Quarante ans d’histoire du DIM

Une présentation au Conseil de l'AIM à Worth
par le Père Pierre de Béthune, le 14 novembre 2007 

Les commissions pour le dialogue interreligieux monastique sont issues de l'AIM. C'est en effet au sein de l'AIM que la prise de conscience de la dimension interreligieuse du monachisme a émergé, il y a quarante ans.

Il y a bien sûr eu des pionniers, dès avant la création de l'AIM. Mais ils étaient isolés. L'histoire monastique a toujours connu des moines excentriques, astronomes, généticiens, archéologues ou curieux pour les cultures exotiques. L'esprit bénédictin invitait à les tolérer. Mais ils n'avaient que très peu d'influence dans l'Ordre.

C'est pourquoi on peut dire que la réalité du monachisme non chrétien n'a été perçue collectivement que lors du congrès panasiatique de l'AIM à Bangkok, en 1968. C'était trois ans après la promulgation du Décret Nostra Aetate. Il y a eu la découverte par tous les participants des bhikku, partout présents en ville et dans les campagnes. Le patriarche des bouddhistes de Thaïlande est venu saluer les membres du congrès. Et surtout, il y a eu le décès accidentel du Père Louis, Thomas Merton. Sa mort au cours d'un voyage en Asie et la publication de son Journal révélaient combien il avait été touché par la rencontre des religions. Toujours est-il qu'à l'occasion de ce congrès, le Père Abbé Primat Rembert Weakland, les Pères Jean Leclercq ; Cornelius Tholens et d'autres moines influents ont compris l'importance et la valeur des autres moines et des autres religions.

Aussi, quand, en 1973, il s'est agi d'organiser un autre congrès panasiatique de l'AIM, le thème choisi a-t-il été ‘l'expérience de Dieu dans toutes les religions'. L'ouverture sur les autres traditions spirituelles était acquise. Mais à l'issu de ce congrès de Bangalore auquel de nombreux experts étaient venus apporter leur contribution, le Père Abbé Rembert a fait remarquer qu'il y avait peu de moines parmi eux.

Un an après, le cardinal Sergio Pignedoli, président du secrétariat pour les non chrétiens, répondait au souhait du Père Abbé de voir croître l'intérêt pour les autres monachismes, en lui envoyant une lettre d'encouragement qui a été largement diffusée. Il y signalait le rôle de pont entre les diverses traditions monastiques que les moines chrétiens pouvaient jouer. Et il ajoutait : sans les moines nous ne pourrions pas bien nous présenter devant ces religions, comme l'hindouisme et le bouddhisme où le monachisme tient une si grande place.

Suite à ces recommandations le conseil de l'AIM a confié au Père Tholens la mise en place d'un bureau pour le dialogue interreligieux. Il a organisé deux réunions de moines et moniales intéressées, l'une à Petersham, aux États-Unis et l'autre à Loppem, en Belgique. Deux commissions ont ainsi pu être créées en 1978, l'une pour l'Amérique du Nord, à Clyde, et l'autre pour l'Europe, à Vanves.

Dix ans après Bangkok la dimension interreligieuse avait donc trouvé sa place dans l'Ordre monastique chrétien d'Occident.

Les seize années suivantes ont vu le DIM/MID se développer et s'organiser, toujours à l'intérieur de l'AIM. Les réunions du DIM européens se tenaient d'ailleurs à la suite des réunions du conseil de gestion de l'AIM. Aux États-Unis, par contre, la commission a pris le nom de North American Board for East-West Dialogue (NABEWD) et elle s'est donné des orientations propres.

Durant ces années le ‘mouvement dialogal' s'est peu à peu développé. Le premier objectif des commissions est en effet de toucher le plus grand nombre de personnes monastiques, et à travers elles un public plus large. À cet effet les commissions ont invité chaque monastère à désigner une ‘personne-contact' qui veillerait plus spécialement dans sa communauté à cette dimension dialogale de la vie spirituelle. Ainsi une prise de conscience au sujet des autres religions a pu être diffusée, pour permettre de sortir du superbe isolement qui caractérisait les années précédentes. Jusqu'alors en effet, les moines et moniales chrétiens semblaient ne pas se douter qu'ils n'étaient qu'une petite fraction de cette population de personnes religieuses engagées dans une recherche de Dieu ou de l'Ultime et répandues presque partout dans le monde.

De nombreux échanges intermonastiques ont été organisés, tant par le DIM que par le NABEWD, ainsi que des colloques, comme celui animé par le Père Raimon Panikkar, au sujet du ‘moine comme archétype universel' et dont est issu le livre Éloge du simple.

Au terme de ces années il est apparu que le DIM avait trouvé son identité et sa méthode de travail. Entre temps des commissions analogues avaient été créées en Australie en Inde et au Sri Lanka. Le Père Abbé Primat Jérôme Theisen, en accord avec les Abbés Généraux Cisterciens, a alors décidé de faire de ces commissions un organisme autonome dans l'Ordre monastique, au même titre que l'AIM. Depuis lors, depuis 1994, les différentes commissions continentales, reliées entre elles par un secrétariat général, continuent leur développement.

Au moment où je laisse la place de secrétaire général au Père William Skudlarek, je me rends compte qu'il y a encore énormément à faire. La tâche du DIM/MID pour promouvoir le mouvement dialogal a à peine commencé dans l'Ordre monastique. Je puis néanmoins faire un bilan de ce qui me semble acquis depuis la création des premières commissions, il y a trente ans.

Nous avons bénéficié de quatre réalisations ou prises de conscience.

1. Des grandes réunions intermonastiques ont été des jalons. Je pense en particulier à celle de Gethsemani en 1996, à laquelle participaient le Dalaï Lama, Maha Ghosananda, Enshin Nishimura et tant d'autres personnalités bouddhistes et chrétiennes. Il y a eu bien d'autres réunions, surtout aux États-Unis.

2. L'Europe s'est spécialisée dans un autre type de rencontre, les ‘Échanges Spirituels Est-Ouest' entre moines bénédictins et bouddhistes zen du Japon. Au cours de dix séjours dans des monastères, alternativement en Europe et au Japon, de 1979 à 2005, de nombreux moines et moniales ont pu aller plus loin dans une compréhension mutuelle en profondeur.

3. La ‘Lettre sur quelques aspects de la méditation', publiée en 1989 par la Congrégation pour la Doctrine de la Foi a été une invitation pour une réflexion sur l'accueil des méthodes orientales de méditation dans notre vie monastique chrétienne. Le cardinal Francis Arinze, président du Conseil Pontifical pour le Dialogue Interreligieux, m'a adressé une lettre dans laquelle il demandait au DIM de faire une évaluation à ce sujet. Cela a été l'occasion pour une vaste consultation, tant en Europe qu'aux États-Unis, qui a abouti à la publication dans le Bulletin du Conseil Pontifical pour le Dialogue Interreligieux d'un document intitulé ‘Contemplation et Dialogue' qui a été bien accueilli.

4. L'expérience des frères de Tibhirine nous a permis de voir comment vivre en tant que moines la rencontre avec les musulmans. Leur témoignage montrait en effet qu'il était possible d'avoir un ‘dialogue' fécond avec tous les priants, même si les échanges au niveau de la doctrine sont difficiles. Aussi la commission européenne du DIM a-t-elle tenu à organiser sa réunion de 2007 à Midelt, dans la petite communauté trappiste qui continue la tradition de Tibhirine.

Nous pouvons constater en conclusion que les intuitions exprimées il y a quarante ans par Thomas Merton ont commencé à prendre forme. La contribution spécifique des moines et moniales au dialogue apparaît maintenant plus clairement. Ils n'ont certes pas le monopole du ‘dialogue de l'expérience religieuse', mais ils sont bien préparés pour mener ce type de rencontre au niveau le plus profond : une rencontre qui n'est pas seulement une bonne communication, mais une communion entre ‘chercheurs de Dieu'.

      Il y a en effet plusieurs niveaux de rencontre, depuis la coexistence pacifique, en passant par la collaboration pour la justice et la paix, le colloque, qui est le dialogue proprement dit, et la connivence, telle qu'elle peut, par exemple, être expérimentée lors d'échanges spirituels dans des monastères. Mais il est possible d'aller plus loin entre personnes qui « cherchent vraiment Dieu (ou l'Ultime) ». Ce type de rencontre au niveau de l'expérience spirituelle est non seulement légitime ; il est indispensable, pour que l'entreprise de la rencontre des religions aboutisse. Il est comme la clef de voûte de tout l'édifice. Car s'il fallait reconnaître que les religions étaient fondamentalement incompatibles et qu'il était donc vain d'essayer une telle rencontre, si cette clef de voûte était enlevée, le projet de rencontre s'écroulerait et il n'y aurait plus que la perspective du clash des civilisations.

      Mais nous avons fait l'expérience de telles rencontres interreligieuses. Et nous attestons qu'elles étaient de véritables communions spirituelles. Cette contribution des moines et moniales, parmi d'autres croyants, est essentielle pour l'avenir des religions.