Formation : Étude de RB 64, 17-19

Sr. Aquinata Böckmann, osb

Voici une étude forte, basée sur un passage du chapitre 64 de la Règle, qui nous fait découvrir tout le vocabulaire et l’esprit de sagesse de saint Benoît.

Comme on nous a déjà fait part d’idées très utiles pour nous aujourd’hui sur ‘Guider avec sagesse’ je saute immédiatement à la Règle de Benoît (RB) et plus spécifiquement au texte que l’on m’a demandé d’expliquer, principalement les versets 18-19 dans le contexte de RB 64 (voir le plan distribué). Jacques Dupont a dit de la « lectio divina », que c’est comme de souffler doucement et avec persévérance sur les cendres jusqu’à ce que jaillisse la flamme. Nous soufflons donc, pour ainsi dire, avec cette patience et cet amour sur les différentes expressions, jusqu’à ce que la vie apparaisse, - une orientation pour notre vie. Aussi, je ne vais pas seulement lire le texte scientifiquement, mais existentiellement, ayant eu moi-même ma petite expérience de ce que c’est que guider. En ces temps difficiles, il m’arrive souvent de lire la RB pour y chercher de l’aide. Lorsque je regarde en arrière je rends grâce pour cette période, et elle m’a aidée à grandir.

Comme le but de la conférence est d’expliquer ce que Benoît voulait dire, je n’aurai pas recours au langage inclusif, certaine que nous pouvons toutes facilement traduire ses orientations dans nos vies.

L’expression « guider avec sagesse » est en accord avec RB 64. Déjà pour l’élection de l’Abbé (64, 2) l’un des critères était : «la sagesse de sa doctrine » (sapientia doctrinae). Que représente cette sagesse selon Benoît ? Il la postule pour l’Abbé et tous ses officiers qui coopèrent avec lui.

Dans l’Antiquité le mot avait différents contenus principaux :

1. L’ouverture à toute la réalité (tout l’être humain, la personne dans ses interrelations (communauté) et le monde autour de nous.

2. La connaissance, ou mieux, la perception de la réalité non seulement par l’intellect mais aussi à travers les sens et l’expérience.

3. La capacité de juger ce qui est meilleur et moins bon, ou mauvais et moins mauvais.

Dans certains écrits elle est synonyme de prudence. Sagesse 8, 7 dit: « les vertus sont le fruit de ses labeurs (de la sagesse), puisque c’est elle qui enseigne tempérance et prudence, justice et courage  ; or rien dans la vie n’est plus utile aux hommes ». Elle est la racine des quatre vertus cardinales.

4. Parfois la sagesse incite aussi à suivre le chemin entre les deux extrêmes, la via media, le chemin de la discrétion, de la sorte est liée à la modération et à la tempérance.

Ainsi que le montrent les études sur la vertu de sagesse, il faut toujours replacer la sagesse dans son contexte, parce que le contenu en est si large : on pourrait la comparer à une belle sculpture, que nous voyons seulement sous un seul angle, jamais dans sa totalité. Ainsi donc nous allons regarder la sagesse dans le contexte de RB 64.

Si nous cherchons des mots qui se rapportent à la sagesse dans la seconde partie de RB 64, nous rencontrons deux fois le mot « prudemment », un terme généralement lié à la sagesse ; les termes il prévoit, il réfléchit, décide avec mesure, pense à la discrétion sont également liés à la sagesse (tous les mots sont soulignés). En un sens nous pourrions récapituler les qualités de l’Abbé dans la seconde partie de RB 64, spécialement notre passage versets 18-19 (dans 17-20) par « sagesse ». Et nous sommes reconnaissantes à Benoît d’avoir déployé pour nous sa richesse.

Guider se rapporte à une communauté et aux différents membres individuels, tous en marche vers leur but. Nous allons donc d’abord examiner cette communauté, son cheminement, puis le guide plein de sagesse et nous prêterons une attention spéciale à « attention » et vision. Je voudrais conclure avec les figures du Christ, que la RB applique au guide.

1. Les membres forts et les membres faibles

Dans ce passage Benoît parle de tous les membres, qu’il ne faut pas fatiguer, de crainte qu’ils ne périssent tous en un seul jour (v.18), puis il mentionne les faibles et les forts (v.19). Mais qui est faible et qui est fort ? Les forts, selon ce texte, ont besoin de quelque chose à désirer : un idéal, un objectif et des défis ; il se peut qu’ils soient forts physiquement ou moralement. C’est le seul exemple dans la RB, de l’emploi du terme «fort» pour des moines individuels. Mais le terme «faible» est très souvent mentionné. Le v.18 disait que les frères ne devaient pas être incités à prendre la fuite, ou à se dérober accablés. Ils sombreraient facilement dans la dépression, abandonnant tout pour fuir (donc lorsque le travail est trop lourd comme nous le voyons en 48, 22  où dès le début ils ont besoin de l’admonition: ne vous dérobez pas tout de suite, - Prol 48). Ils peuvent être «infirmes» physiquement (ils ne sont pas capables de travailler autant, ou bien ils ont besoin de plus - 34, 4) ; ils peuvent être infirmes à propos de la nourriture (il leur faut des dispenses ou des plats spéciaux - cf 39, 1), et aussi spirituellement, n’étant même pas capables de supporter certaines lectures le soir (42, 4).

Nous pourrions nous rappeler nos communautés avec des membres forts et des membres faibles.

Comment les rassembler tous ? Comment réaliser l’idéal, ainsi que le dit 34, 5 : «tous les membres» – dans toutes leurs différences – «seront en paix». Et comment peuvent-ils marcher ensemble ?

2. Marcher ensemble

Le texte scripturaire avec les versets qui l’encadrent indique que les membres du troupeau sont en route vers leur destination finale (versets 18 sq), forts et faibles pareillement! Le symbole d’une communauté dans la RB n’est pas un nid mais un chemin. Ils doivent arriver tous ensemble, ainsi que le dit avec force Benoît en 72, 12: «Que le Christ nous mène tous ensemble à la vie éternelle». Les faibles risquent peut-être de rester à la traîne, ou sur place, ou même de s’enfuir ; les forts peuvent vouloir progresser plus vite. Mais tous doivent arriver ensemble.

Le cheminement en commun a commencé le jour de la profession, où le nom de “frère” a été employé pour la première fois explicitement (il est regrettable que ce ne soit pas le cas dans toutes les traductions). Il avait déposé le document sur l’autel ; il avait chanté le «Suscipe me» – et la communauté, s’identifiant à lui, avait aussi chanté «Suscipe me» (reçois-moi). De la sorte ils ont officiellement reconnu le nouveau frère (frater novicius, 58, 23) comme l’un d’entre eux. Ils sont tous un désormais (cf 2, 20). Ils deviennent ainsi responsables les uns des autres, pour s’entraider sur la route. L’Abbé est le garant que cela sera vraiment fait (58, 29 : il prend le document sur l’autel).

Je ne peux que répéter le beau modèle que mes sœurs m’ont donné de ce ‘faire route ensemble’. Comme jeunes professes et novices, au printemps, nous allions dans les champs de pommes de terre de notre ferme. Nous commencions le matin à un bout, et devions être de l’autre côté l’après-midi. Nous avions chacune une houe pour nettoyer les mauvaises herbes autour des plants de pommes de terre. Comme je n’étais pas très forte, au bout de quelque temps j’étais à la traîne, et des pensées de découragement s’insinuaient : «La vie monastique est trop pénible pour moi, je n’y arriverai pas ; je ferais mieux de m’en aller.» Mais alors, en regardant devant moi, je voyais que la soeur à ma droite avait déjà nettoyé quelques plants de ma rangée. Je reprenais espoir et j’étais de nouveau avec tout le monde. Mais au bout de quelque temps, une fois encore, j’étais à la traîne. «Je ne suis pas assez forte pour cette vie», – les mêmes pensées ! Je dois dire que tous mes doutes sur ma vocation monastique gisent sur ces champs de pommes de terre … En regardant devant, je découvrais, que la sœur à ma gauche avait nettoyé plusieurs plants pour moi. Et de nouveau j’étais avec elles. Je ne sais pas combien de fois cela se produisait ; en tout cas nous arrivions ensemble de l’autre côté. – Lorsque nous avons eu notre jubilé ensemble, nous avons parlé de nos expériences passées. Je demandais, en regardant les champs de pommes de terre devant nous: «Savez-vous que vous avez sauvé ma vocation ici dans ces champs ?» Elles répondirent : «Nous mettions toujours une sœur forte à ta gauche, et une autre forte à ta droite.» J’ai ainsi eu une bonne occasion de les remercier. Pour moi c’est devenu un symbole profond pour notre vie communautaire monastique. C’est vrai qu’il nous arrive parfois de vouloir abandonner, ou que nous nous sentons seules, mais au sens le plus profond, nos sœurs nous entraînent. Et nous faisons de même avec toutes nos sœurs. Selon ce modèle, les fortes utilisaient leur force pour aider les faibles ; et les faibles ne prenaient pas la fuite parce qu’elles étaient soutenues par les fortes. Les fortes et les faibles ; les sœurs ne font pas toujours attention pour aider. Ici la tâche du guide devient évidente, faire en sorte que la route en commun se réalise

Le texte scripturaire en 64, 18 est tiré de Gn 33, 13. Esaü a proposé de lever le camp et de partir, et d’aller l’un à côté de l’autre. Jacob répliqua : «… Les enfants sont faibles et je dois penser aux brebis et aux vaches qui allaitent. Si on les surmène un seul jour, tout le bétail va mourir.»1 Il voulait suivre en allant aussi lentement qu’il le fallait pour les petits, et il arriverait plus tard. Seul le cas des faibles est ici pris en compte. Et tout le troupeau s’adapte à leur pas, avançant lentement. Mais ce n’est pas exactement ce que veut souligner Benoît. Et peut-être est-ce pour cela qu’il dit : «imitant donc cet exemple et d’autres semblables de la discrétion… ; que les forts désirent faire davantage» (v.19). Le niveau ne doit pas baisser à tous les égards. Nous pourrions penser à ce risque aujourd’hui.

Une communauté de forts et de faibles ; mais tous marchant ensemble ! Le guide doit avoir la vision de ce qu’est la communauté, où elle va, et comment y parvenir.

3. Aspects de la sagesse du guide

Ici nous devons considérer les expressions des versets 17-20 : il prévoit, (providus) et il réfléchit (consideratus) … il décide avec mesure, il pense à la discrétion… (tous les termes sont soulignés).

«Providus» (dans notre traduction «prévoyant») signifie, regarder tout autour et prendre soin. Il est difficile d’exprimer cela dans les différentes langues. L’Abbé ne doit pas seulement voir ce qui s’annonce et oublier tout ce qu’il y a autour de lui, mais aussi prendre des mesures prudentes selon les problèmes de la situation concrète. Ce mot appartient à la littérature de sagesse. Tous les emplois de la Règle de Benoît sont ajoutés à sa source immédiate. L’Abbé doit disposer toute chose «avec prévoyance (circonspection) et justice» (provide et iuste - 3, 6). Envisageant les conséquences possibles, il doit aussi avoir le souci d’être modéré en ce qui concerne les repas (41, 4 - in abbatis sit providentia), et même pour la mesure des habits (55, 8).

«Considérer», «considération», - ces mots sont employés principalement pour l’Abbé2 et dans le contexte de la réflexion sur les différents aspects. “Considerare» signifie observer concrètement, soupeser, réfléchir, distinguer, discerner et décider. Cela suppose de l’intuition, prendre en compte les différents points de vue, en ayant d’abord le souci des faibles.

Un autre couple de mots est mentionné ici : «il décide avec mesure» (discernat et temperet - v. 17), et aussi au v. 19 «imitant les exemples de discrétion, la mère des vertus, il commande tout avec mesure». Dans ce bref passage nous lisons deux fois la racine de «discerner ». En soi «discrétion» résumerait déjà tout, mais nous pouvons aussi considérer les différentes étapes :

-  1. regarder en avant et autour, en prêtant l’oreille à tous les aspects,

- 2. considérer, discerner, soupeser et réfléchir,

- 3. tempérer, modérer, décider avec discrétion, en évitant les deux extrêmes.

C’est intéressant comme ces quelques versets en 64, 17-20 sont en harmonie avec RB 3 : «L’appel des Frères en conseil» avec l’écoute de tous, la délibération (iudicare, tractare), et finalement la décision. Je vais reprendre les différents éléments.

1. L’Abbé doit écouter ce que les forts désirent (cupere) poursuivre comme objectif. Et il semble qu’il comprenne leur aspiration et l’approuve. Il doit aussi être conscient de ce que ressentent des faibles, de leur dépression et de leur tentation de fuir. Ayant écouté les différents besoins et opinions, il sait en même temps que c’est une communauté qui est en route. Comment les réunir ensemble ?

En regardant en avant il se demandera: où allons-nous ? Ayant une vision à l’esprit (qui lui est donnée par la Bible et ses témoins, ainsi que la Règle ; aujourd’hui nous ajoutons nos Constitutions), il ne va pas simplement abaisser le niveau et laisser tout le troupeau continuer plus lentement, mais il encouragera aussi les autres à aller plus loin ou à aider les faibles, s’ils ne le font pas déjà d’eux-mêmes (comme dans notre champ de pommes de terre). Le guide a un rôle subsidiaire.

2. Puis il considérera et soupèsera ce qui est plus important ou moins mauvais. Il fera cela dans l’esprit de service devant Dieu et les réalités ultimes (cf 64, 7.21), mais aussi en tenant compte de la réalité humaine. Il garde les deux, parfois trois ou quatre aspects présents à l’esprit. Il fera la distinction et discernera, - très souvent avec l’aide des frères (cf RB 3) -, comment encourager l’unité et la marche ensemble en avant. Quelle est la volonté de Dieu dans la situation présente ? Lorsque, dans ces quelques versets les mots discernement, discrétion, tempérer et modération sont employés, cela reflète sûrement l’expérience de Benoît. Il insiste spécialement, qu’il ne faut pas fatiguer les faibles (cf le texte scripturaire), et il lance le défi de tenir le milieu (discrétion). On est toujours remis en question à sa gauche comme à sa droite. Il faut continuellement être attentif à Dieu et à la réalité autour de soi.

Pour clarifier cela, songeons à la délicate question du vin. Benoît, qui vit en Italie, ne peut persuader ses frères à son époque, que le vin ne convient pas aux moines (ce serait son idéal, comme c’était le cas pour les pères du désert), mais il n’autorise pas non plus autant que les moines voudraient. Il est d’accord pour une hémine, qu’il ne prescrit pas pour tous. Il laisse de l’espace pour ceux qui voudraient être plus ascétiques (40, 4: «Ceux à qui Dieu donne la force de s’en abstenir, sauront qu’ils recevront une récompense particulière.») Une stratégie que l’on peut voir dans toute la Règle! Une Règle se doit de fixer le minimum de sorte que les faibles ne soient pas découragés et les forts encouragés à aller plus loin (18, 24ss ; 49, 73). Benoît montre qu’il ne veut pas seulement considérer une partie, ici les faibles, — mais aussi les forts. C’est propre à sa Règle de prendre en considération les deux parties.3

3. Quelque fois la discrétion (aux premiers siècles elle est synonyme de discernement) pour la RB peut signifier simplement modération, et dans notre texte elle va ensemble avec la tempérance4. L’Abbé se voit enjoindre en 64, 17: «il se conduira avec discernement et mesure» (temperare) … et au v. 19: «qu’il commande tout avec mesure», qui est encore plus fort. «Tempérer» signifie originellement assigner un objectif et une mesure à une chose, limiter, et ensuite organiser, gouverner. La mesure est différente selon les tempéraments, ainsi qu’il est dit en RB 2,25-28. La même expression se retrouve en RB 41, 5: «À lui de régler toutes choses et de les disposer de telle sorte que les âmes se sauvent et que les frères accomplissent leur tâche sans motif légitime de murmure». Quand on songe à toutes les interdictions – parfois avec colère – contre le murmure dans la RB, il est surprenant qu’il puisse y avoir un juste murmure, qu’il faut éviter par une bonne organisation. Il apparaît clairement, que la Règle n’est pas écrite seulement pour les forts. Avec discernement, modération et tempérance l’Abbé évite les raisons d’un juste murmure. Et les membres parviendront ensemble au but, décrit en 41 comme «sauver les âmes».

 «Tempérer» va ensemble avec équilibrer ; je vais juste énumérer quelques exemples de ce texte :

8 être serviteur plutôt que maître,

9 puiser les paroles nouvelles et anciennes,

10 miséricorde et justice,

11 détester les vices, mais aimer les frères,

12 il est prudent et il n’exagère rien,

14 ne pas permettre aux vices de se développer, mais les détruire selon ce qu’il juge bon pour chaque frère,

15 se faire aimer plutôt que craindre,

17 les tâches concernant Dieu ou le monde,

19 que les forts désirent faire davantage, et que les faibles n’aient pas à prendre la fuite.

Cela reflète la «circonspection», l’équilibre entre les différents côtés, de sorte que tous arrivent ensemble.

4. Attention

Bien que l’attention appartienne déjà à la sagesse, elle tient une place spéciale dans notre chapitre, qui nous montre trois expressions: «cogitare» (penser), «memor», «memini» (se souvenir),«scire» (savoir). L’idée (avec des mots différents) revient spécialement dans tous les chapitres de l’Abbé (2-3 ; 27 ; 64). Ici :

7 il doit penser sans cesse à la charge qui pèse sur lui,

8 qu’il sache … qu’il lui faut aider,

9 il doit être docte dans la loi divine, afin de savoir où puiser les paroles nouvelles et anciennes,

13 il n’oublie jamais que lui-même il est fragile, et se souviendra qu’il ne faut pas écraser le roseau déjà fendu,

18 il se rappellera la discrétion du saint patriarche Jacob.

L’Abbé est décrit comme quelqu’un de très attentif. À quoi fait-il attention ? Cette idée est reflétée dans le style, souvent avec un petit mot latin (ut, ne), en français «de sorte que», «afin que», ou «de peur que». Nous voyons cela dans notre petit texte : «afin que les forts désirent faire davantage, et que les faibles n’aient pas à prendre la fuite. - Le guide est conscient, qu’il doit avoir le souci de l’unité de la communauté, afin que ses membres continuent à progresser ensemble sur la route. Ceci est un des objectifs du guide.

Les deux autres indications (ut), «afin que» sont eschatologiques : il est miséricordieux, afin qu’il en fasse aussi
l’expérience. Ceci est particulièrement vrai, quand nous songeons qu’il est lui-même un roseau fendu. Et à la fin, à propos de distribuer le froment en temps opportun (21) : «afin qu’après avoir bien servi il s’entende adresser par le Seigneur cette parole au bon serviteur … il l’établira sur tous ses biens» (22) ! Il semble important de toujours se rappeler cela comme une réalité très consolante.

Un autre objectif est indiqué au v. 8, «qu’il sache» … qui concerne aussi sa connaissance de la Bible et ses témoins. La vision commune et les indications pour l’action se découvrent dans la Bible. Ce sont les orientations premières et objectives. Benoît peut aussi dire que l’Abbé est strictement tenu d’observer la présente Règle (64, 20).

Mais implicitement, comme nous l’avons vu, il est aussi conscient des désirs, limitations et tentations de ses frères.

Pour résumer : prêter attention à l’unité de la communauté, à la réalité eschatologique, à la Bible et son orientation, et aux membres concrets avec leurs sentiments et leurs désirs.

Enfin il garde toujours devant les yeux sa propre fragilité. Il est toujours très conscient de sa fragilité, facilement blessé, et même brisé. Nous pourrions demander pourquoi Benoît ne lui enjoint pas d’être conscient de ses dons, - cela correspondrait mieux à notre pensée moderne. Étant donné sa situation il était plus important d’insister sur l’attention à sa faiblesse. Ceci est mis au milieu de la seconde partie de RB 64 (le noyau central) ; cela a donc un poids spécial dans ce chapitre. Et ce qui précède et ce qui suit, est une explication pourquoi il doit toujours garder devant les yeux sa propre fragilité: ne pas briser le vase bien qu’il soit rouillé (12) (employé pour un membre de sa communauté), ne pas écraser le roseau déjà fendu (13 b). Cela me semble important que l’Abbé ait accepté ses limitations, et ainsi qu’il traite avec respect tous les membres faibles, froissés et vulnérables de sa communauté. Sa fragilité ne doit pas le décourager ; au contraire ; il peut y puiser l’expérience avec laquelle aider les frères à grandir, et être pour sa part plus aimant et compassionné. À cette personne fragile, Benoît peut confier ses frères. Nous pensons à Jésus, confiant les agneaux et les brebis à Pierre, qui est conscient de son reniement.

En lien avec ces réflexions, je suis stupéfaite que Benoît ait le courage de dire à la fin de RB 2, 40, qu’en donnant aux autres une aide spirituelle, l’Abbé soit libéré de ses vices. Ceci signifie que l’exercice de l’autorité, aussi difficile qu’il soit, aidera aussi l’Abbé lui-même à progresser. À coup sûr ceci ne se produira que s’il est conscient de ses vices, des ombres, et des cas où il n’est pas à la hauteur de son ministère, et qu’il a accepté le fait. RB 46,6 parle de l’Abbé et des anciens, «qui savant guérir et leurs propres plaies et celles des autres». Ici encore la conscience de ses blessures et savoir comment les guérir, est un présupposé pour guérir les autres avec intuition et compassion.
 
La sobre connaissance de soi rend le guide miséricordieux, de sorte qu’il préfère toujours la miséricorde à la justice (v. 10) même lorsqu’il rencontre des membres vicieux. Reconnaissant sa fragilité, il n’a rien à défendre, il n’a donc pas besoin d’être turbulent, exigeant, opiniâtre ou jaloux (v. 16). À coup sûr en sa propre personne il est solidaire des faibles. Et de là jaillit la discrétion, la considération de tous les caractères différents, de sorte qu’ils puissent faire route ensemble vers leur but. Le guide est pour ainsi dire au milieu de ce troupeau, avançant et aidant chacun à avancer.

Ici, je vois un lien avec son rôle d’enseignement. L’Abbé enseigne l’Écriture sainte et rien qui s’en écarte (2, 4). En 64, 9 il est dit: «il faut donc qu’il connaisse très bien la loi de Dieu, pour savoir où puiser les paroles nouvelles et anciennes». On penserait peut-être à des conférences, des admonitions personnelles et des encouragements ; mais les versets 17-20 complètent cette manière de voir. Ici Benoît parle d’exemples et de personnes, que le guide doit imiter ou garder présents à l’esprit ; et il agit en conséquence. Il s’agit d’enseigner en faisant. Ceci est en harmonie avec le double enseignement mentionné en RB 2, 11-15. L’Abbé montre ce qui est bon et saint par l’exemple plutôt que par des paroles. Et il doit montrer dans sa vie, ce qu’il ne faut pas faire et ce qu’il faut faire. Le cœur de 64 nous montre que c’est d’en bas qu’il enseigne, conscient de sa fragilité, et même de ses vices (2, 40). Ainsi à partir de son expérience personnelle du péché d’une part et la miséricorde du Seigneur d’autre part, ses paroles ne seront pas solennelles mais humbles, il peut mieux favoriser la vie des membres. Etant celui qui voit la poutre dans son œil, il ne la projette pas chez les autres (2, 15). L’attention à la profondeur et à la hauteur de la vie favorise ce double et effectif enseignement, qui est aussi lié à la correction, comme un enseignement qui s’adresse à l’individu. Et l’enseignement est plus effectif, lorsqu’il a conscience de devoir être corrigé lui-même (cf aussi 64, 12.14 - parallèle, détruire avec prudence et charité).

L’attention finalement est liée au service exprimé au début de notre passage et à la fin : versets 7-8 et 21-22. L’Abbé sait qu’il doit rendre compte de son service, de son administration. Il reçoit le froment et il le distribuera en temps opportun. Il est consolant, qu’il reçoive du Seigneur les dons et les grâces nécessaires, pour les donner, dans une bonne gestion (le mot est employé ici) et un bon service (vilicatio). Il n’est qu’un serviteur avec ses compagnons (conservi). Il doit être serviteur, plutôt que maître (8). Le service, tel qu’il apparaît en C et C’, est sûrement une question d’amour, un amour qui lui est donné par nôtre Seigneur, mais aussi vice versa par les membres (64, 15 ; 63, 13 ; cf aussi 72, 10). Ici encore il faut de la discrétion envers les membres individuels: les vices doivent être détestés, tout ce qui n’est pas selon la volonté de Dieu, mais les personnes doivent être aimées (64, 11).

Je conclurai mes remarques par une dernière remarque. Jusqu’à présent nous n’avons pas fait mention de la personne la plus importante: le Christ. Mais toutes les expressions mentionnées antérieurement indiquent ceci : l’Abbé est une figure du Christ et doit être comme lui. Ce n’est pas une simple question de moralité ou d’éthique comme le répète le Pape Benoît XVI ; il s’agit d’une relation au Christ forte et aimante.

5. L’abbé, figure du Christ

En guise de titre nous pourrions mettre 2, 30: «L’Abbé doit toujours se rappeler ce qu’il est, se rappeler le titre qu’il porte.» C’est une admonition vigoureuse à grandir dans le Christ et à lui ressembler.

Examinons cinq principaux aspects différents du Christ que l’Abbé doit représenter.

5.1 Christ serviteur du Seigneur.

Cela me semble l’image la plus forte, exprimée dans ce chapitre (au milieu: 64, 13). Le premier chant du serviteur, Is 42 , 1-9, montre la manière tendre et compassionnée du serviteur, qui n’est pas agité (turbulentus) et n’écrase pas le roseau fendu, ni n’éteint la mèche qui fume encore. Il a une considération spéciale pour les faibles et les prisonniers et ceux qui ont besoin de lumière. Le serviteur, que Dieu tient par la main, est aussi le serviteur souffrant (dernier chant: Is 52, 13 - 53, 12), le guérisseur vulnérable : par ses blessures nous sommes guéris. Les blessures, la fragilité du guide, le conforment davantage au Christ et développent la compassion et la tendresse. D’autres qualités mentionnées dans ce chapitre sont en lien avec ce portrait: ne pas être agité (turbulentus) mais paisible, ni excessif ni opiniâtre (v. 16), gérer, servir (v. 21), être serviteur bien plus que maître (v. 8), gratter la rouille avec prudence (v. 12) … et enfin au v. 19 veiller à ce que les faibles n’aient pas à prendre la fuite.

5.2 Christ, le berger

Un berger doit veiller à ce que les brebis marchent toutes ensemble. Ce troupeau est composé de membres différents, forts et faibles, têtus et négligents … (une lecture de RB 2 est éclairante à cet égard). L’Abbé ne doit pas favoriser ceux qui sont rapides, et négliger ceux qui sont lents. La fin du chapitre 27 montre Benoît concrètement comme celui qui rencontre beaucoup de problèmes difficiles dans sa communauté avec des membres agités et troublés, et reprend alors espoir en regardant le bon pasteur: le Christ. Ces deux versets de 27, 8-9 sont le fruit de sa méditation personnelle. Le Christ, le bon pasteur, va à la recherche de la brebis perdue pour laquelle il a tant de compassion qu’il la prend sur ses épaules (27, 8-9). Benoît ajoute les caractéristiques de «saintes» et «compassion», qui ne sont pas mentionnées directement dans les Évangiles. Le bon pasteur ramène la brebis dans le troupeau (cela non plus n’est pas directement exprimé dans les Évangiles). C’est le Christ lui-même qui bâtit l’unité, et fait progresser le troupeau, pas l’Abbé. En suivant le Christ, l’Abbé doit veiller à ne perdre aucune des brebis (27, 5). Benoît lui-même s’est certainement heurté à beaucoup de contradiction et de contestation de son autorité dans sa communauté, et à cause de cela il a inséré par la suite RB 27 (quelle sollicitude l’Abbé doit avoir à l’égard des excommuniés), que l’on peut considérer comme un troisième directoire de l’Abbé. Naturellement, à cet égard nous pouvons facilement voir dans l’Abbé une figure du Christ. Pour être un bon pasteur, il doit grandir dans l’amour du Christ et l’identité avec le Christ, le bon pasteur.

5.3 Christ, le maître.

L’Abbé se réfère toujours et encore au Christ, qui enseigne en parole et en acte. Toute sa vie – sa mort et sa
résurrection – est un puissant enseignement. Nous pourrions songer aussi à l’interprétation patristique des psaumes.
Chaque fois qu’ils parlent d’enseignement, de doctrine, ou de commandements, les Pères voient le Christ qui récapitule dans sa personne tout ce que nous devons apprendre et enseigner. Lorsque le sommet du 7ème degré de l’humilité dit : «afin que j’apprenne tes commandements», cela signifie aussi que j’apprenne ta personne: le Christ. Ceci vaut aussi pour l’Abbé, qui doit apprendre le Christ encore plus profondément dans toutes ses expériences. Les membres aussi doivent apprendre le Christ, à l’écoute du maître-Abbé, qui n’enseigne rien «qui s’écarte des préceptes du Seigneur» (2, 4).

Comme le Christ l’Abbé prodigue un enseignement adapté à chacun, sous forme d’admonition, même d’avertissement, mais aussi de correction. C’est différent avec les faibles et avec les forts. Un texte de RB 2 clarifie: il doit «… s’accommoder aux caractères d’un grand nombre. Tel a besoin d’être conduit par les caresses, tel autre par les remontrances, tel encore par la persuasion. Il doit se conformer et s’adapter aux dispositions et à l’intelligence de chacun » (2, 31-32). L’Abbé apprendra cela en approfondissant son amour pour le Christ.

5.4 Christ, le guérisseur et le médecin

L’Abbé – ainsi qu’il est dit deux fois en RB 27 et 28 doit se comporter en sage médecin. Il peut déléguer une part de ses tâches délicates, mais il est le principal représentant du vrai médecin: le Christ. Tous les frères ne participant pas à cette tâche, mais seulement des frères sages, spéciaux (27, 2-3 ; 46, 5-6). Toute la communauté dans la RB est vue davantage comme un hôpital qu’un institut de perfection. Tous ont besoin d’être guéris. Et ils ont les remèdes: la Bible, la sainte Eucharistie, la liturgie des Heures, spécialement le Notre Père, et la prière les uns pour les autres. L’Abbé emploiera «les cataplasmes, les onguents des exhortations, les remèdes des divines Écritures, enfin la brûlure de l’excommunication» et les coups de verges, si nécessaire ; enfin tous prieront (28, 3-4 ; cf 27, 4).

L’Abbé est le médecin de tous, ainsi qu’il est dit également en 64, il doit corriger (v. 12) et avec une autre image gratter la rouille (v. 12) ou détruire les vices (64, 14)5. L’Abbé – Christ – guérit selon ce qui est expédient pour chacun (64, 14 - expedire : libérer le pied) ; ainsi guérir est considéré comme un processus qui mène à la vraie liberté.

Quand rien ne réussit, la prière de tous est adressée à notre Seigneur (Christ) «afin que le Seigneur qui peut tout rende la santé à ce frère malade’’ (28, 4-5)». Je ne crois pas que tous les membres représentent le Christ explicitement comme le médecin les uns pour les autres. En chacun le Christ est présent ; et par conséquent le bon exemple, l’aide positive, l’encouragement, et la prière sont valides pour tous. Peut-être que par suite de ses expériences avec les tempéraments forts dans sa communauté (cf 70, 6), Benoît n’encourage pas la « correction fraternelle » dans cette situation. Au contraire il insiste avec force sur l’unité de la communauté, interdisant que des frères fassent obstacle au processus de guérison d’un membre pécheur, ou que, pour ainsi dire, ils prétendent représenter le médecin de tous, corrigeant, donnant des coups à d’autres (cf RB 26 dans sa sévérité ; aussi 70, 4-6).

Le Christ est aussi le médecin de toute la communauté, vue en RB 28 comme un seul corps (28, 6-8 ; cf 34, 5) ; là nous lisons qu’un membre doit être retranché. Ceci est analogue à une amputation du corps: la communauté (cf Mt 18, 5-9 ; c’est le même chapitre que la brebis perdue). Benoît, en écrivant sa Règle, devient plus pastoral, mais aussi plus réaliste, constatant que la brebis perdue ne se tiendra pas toujours tranquille ensuite, au contraire, elle contaminera les autres, entraînant leur chute (comme le dit Mt 18, 5-9) et les gênera dans leur cheminement commun vers le but. À la fin de sa Règle il mentionne trois fois que quelqu’un doit être expulsé (65, ,21 ; 62, 10  ; 71, 9) Aujourd’hui le droit canon prévoit cela avec la garantie d’une procédure détaillée. L’Abbé comme médecin doit amputer si rien n’y fait!

L’Abbé représente aussi le Christ, le médecin, appliquant, pour ainsi dire, des moyens prophylactiques. À cet égard nous pourrions rappeler les mesures préventives contre le murmure, la fatigue, la tristesse, et contre la distribution injuste. Le médecin évite les excès, mais il est sage et miséricordieux, il rayonne la confiance, et veille à un style de vie équilibré.

Le Christ médecin est lui-même blessé. L’Abbé est donc toujours conscient de sa fragilité (64, 13). Il est un médecin blessé

5.5 Le Christ, Père

Pour Benoît cette dernière figure du Christ est la première : il est Père. En général la RB évite le modèle de la famille, que sa source avait encore (père, mère, enfants). Les vis-à-vis de l’Abbé dans la RB ne sont pas les enfants, ou les fils, mais les frères ou les compagnons, comme dans notre texte (v. 21). Le Christ est le père de la communauté ; l’Abbé est «seulement» un représentant6. Père pour la RB ne représente pas une figure patriarcale, mais veut dire qu’il doit transmettre la vie comme a fait le Christ. Les fonctions d’un père sont: appeler à la vie, préserver la vie, et développer la vie. Nous voyons des expressions qui indiquent cela: sa parole est comme un «levain» pour les membres (2, 5), le roseau fendu ne sera pas écrasé (64, 13). Et comme père il doit montrer le même amour pour tous (aequalis caritas - 2, 22), un amour qui est don de soi. Et ainsi il aide à construire l’unité dans la pluralité. Naturellement «aequalis caritas» (amour égal) ne doit pas toujours se manifester sous les mêmes formes, mais plutôt selon le besoin de chacun. Ou encore pour le dire avec le centre (noyau) de 72 : «comme cela lui est utile» (72, 7)! Comme un père il est prêt à donner sa vie pour la communauté et pour chacun. Il a le souci du «salut des âmes», que l’on pourrait traduire: salut des membres, en marche vers leur but final.

 

1. Le texte de la Vulgate, qu’apparemment Benoît utilise ici, a une autre version, «si je fatigue mes troupeaux, tous mourront en un jour» («…si plus in ambulando fecero laborare, morientur una die cuncti greges»). Nous avons ici une preuve que Benoît utilisait la Vulgate. Ils meurent tous en un jour, c’est plus dramatique! (Le texte scripturaire dit, ils sont fatigués un jour, - alors ils mourront).

2. Cf RB 34, 2 ; 37, 2.3 ; 40, 5 ; 48, 25 ; 53, 19 ; 55, 3.20.21.

3.Une caractéristique qui vient de la Règle d’Augustin, auquel Benoît doit beaucoup dans ce chapitre!

4. Dans la Règle le mot «discernere» est aussi employé pour séparer, distinguer, et dans la version négative: il ne doit pas y avoir de «discernements» de personnes, - pas de préférence de personnes.

5. cf 2, 26-29 - une insertion personnelle de Benoît dans sa source: RM

6. Voir l'article intéressant de Fidelis Ruppert: " Nur Stellvertreter. Zum Selbstbild des Abtes in der Benediktsregel ", - Erbe und Auftrag 76(2000)107-118