L’aventure de l’altérité

Nicole Jeammet

« Je est un autre » ou l’apprentissage de l’altérité dans les premiers mois de la vie.

Nicole Jeammet est psychanalyste, maître de conférences en psychopathologie à l’Université René-Descartes-Paris V et au Centre Sèvres des Jésuites à Paris. La construction de la personne est une aventure et tout sujet se construit à partir d’une relation avec un autre. Les sciences humaines apportent un éclairage précieux sur la structuration de la personne. Nous avons pensé qu’une contribution dans une perspective psychanalytique pourrait enrichir ce numéro centré sur les processus de maturation humaine et spirituelle dans la vie monastique. Tout se tient, de la petite enfance à la vie en communauté.


Cette phrase tirée d’une lettre de Rimbaud a fait flores, même si la paradoxalité de la formule a donné lieu à des interprétations extrêmement variées. Or cette formule soulève des problèmes très difficiles, car ni le « je » ni l’ « autre » ne sont donnés d’emblée ; l’un comme l’autre sont à construire au long du temps dans une interaction constante avec l’environnement. Mais ce qui surtout complique le problème, c’est que, même si cette construction, pour certains d’entre nous, arrive peu ou mal à se faire, tous cependant nous savons intellectuellement ce que cela veut dire ; et de ce fait, cette compréhension intellectuelle peut se suffire à elle-même. L’ « autre » ? C’est bien sûr un concept abstrait qui renvoie à ce qui est différent, dissemblable, étranger ; l’ « autre » ? C’est bien sûr celui qui n’est pas moi et avec qui je vis : conjoint, ami, collègue de travail, frère, sœur de ma communauté…

Or souvent, ce qui est intellectuellement conscient, recouvre des réalités affectives bien différentes…

D’abord essayons de comprendre, dans une perspective psychanalytique, ce que pourrait vouloir dire « je est un autre ». Tout sujet se construit à partir d’une relation avec un autre (la mère ou son substitut) qui, au début de la vie, est vécu comme même que soi. Qui suis-je alors ? Et de même qui est l’autre ? Le problème n’est donc pas d’emblée celui de l’accord, voire de la réciprocité, entre moi et l’autre, posés comme des entités allant de soi. Le premier problème est celui de leur progressive différenciation, à partir d’une expérience fondatrice d’entière confusion moi/autre, où les liens ont été éprouvés comme liens de dépendance passive et de besoin, engendrant inévitablement la haine et l’envie. La question devient alors : comment se séparer de cet autre confondu avec soi, sans pour autant le perdre et se perdre avec ? En effet, comment transformer le lien à un « autre- même que soi », en un lien à un « autre » qui peu à peu devenant vraiment autre, me donne en retour de me renouveler moi-même dans une altérité toujours à venir ?

Pour essayer de comprendre pourquoi cette construction de l’autre et de soi est si difficile et si aléatoire, il nous faut faire un détour par ce qui se passe entre une mère et son enfant à l’orée de la vie.

I. L’importance des expériences précoces faites avec l’autre


Au départ le bébé ne connaît que ce qu’il éprouve dans une bipartition du monde, où son moi se confond avec le plaisir, ignorant totalement la personne qui l’a procuré ; quant au déplaisir, il s’en débarrasse en le mettant dehors, à l’extérieur de lui et le fait équivaloir à ce qui n’est pas lui… c’est-à-dire l’autre. Donc : le bon, c’est moi, le mauvais c’est l’autre (vous avez là en germe l’origine du racisme) et c’est bien ce premier clivage qui perdure chez certains d’entre nous.

Et si la mère est « suffisamment bonne », le nourrisson ignorera à tel point sa présence qu’il fera une brève expérience d’illusion d’omnipotence. Nécessaire rencontre du monde des personnes, non pas en soi, mais parce qu’à ce moment-là l’enfant le désire et qu’il le trouve ; la relation d’objet passe par cette adéquation fugitive du désir avec la réalité. Mais cette expérience se doit d’être brève car si le désir se confond avec le réel, alors la réalité n’existe plus. Ce n’est que par l’absence et la frustration que l’existence de l’autre, de la réalité peut être reconnue.

Or qui dit frustration dit déplaisir, donc sentiment violent de haine, d’où impératif de rejet, d’expulsion hors de soi de ce qui est vécu comme perte de continuité et de sécurité…Pourtant c’est grâce à cette expérience de frustration que pour la première fois « l’autre » peut être reconnu tel. Une douloureuse évidence s’impose alors : l’autre n’est pas l’enfant ; il existe indépendamment de lui, de son désir, de son plaisir ; en retour, si l’autre existe indépendamment de soi, l’enfant pourra alors exister lui aussi indépendamment de l’autre.

C’est cette expérience du réel et de l’autre (c’est la même chose) que nous faisons sous la forme inéluctable du sentiment de haine, car il nous est intolérable que l’autre ait une existence à soi, alors que nous ressentons la nécessité impérieuse de sa présence. Ou, dit encore autrement, la haine est ressentie parce qu’est mis en question le sentiment d’omnipotence de l’enfant pris au leurre de l’indifférenciation. On comprend alors l’importance de sa prise de conscience pour construire peu à peu des frontières entre l’autre et soi.

C'est là que le rôle de la mère va être déterminant, car laissé à lui-même, l’enfant ne peut que refuser en lui des sentiments expérimentés comme destructeurs de lui-même ; c'est à elle que va être dévolue la tâche de moduler et transformer pour son enfant ses mauvaises expériences, en les lui faisant vivre dans un climat de sécurité aimante ; la haine perdant alors son caractère dangereux pourra être reconnue sienne, et non évacuée au dehors, autrement dit sur les autres. Mais cela suppose qu'elle puisse se mettre à la place de son enfant pour ressentir par exemple la colère qu'il ressent, qu'elle fasse ensuite un travail d'interprétation pour donner sens à ce qui est ressenti - elle est par exemple restée absente trop longtemps - et qu'elle apporte un remède adéquat ; de même que c'est à l'intérieur du corps de sa mère que le bébé a reçu son corps, de même c'est à l'intérieur de sa vie psychique et affective qu'il se fait sa vie psychique et affective. D'éléments chaotiques de souffrance, de peur, de colère, qui n'ont de possibilité d'expression que dans le corps, la mère va faire une réalité intrapsychique et affective à partir des réseaux de signification qu'elle a appris dans son histoire .

On imagine déjà toutes les distorsions qui peuvent advenir, puisque cette mère ne pourra transmettre que la façon dont elle fonctionne pour elle-même.

II. Une vision normative du « je est un autre »

Si la mère a été prévisible et disponible, capable d'un réel échange, où elle a su partager avec son enfant des expériences de plaisir et de déplaisir, l’enfant acceptera les moments de frustration, d’attente, donc de déplaisir, puisqu’il peut avoir confiance dans un retour proche du plaisir et maintenir ainsi ce sentiment indispensable de continuité de lui-même. La fiabilité de la mère a permis de dédramatiser ses craintes de destructivité dans ses moments de haine et d'envie. Si la mère reconnaît la colère de son enfant, pouvant elle-même montrer la sienne contre lui en le punissant par exemple, l’enfant expérimente que les sentiments négatifs font partie de la vérité d’une relation par ailleurs aimante qui, du fait de l’altérité, inclut le manque et la frustration. La haine rendra alors possible un début de différenciation d'avec l'autre - un espace psychique interne se met à exister entre l’autre et moi - dans un progressif apprentissage du réel. Cette ébauche de différenciation trouvera son issue dans le conflit oedipien et permettra de trouver une sécurité interne.

Car, parlant de la disponibilité maternelle, il faut encore préciser que cette disponibilité n'est structurante pour l'enfant que si la mère ne s'y engouffre pas sans reste, menaçant son enfant du même engouffrement et rendant toute frustration et tout manque synonymes de perte et d'anéantissement. C'est parce que déjà un autre que l'enfant est dans la tête et le coeur de la mère que cet enfant pourra imaginer une autre présence que physique et accéder pour lui-même à la catégorie de l'absence. Nous retrouvons ici, chez la mère, cette nécessité d’avoir pu créer un monde de représentation de l’autre à l’intérieur de soi, pour pouvoir entrer en relation avec l’autre à l’extérieur de soi. Pour pouvoir être deux, il faut toujours être trois – aussi bien dans la réalité que dans le fantasme -. Ce tiers va cristalliser les affects de haine rivale (s'il n'était pas là l'enfant pourrait rêver qu'il aurait sa mère tout à lui) et avoir un rôle essentiel : s'affirmant comme partenaire exclusif de la mère, il interdit dans le présent à l'enfant de prendre sa place, et ce faisant il ouvre un avenir à l'enfant : s'il renonce à ce désir, comme lui, plus tard, il trouvera une place unique avec une autre partenaire. Cet interdit intériorisé est appelé "surmoi", et cette promesse appelée "idéal du moi". Cet interdit paternel sort l'enfant de la captation par la mère et permet une distribution de la haine et de l'amour, et le maintien d’un lien à un objet satisfaisant (je veux dire que quand il se sentira plein de haine envers l'un, l'amour qu'il ressentira pour l'autre lui donnera un lieu temporaire de sécurité qui rendra sa haine tolérable et pensable). A partir de là, peu à peu, un travail de correction du bon et du mauvais, donc de l'amour et de la haine va se faire, aboutissant à ce qu'on appelle en clinique l'accès à l'ambivalence ; il n'y aura plus un père haï et une mère aimée ou inversement mais il y aura pour soi-même acceptation d'un conflit amour - haine, et en face de soi reconnaissance de personnes entières suivant un principe de réalité. Bien sûr, ce conflit intériorisé est source de souffrance puisqu'il est lieu de culpabilité et que c'est ce qui ne sera pas supportable par la majorité d'entre nous, nous obligeant à évacuer le mauvais sur un autre. Si j'aime quelqu'un et que tout à coup je lui fais du mal, je vais me sentir consciemment coupable envers ce quelqu'un ; mais justement cette culpabilité, reconnue envers l'autre pour des actes précis, fait accéder aux possibilités de réparation (si tant est que celle ci puisse être reçue...) et renforce le bon au détriment du mauvais, l'amour au détriment de la haine.

Ainsi grâce à l'accès à l'ambivalence, à savoir la liaison en soi de la haine à l'amour effectuée dans un échange affectif avec l'autre, une réelle différenciation advient entre l'autre et soi, entre mon désir et la réalité, avec en parallèle l’abandon de la volonté d'omnipotence. Toutes les autres solutions qui font l’économie de la haine,( idéalisation, déni ou projection) d'une part font de "l’amour" un sentiment aliénant proche de l’emprise, et d'autre part esquivent et transforment le réel. Et ce renoncement à garder tout le bon pour soi en évacuant tout le mauvais sur l'autre, autrement dit ce renoncement à combler quelqu'un et à être comblé par lui, au détriment d’un troisième exclu, ouvre la promesse d'un futur à construire dans le temps. Ce sont les tensions amour/haine, soi/autre, désir/interdit, gérées à l'intérieur de soi qui permettent à la fois de construire peu à peu le réel, à la fois de se sentir vivant. Il n'y a pas d'amour vrai sans maniement adéquat de l'agressivité où peut se vivre le conflit, l'affrontement, la critique, et cela que ce soit dans des relations parents/enfants, dans des relations de couple ou des relations d'amitié.

Reprenons ce que nous disions du développement du « je » quand les conditions sont optimales.

Au début de la vie, les expériences de plaisir prises avec l’objet vont s’inscrire sous forme de traces mémorisées, et se faire modèles imparables de ce qui ensuite va être recherché ; c’est ce que veut dire Freud quand il affirme que tout homme est à la recherche d’un objet perdu, qui s’est, à l’origine, confondu avec l’objet primaire de satisfaction, autrement dit la mère. Or la qualité de cette recherche dépend des possibles remaniements de souvenirs en lien avec l’instauration d’un travail psychique interne. Les représentations peu à peu construites en soi de l’objet, et la reconnaissance des émotions qu’il éveille, vont donner forme interne à l’ « autre » et permettre un jeu de comparaison et de remaniement constant entre l’autre construit en soi et l’autre qui existe hors de soi. C’est la confiance donnée par des expériences vécues de fiabilité avec l’autre qui, permettant de renoncer au premier objet aimé et d’accepter sa perte définitive dans sa forme originelle, donne la possibilité de rencontrer et l’autre et soi-même à travers une quête toujours au-delà d’elle-même. Ne pas accepter cette perte inhérente à toute rencontre (dans toutes les formes d’emprise et de contrôle) condamne à s’accrocher à un monde imaginaire : l’objet de notre désir ne peut qu’être à tout jamais différent de tous les objets réels rencontrés, tout simplement parce que la « reconnaissance » de l’autre et de soi-même, par le travail de pensée transforme nécessairement toutes les expériences faites ; ainsi « l’objet interne » qui représente en nous l’objet externe est en tant que tel au mieux un symbole, au pire un fantôme, une chose morte et embaumée, un fétiche… Il n’est vivant que si un réel échange s’effectue jour après jour avec des objets externes, grâce aux rencontres. En celles-ci se trouvent toujours à nouveau les lieux uniques du sens, où élargir indéfiniment le champ du réel, constamment menacé par la recherche du même.

C’est dans les rencontres que naît un troisième champ, absolument nouveau et original, celui du rapport cette fois indissociablement réel et symbolique entre l’autre et soi, « l’espace transitionnel ». Cet espace cependant ne se déploie pas du fait de la seule rencontre ; il faut encore que celle-ci se fasse dans une confiance réciproque. Le renoncement à la mainmise sur l’autre, permis par une certitude d’être aimé, laisse lui seul se déployer entre soi et l’autre un espace de séparation, qui devient paradoxalement l’unique lieu possible de réunion, à travers le désir qui fait agir vers l’objet aimé. Tout amour vivant, authentique et créateur se trouve dans cet entre-deux de désir, où les expériences faites et les désirs d’un être-aimé ne sont plus signe de « narcissisme » qui se ferme sur soi, mais conditions d’un amour objectal.

Dans l’amour expérimenté le lien à un objet fiable a enraciné les expériences dans le plaisir goûté à partager sa vie avec lui. Dans cet espace de partage, les expériences de soi-même, inséparables de l’expérience d’un être-avec-l’autre ont fait apparaître un lieu nouveau où conquérir son autonomie – un lieu en avant de soi, dans la recherche incessante et toujours à venir de sa propre altérité, grâce aux rencontres renouvelées avec les autres. Dans ce nouveau « lieu entre l’autre et soi, où mettre ses expériences » la haine transformée par ce lien prévalent est devenue précisément ce qui donne sa vigueur à l’amour : elle s’y est transformée en force d’affirmation de soi et capacité d’un authentique engagement dans et vers le monde.