De Toi, mon cœur a dit : chercher sa face

Prier les psaumes à Bunda Pemersatu-Gedono (Indonésie)

AUTEUR : Cet article est le fruit de la collaboration d'un groupe de jeunes professes..

CHAPEAU : À travers ces quelques pages qui sont un partage d'expérience, on sent un groupe de jeunes créatif, très enraciné dans la prière de l'Église et la tradition de leur pays. On passe de l'ignorance totale des psaumes qu'ont les jeunes en arrivant au monastère, à une compréhension savoureuse des psaumes qui peuvent nourrir la prière et la vie à tout moment.

Introduction : découvrir les psaumes

La plupart d'entre nous ne savaient rien des psaumes avant d'entrer à Gedono sauf qu'il y avait un psaume responsorial après la première lecture de la messe. Mais nous ne savions pas vraiment que ces versets provenaient du psautier dans l'Ancien Testament. Nous ne connaissions pas du tout la Bible. Notre prière pour l'essentiel était la messe, le chapelet et d'autres activités paroissiales. Quelques unes parmi nous avaient eu l'occasion d'entendre des psaumes lors de visites à Rawaseneng (la communauté cistercienne des moines de Temanggung) ou une autre communauté religieuse mais n'avaient jamais vraiment fait très attention. Cela montre peut-être que l'Église n'a pas le souci de faire découvrir les psaumes comme la prière de l'Église - sauf dans des communautés religieuses. Mais lorsque nous avons commencé à venir plus souvent à Gedono, beaucoup d'entre nous furent profondément touchées par des mots et des phrases des psaumes. Nous avions souvent le sentiment que c'était une des manières dont Dieu nous parlait, nous appelant personnellement à cette vie de prière.

Toutefois lorsque nous sommes entrées au monastère et que nous avons participé à la Liturgie des Heures sept fois par jour, nous trouvions souvent que les psaumes nous étaient tout à fait étrangers. Nous ne connaissions pas le sens de certains mots ni les noms de lieu ou les épisodes mentionnés. Nous trouvions souvent que les psaumes n'avaient guère à voir avec les problèmes auxquels nous étions confrontées ni avec le désir de Dieu qui nous avait amenées ici. Ce qui nous a aidées à entrer dans la prière des psaumes ce sont les cours que nous avons reçus au noviciat et l'enseignement de l'Abbesse. Nous avons appris comment les psaumes sont nés de la relation entre Dieu et le peuple d'Israël et exprimaient tous les tenants et aboutissants de l'histoire du salut. Par les psaumes nous avons commencé à faire l'expérience de la merveille que Dieu désirait entrer en communication avec la famille humaine et voulait nous rendre capables de nous ouvrir et de mettre en lui notre confiance dans n'importe quelle situation, dans la joie ou dans la peine, dans les moments de difficulté et de danger aussi bien que dans les moments de victoire et de paix. Nous avons commencé à voir que la relation du peuple de Dieu à Yahvé exprimée dans les psaumes est très spontanée et touche chaque dimension de la vie humaine ; une relation dynamique qui est pleine de vie et exprime tous les sentiments et les émotions du cœur humain : la gratitude aimante, la louange, la douceur, la confiance, les appels au secours, les plaintes, les demandes de justice qui suscitent parfois la colère, les cris de rébellion et même la malédiction. Nous avons appris à accepter tous ces sentiments dans notre propre cœur et à trouver la liberté de diriger même les mouvements négatifs de notre cœur vers Dieu, au lieu de les réprimer ainsi que notre culture nous a appris à faire. Nous nous reconnaissons dans les psaumes parce que nous y trouvons toute la réalité de l'expérience humaine. Grâce à eux, notre expérience personnelle limitée, que nous exagérons si souvent, entre dans un vaste courant aux dimensions universelles. Nous commençons à percevoir la beauté et la profondeur des psaumes. En union avec nos ancêtres dans la foi, nous devenons des protagonistes actifs du peuple de Dieu en pèlerinage à travers l'histoire jusqu'à la plénitude des temps, présentant à Dieu les besoins et les luttes de toutes les nations, spécialement notre peuple Indonésien. Au milieu de la violence et des conflits de notre époque, au milieu de tant de possibilités offertes pour le confort du consommateur, bien-être matériel et plaisir - les choix illimités qui engendrent la confusion - les psaumes donnent à tous ceux qui cherchent Dieu une précieuse tradition de prière à laquelle on peut se fier. Nous apprenons à prier de la bouche même du Divin Maître ensemble avec les premiers disciples qui demandaient à Jésus, « Seigneur, apprends nous à prier. » (Lc 11, 1).

La prière de Jésus

En tant que juif, Jésus a prié et chanté les psaumes toute sa vie et par eux Il a pris sur lui tous les sentiments et les difficultés, tous les espoirs et les craintes, toutes les bonnes intentions, requêtes et louanges qui sont présents dans le cœur humain et les a présentés au Père. Chaque Sabbat il a prié les psaumes à la synagogue avec ses voisins de Nazareth. Quand il est allé prêcher le Royaume de Dieu en Galilée et en Judée, il a prié dans beaucoup d'autres synagogues (Mat 4, 23; Mc 6, 2; Lc 4, 44; Jn 6, 59). Quand il est allé à Jérusalem pour célébrer les grandes fêtes Juives, il a chanté les Psaumes 120 -140 (Lc 2, 41; Jn 2, 13). Après le repas pascal il a chanté le Hallel (Ps 113-118) avec ses disciples (Mat 26, 30; Mc 14, 26). En priant les psaumes nous employons les mêmes mots que Jésus, bien que dans une autre langue. Nous sommes appelées à entrer dans les profondeurs du cœur de Jésus et à trouver l'Esprit qui a inspiré les psaumes et les cantiques au point que nous avons le sentiment de les avoir écrits nous-mêmes. Le Christ lui-même prie le Père en nous et à travers les psaumes. Ils sont le "chant nouveau" (Ps 95) de louange que le Christ a mis au monde et qu'il continue à chanter par nous, en se servant de notre voix et de notre personne. Cette prière forme le Christ en nous et nous transforme en lui. Notre communauté nous aide à en prendre conscience par la bénédiction1 qui est donnée au chapitre le samedi matin, après la lecture de la Règle, à celles qui rempliront des fonctions liturgiques la semaine suivante. Nous prenons de plus en plus conscience que c'est une grâce et un privilège de lire ou chanter la Parole de Dieu, une participation spéciale à la prêtrise du Christ. En établissant un calendrier des charges liturgiques plusieurs mois à l'avance, nous sommes encouragées à préparer les textes que nous chanterons ou lirons dans la lectio et la prière de sorte que la Parole de Dieu pénètre en nous avant que nous l'annoncions de manière à ce qu'elle entre dans les cœurs des auditeurs.

Persévérer dans le désir

Mais l'art d'apprendre à entrer pleinement dans cette prière est un long voyage qui demande de la persévérance. Nous ressentons notre faiblesse et parfois notre ferveur est tiède et notre concentration divague de sorte que nous ne sommes pas présentes, nous nous ennuyons et nous chantons avec notre bouche tandis que nos pensées se dispersent. Grâce à Dieu, la communauté nous porte, nous invite à revenir, à nous ouvrir au Saint Esprit qui nous guide par l'enseignement de l'Abbesse et celui de l'Église. Nous comprenons que nous devons avoir un grand désir pour avoir l'énergie nécessaire pour persévérer dans notre effort qui ne donne pas toujours des résultats satisfaisants mais plutôt nous pèse, nous semble sec, dépourvu de sens. Ce désir c'est le Saint Esprit lui-même qui touche notre cœur et nous incite à recommencer. Ce désir est renouvelé par le soutien et le témoignage de la communauté entière. L'énergie avec laquelle la communauté psalmodie devient notre énergie.

La Prière de la communauté

Nous ne pouvons séparer notre expérience des psaumes de notre expérience comme membres de notre Église monastique. Nous prions comme Corps du Christ, comme membres les uns des autres, comme l'épouse du Christ. Plus nous entrons dans la communauté et en faisons partie, plus nous entrons dans la prière de la communauté - et vice versa. Ce n'est pas quelque chose que nous faisons individuellement, c'est plutôt une responsabilité commune. La Constitution 19, 21 de notre Ordre précise : « la célébration doit se faire de telle sorte qu'elle exprime l'esprit de la communauté et amène les sœurs à participer pleinement. » La Constitution 17, 1 ajoute « le caractère spirituel de la communauté se manifeste spécialement dans la célébration de la liturgie. La liturgie renforce et accroît à la fois le sens intérieur de la vocation monastique et la communion entre les sœurs. » Il est important que chacune donne d'elle-même pour la célébration de l'Office comme l'une des façons principales dont elle se donne à Dieu dans et à travers la communauté. Chaque aspect de notre participation est un acte d'amour non une obligation. Ce n'est pas un devoir ni une discipline mais une expérience de communion. Même arriver à l'heure est un acte d'amour fraternel, pour ne pas déranger les autres mais plutôt ajouter à l'esprit de recueillement en étant présente à l'avance. Sans quoi la récitation des psaumes et les lectures peuvent n'être qu'une formalité vide où nous sommes physiquement présentes mais humainement et spirituellement endormies.

Il faut beaucoup d'effort pour devenir toujours plus consciente de cette responsabilité et pour être disponible chaque fois qu'on nous le demande pour préparer et célébrer la liturgie. Il est facile de se trouver des excuses et dire que nous ne sommes pas capables de ceci ou cela, mais il faut faire confiance au jugement de la communauté qui nous donne le courage et la capacité de chanter et de jouer des instruments bien au-delà de notre attente. Ceci nous aide à participer dans la gratitude et la gratuité plutôt que la rivalité et la fausse timidité. Nous nous soutenons mutuellement dans un esprit ecclésial dans lequel l'important n'est pas la perfection mais la participation. On donne la place pour apprendre et cela veut dire permettre les erreurs. Nous avons des classes de chant hebdomadaires et toute la communauté participe volontiers. Nous faisons attention non seulement pour apprendre à chanter juste les mélodies mais aussi à l'interprétation des hymnes et des antiennes, de sorte que nous pouvons sentir la raison qui fait que la musique monte ou descend pour exprimer le sens des mots. L'effort constant pour améliorer la qualité de notre office est une stimulation continuelle pour participer plus pleinement et activement. La schola a de fréquentes sessions de pose de voix avec un professeur d'une université voisine tandis que celles qui jouent de l'orgue, de la cithare et d'autres instruments se consacrent généreusement à la préparation musicale de l'office. Une équipe de sœurs continue à composer des antiennes, des hymnes et des répons pour compléter et enrichir notre liturgie et chaque fois qu'une autre fête est terminée, nous nous sentons toutes renouvelées. Tout ceci requiert de la discipline et un sacrifice mais contribue aussi à renforcer l'unité et l'enthousiasme à l'égard de notre liturgie et aide à créer une atmosphère priante pour la célébration. L'art a besoin d'attention au détail et nous essayons de faire de notre prière un art sacré en portant attention aux mouvements, pauses de silence, rythme, unité des chœurs, etc.

La prière de l'Église

Outre les cours au noviciat et au monasticat, nous avons beaucoup de livres à la bibliothèque et les enseignements de notre Abbesse qui approfondissent continuellement notre connaissance des psaumes en tant que prière de l'Église, fondée dès l'origine sur la tradition juive. Les apôtres suivaient la tradition juive, ils allaient au Temple pour prier à la neuvième heure. Petit à petit les premiers chrétiens ont incorporé les psaumes comme base de leur prière à certaines heures, certains jours, dans un cycle de semaines et ainsi l'année liturgique s'est développée. Prier les psaumes avec une interprétation chrétienne est devenu une manière importante d'approfondi la foi. Nous voyons que c'est aussi vrai pour nous que pour les premiers chrétiens. Les psaumes prennent une nouvelle signification quand nous savons que la Liturgie des Heures vient de la célébration du mystère pascal, du passage du Christ de la mort à la vie nouvelle dont le centre est l'Eucharistie. Les mots de Vatican II « l'Eucharistie est la source et le sommet de la prière chrétienne «  deviennent pour nous une réalité vivante et l'Office devient une manière de commémorer les souffrances du Christ, mort et résurrection, à l'office du matin et du soir. À Tierce nous nous souvenons de la descente du Saint Esprit et nous demandons d'être ouvertes à l'Esprit durant toute notre journée de travail. À Sexte nous commémorons la passion de Jésus; à None les psaumes des montées nous donnent la force de continuer notre voyage quotidien. Aux Vigiles nous sommes invitées à veiller et prier dans l'attente du retour de Jésus à la fin des temps - cela nous enseigne à tenir bon dans l'espérance même dans les périodes d'obscurité et de crise. L'aube nouvelle se lèvera. Nous nous unissons en esprit avec tous ceux qui sont dans les ténèbres du péché, du manque de sens, de la souffrance ou du désespoir. Nous découvrons ainsi que la liturgie des Heures et les psaumes deviennent une école de prière, de foi et d'espérance. « la Liturgie des Heures est une école de prière continuelle et une composante essentielle du mode de vie monastique « . (Constitutions OCSO 19)

École de prière

Lorsque la côte nord de Sumatra fut frappée par un tsunami en 2004, ce fut un choc dans le monde entier. Tant de personnes tuées et tant d'autres qui avaient tout perdu en un clin d'œil. En face d'une souffrance aussi catastrophique et d'autres désastres naturels ou causés par l'homme dans notre pays avant et après cela, comment pouvons-nous prier ? Nous avons trouvé que notre cri était exprimé dans le Psaume 45 et nous nous sommes accrochées à la foi du psalmiste en la fidélité de Dieu :

Dieu est pour nous refuge et force
Secours dans la détresse toujours offert.
Nous serons sans crainte si la terre est secouée
Si les montagnes s'effondrent au creux de la mer;
Ses flots peuvent mugir et s'enfler,
Les montagnes trembler dans la tempête :
Il est avec nous,
le Seigneur de l'univers ;
citadelle pour nous
le Dieu de Jacob !

École de sainteté

« Outre qu'elle est la prière de l'Église, la Liturgie des Heures est une source de sainteté qui enrichit la prière personnelle. » (Sacrosanctum Consilium 90) Les antiennes que nous avons pour le Psaume 50 (que notre communauté a choisi d'inclure à l'office des Laudes trois fois par semaines) sont :

Dimanche : Crée en moi un cœur pur, ô mon Dieu

Mardi : Tu ne repousses pas, ô mon Dieu, un cœur broyé.

Jeudi : Pitié pour moi, mon Dieu, dans ton amour.

Si nous retenons cet unique verset toute la journée, cela suffit. Nous pouvons rester dans l'attitude d'une personne consciente d'être pécheur mais qui a confiance en la miséricorde et l'amour infinis de Dieu. Même si nous tombons 7 fois par jour, ou 77 fois, nous pouvons nous relever et revenir vers la miséricorde de Dieu autant de fois et au lieu d'être découragées nous pouvons grandir en bonheur.

École de sagesse

Une personne qui désire le vrai bonheur peut beaucoup apprendre du psalmiste. Par exemple, le psaume 14 donne des indications concrètes sur comment nous pouvons plaire à Dieu et à notre prochain. Le psaume 33 et beaucoup d'autres nous donnent l'occasion de méditer sur les sources de la Règle de saint Benoît.

École de paix intérieure

Dans nos combats et nos crises, lorsque les tentations et les pensées nous harcèlent et nous perturbent, nous pouvons prier le psaume 34. « Accuse, Seigneur, ceux qui m'accusent, attaque ceux qui m'attaquent. » L'antienne que nous chantons est simple et directe et devient un appel au secours: « Ô Seigneur mon Dieu, combats pour moi ! » Dans notre désarroi nous l'appelons à notre aide pour vaincre les ennemis présents dans notre cœur et nos pensées.

Lorsque nous sommes malades ou souffrons de solitude, et même nous sentons abandonnées par le Seigneur et par nos sœurs, lorsque nous avons le sentiment d'avoir été traitées injustement, nous pouvons nous écrier avec le psalmiste avec qui Jésus sur la croix a appelé son Père: « Dieu, mon Dieu, pourquoi m'as-tu abandonné ? »

Si nous entrons dans les psaumes, nous n'avons pas besoin de trouver nos propres mots pour prier, quelle que soit la situation où nous nous trouvons. Les psaumes sont une entrée. Nous avons seulement besoin de la clé. Ces clés nous sont données par le Saint Esprit grâce à l'enseignement de l'Église, des Pères de l'Église et de tous ceux qui nous ont précédées.

Plus nous utilisons ces clés, plus nous désirons orienter notre vie entière vers la prière continue. Comme l'écrit Origène : « Quelqu'un qui prie sans cesse prie en travaillant et travaille en priant. »

Dans la culture locale

Notre monastère est situé au centre de Java, qui est le haut lieu de la riche et ancienne culture javanaise, au milieu d'une société en prédominance musulmane. Nous sommes situées dans les contreforts du Mont Merbabu et les gens qui nous entourent sont surtout des fermiers pauvres avec peu d'éducation qui, bien qu'officiellement musulmans, sont encore très influencés par les croyances animistes aux esprits et par les traditions superstitieuses. Que peut signifier pour eux notre prière des psaumes ? Les sœurs, tout en étant pour la plupart originaires de l'île de Java, viennent d'endroits et de milieux très différents mais nous désirons toutes faire partie de notre milieu local. Nous ne pouvons dialoguer avec eux au niveau de la religion ou de la culture mais nous pouvons devenir une présence de prière. Notre cloche sonne dans la montagne aux alentours et tout le monde sait que les sœurs sont en prière. Dans les deux courants, animiste et philosophique de la culture javanaise, il y a un grand respect pour la prière en solitude tandis que les musulmans apprécient les chrétiens qui prient plusieurs fois par jour - et même plus que les cinq fois prescrites par leur tradition. Nous avons appris que la pratique musulmane de prier cinq fois par jour vient très vraisemblablement des contacts de Mohammed avec la vie monastique chrétienne, car lorsqu'il faisait du commerce en suivant les caravanes, les seuls ‘hôtels' qu'on rencontrait étaient les monastères et il a passé beaucoup de nuits dans des hôtelleries monastiques. L'appel musulman à la prière que l'on distingue dans le lointain se mêle souvent à notre chant ou accompagne notre prière silencieuse.

Bien que la langue locale soit le javanais, nous utilisons la langue indonésienne nationale pour l'Office, ainsi que pour communiquer, de sorte que les sœurs et les hôtes qui viennent de tout le pays participent sans difficulté à notre prière. C'est une langue simple qui facilite l'unité mais elle n'est pas aussi complexe et poétique que le javanais ancien, de sorte qu'elle est parfois lourde et guère lyrique. Des problèmes de traduction ont aussi contribué à appauvrir le sens original des psaumes et nous essayons constamment d'améliorer la traduction, nous avons même un projet à long terme pour une nouvelle édition du psautier avec l'aide d'un professeur d'Écriture Sainte qui est expert dans les langues originales. Toutefois cela nous prendra des années. D'ici là nous faisons d'importantes corrections évidentes, au fur et à mesure, et nous essayons de diviser les versets le mieux possible pour faciliter la psalmodie et nous assurer que le sens est aussi clair que possible.

Depuis l'arrivée des Arabes en Indonésie aux 12e et 13e siècles, beaucoup de mots arabes ont été intégrés dans la langue locale. Nous prions donc avec le même mot pour Dieu que tous nos frères et sœurs musulmans de par le monde, « Allah ». Beaucoup de mots indonésiens pour les termes religieux sont d'origine arabe et sémitique. Ce pourrait être intéressant d'en dresser la liste : « roh » pour Esprit, « keselamatan » pour salut, « salam » pour une salutation de paix, « syukur » pour rendre grâce, « mukzijat » pour miracle, « mazmur » pour psaume, « korban » pour sacrifice, « imam » pour prêtre, « bait » pour temple, « kerahiman » (dérivé du mot ‘rahim' pour entrailles) pour miséricorde. Ainsi nous prions les psaumes avec des mots qui sont linguistiquement proche de l'hébreu original et dans une langue similairement concrète plutôt qu'abstraite et rationnelle, ce qui nous aide aussi à entrer dans l'esprit des psaumes. Les psaumes sont une prière orientale.

Mais notre contexte présente aussi quelques difficultés. Les psaumes parlent toujours d' ‘Israël' et sont très durs pour ses ennemis. Cela peut s'interpréter politiquement comme si nous priions pour les Juifs contre les Palestiniens et le monde musulman. Dans la délicate situation de minorité de l'Église en Indonésie, il est mal avisé d'inclure les psaumes de malédiction dans notre office.

Toutefois, la culture traditionnelle javanaise et la religion musulmane qui nous entoure créent une société profondément religieuse avec des valeurs spirituelles et transcendantales qui s'expriment aussi dans l'art et la musique. Nous avons essayé d'incorporer cela en partie dans notre liturgie par l'usage d'instruments de musique traditionnels du gamelan, l'orchestre de cuivres javanais. La gamme musicale javanaise et les mélodies sont en mineur ce qui convient tout à fait pour les psaumes méditatifs, mélancoliques ou pénitentiels. Dès le début de la fondation de notre communauté, nous avons chanté les complies complètement dans le style musical javanais. Ceci crée une atmosphère calme et contemplative pour l'office qui termine notre journée. Nous chantons les Complies sans lumière dans l'église, nous confiant à la protection de Dieu au moment d'entrer dans l'obscurité de la nuit où Lui seul peut nous sauver de la peur et du danger. Dans une région où l'électricité n'est arrivée que récemment, l'obscurité n'est pas seulement un symbole de danger mais une expérience réelle d'impuissance en face de l'invisible et de l'inattendu. Nos hôtes sont souvent émus par nos Complies javanaises, qui se terminent par le « Salve Regina » aussi dans le style musical javanais tandis que la statue de notre « Mère de Celui qui nous unit » - une Madone javanaise - est éclairée par une petite lampe. Dans l'assurance que Marie notre Mère nous mènera à travers cette vallée de larmes jusqu'à la pleine vision du visage de son Fils, les hôtes et nous, nous pouvons aller dans la nuit "reposer en paix et nous endormir tout de suite".

Pour les grandes solennités nous utilisons aussi d'autres instruments musicaux traditionnels qui ajoutent à l'atmosphère festive et en même temps au sacré de la célébration. Nous avons beaucoup de chance d'avoir dans notre église ce qu'on pourrait appeler une acoustique presque parfaite qui met en valeur le son des instruments qui accompagnent nos voix, car nous n'avons pas besoin de microphones. Cela nous donne une liberté et simplicité dans des arrangements créatifs pour les chantres et les instrumentistes.

Éduquer le peuple de Dieu à prier les psaumes

Nous avons trouvé une aide considérable dans la série des entretiens catéchétiques sur les psaumes donnés par le Serviteur de Dieu Jean Paul II. Une de nos sœurs a guidé le monasticat au long de ces commentaires et ensemble elles ont traduit la première série sur les psaumes de Laudes. Après quoi nous avons utilisé ces commentaires pour la seconde lecture des Vigiles pendant tout le carême et le temps pascal. Beaucoup dans la communauté ont ensuite utilisé le commentaire pour la méditation personnelle durant la journée. Cette expérience nous a rappelé les mots du pape dans Nuovo Millennium Innuente:

« Les chrétiens qui ont reçu le don d'une vocation à la vie spécialement consacrée sont bien sûr appelés à la prière de manière particulière : par sa nature, leur consécration les rend plus ouverts à l'expérience de la contemplation, et il est important qu'ils la cultivent avec un soin spécial. Mais ce serait une erreur de penser que les chrétiens ordinaires peuvent se contenter d'une prière superficielle qui est incapable de remplir toute leur vie. Surtout devant toutes les épreuves auxquelles est confrontée la foi dans le monde actuel, ils seraient non seulement des chrétiens médiocres mais "des chrétiens à risque". Ils courraient le risque insidieux de voir leur foi progressivement sapée, et finiraient peut-être par succomber à l'attrait de "substituts", acceptant des propositions religieuses alternatives et même en succombant à des superstitions insensées. Il est donc important que l'éducation à la prière devienne d'une certaine manière un point essentiel de tout projet pastoral. Pour ma part j'ai décidé de consacrer les catéchèses des prochains mercredis à la réflexion sur les psaumes, en commençant par les psaumes de la prière du matin avec lesquels la prière publique de l'Église nous invite à consacrer et orienter notre journée. » (NMI 34)

Comme nous avons bien conscience que notre mission en tant que monastère dans l'Église d'Indonésie est d'être un centre de prière où tous les chrétiens peuvent approfondir leur foi, nous sentons que ces mots s'adressent à nous. Nous souhaitons vivement partager la prière des psaumes avec nos hôtes. Beaucoup sont attirés par les psaumes parce qu'ils sont frappés par les mots et sensibles à la manière dont nous psalmodions. Ils veulent continuer à prier les psaumes chez eux ou dans leur groupe de prière. Nous avons en vente notre édition du Psautier ainsi que le livret de notre Office des Complies et plusieurs CD qu'ils peuvent utiliser pour chanter en même temps. Lorsque nous songeons que nous ne savions rien des psaumes avant d'entrer au monastère, nous sommes heureuses et reconnaissantes que les psaumes et la prière de l'Église commencent à être connus et utilisés aussi en dehors du monastère.

Conclusion

Nous approfondissons notre prière des psaumes à mesure que nous les aimons davantage. L'un après l'autre nous découvrons leurs secrets. La communauté nous aide en cela. Être assise au chœur à côté d'une sœur qui aime les psaumes et aime les chanter, cela allume en nous le même amour. Nous sentons que les autres boivent à la Source, absorbent le sens, se perdent dans les mots du psalmiste, unies à Jésus qui prie en eux. Leur prière suscite la prière en nous.

Plus nous prions les psaumes, plus nous sommes confrontées à la réalité de la vie humaine qui est si marquée par la faiblesse et la fragilité. À mesure que nous sommes débarrassées de nos masques et de nos illusions nous comprenons que la vie n'a de sens que vécue en relation avec notre Créateur et Rédempteur dans l'adoration et l'action de grâce, la contrition et l'humilité. La vie est un don et notre faiblesse est notre force parce qu'en elle nous découvrons la présence et la miséricorde de notre Dieu. Là nous trouvons notre véritable identité dans le Christ qui a donné sa vie pour nous sauver et nous ramener dans le sein du Père. Là nous trouvons que nous avons été créées pour louer le Dieu de notre vie et finalement rejoindre les anges et les saints qui ne cessent de célébrer la liturgie céleste. Ce n'est pas toujours facile de nous souvenir que nous "chantons en présence des anges" mais il est réconfortant de savoir que lorsque nous sommes faibles, ils continuent à chanter pour nous.

« Le Christ Jésus, grand prêtre de la nouvelle et éternelle alliance, en prenant la nature humaine, a introduit dans cet exil terrestre cet hymne qui est chanté de tout temps dans les parvis du ciel. Il rassemble toute la communauté humaine en Lui-même, l'associant à son propre chant de ce cantique de louange divine. Car Il continue son œuvre de Grand Prêtre à travers son Église qui ne cesse de louer le Seigneur et d'intercéder pour le salut du monde entier. Elle fait cela, non seulement en célébrant l'Eucharistie, mais aussi d'autres manières, notamment en priant l'Office divin. » (Sacrosanctum Consilium 83)

C'est pour nous une grâce d'être appelées à participer.

Traduction : Sr Marie-Claire, Rixensart

Photos : Gedono
1- La communauté
2- Le monastère

1. Voici la bénédiction :

Vous bénisse, vous qui allez annoncer sa Parole durant la semaine qui vient
Pour que vous soyez conscientes de la grâce spéciale qui vous est donnée
Par cette occasion de participer à la prêtrise du Christ.
Puissiez-vous préparer la nourriture de la parole qui nous sera servie
Dans un Esprit de Joie et de Paix.
Que les prières qui seront prononcées au nom de la communauté et de l'Église entière
expriment notre offrande d'un seul cœur et d'une seule âme
pour la gloire de Dieu et le salut du monde.