivre dans l'isolement le plus absolu. En effet, on y trouvait de l'eau, assez répugnante sans doute, mais potable quand même. Dans les marais poussait une végétation de palmiers et de roseaux qui fournissaient la matière première pour les travaux de vannerie; de temps à autre passait une caravane, à laquelle il pouvait remettre les paniers et les nattes, fruits du travail manuel, en échange du pain et du peu dont un anachorète avait besoin pour vivre.

Assez rapidement l'ermite fit des disciples et on vit s'établir dans les environs d'autres hommes attirés par la solitude du désert. On était pourtant loin de tout, même d'une église : il n'y avait pas de prêtre à Scété et les moines qui voulaient communier devaient se rendre à Nitrie. Mais l'attrait du désert et, n'en doutons pas, la sainteté de Macaire ne cessaient de rayonner.

Progressivement, la "communauté" augmente et une dizaine d'années après être venu dans ce désert - c'est-à-dire vers 340 - Saint Macaire, bien conseillé par saint Antoine lui-même semble-t-il, accepta d'être ordonné prêtre pour le service liturgique des habitants de Scété. Les cinquante années de vie qui lui restaient (car il est mort nonagénaire, vers 390), saint Macaire allait les passer à Scété - sauf un bref exil sur une île du Delta du Nil, où il avait été relégué (conjointement avec son homonyme Macaire d'Alexandrie, le prêtre des Kellia) lors de la persécution arienne (vers 375).

Sa vie fut tout entière marquée par la charité fraternelle et la délicatesse envers tous, non moins que par son extrême humilité. Parmi les nombreux apophtegmes qui en témoignent 7, en voici un qui me paraît significatif  8: ayant entendu dire que deux femmes d'une certaine ville le surpassaient en vertu, il s'y rendit et trouva qu'elles étaient mariées et vivaient dans le monde de façon très ordinaire, sauf qu'elles veillaient à ne jamais se disputer, et à ce que jamais une parole méchante ou oiseuse ne sortît de leur bouche. Macaire, rempli d'admiration, s'exclama alors qu'en vérité, il n'y a pas de différence entre moines et laïcs, car Dieu leur a donné à tous la vie et demande à chacun de le servir de tout son cœur, dans l'état où il se trouve.

La vie à Scété au IVe siècle

La vie à Scété au IVe siècle et plus tard a toujours été le reflet de celle qu'avait vécue saint Macaire : méditation, psalmodie et travail manuel sont les fondements de l'édifice du moine  9; nous devrions ajouter : "vécus dans la solitude du désert".

En effet, le moine était essentiellement un anachorète. Vivant seul - ou parfois avec un disciple - il gagnait sa vie par le travail manuel, le plus souvent constitué de tressage de nattes et de paniers; pendant que ses mains étaient ainsi occupées, son esprit était tourné vers Dieu et il récitait les Psaumes ou d'autres parties de l'Écriture Sainte connues par cœur, et méditait les paroles sacrées que ses lèvres prononçaient.

Souvent il s'interrompait pour prier, c'est-à-dire pour lancer à Dieu une courte invocation ou un appel au secours : "Aie pitié de moi" ou "Seigneur, donne-moi la force" ou encore : "Seigneur, protège-moi de ma langue" 10. Un peu plus tard, la "prière de Jésus" fut explicitement connue et pratiquée en Basse-Égypte, comme le prouve une inscription découverte aux Kellia par le prof. A. Guillaumont 11.

Mais la prière du moine s'exprimait aussi, cela va de soi, dans la "psalmodie", c'est-à-dire dans la récitation de "l'office" des moines du IVe siècle. Ils avaient en effet une très grande liberté qui leur permettait de prier comme le leur suggérait la ferveur qui les avait poussés au désert. Il semble bien que, à l'origine, seules les "Heures" de vêpres et de matines étaient d'usage universel : elles se composaient de douze psaumes chacune, entre lesquels on observait un temps de prière silencieuse, et de deux lectures scripturaires Mais on voit dans les apophtegmes que les ermites ne se faisaient pas faute de les enrichir parfois de longues additions 12.

Cette liberté était possible parce que chacun priait seul chez soi - éventuellement en compagnie de son disciple ou de ses hôtes. Ce n'est que le samedi et le dimanche que les moines se rendaient à l'église où l'on célébrait la "synaxe" (ou messe) et la prière des Heures était jointe à celle-ci 13.

Le samedi et le dimanche étaient donc les jours "ordinairement exceptionnels" : les ermites se retrouvaient pour célébrer tous ensemble les mystères de la foi chrétienne et exprimaient leur joie de se retrouver pour un repas pris en commun, l'agapè, d'après le nom que les premiers chrétiens donnaient déjà à leur repas fraternels. Cette agapè était servie dans l'église même. il s'agissait d'un repas chaud - bien entendu végétarien, car les moines ne mangeaient jamais de viande - composé de bouillie de céréales et de légumes cuits, et l'on servait du vin 14 . Ce repas hebdomadaire venait aussi à point pour rompre la monotonie de la cuisine quotidienne, car la plupart des moines se contentaient, les jours ordinaires, de leur ration de pain (deux paxamatia, pesant ensemble une livre) avec un peu de sel, et ne buvaient (de l'eau uniquement) qu'à la fin du repas. L'huile, le vinaigre, les légumes ou les fruits étaient considérés comme un luxe exceptionnel. Toutefois, dans l'alimentation comme dans le reste, les anachorètes faisaient preuve d'une très grande liberté. Certains d'entre eux ne touchaient jamais au pain et se contentaient de légumes crus, d'autres - vu leur constitution physique moins résistante - faisaient cuire les légumes qu'ils mangeaient, d'autres encore ne se nourrissaient que de pois chiches... Si certains moines accomplissaient d'authentiques exploits et restaient plusieurs jours de suite sans manger ni boire, le principe de base que les anciens se plaisaient à répéter était de suivre la mesure : mieux valait manger un petit peu chaque jour et consacrer à Dieu la monotonie de son existence que de se livrer à des excès qui pouvaient troubler l'âme et l'empêcher de trouver Dieu.

Normalement les anachorètes de Basse-Égypte ne mangeaient qu'une fois par jour, vers la neuvième heure (15 h). Toutefois, l'arrivée d'un hôte pouvait les amener à dresser la table à n'importe quel moment, car l'hospitalité a toujours été une vertu cardinale du désert : le visiteur était accueilli comme le Christ en personne. En l'honneur de son hôte, le moine pouvait faire de grandes exceptions à son régime alimentaire habituel, au point de cuire des aliments, légumes ou céréales, même un jour de jeûne. Il faut bien dire aussi que le voyage jusque là, à travers le désert, était certainement très éprouvant, et on comprend qu'il y avait lieu d'offrir au voyageur de quoi se restaurer. Cette difficulté d'accès assurait la rareté des visites et permettait aux moines de préserver la monotonie et la solitude qu'ils désiraient.

D'ordinaire la vie du moine se résumait en effet à "garder sa cellule" - conseil souvent répété par les anciens - dans laquelle le temps se déroulait suivant un schéma immuable : levé après minuit, il récitait l'office de nuit, puis priait silencieusement jusqu'au matin. Dès qu'il y avait assez de lumière, il se mettait au travail. Nous avons déjà dit que la grande majorité des ermites s'adonnait à des travaux de vannerie. Certains faisaient de la culture ou du jardinage, mais ces occupations étaient moins estimées, car elles étaient censées distraire l'esprit. Quelques-uns copiaient des manuscrits, ce que d'autres considéraient comme dangereux et susceptible de mener à l'orgueil. Le travail se prolongeait jusqu'à midi ou jusqu'à la neuvième heure ; c'est à ce moment, au milieu de l'après-midi, que l'on prenait l'unique repas du jour. La fin de l'après-midi pouvait servir à la lecture, ou éventuellement à rendre visite à un "ancien". Au coucher du soleil on récitait les vêpres, puis on se retirait pour le sommeil.

Les moines couchaient par terre, sur des nattes ; celles-ci constituaient d'ailleurs tout l'ameublement des pauvres cellules, avec la table basse sur laquelle étaient servis les repas, et les embrimia, de petites bottes de roseaux qui servaient tout à la fois de siège le jour et d'oreillers la nuit. Des cavités creusées dans les murs servaient d'armoires et contenaient les quelques ustensiles nécessaires à la vie et parfois quelques livres manuscrits. La possession de ces derniers n'a pas toujours été bien vue, certains anachorètes savaient tirer grand profit de leurs dons intellectuels, mais d'autres étaient portés à croire que l'exercice de l'esprit ne convenait point aux moines15.

Dans l'ensemble, on doit dire en effet, que les moines étaient originaires des classes les plus pauvres; cela se comprend d'ailleurs fort bien: leur vie était rude, et il fallait avoir été habitué dès l'enfance à supporter les privations pour ne pas trop souffrir du régime du désert. Les intellectuels et les riches qui s'y retirèrent n'en eurent que plus de mérite. Arsène, qui avait été un grand personnage de la cour impériale, fut sans conteste le plus célèbre d'entre eux 16, mais il y en eut d'autres 17.

Que venaient chercher à Scété ces étrangers illustres 18 , qui auraient tout aussi bien pu trouver des fondations monastiques plus près de chez eux - par exemple en Cappadoce ou près de Jérusalem ? La quiétude, sans aucun doute. Scété présentait l'immense avantage d'être loin de tout, et celui qui venait s'y cacher savait qu'il ne serait pas souvent dérangé; cette quiétude tant désirée lui permettait précisément "d'être moine", c'est-à-dire de "s'entretenir seul avec Dieu nuit et jour" 19.

Entre le IVe et le XXe siècle

L'antiquité avait connu à Scété quatre "monastères" : Baramous, St-Macaire, St-Jean-le-Nain et St-Bishoï. Le couvent de Baramous est cité en premier, car c'est là que saint Macaire s'était établi d'abord. Par la suite, avec l'accroissement de la population monastique, S. Macaire s'était retiré au bout de la vallée désertique, là où s'élève le monastère qui porte son nom et qui retint la primauté d'honneur de l'insigne relique qu'il possède, le corps de saint Macaire 20.

Au IXe siècle, on parlera des "sept monastères" : les trois nouveaux venus sont ceux des Syriens, de St-Jean-Kamé et de St-Moïse-l'Éthiopien. D'innombrables autres cellules s'élevaient dans les environs. Certaines abritaient des ermites vivant absolument seuls, d'autres constituaient des ermitages - ou, si l'on veut employer le vocabulaire occidental, des sortes de "prieurés" - fortement marqués de l'empreinte du Père Spirituel autour duquel s'étaient rassemblés les disciples.

Tous ces établissements, monastères ou ermitages vivaient suivant le principe de la "laure" : les moines sont des ermites vivant (plus ou moins) en communauté et non des cénobites comme l'étaient les pachômiens de Haute-Égypte; jamais en effet Scété n'a cessé d'être un désert peuplé d'anachorètes.

L'expression concrète de cette vie érémitique a beaucoup varié à travers les siècles, on le comprendra aisément. C'est ainsi que l'accroissement considérable du nombre des moines - selon Jean Moschos, ils étaient environ trois mille cinq cents au milieu du VIe siècle, ce qui représente sans doute le maximum possible - les a con­duits à l'acceptation de certaines contraintes communautaires, dont la présence d'un higoumène dans chaque monastère (celui de Saint-Macaire portait le titre d' "higoumène de Scété"); toutefois, leur rôle était d'assurer un climat favorisant la vie monastique plutôt que de "diriger" chacun de leurs subordonnés - rôle qui était l'apanage du Père spirituel. Il est vrai qu'un certain nombre d'higoumènes célèbres étaient en même temps des Pères spirituels de leurs moines, à l'image de saint Macaire, mais il semble bien que par ailleurs tout moine "formé" était habilité à admettre des novices et à les revêtir de l'habit monastique sans pour cela solliciter l'autorisation de l'higoumène, ce qui souligne le caractère d'autonomie personnelle propre aux ermites de Scété.

Avec le temps, la forme extérieure de vie change, à Scété comme ailleurs. C'est ainsi que les pillards du désert avaient à plusieurs reprises mis à feu et à sang les pauvres cabanes des ermites et que ce danger avait obligé les moines à se regrouper derrière des murs, près des donjons fortifiés qui servaient de refuge en cas d'attaque.

Par ailleurs, les persécutions avaient souvent contraint les Patriarches à se réfugier à Scété, lieu qui était pratiquement inaccessible aux oppresseurs, et leur séjour s'y était prolongé fort longtemps. Cela avait accru l'importance de Saint-Macaire au point que le Patriarche nouvellement élu devait y recevoir une "seconde investiture" après la consécration officielle reçue dans la cathédrale d'Alexandrie - preuve que Saint-Macaire était considéré comme le "second siège patriarcal".

À cause précisément de ces séjours dans le désert, la tradition s'était établie que le Patriarche ne pouvait consacrer le Myron (ou Saint-Chrême) qu'à Saint-Macaire, où il passait d'ordinaire le carême et les fêtes pascales. Ce lien étroit entre le chef de l'Église Copte et Scété ne pouvait manquer de se traduire, avec le temps, par un accroissement d'influence, et c'est ainsi que la majorité des Patriarches et des Évêques étaient choisis parmi les moines scétiotes, et particulièrement à Saintt-Macaire.

Progressivement, on vit donc des ambitieux, avides de carrières ecclésiastiques, choisir le chemin le plus court pour arriver à leurs fins, et entrer à St-Macaire. Certes, ils n'étaient qu'un petit nombre, mais leur présence ne pouvait pas laisser intacte l'atmosphère du désert. Heureusement, celui-ci fut sauvé par le caractère érémitique qui lui était propre; à toutes les époques, les "vrais moines" avaient la possibilité de se retirer dans un ermitage du désert, sans confort, soumis au danger des barbares, mais aussi seuls avec Dieu.

Dans les couvents, les nouvelles conditions de vie avaient profondément modifié le rythme liturgique : on se retrouvait désormais à l'église tous les jours et l'on se mit à cultiver la splendeur des célébrations. Malheureusement, on en arriva un jour à chanter de magnifiques offices dont l'âme avait disparu, car l'essentiel leur manquait.

En effet, la vie spirituelle du désert n'était plus ce qu'elle avait été. La prière continuelle n'était plus pratiquée assidûment et la lecture de l'Écriture Sainte était sortie de l'usage, ainsi qu'en témoigne Denys, Patriarche Syrien d'Antioche, venu visiter l'Égypte vers 830 21.

Cette dégénérescence spirituelle en annonçait une autre. Au Moyen-âge, le nombre de moines semble avoir oscillé autour de sept cents pour l'ensemble du désert de Scété; bien que cinq fois moindre que le chiffre de trois mille cinq cents rapporté par Jean Moschos pour le milieu du VIe siècle, ce nombre restait considérable. Mais à partir du XVe siècle, le déclin sera rapide et presque complet.  Au XVIIIe siècle, il n'y avait que quelques dizaines de personnes dans l'ensemble des quatre couvents encore debout et le tableau de leur vie que nous dépeignent les voyageurs occidentaux - dont il faut d'ailleurs se méfier, car ils étaient aussi victimes des préjugés propres à leur culture - montre combien l'ardeur des origines était émoussée 22.

Malgré la renaissance amorcée dans l'Église Copte dès la fin du XIXe siècle, les monastères semblaient ne pas pouvoir sortir de l'ornière dans laquelle le temps les avait enfoncés. Le lien qui allait presque de soi entre vie monastique et ignorance, des traditions sclérosées et un désintérêt assez marqué pour la vie contemporaine, les laissaient en marge de la société, et cela malgré l'immense prestige dont l'habit monastique continuait à jouir au sein de l'Église Copte. Il faut dire aussi que les moines les plus cultivés étaient rapidement enlevés à leur couvent par le Patriarche qui, vu le petit nombre de personnes susceptibles d'être désignées comme évêques, était contraint d'élever à l'épiscopat des candidats entrés peu d'années auparavant dans la vie religieuse.

Aujourd'hui

C'est après la seconde guerre mondiale que s'amorça la renaissance du monachisme copte, avec l'entrée en religion de plusieurs jeunes intellectuels profondément pénétrés de l'idéal monastique. Renouant avec les traditions antiques, ils n'hésitèrent point à vivre dans la solitude, habitant même des grottes; tout en pratiquant la prière continuelle et la méditation des Saintes Écritures, ils n'oubliaient pas de faire leur profit de ce que la science pouvait leur apprendre - surtout pour mieux connaître les traditions perdues et pour mieux situer les textes spirituels anciens. Ils ont eu des disciples, de plus en plus nombreux, et ont repeuplé les monastères, dans lesquels la moyenne d'âge oscille aujourd'hui autour de trente ans.

Ayant eu le privilège de passer près d'une année à Saint-Macaire, c'est de ce couvent que je puis parler le plus facilement, pour témoigner de son extraordinaire vitalité, matérielle et spirituelle. Le temps me manque pour tout raconter en détail mais, heureusement je puis faire référence à une publication autorisée puisque "Un moine de Saint-Macaire" a décrit lui-même la vie au monastère 23.

Ne pouvant pas citer ce texte, trop long et que tous peuvent d'ailleurs se procurer facilement, j'ai choisi un extrait destiné aux touristes visitant le monastère, ramassé en quelques lignes volontairement simplifiées (pour être intelligibles à ceux qui n'ont qu'une idée lointaine - voire pas d'idée du tout - de ce que ces hommes en robe noire peuvent être allés faire au milieu du désert). Cette brève description offre un parallèle saisissant avec la vie des moines scétiotes au IVe siècle 24.

"Une première cloche réveille les moines à 3 h du matin pour leur prière personnelle, chacun dans sa cellule. Une seconde cloche à 4 h les rassemble à l'église pour chanter ensemble, en copte, la louange de minuit. Ce sont de très anciennes mélodies qui remontent au temps des premiers Pères du désert. Elles reprennent le texte de plusieurs cantiques bibliques (Ex. 15; Ps 135; Dan. 3; Ps 148-150). Vers 6 h, cette célébration se termine et chaque moine commence à s'occuper de la tâche qui lui est confiée par le Père spirituel. Des moines ingénieurs dirigent les travaux de construction, d'autres, vétérinaires, travaillent à la ferme ; d'autres s'occupent des plantations ; des moines mécaniciens s'occupent de réparer et de conduire les divers camions, bulldozers et autres engins du monastère, travaillent à la cuisine, au réfectoire, à l'hôtellerie, etc. Quel que soit son travail, le moine s'efforce de l'accomplir le plus fidèlement, en restant uni au Seigneur, souvent par la répétition régulière d'un verset de l'Écriture ou de la prière de Jésus, qui a toujours connu dans la tradition macarienne un usage très large.

"Malgré le rythme prenant du travail, chaque moine a clairement conscience que "notre tâche unique est d'aimer Dieu et de nous réjouir de cet amour" selon le mot du frère Laurence, souvent repris par le Père spirituel.

"Vers midi, les moines se réunissent au réfectoire pour chanter ensemble la louange de None, suivie de l'unique repas quotidien pris en commun. L'autre, ou les autres repas (pour les faibles et les malades) sont pris individuellement dans la cellule. Cela permet au moine de garder une certaine discrétion quant à son ascèse et ses jeûnes.

"Dès qu'il trouve du temps libre, le moine s'empresse de le consacrer à la méditation de l'Écriture. C'est ce livre et uniquement lui qui est conseillé à chaque moine dès son entrée au monastère. Lorsqu'il a un congé, le moine peut, avec la permission du Père spirituel, se retirer quelques jours, parfois même plusieurs mois, dans une grotte ou un ermitage pour une méditation plus profonde du texte sacré."

Matériellement, le travail des moines porte des fruits tangibles, car toutes les constructions dans lesquelles ils vivent et travaillent, les bâtiments où ils logent leurs ouvriers et les étables pour les bêtes, tout a été construit par le monastère. Les terres désertiques qui entourent le couvent ont été bonifiées, grâce aux puits creusés et entretenus par la communauté, et c'est ainsi qu'une oasis artificielle de plus d'une centaine d'hectares leur permet de se nourrir eux-mêmes, d'engraisser un cheptel abondant et sélectionné et de vendre à l'extérieur d'abondants surplus. Ils rendent par là un réel service à leur pays, car l'Égypte est toujours déficitaire en produits alimentaires du fait que seulement 3 % des terres sont cultivables, le désert occupant 97 % du sol.

Les moines démontrent ainsi à leurs concitoyens, en très grande majorité musulmans, que vie érémitique ne signifie pas parasitisme économique : comme leurs ancêtres mais avec les moyens du XXe siècle, ils veillent à se rendre matériellement utiles aux autres.

Mais bien entendu, le service de la foi leur tient à cœur davantage encore: ce n'est pas par hasard que l'imprimerie du monastère tourne sans cesse, publiant une revue, des ouvrages spirituels composés par les moines, et tout particulièrement par le Père Mattâ-l-Maskîn, des traductions des œuvres des Pères de l'Église, des essais historiques, des homélies 25 ... Ce service d'Église est complété par la publication d'un grand nombre de cassettes enregistrées, dont le rôle est important dans un pays où la tradition orale demeure première, surtout parmi les classes moins cultivées.

D'après la tradition, les moines jouent aussi le rôle de Pères spirituels. N'étant plus protégés par le désert comme l'étaient leurs ancêtres - car la création d'une route asphaltée a tout modifié - les ermites d'aujourd'hui doivent veiller à se défendre contre une invasion qui, pour être bien intentionnée, n'en serait pas moins funeste à la vie monastique. C'est pour cela qu'ils préfèrent exercer leur apostolat par des écrits et des cassettes.

Dans la mesure du possible toutefois, le monastère veille à recevoir chacun avec le maximum d'hospitalité et de bienveillance. Certains jours, il arrive plusieurs centaines de visiteurs. En revanche, d'autres périodes sont exclusivement consacrées à Dieu et l'on n'y reçoit personne : c'est notamment le cas du temps de carême 26 . Tous, pourtant, sont attendus comme des frères, même si les circonstances ne permettent plus de chanter à chacun le "$ar¡ " qui était prévu à l'époque où l'on ne voyait pas plus de dix personnes par an  27!

Ceux qui souhaitent prolonger leur séjour et passer quelque temps de retraite parmi les moines, en s'associant à leur prière et à leur vie, sont les bienvenus : ils auront ainsi l'occasion de "voir" l'Esprit à l'œuvre dans la communauté à travers les mille et une petites choses de la vie. Ils auront aussi l'occasion de comprendre pourquoi toutes les activités des moines, matérielles ou intellectuelles, sont accomplies en référence à Celui pour qui ils ont tout quitté.

Je m'en voudrais de ne pas achever ce tableau de la vie à Scété par l'évocation d'un dernier point de ressemblance entre le IVe et le XXe siècle. Malgré les luttes doctrinales qui déchiraient le monde chrétien, les ermites de jadis pensaient que la vie monastique se caractérisait d'abord par l'amour fraternel, offert à tous indistinctement, sans mettre aucunement en question leur propre foi et sans accepter de compromissions en matière dogmatique, ils vivaient côte-à-côte avec des frères originaires d'autres communautés chrétiennes. C'est à nouveau le cas aujourd'hui, non seulement tout être humain venu en visiteur sera bien accueilli, quelles que soient sa race ou sa religion, mais encore la communauté porte en son sein un germe d'espérance pour une unité durable; en effet, un des moines, originaire d'une famille copte-catholique, est entré à Saint-Macaire il y a près de quinze ans (avec l'accord de la hiérarchie ecclé­sias­tique) et y vit au milieu de ses frères coptes-orthodoxes, joignant concrètement le travail de ses mains, les dons de son intelligence et surtout sa prière continuelle à l'œuvre d'édification commune de l'Église du Christ. Comme le disait l'article publié dans Irenikon par "Un Moine de Saint-Macaire":

"L'unité chrétienne, pour nous, c'est de vivre ensemble dans le Christ par l'amour. Les barrières tombent alors d'elles-mêmes et les différends disparaissent. Il ne reste plus que le Christ Unique qui nous rassemble tous en sa personne sainte" 28.

Ugo Zanetti sj, professeur émérite de l'Institut orientaliste de l'université catholique de Louvain.


1. . Les touristes qui visitent l'Égypte peuvent s'y rendre par la "route du désert" reliant Le Caire à Alexandrie : le Wâdî-l-Natroun (c'est son nom moderne) est situé approximativement à mi-chemin (environ 100 km du Caire).

2. Le site des Kellia a été retrouvé récemment : deux équipes (l'une française et l'autre suisse) y luttent contre le temps, car le champ de fouilles est menacé par le chemin de fer, l'agriculture et le développement des environs. - Le "désert de Nitrie" qui était tout proche de la vallée du Nil, est occupé depuis longtemps par la population civile.

3. Scété se trouvait à un jour et une nuit de marche depuis Nitrie, à travers le désert et sans aucun point de repère : cf. Evelyn White, Monasteries II, p. 30, et aussi Guy, Scété, p. 140.

4. Cf. Evelyn White, Monasteries II, pp. 60-72, où l'on trouvera tous les renvois nécessaires. Selon la Vita copte, le père de saint Macaire était prêtre.

5. D'après la Vita copte, le père de saint Macaire avait forcé le saint à se marier, mais la jeune épouse mourut d'une méchante fièvre avant qu'il ne l'eût connue.

6. Cf. l'apophtegme Macaire 1 (Regnault, Sentences IV, n° 454, p. 172).

7. On trouvera la série des apophtegmes au nom de Macaire dans Regnault, Sentences IV, pp. 172-188, n° 454-494)

8. Cf. Evelyn White, Monasteries II, p. 71 et Amélineau, Basse-Égypte, pp. 228-230.

9. Extrait de l'apophtegme N 168, cité par L. Regnault, La prière continuelle "monologistos" dans la littérature apophtegmatique, dans Irénikon, 47 (1974), p. 467-493 (cf. p. 478 et n. 4)

10. Cf. Ibid., p. 473

11. Cf. E. Lanne, La "prière de Jésus" dans la tradition égyptienne, dans Irénikon, 50 (1977) pp. 163-203; L. Regnault, Quelques apophtegmes arabes sur la "prière de Jésus", dans Irénikon, 52 (1979), p. 344-355. On y trouvera les renvois à la bibliographie antérieure, et notamment aux publications du Prof. A. Guillaumont.

12. Sur cette question de la liturgie des Heures, on peut voir la publication du P. R. Taft, The Liturgy of Hours, East and West, Collegeville, 1986, dont il existe une version française chez Brepols, collection Mysteria, vol. II (nettement plus chère que la version américaine).

13. Il est bien clair que l'on ne célébrait l'eucharistie que le samedi et le dimanche, aussi bien à Scété qu'en Haute-Égypte (cf. respectivement E. White, Monasteries II, 200-214, et A. Veilleux, La liturgie dans le Cénobitisme pachômien, dans Studia Anselmania, 57, Rome, 1968: voir p. 228). Sur l'ensemble de cette question, on consultera R. Taft, La fréquence de l'Eucharistie à travers l'Histoire, dans Concilium, 172 (1982), ed. française p. 27-44. N.B.: Plusieurs savants défendent actuellement l'opinion que les Kellia et sans doute aussi Scété, suivaient à l'origine la coutume alexandrine de ne pratiquer la synaxe eucharistique que le dimanche, alors que le reste de l'Égypte célébrait aussi le samedi.

14. À cette époque, l'Égypte produisait du vin; la culture de la vigne n'a disparu de ce pays que beaucoup plus tard.

15. Voir, sur ce point, quelques apophtegmes contradictoires (tous cités d'après leur numéro et la page dans Regnault, Sentences IV): Sérapion 2 (n° 876 p. 302) considère la possession de livres comme un vol, car le surplus du moine est dû aux pauvres; Théodore de Phermé 1 (n° 268 p. 106) considère qu'il est plus parfait de vendre ses livres pour en donner l'argent aux pauvres; mais Épiphane 8 (n° 203 p. 84) déclare nécessaire l'acquisition de livres - il est vrai qu'Épiphane était évêque de Salamine (Chypre) et non moine scétiote, mais il avait été moine en Palestine avant son épiscopat et les apophtegmes qui lui sont attribués sont transmis par les collections ordinaires, à côté des autres apophtegmes. Cette question de la possession de livres se ramène, en fin de compte, à une tension entre souci de pauvreté et besoin de culture; ce problème est une constante de la vie monastique et il ne peut pas recevoir de réponse à valeur universelle: à chacun de voir, d'après sa situation concrète, où se trouve la limite.

16. On peut lire à son propos l'apophtegme Romain 1 (Regnault, Sentences IV, n° 799 p. 270) qui illustre à quel point les conditions matérielles de la vie à Scété pouvaient être pénibles pour qui n'y avait pas été accoutumé depuis l'enfance.

17. Évagre vécut à Nitrie et aux Kellia, dans des conditions de vie fort semblables à celles de Scété. La tradition copte rapporte pas mal de noms de princes ou de nobles établis à Scété, à commencer par les "petits étrangers" reçus par saint Macaire, qui ont laissé leur nom au monastère de Baramous ou "des Romains"; on y trouve aussi Anastasie et Hilarie, filles d'empereurs venues incognito, etc. S'il n'est pas possible de démêler avec précision la part de vérité de chaque histoire, on doit néanmoins admettre que dans l'ensemble elles doivent refléter certains événements réels.

18. Il y avait des visiteurs, c'est bien certain; mais ne perdons pas de vue que les visites rapportées par les apophtegmes, par Pallade ou par Cassien s'étendent sur de nombreuses années: combien de jours vécus dans la plus totale solitude n'ont laissé aucune trace !

19. Cf. l'apophtegme anonyme J 764, qui concerne S. Macaire (Regnault, Sentences V, p. 332 ss; une version légèrement différente se trouve dans la collection de Paul Evergetinos, Regnault, Sentences II, p. 164 ss).

20. Cette précieuse relique fut volée en 480 et ramenée à Scété vers la fin du VIIIe siècle.

21. Cf. Evelyn White, Monasteries II, p. 301, n° 5, citant la Chronique de Michel le Syrien et celle de Bar-Hebraeus.

22. Les lecteurs francophones curieux de ce genre de récits peuvent consulter la relation du P. Sicard, dont on possède à présent une bonne édition: Claude Sicard, Œuvres II - Relations et mémoires imprimés. Edition critique par M. Martin, (= Bibliothèque d'Étude, 84, 1982), Le Caire, Institut Français d'Archéologie Oriental (le passage auquel nous faisons allusion ici se trouve à la p. 13 de cette édition).

23. Le monastère de Saint-Macaire au Désert de Scété (Wadi el Natroun), dans Irénikon, 51 (1978), p. 203-215.

24. Frère Wadid de Saint Macaire, Le Monastère de Saint Macaire, dans L'Égypte Copte (SIP voyages : Itinéraires chrétiens), n° 30, novembre 1981, pp. 5-7.

25. Signalons deux articles du P. Mattâ-el-Maskîn parus dans Irénikon: La Pentecôte, dans Irénikon, 50 (1977), pp. 5-45; L'Unité chrétienne, dans Irénikon, 58 (1985), pp. 338-350. Le P. Mattâ-el-Maskîn a publié un très grand nombre de livres ou de brochures en arabe. Beaucoup de ces textes ont été traduits en langues occidentales et peuvent avoir été publiées à plusieurs reprises en Occident; c'est ainsi, par exemple, que son article sur L'Unité chrétienne a connu au moins une édition anglaise et une italienne en plus de celle que nous venons de citer.

26. Des quatre carêmes annuels, celui de Noël (= Avent) et le Grand Carême sont strictement observés en ce qui concerne l'interdiction des visites, bien que des exceptions puissent être faites en faveur des personnes motivées spirituellement. On n'oubliera pas de s'informer auprès de chrétiens coptes, car le calendrier liturgique de l'Église copte ne correspond pas à celui de l'Occident.

27. Toute la Communauté se réunissait pour souhaiter la bienvenue au visiteur et on lui chantait le $ar¡ (hymne) que l'on trouve encore dans certains manuscrits (par exemple: saint-Macaire, Liturgie n° 126 et Liturgie n° 212.

28. Op. cit. (note 23 ci-dessus) p. 214.