Première rencontre de jeunes moines et moniales européens à la Pierre Qui Vire

Auteur : P. Luc Cornuau, Abbé du monastère de la Pierre Qui Vire

Chapeau : À la lumière des expériences du passé, les jeunes moines et moniales prennent conscience de la manière dont ils peuvent contribuer à la construction de l’Europe.

« Poursuis la paix, recherche-là »

C’est sur cette invitation du psalmiste reprise par St Benoît, que nous nous sommes retrouvés du 17 au 24 juillet 2006 à la Pierre qui Vire, pour une rencontre de jeunes frères et sœurs, de nos différentes provinces européennes de la Congrégation de Subiaco. Ce projet de rencontre s’est noué peu à peu autour de deux convictions et d’un événement. La première conviction est qu’il nous faut tisser davantage de liens vivants entre nos provinces, et plus particulièrement entre les plus jeunes qui sont souvent isolés. Cette conviction habitait  plusieurs Abbés de notre Congrégation depuis quelques années. La seconde conviction était, qu’au sortir des deux « non » néerlandais et français, au projet de Constitution Européenne, il y avait place pour les initiatives qui favorisent les relations entre nos pays européens, tentés par le repliement sur soi. Un événement, enfin : la commémoration à Vézelay du 60e  anniversaire de la Croisade de la Paix. En Juillet 1946, sous l’impulsion du P. Doncoeur sj un grand élan de prière avait fait converger 14 croix transmises de villages en villages, depuis plusieurs pays d’Europe et diverses régions de France vers Vézelay, pour implorer la paix. En son temps, cette initiative de foi et de prière avait apporté une belle pierre dans la lente reconstruction de l’après-guerre, pour transformer les regards et les cœurs. Les frères de la Pierre qui Vire y avaient pris une part notable, en tant que responsables de la paroisse.

La rencontre 2006 regroupa 14 frères et 8 sœurs, venant des Pays Bas (les monastères nouvellement agrégés à notre congrégation), de Flandres, de Catalogne, d’Italie, d’Allemagne, et d’Écosse, et de France. Cette belle diversité a été un élément heureux et déterminant pour la réussite de nos échanges. Quatre journées avaient été prévues pour nous retrouver d’abord à la Pierre qui Vire, qui culminaient sur la journée à Vézelay en union avec l’église diocésaine pour la célébration du 60° anniversaire de la Croisade de la Paix.

La première journée fût essentiellement consacrée à se présenter. Chacun parlant de son monastère, mais aussi essayant de dire ce qui l’avait attiré en ce lieu…Se connaître, mais encore se reconnaître d’une même Congrégation. Dans ce but, le P.Denis Huerre  brossa l’histoire de nos différentes provinces qui ont constitué peu à peu la Congrégation au long de son développement. Nous sommes enracinés dans une histoire !

La seconde journée abordait le thème de la Paix. Comment dans nos monastères, nous sommes artisans de paix, chercheurs et promoteurs de la paix. Le P. Abbé Hugh nous a donné une très belle conférence. De façon suggestive, il nous a montré que la recherche de la paix dans nos monastères, nécessitait une « intention de paix », une réorientation profonde du cœur, une conversion. Il ajoutait ensuite que nos communautés dans leur organisation et par les rites de la vie quotidienne offraient « un symbolisme de la paix ». Tout est fait pour unir entre eux, les frères, au chœur, dans les repas, au travail…Enfin, il relevait que la vie monastique mettait devant nous chaque jour « un agenda de paix » : la réconciliation avant le coucher du soleil, la patience dans l’injustice, la bonne parole, les choses fournies à temps etc… Il concluait en nous montrant combien notre vie monastique nous porte à chercher la paix en son principe, tel que le monde ne peut le donner, dans l’harmonie avec la Sainteté de Dieu…Une journée pour aller à l’essentiel, avec en conclusion un temps de partage autour du P. Adalbert de Vogüé et son expérience d’ermite.

La troisième journée élargissait les horizons en nous sensibilisant à la question européenne. La présence de M. de Romanet, conseiller de Jacques Chirac et celle du P. Abbé Bruno ont permis de dialoguer sur ces questions délicates. En européen convaincu, M. de Romanet nous a fait sentir combien la construction de l’Europe devait assumer aujourd’hui les ambiguïtés non levées du passé, quant à ses orientations majeures (projet économique ou politique, projet de défense ou non, fédération ou confédération…). En conclusion, il nous partageait sa conviction que « les états sont précédés par la société », c’est-à-dire que ce sont les initiatives civiles, des citoyens ou des associations qui impulsent dans les états de nouvelles façons de voir ou de faire. Et cela vaut à ses yeux, très spécialement pour la question européenne. Toutes les initiatives sont bonnes pour favoriser l’émergence d’un projet plus communautaire. Celui-ci naîtra des convictions de personnes convaincues.

Et peu à peu la rencontre s’achemina vers le rendez-vous final de la célébration de Vézelay. Nous y partions le 20 au soir pour participer aux Vigiles des Fraternités Monastiques de Jérusalem, puis à une veillée sur la paix suivie d’une adoration nocturne (pour ceux qui ont eu le courage !). Le lendemain, une belle procession nous conduisait d’auprès l’ermitage de la Cordelle, où St Bernard prêcha la Croisade de 1142, jusqu’à la basilique en passant par le village. La célébration eucharistique était honorée par la présence de deux évêques français de Troyes et de Sens et un évêque allemand de Trier, ainsi que par les PP. Abbé Bruno et Jacques de Belloc. Un bon groupe d’allemand de Duisbourg avait voulu venir s’associer à l’événement. Un moment de la célébration fût particulièrement remarqué lorsque quatre jeunes remontèrent la nef, en silence, en portant sur leurs épaules, « la croix allemande ». Cette croix est un symbole. En 1946, alors que des croix arrivaient de partout sur la colline de Vézelay, des prisonniers allemands qui travaillaient dans les environs firent savoir qu’ils aimeraient bien s’associer eux aussi à l’évènement. Les organisateurs n’avaient pas prévu  de présence allemande. Sur le champ, avec des traverses de poutres, les soldats allemands firent une croix qu’ils portèrent avec leurs habits très reconnaissables de prisonniers. Leur arrivée fit une grande impression et toucha très profondément. Beaucoup virent dans ce geste une modeste contribution dans la réconciliation entre français et allemands. M. H. Kohl quand il viendra à Vézelay, se recueillera devant cette croix.

Après la messe, la journée se poursuivit dans l’après-midi, par un temps de célébration de la réconciliation, puis elle se conclue par l’office de Vêpres, entrecoupé de témoignages en langue allemande, et d’intentions de prière en anglais, néerlandais et italien.

Que retenir de ces riches journées de rencontre, d’échanges et de célébration… ?

Chacun a emporté des trésors qui fructifieront en leur temps dans sa vie monastique. Plusieurs ont parlé de « ressourcement » en parlant de ces jours, voire de « retraite ».

Quelques points ressortent. La question des langues. Tous ont  éprouvé le bienfait d’aller à la rencontre d’autres langues et d’autres cultures. La barrière des langues a été parfois une souffrance pour plusieurs. Elle a nécessité de passer par des traductions qui ne pouvaient pas toujours être simultanées. Il a fallu prendre le temps, pour s’écouter et se comprendre vraiment. Ce travail réel, mais pas trop laborieux, a été important pour prendre la mesure de nos différentes façons de nous situer, de nous exprimer, et de nous comprendre. De là ressortait une aspiration presque unanime : développer des possibilités d’apprendre d’autres langues, et des échanges linguistiques ! Avis aux abbés !

Situés dans l’histoire. Une telle rencontre est une bonne opportunité pour aider chacun à prendre sa place dans une histoire toujours plus grande, à laquelle la conscience s’éveille peu à peu. Nous sommes ainsi dans notre congrégation les héritiers d’une histoire déjà bien ancienne, faite de relations assez complexes entre nos différents monastères. D’une autre manière, un frère disait  qu’il avait été ému en réalisant à travers les témoignages multiples durant la journée de Vézelay que son grand-père aurait pu tuer de nombreux français.

Nos monastères, des ponts à l’intérieur de l’Église, du monde.  Nos monastères sont des lieux de paix pour le monde, peut-être parce qu’ils savent le prix de cette paix, toujours à chercher et à demander. Da pacem Domine ! Cette conscience est apparue pour plusieurs plus clairement, à la manière d’un appel et d’une responsabilité à vivre. Vivre ces jours dans l’écoute patiente, dans le respect est une occasion de fortifier ce désir d’ouverture à l’autre, de l’expérimenter comme accessible. « À notre échelle, nous avons contribué à construire l’Europe » disait une sœur. C’est la grâce d’une telle rencontre de faire toucher du doigt que toutes nos initiatives de rencontres et d’échanges sont porteuses de vie pour nous même et bien plus que pour nous mêmes, sans qu’il s’agisse de vouloir mesurer.

Nous nous sommes quittés en espérant que d’autres rencontres de ce genre pourront se reproduire. Elles pourront aider à développer chez les plus jeunes le sens d’une responsabilité de la vie en congrégation, en Europe -mais aussi en lien avec les autres pays du monde, comme cela a été souligné -  à partir de nos monastères où nous sommes enracinés.