Tradition monastique: Symposium de la CIB, 6 septembre 2006

Mère Maïre Hickey, osb

Dans cette conférence d’ouverture aux participantes du 5e symposium de la CIB, Mère Maïre retrace l’histoire de la Confédération bénédictine, page d’histoire du monachisme masculin, sur lequel s’est enracinée la CIB, mouvement féminin qui a maintenant atteint sa majorité.


Chères sœurs en Saint Benoît et Sainte Scholastique,

Quand je vous vois toutes rassemblées ici pour le 5e Symposium de la CIB, je ne peux pas m’empêcher de penser au chemin parcouru par les moniales et les sœurs bénédictines ces quarante dernières années.

• En 1969 nous étions encore en Égypte, mais quelque chose se passait qui nous poussait à en sortir. Un petit groupe de moniales et de sœurs ont rencontré ici l’Abbé Primat Rembert Weakland....

• Il leur a fallu dix-huit ans avant de pouvoir organiser le premier Symposium. Ce fut à la Casa Santa Lioba, parce que à ce moment-là l’idée de San Anselmo envahie par des bénédictines aurait provoqué la plus grande crise dans le monachisme depuis la nuit où Benoît n’est pas rentré chez lui. . . 1987

• Cinq ans plus tard l’Abbé Primat Jérôme Thyssen a invité la commission des bénédictines, c’est ainsi que le groupe des moniales et des soeurs s’attelait maintenant, à organiser le Symposium à San Anselmo.

• Il fallut encore dix ans avant qu’elles puissent convoquer elles-mêmes leurs réunions, élire une modératrice et un conseil d’administration et établir leurs agendas. 1997.

• Il fallut encore quatre ans avant qu’elles nomment les femmes de la famille bénédictine Communio Internationalis Benedictinarum (CIB). 2001.

• Maintenant elles progressaient rapidement : seulement un an plus tard les statuts furent approuvés par l’Abbé Primat. Au début du Symposium de cette année l’Abbé Primat dans son adresse les a accueillies chez elles à San Anselmo, « San Anselmo vous appartient aussi. » 2002.

• Ce ne fut que deux ans plus tard avant qu’elles aient atteint l’autre rive de la mer Rouge, qu'elles furent reconnues par le Congrès des Abbés. 2004.

• Et deux ans plus tard nous sommes ici dans notre San Anselmo pour célébrer notre 5e Symposium.

Chères sœurs, nous sommes engagées dans un travail puissant. Comme les Israélites qui furent appelés hors d’Égypte, comme Marie qui fut invitée à se laisser entraîner dans le dessein du salut, nous aussi sommes entraînées dans quelque chose de plus grand qu’aucune de nos communautés, bien plus grand même que l’ensemble de l’Ordre bénédictin. Que personne ne vous dise le contraire!

À la fin de cette réunion, la Conférence de la CIB tiendra ses élections pour la deuxième fois. Mon mandat de Modératrice aura expiré. Comme je préparais cette adresse pour la réunion du premier jour du Symposium, je cherchais un thème pour mon adresse. Je pensais à diverses questions brûlantes qui seraient possibles, mais une pensée me revenait sans cesse, jusqu’à ce qu’enfin j’examine et comprenne que ce thème m’était donné. On me disait : parle de la Confédération bénédictine. J’ai répondu : Seigneur, personne ne s’y intéressera. Ce sont des bénédictines, elles sont venues à Rome pour entendre des expériences de la sagesse par les femmes, et pas un chapitre de l’histoire du monachisme masculin. Mais la voix persistait et mon thème donc – ou bien une partie de mon thème – est la Confédération bénédictine, et je pense que je commence à comprendre pourquoi il me fut donné. Permettez-moi de le partager avec vous. Peut-être que nous découvrirons ensemble au fur et à mesure pourquoi c’est le thème de mon adresse.

La CIB est un mouvement féminin, mais nous sommes enracinées dans la Confédération bénédictine. Nous n’avons pas commencé à en faire partie en 2004 lorsque le Congrès des Abbés nous a reconnues. Nous étions à l’arrière-plan en 1893 lorsque la Confédération fut fondée, plutôt comme les enfants et les domestiques étaient à cette époque, et d’ailleurs comme l’étaient aussi des millions de femmes. Nous avons avancé de l’arrière-plan, plutôt comme Ève du côté d’Adam. Nous sommes devenues indépendantes et nous avons atteint notre majorité. Nous ne dépendons pas de nos frères, nous suivons notre propre chemin, nous pensons sur de nombreux sujets autrement qu’eux, nous accomplissons à notre façon bien des tâches monastiques. Nous souhaitons une association fraternelle avec eux pour façonner notre relation mutuelle.

La Confédération a maintenant 113 ans. Elle a démarré avec une bonne idée et elle a grandi et s’est développée et elle a fait des erreurs. Mais elle a montré sa valeur pour la vie monastique des bénédictins. Comme nous dans la CIB, encore très jeune, nous essayons de nous orienter et de tracer un chemin pour l’avenir des bénédictines, je crois que nous pouvons faire mieux que d’écouter l’histoire de nos frères dans la Confédération et trouver nos réponses.

La Confédération bénédictine fut fondée en 1893 à l’instigation du Pape Léon XIII. La fondation de la Confédération fut précédée par la fondation de San Anselmo comme maison d’études (philosophie et théologie) pour les jeunes moines de toutes les Congrégations. Il y avait un souhait parmi les Abbés d’édifier leur unité intérieure dans la diversité des treize Congrégations qui existaient à l’époque et leurs monastères membres. Un programme d’études de haut niveau académique dans un cadre international à Rome était perçu comme une contribution de valeur, et puis, avec l’aide du Vatican, le Collegio de San Anselmo fut fondé et construit. San Anselmo comme Collegio fonctionnait depuis cinq ans lorsque la Confédération fut fondée. Des moines nous disent souvent que beaucoup de monastères et de Congrégations ne voulaient pas de la Confédération Ils étaient méfiants de tout ce qui avait des relents de centralisme ou de centralisation, ce qui est étranger à l’esprit de la Règle de Saint Benoît, et auraient préféré rester comme ils étaient, chérissant leur autonomie. En plus, la Confédération allait coûter beaucoup d’argent à organiser et à entretenir. Et la Confédération impliquerait des voyages – les Abbés seraient obligés d’aller à Rome tous les six ans – et cela ne convenait pas pour un moine.

Mais le Pape Léon XIII insistait, et un grand nombre de moines voyait la sagesse de ses idées. En 1893, il y avait treize congrégations de bénédictins, chacune avec son propre président, élu par les Abbés des monastères membres. Le Pape, avec une vision admirable reconnaissait, que le potentiel des monastères bénédictins pour la vie de l’Église serait mieux réalisé et mieux concentré par une structure modérément centralisée comprenant toutes les Congrégations et les associant par un Abbé Primat qui serait aussi l’Abbé de l’abbaye-mère à Rome. En outre il les encourageait à former une Confédération modérément centralisée, qui ne diminuerait en aucune manière l’autonomie de chaque monastère sous son propre Abbé. Au premier Congrès des Abbés des treize Congrégations fondatrices, en 1893, Hildebrand de Hemptinne, l’Abbé de Maredsous en Belgique, fut nommé Abbé de San Anselmo et Abbé Primat de la Congrégation bénédictine nouvellement fondée. Depuis lors le Congrès des Abbés a été un événement récurrent important dans la vie de la famille bénédictine.

L’Abbé Primat est Abbé de San Anselmo, mais il a des pouvoirs très limités sur les Congrégations et leurs monastères membres. Sa tâche est de communiquer. Il rend visite aux monastères, écoute, essaie d’entendre ce que l’Esprit dit, aide les moines à discuter et clarifier leurs questions selon la lumière de la Règle et la tradition de l’Ordre. Un Abbé ou une Abbesse d’une communauté a la tâche de regarder au-delà du maintien de la vie quotidienne au monastère. L’Abbé Primat, aussi, comme le capitaine d’un navire, garde les yeux fixés sur l’horizon et voit en avant quelle direction l’Église et le monde suivent, pour qu’il puisse aider les monastères et les moines de la Congrégation à tenir la bonne orientation/direction. Malgré les limites de ses pouvoirs juridiques, sa position en tant qu’Abbé Primat lui donne un potentiel considérable pour montrer le chemin, encourager, inspirer, corriger. Avec les programmes d’études pour les jeunes moines, il est un instrument très important de l’unité dans la diversité qui est un des points forts de l’Ordre bénédictin.

En 1919, l’Abbé Cuthbert Butler de Downside, écrit à propos des avantages apportés au monachisme bénédictin du début du 20e siècle par l’existence de San Anselmo : le plus grand avantage était le fait que ces jeunes hommes de toutes les Congrégations et nationalités pouvaient vivre ensemble, apprenant à se connaître, commençant des amitiés les uns avec les autres qui continuaient bien après avoir quitté San Anselmo. Des frontières nationales sont tombées, l’isolement était vaincu. Les jeunes moines retournaient dans leurs monastères d’origine avec plus qu’une bonne formation théologique. En outre, ils revenaient avec des horizons plus vastes et peut-être des perspectives spirituelles et intellectuelles qu’ils n’auraient pas acquis chez eux dans leurs propres monastères.

Et en 1988, l’Abbé Primat Viktor Dammertz, réfléchissant sur l’histoire des cent ans du Collegio San Anselmo, a laissé entendre que l’efficacité de la Confédération en promouvant l’unité intérieure au sein de la grande famille bénédictine très dispersée, était due pour une grande part à l’accomplissement du Collegio.

Maintenant, quarante ans après le Concile du Vatican, il est encore trop tôt pour évaluer ses effets sur l’Église. Il a amené des changements et des réformes très nécessaires. Il a aussi amené des bouleversements au sein des Ordres religieux, dont nous sentons encore l’effet. Que la Confédération bénédictine montre des signes de vie et de survie est dû en grande partie à l’existence de San Anselmo et de la Confédération.

La Confédération, à travers la mise en commun des ressources, tout en respectant entièrement l’autonomie de chaque monastère, en édifiant un réseau international fraternel parmi les monastères, et en faisant une priorité d’une solide formation théologique et de l’éducation spirituelle au Collegio international, s’est providentiellement préparée à affronter les crises de la fin du XXIe siècle, et à avancer vers une nouvelle phase de témoignage de l’Évangile en tant que communauté monastique dans l’Église du XXe siècle. Simplement en répondant aux signes de leur temps, ils se sont équipés de l’aide de Dieu pour s’entraider à faire les modifications nécessaires pour affronter la nouvelle situation qui s’est développée.

Il y a deux aspects de l’histoire de la Confédération que je crois particulièrement importants pour nous : la centralisation modérée. Celle-ci permet jusqu’à aujourd’hui un réseau de communication internationale et de soutien qui n’a pas été empêché par une hiérarchie bureaucratique et n’empiète d’aucune manière sur l’autonomie de chaque monastère. C’est ce que nous devons faire aussi. Dans la Confédération le rôle de l’Abbé Primat est un facteur clé. Dans la CIB, nous discutons du rôle de la Modératrice cherchant comment il devrait se développer. Nous ne souhaitons pas une Modératrice comme l’Abbé Primat, Abbé responsable d’un monastère à Rome et Abbé Primat de plusieurs institutions dans cette maison - le Collegio San Anselmo, l’Athenaeum, l’Institut Liturgique. Mais il peut y avoir quelque chose dans son rôle en tant que communicateur et promoteur de la communication au sein de la famille bénédictine, que nous pourrions apprendre.

Le deuxième aspect de l’histoire de la Congrégation qui pourrait bien être important pour nous, c’est d’avoir fait dès le début une priorité de l’éducation des jeunes moines. Encore une fois nous ne voulons pas construire une maison d’études pour des moniales et des sœurs bénédictines sur l’Aventin ou bien ailleurs ; à notre époque, je crois que nous allons nous entraider pour développer des programmes de formation à distance plutôt que d’envoyer des moniales et des sœurs dans des universités pour étudier. Mais San Anselmo n’était pas seulement une question d’apprentissage et de grades. Il s’agissait d’un élargissement des horizons humains, culturels et monastiques dès les commencements, et de la construction d’un réseau de communications parmi les jeunes, pour leur permettre d’en tirer parti plus tard à mesure qu’ils occupaient des positions de responsabilité dans leurs propres monastères et Congrégations. Ceci est quelque chose que nous avons toutes manqué – plus où moins. La CIB essaie de rattraper cela pour les générations d’âge moyen. Nous voudrions développer d’autres idées à ce sujet. Et nous devons le faire aussi pour les jeunes bénédictines au moment où elles se mettent en route.

Retournons à Ève. Que s’est-il passé à l’arrière plan, avant qu’elle n’émerge ouvertement en tant que la CIB en 2004 ?

Lorsque la Confédération fut fondée, les monastères féminins ne furent pas admis à la Confédération. En toute probabilité personne, ni homme ni femme, n’aurait eu la moindre pensée d’ouvrir la Confédération aux communautés de femmes comme à celles des hommes en 1893. Convenons- en : cela n’aurait pas marché à ce moment de l’histoire. Certaines des communautés féminines avaient cependant été associées assez tôt avec la Confédération, sans en être membres. Ces monastères associés n’avaient aucun des droits et aussi aucun des devoirs des monastères d’hommes dans la Confédération. Ils ont moissonné fort peu les fruits que leurs frères purent moissonner entre la fondation de la Confédération et le second Concile du Vatican. Seuls quelques uns d’entre eux, proches d’un monastère d’hommes, par fondation ou proximité géographique, ont pu bénéficier de conférences, retraites et direction spirituelle, que les moines pouvaient leur fournir.

Mais ceci n’était pas le cas de la plupart des communautés de femmes. Et je ne parle pas ici seulement des anciennes et nouvelles abbayes de bénédictines. Depuis la fin du XIXe siècle, des groupes de bénédictines avaient commencé à travailler à des tâches apostoliques – dans les missions d’Afrique et d’Amérique du Sud, dans les paroisses des États-Unis, dans le travail éducatif et de santé en Europe. Ceux-ci non plus ne profitaient guère des sources de la spiritualité monastique disponibles pour les moines. Souvent, les vœux de pauvreté, de chasteté et d’obéissance étaient les concepts clé de leur vie spirituelle plutôt que la profondeur et l’étendue de la spiritualité bénédictine monastique, liturgique et biblique.

Au fil des années de plus en plus d’abbayes de femmes devinrent associées avec la Confédération. Le code de droit canonique promulgué en 1917 avait reconnu l’existence des Congrégations de sœurs, menant une forme de vie religieuse différente des moniales dans leurs abbayes. Les moniales faisaient profession solennelle, s’engageaient à la totalité de l’office divin, et vivaient en clôture papale. Cette forme de vie religieuse est devenue dans l’Église catholique ce que l’on nomme la vie contemplative. Les sœurs qui vivaient dans des Congrégations centralisées, approuvées par le nouveau codex faisaient des vœux simples perpétuels, priaient une version simplifiée plus courte de l’office divin et elles ne relevaient pas de la clôture papale.

Lorsque le second Concile du Vatican appela les ordres religieux au renouvellement, la distinction définie par le droit de 1917 pour les communautés de religieuses entre moniales et sœurs, avait abouti dans notre Église à une identification de la vie contemplative avec la clôture papale.

Les moines de Saint Benoît, ayant étudié la théologie, savaient qu’ils poursuivaient la vie contemplative, même s’ils ne vivaient pas en clôture papale, et même si beaucoup d’entre eux auraient hésité à s’appeler des moines contemplatifs. Mais les sœurs dans les Congrégations bénédictines reconnues comme telles à partir de 1919, malheureusement, étaient disqualifiées et se disqualifiaient elles-mêmes sans se rendre compte pour la vie contemplative.

Quand, après l’appel au renouvellement par le décret Perfectae Caritatis en 1965, les Ordres et Congrégations religieux commencèrent à redécouvrir leurs charismes fondateurs et leurs propres sources spirituelles, les sœurs bénédictines ont découvert que la forme de vie à laquelle la Règle de Saint Benoît appelle, est de nature contemplative. Elles commençaient à saisir ce que leurs frères avaient toujours su, mais souvent de manière superficielle: vivre selon la Règle de Saint Benoît et ne pas se comprendre comme recherchant la contemplation est une contradiction dans les termes.

Tel est l’arrière-plan historique de la CIB. En cherchant nos propres racines et en apprenant à en tirer notre force, nous ne voulons pas imiter ou copier la Confédération, ou créer une CIB qui en serait une version féminine. La CIB trouve son propre chemin, et continuera à le faire. Nous développerons un profil, qui est inné en nous, et qui s’affermira et deviendra plus clair au fil du temps. Mais il y a plusieurs choses dans la Congrégation qui devraient être aussi dans nos racines. Je crois que cela contribuera à donner une orientation à la CIB, si nous pouvons identifier un ou deux des aspects essentiels de la Confédération et les intégrer dans notre vision.

Mère Maïre Hickey est Abbesse de Sainte-Scholastique à Dinklage en Allemagne. Elle a été élue modératrice de la CIB, qui ne porte ce nom que depuis 2001. Pendant ces neuf années elle nous a guidées avec sagesse vers une autonomie.

À la fin de ce 5e symposium, sœur Judith Ann Heble, Américaine, assistante de Mère Maïre pendant une dizaine d’années, a été élue modératrice à son tour.




Guider avec Sagesse du point de vue d’une Prieure américaine

Sœur Cécilia Dwyer est américaine, Prieure du monastère Saint-Benoît à Bristow, USA

Ceci est un témoignage vivant d’une Prieure qui doit guider une communauté de soeurs qui a pas mal d’activités extérieures. Comment gérer avec sagesse l’équilibre travail-prière, l’horaire, l’interaction avec les laïcs, la marche de chacune…

Combien je suis honorée de m’adresser à vous sur un sujet qui nous tient autant à cœur que celui du ‘leadership’ monastique! Après avoir entendu le traitement de sœur Aquinata si profond et complet de ce thème dans la RB, je vais maintenant ajouter ma version personnelle du côté pratique du ‘leadership’ dans une communauté de sœurs. J’ai eu le privilège de servir ma communauté comme prieure pendant près de seize années bénies et je voudrais partager avec vous ce que j’ai appris de ces années – ce que m’ont enseigné mes sœurs avec qui je partage ce cheminement.

Les questions abordées par la CIB lors de votre rencontre en Pologne m’ont été envoyées et je tente de reprendre quelques unes des questions examinées durant la rencontre.

Comme, d’une certaine façon, à mon humble manière, je représente sœur Ruth Fox, osb, je pense qu’il convient de vous donner l’essentiel de son excellent livre, Wisdom Leadership (Guider avec sagesse). Ruth commence par montrer comment Jésus Christ incarne la sagesse féminine de Dieu. Elle dit ensuite que « si le Christ est la Sagesse de Dieu, et que la Prieure tient la place du Christ, alors la Prieure représente la Sagesse de Dieu dans le monastère. »1 Chapitre après chapitre elle traite des aspects très pratiques du ‘leadership’ monastique dans une communauté de femmes et comment ils relèvent du ‘leadership’ de Sagesse. Je n’hésite pas à vous le recommander comme guide; cependant, la tâche qui m’a été assignée est de vous parler à partir de ma propre expérience, je vais donc laisser le livre de Ruth à votre lecture et m’adresser à vous avec des mots à moi.

Mission / vision et gestion


Le plus grand défi, peut-être, pour la Prieure d’un monastère non-cloîtré est l’équilibre entre mission et gestion. À mesure que nos communautés nord-américaines vieillissent et diminuent en nombre, nous nous trouvons, en tant que guides, de plus en plus sollicitées par les questions de gestion de la vie communautaire. Qui va pouvoir assumer telle charge ? Qui va conduire sœur X à son rendez-vous chez le médecin ? Combien de temps encore les sœurs anciennes vont-elles pouvoir continuer à faire la vaisselle ? Combien de « casquettes » une même personne peut-elle porter ? Si seulement une personne ne peut plus faire partie des forces vives si cruciales, les tensions pour la communauté peuvent être réellement intenses tant qu’une autre solution n’a pas été trouvée. Comment allons-nous financer une nouvelle toiture ou une nouvelle route ? Pouvons-nous mener une campagne avec succès pour lever des fonds en vue de travaux d’aménagement de notre école ? De moins en moins de sœurs gagnent un salaire et nos contraintes budgétaires s’aggravent. Les questions les plus difficiles et qui demandent le plus de temps ce sont, bien sûr, celles qui concernent les personnes difficiles dans nos communautés – des personnes qui sont dysfonctionnelles et requièrent la part du lion de l’attention de la Prieure. Avec ces pesants fardeaux que nous devons affronter quotidiennement, il est difficile d’y voir clair et pourtant nous devons nous y efforcer. Nous devons animer un sens de la mission dans la communauté, travailler sans cesse à notre présence bénédictine dans notre environnement et notre société, prendre un soin attentif de nos rêves, sans quoi nos communautés sont sûres de mourir sans laisser aucun héritage.

Pour garder en vie le charisme, nous écrivons des déclarations philosophiques, des déclarations sur la mission, des déclarations sur la vision – qui expriment toutes nos valeurs bénédictines en relation avec notre culture, notre monde, notre époque et notre situation particulières sur cette planète. En d’autres termes, nous avons bien appris le processus mais nous devons veiller à ce que ce processus soit intériorisé et ne soit pas simplement un exercice à faire périodiquement en mettant de côté les résultats. Afin de garder bien vivante la mission et de donner la priorité à nos espérances, nos rêves, nos besoins et nos soucis, nous faisons régulièrement des projets à long terme, des projets stratégiques, qui donne une direction. Ceci se fait d’ordinaire en conjonction avec l’élection de la Prieure et avec l’aide d’une personne de l’extérieur pour mener les discussions. Comme nos élections ont lieu régulièrement, à des intervalles de quatre à six ans, nous avons une énergie nouvelle ou renouvelée dans notre ‘leadership’ et un cycle de projets qui tourne notre regard vers l’avenir et nous encourage à aller de l’avant, ‘cahin-caha’. Nous avons aussi des visites régulières, et des Chapitres généraux de la Fédération. Tout cela nous donne une direction, nous garde sur le chemin et nous aide à examiner la qualité de notre expérience bénédictine vécue. La réalité de notre situation doit certainement être prise en compte, la viabilité doit être vérifiée et contrôlée régulièrement.

L’aspect administratif du « leadership » monastique

La charge de Prieure est devenue de plus en plus encombrée de responsabilités administratives. Je m’en suis avisée alors que je faisais faire des cartes d’affaires et faillis mettre mon titre comme présidente de l’association au lieu de Prieure de la communauté! Il y a des questions de terrain, des problèmes de construction, des questions légales et juridiques à traiter, sans compter tous les détails administratifs qu’entraîne le fait d’avoir des ministères communautaires. Dans ma propre communauté nous avons cinq raisons sociales et un ministère subventionné. Chacune de nos associations a son propre conseil d’administration laïc. Pour ma part je dois me tenir au courant de six conseils, sans compter le conseil local des sœurs, les comités consultatifs diocésain et national de l’évêque et autres organisations auxquelles j’appartiens ou auxquelles j’ai été nommée. Pour un guide monastique les affaires peuvent occuper une grande place et demander un temps considérable. Il faut avoir les connaissances requises, se tenir au courant, et connaître ses propres limites. Le grand défi dans tout cela c’est de ne pas laisser ces tâches administratives prendre le pas ou occulter complètement le côté spirituel du ‘leadership’. Avoir du temps pour les sœurs individuelles peut être ressenti comme une interruption pour un administrateur, au lieu d’être un don pour un guide monastique.

À cause de nos activités extérieures, l’hospitalité pour accueillir les hôtes, et organiser des programmes spirituels pour les laïcs, nous, les communautés féminines, jouissons d’une certaine notoriété dans nos diocèses. Avec la montée du conservatisme dans notre Église, nous nous trouvons souvent en conflit avec nos évêques et le clergé local. Avec un peu de chance nous pouvons rester au-dessous du radar, mais souvent, au lieu d’être appréciées par les autorités diocésaines comme le trésor spirituel que nous sommes, nous sommes ignorées, évitées ou considérées comme représentant activement une menace pour l’Église. En tant que guides monastiques nous essayons sans cesse de construire des ponts de compréhension avec notre Église locale, nous essayons d’établir des relations avec nos évêques locaux, nous nous efforçons de trouver des domaines de compréhension commune pour construire à partir de là, alors qu’en fait, nous nous éloignons de plus en plus en théologie et en pratique.

Interaction avec les laïcs

Une source de grâces pour nos communautés non-cloitrées est un niveau élevé d’interaction avec les laïcs et une dépendance. Une des bénédictions entraînée par les défis de la diminution est que nous avons réellement grandi dans notre capacité d’intégrer les laïcs dans nos activités. De nos six ministères, quatre sont sous la direction d’un laïc. Nous déployons de grands efforts pour ce que nous appelons « efficacité de la mission », c’est-à-dire garder vivant notre charisme bénédictin dans nos activités, même si nous ne sommes pas personnellement présentes. C’est un défi mais il est stimulant. Je pense que nous renforçons le rôle du laïcat dans notre Église en l’exposant à la spiritualité bénédictine pour sa formation personnelle et bien plus encore. Cela peut être une relation et un partenariat très beaux.

Nous avons des programmes pour les oblats qui se développent, et je pense qu’à la source il y a plusieurs phénomènes culturels :

    * Le fait que des laïcs sont intégrés dans nos activités et découvrent la spiritualité bénédictine grâce aux programmes dits “efficacité de la mission”;
    * La large hospitalité que nous offrons sur une base régulière, particulièrement dans notre ouverture à la participation des laïcs aux offices et à l’Eucharistie;
    * La prolifération de livres qui sont maintenant écrits par des oblats ainsi que des bénédictines et des bénédictins sur la Règle de Saint Benoît ;
    * La disponibilité d’information sur nos sites Internet.

Par suite de notre interaction avec les laïcs, il incombe à la Prieure d’être activement engagée dans l’identification et la formulation du message que nous voulons confier à nos partenaires laïcs. C’est un domaine crucial pour ‘guider avec sagesse’: être toujours à la tâche et consciente de la manière dont nous exprimons le charisme de l’Ordre bénédictin.

L’aspect spirituel du « leadership » monastique

En juin 2000 un accident de voiture nous a enlevé l’un des guides bénédictins les plus doués de notre temps – sœur Helen Lombard, ancienne Supérieure générale des Sœurs du Bon Samaritain en Australie. Dans son homélie à ses funérailles, Michael Casey a dit d’Helen « que dans son rôle de guide en tant que Supérieure, le souci d’un attachement plus profond à la Parole de Dieu était primordial. Beaucoup de ce qu’elle faisait visait à favoriser la croissance authentique du disciple dans ce que l’on nomme sagesse. La vision de la vie religieuse d’Helen était une communion de disciples – des adultes engagées réunies autour de la Parole… Chaque membre de la communauté était appelé non seulement à recevoir la Parole mais à transmettre la Parole aux autres fidèlement. Elle considérait ce partage entre disciples comme la source première de l’unité et comme une énergie pour appliquer ce qui fait la raison d’être de la vie religieuse... »2 Il suffisait de passer quelque temps avec Helen pour savoir que les paroles de Michael Casey sont parfaitement vraies. Elle a longtemps été pour moi un exemple d’un guide monastique au grand cœur et d’une grande sagesse et d’un grand attachement à la Parole. Nous qui sommes des bénédictines dans des communautés non cloîtrées nous attachons une grande valeur à notre tradition contemplative. Notre contemplation découle de la prière et du travail, de la liturgie et de la Parole – d’une attention qui embrasse tout. Pour moi, l’attention monastique signifie avoir conscience de la présence de Dieu et de son action en toute chose, en toute manière, en toute personne que la vie met devant moi. Il m’incombe en tant que bénédictine d’être fidèle à la prière et à la lectio avant tout, de sorte que je sois réceptive à la voix de Dieu et que j’écoute avec tout mon être cette voix dans les membres de la communauté.

Un grand souci, donc, pour le guide monastique d’une communauté non cloîtrée est l’équilibre de la prière et du travail pour elle-même et pour chacune des sœurs Si une sœur sort pour travailler huit heures, il faut qu’elle trouve son propre rythme de prière et de loisir et de temps pour la communauté. C’est très difficile. Chaque année, nous négocions notre horaire quotidien en fonction des emplois du temps des sœurs. Nous avons les laudes aussi tôt qu’il le faut pour que cela convienne à la première sœur qui s’en va. Actuellement cela signifie que la journée commence à 6 heures pour la communauté. Nous avons l’office du soir après le dîner afin qu’un plus grand nombre de sœurs aient la possibilité d’être rentrées du travail. Nous avons appris à vivre dans un esprit de flexibilité reconnaissante lorsque nous changeons notre horaire pour les week-ends, les jours de vacances et les jours de neige, et en été pour nous donner plus de repos lorsque c’est possible. Une bonne pratique, que j’encourage chez mes sœurs, est celle qui consiste à prendre une « journée de désert » ou de retraite individuelle afin qu’elles puissent trouver un peu de solitude et de calme au milieu de leur vie active.

Tout ce que nous faisons comme guides et comme individus doit refléter notre mission d’avoir l’Évangile pour nous guider et d’avoir à porter la Parole sacrée au monde par le ministère et l’hospitalité, par le témoignage de la communauté et la fidélité à la prière.

La Prieure comme constructrice de la communauté

Comme Prieure, je veille à ce que le ministère apostolique et le style de vie cèdent le pas à la vie communautaire, la prière et la présence. Nous devons consacrer le meilleur de notre temps à construire la communauté et son réseau de relations. Je crois sincèrement que notre présence en communauté est un sacrement fondé sur l’engagement exprimé lors de notre profession monastique.

Dans Wisdom Leadership, Ruth Fox passe beaucoup de temps à expliquer le rôle d’enseignement de la Prieure qui guide par ses paroles et son exemple. Dans sa section sur « Enseigner par l’exemple »3 où elle explore l’impact de l’exemple donné par la Prieure, Ruth dit que la Prieure « ne peut échapper au rôle d’enseignement parce qu’elle enseigne en tout temps par son mode de vie. La manière dont la Prieure répond aux sœurs … qui cherchent son attention manifeste son amour, son respect et son souci de chaque sœur. Sa joyeuse et régulière participation aux offices, aux repas, aux réunions, et à la récréation enseigne aux sœurs comment une bénédictine apprécie la vie communautaire et y participe. Sa bonté et sa patience dans les situations difficiles reflète la bonté du Christ. Sa réponse aux interruptions et aux demandes enseigne à la communauté comment les sœurs doivent répondre avec charité les unes envers les autres. La moindre parole, la moindre action, est une miette de levain qui redonne vigueur à la farine communautaire. » 4 J’interprète ces mots de Ruth comme voulant dire que la fidélité de la Prieure nourrit la fidélité de la communauté.

Au niveau pratique, la Prieure tient les membres pour responsables de leur présence engagée – physique, mentale et émotionnelle – à toutes les réunions requises de la communauté. Une des questions auxquelles il nous a été demandé de réfléchir pour ce symposium était celle de la communication entre Prieure, conseil et chapitre. La Prieure est suffisamment disponible pour que les membres individuels aient la possibilité de la rencontrer (plus facile à dire dans une communauté de trente-cinq que dans une communauté de plusieurs centaines). Les réunions du conseil sont prévues régulièrement – une fois par mois est la pratique habituelle dans notre communauté. Des réunions capitulaires ont lieu au moins une fois par an, et souvent plus fréquemment. Beaucoup de nos communautés ont des réunions ou des journées communautaires sur des sujets spécifiques pour l’enrichissement de la communauté et la discussion. Dans tous les cas où il y a une réunion c’est le rôle du guide monastique de susciter la sagesse de tous les membres. Le climat créé par la Prieure est peut-être le facteur le plus important pour encourager les membres à partager leurs réflexions et leurs opinions.

Une autre importante fonction de la Prieure est de développer le ‘leadership’ dans la communauté. Je ne vais pas m’étendre là-dessus mais simplement proposer une réflexion – « l’instinct monastique ». C’est une expression que j’ai entendue pour la première fois de sœur Karen Joseph des Sœurs bénédictines de l’adoration perpétuelle. Développer le ‘leadership’ chez les membres de la communauté me reporte au chapitre 21 de la Règle sur les doyens du monastère. Benoît utilise ‘une bonne vie’ comme un critère pour les doyens, qui étaient les guides naturels de la communauté. Certains parleraient de « l’instinct monastique ». D’autres verraient dans ces personnes ceux qui coopèrent avec l’esprit – des figures de sagesse du monastère. Qu’elles soient âgées ou jeunes – nous les reconnaissons par les choix qu’elles font chaque jour, grâce à l’instinct qui est si clairement leur guide. À ces membres nous confions des responsabilités.

C’est à la Prieure de rappeler constamment à la communauté que la fidélité de chaque personne encourage chaque sœur dans son cheminement monastique. Cela nous concerne toutes.

Prendre soin des relations

Si vous me demandiez ce que je pense que chaque sœur de la communauté désire par-dessus tout, je dirais que chacune de mes sœurs désire être respectée, reconnue et écoutée. Elles veulent savoir que leur opinion compte, que leur personne est respectée pour tous ses dons, qu’elles sont des femmes bonnes qui vivent leur vie de leur mieux et, surtout, que l’intérêt de la communauté leur tient à cœur. Je suis certaine que ceci est vrai des membres de ma communauté. Il est très important pour moi d’affirmer cette vérité en elles constamment. Il m’incombe d’être à l’affût pour savoir où en est la communauté, quelle direction les sœurs cherchent vraiment, de les stimuler, de les encourager, de leur permettre d’exprimer leurs dons et le meilleur d’elles-mêmes.

Prendre soin des relations demande un encouragement constant de la communauté à vivre chacune sa vie dans la réconciliation et le pardon. Comme dit Isaïe, je dois être « réparateur des brèches » (Isaïe 58, 12) et appeler les sœurs à s’offrir mutuellement le pardon et la réconciliation. C’est à partir de mes propres blessures et ma vulnérabilité que je le fais. Comme l’a dit notre sous-prieure, sœur Glenna, dans une allocution à la communauté, « C’est quand je me sens vraiment furieuse, jalouse, confuse, sûre d’avoir raison, effrayée – et réponds cependant avec ma propre vérité et respect – que je suis réparateur des brèches. Quelle différence cela fait de répondre avec respect et humilité. Quel fardeau est enlevé quand je reconnais mes limites et mes propres brèches. »5 Je pense que de petites déchirures dans le tissu communautaire – de petites relations individuelles rompues – si elles ne sont pas réparées, peuvent finir par s’élargir au point que l’étoffe tombe en miettes. Je suis persuadée qu’il n’y a pas de force extérieure qui puisse faire complètement tomber en morceaux une communauté – c’est seulement de l’intérieur qu’une communauté peut se désintégrer. Il est donc de la plus haute importance que le guide monastique puise à toutes ses sources de sagesse, fasse appel à l’Esprit qui est en elle, à la grâce de sa charge, pour offrir son propre exemple, dans le renforcement du tissu de la vie communautaire.

Mon expérience me dit que le plus grand don que nous, les guides monastiques, puissions offrir à notre communauté est d’œuvrer à partir de cette prémisse : les membres éprouvent de l’amour pour leur Prieure et les unes pour les autres. Si nous pouvons renforcer ce cercle d’amour de sorte que ce soit pour la communauté l’image englobante d’elle-même, les sœurs agiront en conséquence. Personnellement j’essaye de faire cela en prenant soin de mes relations avec mes sœurs constamment. J’ai mémorisé la liste des membres

1 Ruth Fox, osb Wisdom Leadership : Reflections on the Ministry of Monastic Leaders © 2003 Sacred Heart Monastery, Richardton, ND, p. 25

2 Michael Casey, ocso, Homily given in St. Mary’s Cathedral, Sydney, Australia for the funeral of Soeur Helen Lombard, sgs, June 2000

3 Fox, Wisdom Leadership, Chapter 2 “Wisdom Teacher,” pp.28-29

4 Ibid, p.29

5 Glenna Smith, osb, dans une allocution prononcée à Saint Benedict Monastery, Bristow, Virginia, Juin 2006.