L'avenir pour la vie religieuse en Grande Bretagne

Christopher Jamison,  osb,  Abbé de Worth

       Exposé présenté lors de la Conférence des religieux d’Angleterre et du Pays de Galles en Septembre 2006.

« Abandonnons les terres confortables de l’optimisme, pour nous aventurer sur les terres inconfortables de l’espérance ». Tel est le projet du P. Christopher dans cet exposé, d’un côté explorer la spiritualité des jeunes aspirant à la vie religieuse. Ensuite, évaluer ce que ces nouveaux comportements nous disent sur les possibilités de la vie religieuse demain.

INTRODUCTION : LE PARADOXE DU RENOUVEAU ET DU DECLIN

Nous les religieux vivons aujourd’hui dans une situation paradoxale. Après trente ans de renouveau, l’avenir de la vie religieuse pose question. En dépit de procédures créatives et exhaustives pour renouveler les congrégations religieuses, le nombre de religieux en Europe est en fort déclin, d’anciennes structures ont déjà disparu ou sont sur le point de disparaître et certains ordres s’interrogent sur leur fin imminente. Sans la dimension internationale de l’accroissement des vocations dans les pays moins développés, encore plus de congrégations seraient confrontées à leur disparition.

Alors devons-nous être pessimistes sur l’avenir de la vie religieuse en Grande-Bretagne ? Oui, nous devrions être pessimistes, mais aussi pleins d’espoir. Le pessimisme vient de la triste réalité du déclin de nos congrégations, ma propre congrégation bénédictine anglaise ne faisant pas exception. Mais l’espérance n’est pas prisonnière des faits car l’espérance n’est pas déterminée par le passé. L’espérance est la capacité de voir plus loin que le passé, la capacité de voir l’amour de Dieu à l’œuvre nous sauvant au milieu de toutes les situations. Ce matin, je vous invite à m’aider dans la recherche, au travers des faits,  d’un chemin vers un avenir plein d’espérance. Ceci est une invitation à discerner ensemble ce qu’un auteur sur l’avenir de la vie religieuse appelle «  la différence entre l’espoir véritable et le faux optimisme, la différence entre l’espoir véritable et la vision narcissique, la différence entre l’espoir véritable et le désir de satisfaire des besoins individuels » 1. Aussi ce matin abandonnons un faux optimisme qui dit que les choses finiront par s’arranger ; abandonnons une vision narcissique qui dit que tout va bien dans notre mode de vie actuel ; abandonnons un désir de contenter tout le monde dans notre congrégation. En résumé, abandonnons les terres confortables de l’optimisme pour nous aventurer sur les terres inconfortables de l’espérance.

Or, nous ne pouvons pas, en un seul jour, accomplir tout ce parcours. Ce que nous pouvons faire, néanmoins, c’est  explorer le terrain et poser les jalons de la route que nous devrons suivre dans les années à venir. La méthode que je propose pour entreprendre cette exploration comprend deux parties, conduisant toutes deux au même territoire mais sous des angles différents.  La première partie de l’exploration  est guidée par la spiritualité actuelle des jeunes aspirants à la vie religieuse et ce que leurs comportements nous disent sur l’avenir de la vie religieuse. La seconde partie, plus brève, est dictée par le besoin d’un forum pour évaluer ce que ces nouveaux comportements et d’autres facteurs clés nous disent sur les possibilités futures de la vie religieuse. Des champs d’exploration audacieux dont nous ne pouvons, ce matin, que gratter la surface. Ce grattage va se situer au niveau de la surface visible, le mode de vie observable, ce que nous pourrions appeler l’anthropologie de la vie religieuse. Je suis tout à fait conscient que cela doit s’accompagner d’une réflexion théologique, ce que je ne vais pas faire maintenant. Un des points que je veux souligner est la nécessité pour nous religieux de prévoir un lieu spécialement réservé pour faire de la théologie. Mais la bonne théologie commence toujours par la vie telle qu’elle est vécue, aussi regardons quelles sont les vies les plus importantes dans notre réflexion sur l’avenir de la vie religieuse.

    1)  LA SPIRITUALITE DES JEUNES ASPIRANTS

 L’indice le plus révélateur concernant l’avenir de la vie religieuse se trouve dans la vie de ces jeunes actuellement intéressés de rentrer dans une communauté religieuse. Il y a aussi, bien entendu, des personnes plus âgées qui sont intéressées, mais l’avenir est entre les mains des jeunes, je parle de ceux qui ont entre 20 et 35 ou 40 ans maximum.

Pour ancrer ma réflexion sur ces jeunes aspirants dans les Écritures,  je vous propose l’appel de Samuel, le jeune homme qui ne reconnut pas l’appel de Dieu  mais qui continua à dire la Parole de Dieu. Dans 1 Samuel 3, 1-20, deux versets en particulier m’interpellent :

v.7 «  Samuel ne connaissait pas encore Dieu et la Parole de Dieu ne lui avait pas encore été révélée ». Ceci nous montre qu’il est possible que Dieu appelle quelqu’un qui ne le connaît pas encore. Dans le contexte de l’Ancien Testament, connaître signifie avoir une relation vivante avec Dieu plutôt que simplement croire en Dieu. Cela signifie donc que Dieu appelle ceux qui croient mais n’ont pas encore une foi profonde.

v.18 « Alors Samuel lui rapporta tout, il ne lui cacha rien » Ceci nous indique que les jeunes peuvent avoir des vérités dérangeantes à dire aux anciens. Samuel  annonça  à Eli que Dieu  le punirait pour ne pas avoir su maîtriser ses fils (qui maudissaient Dieu).

Ces deux aspects sont fortement corroborés par mes discussions récentes avec de jeunes aspirants.

SAMUEL NE CONNAISSAIT PAS ENCORE DIEU

Commençons par la première des deux idées : l’appel de Dieu à ceux qui ne le connaissent pas encore. Mon expérience à ce sujet vient de mon implication dans  Compass, un projet fondé sur une intuition. L’intuition était précisément ce que nous lisons dans l’appel de Samuel, à savoir que Dieu appelle encore des jeunes, mais, quand Dieu les appelle, ils ne savent pas ce qui leur arrive et ils ne savent pas où se tourner. Les structures traditionnelles de la vie catholique se sont pratiquement effondrées pour la plupart des jeunes ; nos jeunes catholiques avaient l’habitude d’avoir une religieuse qui les instruisait à l’école primaire, un prêtre de la paroisse qui les connaissait pendant leurs études secondaires, une tante religieuse etc. Avec l’écroulement de cette structure, ils ont besoin d’un nouveau mode de discernement des vocations. Aussi en 2003 un groupe de 20 congrégations a créé  Compass  comme point de référence et comme point de passage vers la vie religieuse. Nous avons commencé en 2004 avec un groupe de 7 jeunes gens et jeunes filles qui sont venus à Worth, dans une maison spécialement prévue, un week-end par mois et pour la semaine sainte, pour suivre une démarche de discernement sous la conduite d’un moine de Worth et d’une sœur Ursuline. Depuis nous avons eu un second groupe  et le troisième démarre le mois prochain, soit au total plus de 20 jeunes qui auront participé à ce programme en résidence.

La seconde intuition était que les jeunes Samuel d’aujourd’hui n’iraient pas demander à Eli car ils ne connaissent pas de prêtres, mais  qu’ils iraient plutôt sur la « toile ». Nous avons donc créé un site Internet puissant, sans textes imprimés, avec juste des moyens informatiques pour guider les chercheurs de vocation vers le site. Avec ce site, nous recevons environ 10 courriers de demande de renseignements  par  semaine et grâce à une analyse de Google nous savons qu’un millier de personnes par mois entrent dans le moteur de recherche Google les phrases «  devenir  religieuse » ou «  devenir  moine ». En admettant que beaucoup de ces entrées soient le fait d’étudiants dans le cadre de leurs études religieuses à l’école, cela en laisse quand même beaucoup d’autres. Nous avons découvert que toutes sortes de gens ont une intuition que Dieu les appelle et les appelle tout spécialement à la vie religieuse mais ils ont besoin d’être aidés par des moyens nouveaux pour discerner en profondeur les étapes suivantes. Nous avons découvert qu’ils se méfient des responsables des vocations dans les ordres religieux ou dans les diocèses ; les jeunes aspirants savent qu’il y a pénurie de prêtres et de religieux et craignent donc d’être happés par un ordre ou un séminaire. Ils ne veulent pas parler à un directeur des vocations ; ils veulent passer par une première étape, une pierre au milieu du gué, un lieu de discernement.

Les laïcs qui ont participé au programme Compass en parlent de façon positive et les  points forts qu’ils apprécient sont les suivants : en premier lieu, ils apprécient d’avoir le temps et l’espace nécessaires pour discerner, ainsi que la manière dont la vie monastique a rythmé ce temps et cet espace ; en deuxième lieu, ils découvrent combien ils ont besoin d’aide pour discerner, n’ayant pas réalisé auparavant à quel point c’est une démarche exigeante ; enfin, ils apprécient de découvrir qu’une communauté de jeunes personnes constitue le bon contexte pour accomplir ce discernement. Ils apprécient donc l’espace sacré, l’aide personnelle et une vie communautaire. Ce sont trois éléments essentiels que nous devons offrir aux jeunes afin de leur permettre de discerner leur vocation. Prière intense et communauté intense, en d’autres mots, une expérience intense de la vie de l’Église. Plusieurs participants ont commenté que, au départ, ils ont trouvé étrange de réfléchir à une vocation personnelle  au sein d’un groupe ; à la fin, ils ne pouvaient pas imaginer qu’il en fût autrement. Pour certains, cela représentait leur première véritable expérience d’Église. Et le signe le plus parlant que c’était une expérience d’Église était la joie qu’ils transmettaient quand ils en parlaient. Ce  fut pour eux une expérience joyeuse d’être l’Église, hommes et femmes rassemblés.

IMPLICATIONS (1)  

Alors, quelles sont les implications pour l’avenir de la vie religieuse si Dieu appelle des personnes qui ne connaissent pas encore Dieu ? Nos congrégations doivent fournir une expérience intense de prière et de communauté, avant même que les personnes entrent au noviciat ; il faut former les religieux  en partant de zéro. Le modèle classique de recrutement pour la vie religieuse suppose une base de laïcs bien formés dans laquelle puisent les ordres religieux. Dans ce modèle, les religieux sont une élite, la crème du lait laïc. Ce modèle est maintenant erroné, car il y a peu de jeunes laïcs bien formés,  par là je veux dire ayant un certain sentiment de foi intérieure et une vie de prière et d’action pour l’exprimer. À la place, il nous faut un modèle qui commence par les introduire à la vie de l’Église, pour les amener à vivre consciemment en tant que membres du corps du Christ.

En regardant ici, en Grande-Bretagne, ces jeunes personnes qui sont bien formées tendent à se trouver dans des mouvements nouveaux tels que «  Jeunesse 2000 »  ou les nouveaux mouvements ecclésiaux comme le néo-catéchuménat ou comme laïcs associés à des congrégations religieuses comme les Frères du Renouveau. Les diocèses ont des centres et des directeurs pour les jeunes, mais ces directeurs puisent de plus en plus dans le monde de ces nouveaux mouvements et sont de plus en plus leurs agents recruteurs. Les nouveaux mouvements ont compris ce que les ordres religieux traditionnels sont lents à comprendre : de nos jours, l’évangélisation est le terreau de recrutement pour les vocations sacerdotales et religieuses ; ou, en termes plus hardis, l’évangélisation et le discernement pour les vocations sont une seule et même démarche. On va vers les jeunes pour les évangéliser avec de nouvelles méthodes (les frères en skateboard, les festivals pour les jeunes, les groupes de rock chrétien etc.), on leur donne des actions clairement définies pour exprimer leur foi (adoration du Saint Sacrement, veillées toute une nuit, chapelets etc.) et on les invite à réfléchir à leur vocation d’abord dans un sens large puis dans le sens plus précis de la vocation religieuse. Notez le bien, on les invite, c’est la génération qui vit dans une société de consommation; ce sont des consommateurs avertis et ils s’attendent à ce que tout le monde les démarches, y compris l’Église.

Ce vêtement sans couture de l’évangélisation et de la vocation religieuse n’est pas encore aussi visible ici qu’ailleurs parce que, malgré la présence de quelques mouvements nouveaux au Royaume-Uni, les nouvelles congrégations religieuses qu’ils alimentent n’ont pas encore ouvert de maisons ici. Mais cette situation est sur le point de changer. La Communauté de St Jean a eu plusieurs jeunes novices britanniques ces dernières années et va ouvrir une maison dans l’est de Londres en 2008. Le message aux congrégations plus anciennes est clair : ne fondez pas votre recrutement sur le modèle traditionnel de la formation catholique dans ce pays ; envisagez plutôt un modèle totalement nouveau fondé sur l’évangélisation.

SAMUEL LUI RAPPORTA TOUT

Ceci nous conduit au deuxième verset de la lecture de Samuel, à propos de jeunes transmettant des messages difficiles. Un des problèmes qu’on ne peut ignorer est que les rares jeunes actifs dans l’Église n’envisagent  tout simplement pas la vie religieuse traditionnelle : cela ne leur vient pas du tout à l’idée que la vie religieuse traditionnelle est pour eux. En revanche, ils envisagent activement de se joindre aux nouveaux mouvements et congrégations, allant même à l’étranger pour le faire ainsi que déjà mentionné.

L’expérience de Compass et des nouveaux mouvements nous pousse à fournir une expérience intense de prière et de communauté à la fois pour évangéliser les jeunes et pour les aider à discerner leur vocation. Et pourtant ils viennent d’une culture très éloignée de telles activités. Aussi, pour nourrir les jeunes et ainsi nourrir l’avenir de la vie religieuse, il faut que nous procédions à une analyse sociologique très exigeante et prenions quelques mesures très exigeantes en réponse à cette analyse.

Ce qui suit est une analyse personnelle de la société issue d’un mélange d’expérience, d’intuition et de recherche. C’est une des voies possibles pour comprendre la culture contemporaine mais ce n’est pas la seule. Mon espoir est de stimuler une discussion entre nous sur notre culture britannique contemporaine.

La culture séculière d’où viennent les gens est un mélange de deux cultures : d’une part la culture des « superactifs », celle des adultes ayant des responsabilités professionnelles et familiales, et d’autre part la culture des jeunes, celle des « joyeux copains ».

           .  La culture des superactifs  est la norme pour ceux qui ont à rembourser leurs emprunts immobiliers, qui doivent travailler dur pour faire face à leurs engagements familiaux. Ils se trouvent contraints à travailler toujours plus pour maintenir le niveau de vie que leurs familles  s’estiment en droit d’avoir. Et ensuite ils ont besoin de vacances organisées pour évacuer le stress du travail, avec pour conséquence encore plus de travail pour pouvoir payer ces vacances. Cette corvée du plaisir  conduit de plus en plus de gens vers un sentiment d’insatisfaction.

    La  culture des joyeux copains est la norme  pour la Génération « Y », ceux qui ont de 16 à 25 ans. La valeur clé est le bonheur et l’échec ultime est d’être « triste ». Dans cette culture, si vous êtes triste, vous êtes un « loser » (un perdant). Ils ne donnent rien aux œuvres caritatives sauf si on le leur demande personnellement et les principaux organismes caritatifs ont créé les « chagresseurs » (agresseurs de charité)

pour les interpeller dans la rue ; quand on leur demande directement, ils donnent bien quelque chose  mais ils n’y pensent pas d’eux-mêmes. Ils n’adhèrent pas aux partis politiques, ne votent pas et ne vont surtout pas à l’église. Leur monde est concentré sur un groupe très restreint d’amis et la famille, en utilisant la technologie du téléphone portable et d’Internet pour rester en contact avec ce cercle fermé plutôt que de s’ouvrir au village global. 70% de la Génération «  Y » au Royaume-Uni utilise des forums  comme « Myspace » et « Bebo », comparés à 12% dans la population générale. Les Marines américains utilisent maintenant de tels sites pour leur recrutement.

Ces deux cultures se retrouvent dans deux cultures d’Église :

              . La culture superactive du clergé et des religieux qui travaillent tellement dur pour maintenir en vie les structures existantes qu’ils se plaignent tous d’être débordés et certains sont vraiment usés. Comme un ex-religieux me le disait : nous les religieux étions censés  être riches en temps et pauvres en argent mais, on ne sait comment, nous sommes devenus pauvres en temps et riches en argent.

              . La culture des joyeux copains de « Jeunesse 2000 » et des nouveaux mouvements. Un aperçu  pour moi de cette culture a été la Communauté d’Elm Grove  à Brighton, un groupe de jeunes laïcs suivant la Règle de St Benoît, qui ont inventé  « l’évangélisation (sur) canapé » ; ils installent véritablement un canapé et une table basse sur la pelouse bordant la rue en ville, ils s’y installent et d’autres jeunes viennent et s’assoient avec eux. Un groupe de joyeux copains invite d’autres à se joindre au groupe. Et suite à un de ces rassemblements, quelque 70 personnes sont venues à une rencontre à l’église en milieu de semaine, et pour beaucoup ce fut leur première visite à une église depuis de nombreuses années.

Dans la période qui va de la fin des études à l’emprunt pour l’achat de la maison, les vieilles règles de comportement ne s’appliquent plus. C’est la culture qui suit celle de « post-Vatican II », avec ses nouvelles convictions et ses nouveaux désirs. Quels sont ces désirs et convictions tels qu’exprimés par ceux qui sont ou pourraient devenir de jeunes aspirants ?

Je propose maintenant l’analyse très provisoire qui suit, en m’appuyant sur quelques citations d’un auteur américain, Sean Reynolds, récemment cité par Sœur Christina Vladimiroff OSB. Les jeunes aspirants potentiels sont dans une culture qui croit qu’on est heureux dans la vie si on possède les trois choses suivantes :

1. IDENTITE

Les jeunes aspirants ont besoin de savoir qui est dans leur groupe et veulent une identité claire à partager avec ce groupe. C’est pourquoi ils sont attirés par les groupes religieux qui portent l’habit, pratiquent la prière communautaire et offrent une discipline de vie communautaire stricte. Dans ce contexte, ils aiment les qualités « monastiques » et ne comprennent pas le débat sur la nécessité de renoncer aux coutumes « monastiques » afin d’être des religieux apostoliques. « Des arguments logiques, rationnels, discursifs destinés à convaincre sont généralement inefficaces. Développement, apprentissage et croissance significatifs résultent d’expériences directes, personnelles et convaincantes ».

2.CLARTE

Les jeunes aspirants veulent se rattacher à ce qu’ils considèrent comme la sagesse de la tradition catholique, qu’ils pensent que la génération précédente a trahie. Ils identifient cette tradition à des pratiques très visibles, telles que les exercices de dévotion. Ils aiment une autorité claire et détestent les attitudes libérales, ayant souvent connu, par exemple, la promiscuité sexuelle pendant leur enfance. «  Noyés dans une culture où tout est relatif et où il n’y a apparemment aucune vérité absolue, ils sont attirés vers ces sources de vérité authentique qui semblent les plus solides et les plus dignes de confiance ».

3. CONNEXION IMMEDIATE

Ils veulent être liés à un groupe proche et identifiable de sœurs ou de frères. Ils veulent aider d’autres au-delà de ce cercle mais d’une manière directe au travers de services généreux aux personnes plutôt qu’au travers de groupes de recrutement. Ils  « ont faim d’authenticité, d’expériences personnelles significatives ». Les jeunes femmes ont de grandes ambitions pour elles-mêmes mais ne sont pas intéressées par le mouvement féministe ; elles sont de plus en plus post-féministes.  «  Les post-modernes se méfient généralement des idéologies…ils sont réceptifs aux histoires qui révèlent la vérité avec un petit ‘v’ dans des circonstances spécifiques tels que des discussions témoignages ou des rencontres de partage de foi »

Comme tous les jeunes, ils défient la culture qui les a élevés, ce qui en termes d’Église signifie la culture post-Vatican II. Si les « baby boomers » de notre génération sont les gens du renouveau, alors ces jeunes aspirants sont les gens du post-renouveau. Le renouveau post-Vatican II visait à décaper, interroger et défier les anciennes structures ;  par opposition, la génération post-renouveau veut une identité claire et une connexion immédiate.

IMPLICATIONS (2)

Si c’est cela que nous disent nos Samuel contemporains, alors quelles sont les implications pour l’avenir de la vie religieuse ? Une façon d’aborder cette question est de se demander : perçoit-on dans les congrégations religieuses existantes une identité claire et une connexion immédiate ? Ou, en allant encore plus loin : avons-nous, dans nos communautés religieuses, une identité claire et des connexions immédiates ?

Je soupçonne que la réponse à ces deux questions combinées est que souvent on ne perçoit pas l’identité claire et les connexions immédiates alors même qu’elles existent. Aussi laissez-moi proposer quelques pistes sur la manière d’aborder cette situation.

Prière

Lors d’une récente rencontre régionale de supérieurs religieux, tous furent invités à parler au groupe de la tradition de prière dans leur congrégation. Ce qui nous a tous frappés, c’est à quel point ces religieux étaient dynamisés par la description de leur vie de prière, et à quel point ils avaient rarement l’occasion de montrer à d’autres cette énergie venant de la prière. Nous avons aussi été frappés par le grand nombre de congrégations qui pratiquent, comme faisant partie intégrante de leur spiritualité, l’adoration  quotidienne du Saint-Sacrement, spiritualité résumée par l’une des sœurs qui a dit que cela nourrissait son service du Christ auprès des autres. Quand des membres trop zélés de «  Jeunesse 2000 » peuvent parfois donner l’impression qu’ils ont inventé l’adoration du Saint-Sacrement, à qui est la faute d’avoir caché cette riche tradition monastique sous le boisseau ? D’une manière ou d’une autre, notre dévotion totale au Christ dans la prière doit se faire plus visible si nous voulons qu’elle attire les jeunes aspirants.

Communauté

Toutes les congrégations, quelle que soit leur tradition de vie religieuse, doivent renforcer la pratique vivante de leur vie communautaire pour soutenir leurs jeunes aspirants. Pour celles où elle est institutionnalisée, la vie communautaire doit être une connexion personnelle et intime, pas simplement une installation dans un ensemble de règles sociales. Pour les congrégations qui ont supprimé la vie communautaire institutionnelle, cette vie communautaire doit être clairement visible et active. Par-dessus tout, la communauté doit être perçue comme koinonia, comme communion, c’est-à-dire comme un engagement  à caractère sacré et non simplement un choix de mode de vie.

Évangélisation

Si la série télévisée « Le monastère » nous a appris quelque chose, c’est bien que la contemplation est un puissant outil d’évangélisation dans notre culture superactive. Offrir un sanctuaire constitue un riche gisement de travail pour les religieux, sanctuaire pour la personne superactive et pour le réfugié. D’une façon ou d’une autre, notre travail doit être transformé pour être clairement le fruit de notre relation à Jésus-Christ. Il ne suffit pas de le dire à nos jeunes aspirants. Or, je dois reconnaître que les traditions apostoliques et monastiques diffèrent dans leurs priorités. Pour beaucoup de congrégations apostoliques, travailler  parmi les déshérités et  travailler pour la justice représente pour leurs membres la façon de vivre leur vocation religieuse. Mais est-ce que cela peut être perçu comme tel par les jeunes aspirants et y verront-ils le fruit de la contemplation du Christ ?

Prière, communauté et évangélisation : tels doivent être les aspects visibles de l’avenir de la vie religieuse.

Ce sont les signes sacramentels de notre vie en Christ en tant que religieux. La seule imitation par les religieux du monde laïc contemporain n’est pas une solution pour l’avenir de la vie religieuse. Selon les mots de Sœur Christina : « Pour être les prophètes de l’espérance aujourd’hui, nous cheminons avec angoisse, ne proposant aucune idéologie brillante, mais seulement la cohérence concrète et silencieuse entre notre mode de vie, nos relations,  nos engagements et  nos choix.

                  2) FORUM  POUR  L’  AVENIR


Le point de départ pour un avenir prometteur est un bilan réaliste du présent, exercice généralement jugé comme une perte de temps. On connaît déjà  les éléments du problème, dit-on, et on veut donc immédiatement passer aux solutions. En fait, une compréhension partagée du présent est essentielle pour aller de l’avant. Et quand les gens prennent la peine d’expliquer le présent les uns aux autres, ils découvrent différentes façons de voir le présent. De cette diversité jaillit une perspective plus riche sur le présent et  par conséquent un avenir plus riche se dessine. Nous avons aussi besoin, comme faisant partie de cette image plus riche de l’avenir, d’une théologie qui puise dans les abondantes ressources de l’enseignement de l’Église, dans les traditions de la vie religieuse et dans les déclarations récentes des papes et des synodes. Une expression de cette approche holistique s’appelle Enquête positive,  nom ô combien révélateur.

Ici en Grande-Bretagne, nous avons des statistiques déprimantes sur la situation actuelle, mais nous n’avons pas une compréhension approfondie de la réalité présente de la vie religieuse. Aussi, pour prendre un exemple de bonne démarche, tournons-nous vers les USA. En 1993 a été publiée l’étude FORUS 2 intitulée « L’avenir de la vie religieuse aux Etats-Unis ». Largement reconnue comme une des meilleures études sur les ordres religieux catholiques depuis le Concile Vatican II, l’étude FORUS pose la question centrale suivante :

 «  Quels éléments doivent être maintenant traités pour que la vie religieuse demeure une composante essentielle de la société américaine et de l’Église ? » Dans le dernier chapitre du rapport, les auteurs identifient huit problèmes que les ordres religieux doivent chercher à résoudre afin de survivre. Chaque problème a deux facettes opposées, la première étant la force qui  fait reculer et la seconde le futur possible. En voici la liste: individualisme ou vocation,  gouvernance médiocre ou gouvernance dynamique, autorité négative ou autorité positive, absorption dans le travail ou identité institutionnelle, déclin des liens d’affiliation ou définition claire du rôle, racisme ou multiculturalisme, matérialisme ou Évangile, assimilation paroissiale ou reconnaissance du charisme. Pour chaque congrégation et pour chaque religieux individuellement, notre  situation actuelle nous place quelque part entre ces deux pôles ; notre tâche est de réduire les forces qui nous font reculer et de libérer les forces nous permettant d’avancer. Ce qu’un tel cadre  permet, c’est d’éliminer les  problèmes secondaires pour se concentrer sur ce qui est vraiment essentiel.

Cette exploration du terrain que je viens de faire indique un parcours centré sur un groupe consacré à l’analyse des réalités présentes de la vie religieuse et de la théologie de la vie religieuse comme étant la fondation nécessaire pour voir l’avenir. Un tel groupe fournirait le contexte essentiel pour tous les problèmes d’éducation, de justice, de santé et autres vers lesquels les religieux doivent se tourner. Il serait maintenant juste de préciser qu’on ne peut pas, par exemple, dissocier vie religieuse et éducation si on est un ordre enseignant  ou vie religieuse et justice pour la majorité des ordres. Toute approche de la vie religieuse comprendra bien ainsi d’autres considérations, mais le point de départ pour le forum  que je propose est l’appel à la vie religieuse que nous recevons du Christ, un lieu pour réfléchir à la vocation religieuse elle-même.

Traduction Madame Steeves

 1. Ukeritis, D « Transformation et Engagement dans Forum CMSM, USA, printemps 2005.>  2. Nygren et Ukeritis, Praeger Press.