La place du monastère dans la vie des laïcs

Sir David Goodall, ex ambassadeur de Grande-Bretagne

Un laïc censé parler de la vie monastique doit commencer (comme tout bon diplomate) par se présenter à ses lecteurs, pour qu’ils sachent qui il est et d’où il vient. Catholique de naissance, pratiquant, j’ai fait mes études dans une école bénédictine puis à l’université d’Oxford, et j’ai été diplomate du gouvernement anglais pendant trente-cinq ans : service qui me conduisit entre autres en Indonésie, en Allemagne, en Autriche, en Afrique et en Inde.

J’ai largement bénéficié de la liberté et des avantages matériels offerts par la société occidentale moderne, et j’en reconnais les nombreux aspects positifs. Néanmoins, je trouve inquiétant le climat culturel et intellectuel qui prévaut actuellement dans le monde occidental de plus en plus défavorable à la foi et à la pratique religieuse.

Le rythme et les contraintes de la vie occidentale moderne, les contraintes de la pauvreté et de la maladie, laissent peu de place ou d’inclination à la prière ou à la réflexion. Alors que la tolérance se veut l’apanage de la société occidentale, cette tolérance se limite à des croyances et des pratiques conformes à une société dite sécularisée – autrement dit, une société dans laquelle l’adhésion religieuse est considérée comme relevant d’un choix strictement personnel nullement basé sur une réalité objective. Dans le même temps, les media du monde entier prêchent un évangile de cynisme et d’irrévérence, les notions de mariage et de vie de famille sont controversées, et dans tous les domaines on hésite de plus en plus à s’engager sur le long terme.

Bien que cette conjonction d’attitudes prévale essentiellement en Occident, ce sont toutes les sociétés qui se trouvent tour à tour contaminées par l’accélération de la « mondialisation ». Aussi le chrétien ne vivant pas dans une communauté religieuse peut-il se sentir bien seul. Il vit très souvent dans un climat d’incroyance qui, d’après l’écrivain anglican Olive Wyon1 « s’infiltre partout… [de sorte que] nous ressemblons un peu à ces habitants d’une rue où s’est déclarée une fuite de gaz et qui sont asphyxiés par les émanations avant même d’avoir eu conscience du danger ». D’après les sociologues, le christianisme est en train de devenir une « contre-culture ». Il y a plus de 50 ans, Karl Rahner nous alertait en disant que l’Église était en train de passer d’une Église « soutenue par une société uniformément chrétienne … à une Église constituée d’individus en réaction contre leur milieu décidant de leur foi par choix personnel, clair, explicite et responsable. » En Occident au moins, ce changement a désormais eu lieu.

Les sociologues nous disent également que ce que nous croyons est une affaire sociale autant que personnelle. Les croyances qui ne sont pas partagées par une majorité de contemporains tendent ipso facto à devenir de moins en moins ‘plausibles’. En d’autres termes, elles ne cessent pas d’être vraies mais il ne semble plus possible d’y adhérer. Quand une croyance, si bien fondée soit-elle, est considérée par la majorité comme bizarre ou farfelue, s’y accrocher demande non seulement du courage (comme vous le dira tout opposant à l’avortement), mais aussi du soutien. C’est-à-dire que cela requiert l’exemple de gens ou de groupes de gens partageant les mêmes convictions, dont on admire le savoir, en qui on a confiance, et qui, vivant de leur foi, démontrent leur crédibilité.

Le premier des nombreux services offert par un monastère aux laïcs, c’est d’être une communauté de gens intelligents, qui réfléchissent, pour qui la foi est capitale. Ils la partagent et la mettent en pratique ensemble, ils en montrent la réalité en suivant une règle de vie qui n’a de sens que si cette foi est authentique : une vie, de surcroît, qui engendre des gens adultes, gentils et attentionnés avec au moins des exemples de sainteté – cette qualité intangible qu’Hilaire Belloc2 appelait la sixième et irréfutable preuve de l’existence de Dieu. C’est déjà un service d’une valeur inestimable. Il est bien évidemment facile pour un laïc d’idéaliser la vie monastique. Vous qui vivez cette vie-là, êtes à n’en pas douter tout à fait conscients des nombreuses imperfections en vous-mêmes et à l’intérieur de vos communautés respectives et vous allez sourire à me lire. Mais, vu de l’extérieur, un bon monastère se veut, pour ainsi dire, la réfutation vivante des arguments et pressions contre la foi que le monde extérieur considère presque comme allant de soi.

Dans un monde scarifié par les controverses, les divisions et les critiques, un monastère est un lieu d’unité. Il peut abriter des théologiens conservateurs, progressistes, charismatiques et de la libération, l’observance commune de la Règle, la recherche commune de Dieu et l’esprit d’obéissance lui donne une unité qui transcende la controverse et qui édifie et fortifie les hôtes de passage ou en séjour. À ce sens de l’unité s’ajoutent d’autres qualités notablement absentes de la vie séculaire d’aujourd’hui. Dans un monde où le respect a presque disparu, là il existe encore : respect envers l’Abbé et respect mutuel ; dans un monde qui méprise les institutions, là règne la loyauté, envers le monastère et envers l’Église ; dans un monde qui hésite à s’engager, là se trouve fidélité et persévérance dans la vocation. Dans un monde avide de succès et de reconnaissance, il y a là absence de recherche d’intérêt personnel, indifférence devant le succès temporel, pas d’ambition personnelle puisque tout est tourné vers Dieu, le centre de tout.

Car le monastère est avant tout un lieu propice à la rencontre avec Dieu, un lieu de prière à la fois communautaire et personnelle, où le visiteur peut vivre la liturgie avec le respect et le sérieux qui font souvent défaut à l’extérieur et un lieu de paix où il y a place pour des choses telles que la prière, la lecture spirituelle, ou simplement les occasions de réfléchir
et de faire le point – choses si facilement évacuées de la vie quotidienne. Et c’est un endroit où ceux qui ont des problèmes, ou simplement besoin de conseil de la part d’un interlocuteur avenant et compréhensif, peuvent trouver conseil et guérison spirituels.

Ainsi donc, bien qu’un monastère serve l’Église en étant ce qu’il est, il représente bien au-delà de ses murs d’énormes ressources spirituelles pour le monde ; et faire que ces ressources profitent à tout un chacun – en d’autres termes pratiquer l’hospitalité au sens large – est, me semble-t-il, sa première œuvre pastorale. C’est bien le rôle qu’a défini feu le Cardinal Basil Hume3 citant saint Thomas « contemplata aliis tradere : transmettre aux autres les fruits de la contemplation ».

Au chapitre 53 de la Règle, saint Benoît insiste sur l’importance primordiale à accorder à l’hospitalité en exigeant que tout hôte soit reçu comme s’il s’agissait du Christ lui-même et il ajoute qu’« un soin particulier sera apporté surtout à la réception des pauvres et des pèlerins parce que c’est surtout à travers eux qu’on reçoit le Christ » et il ajoute laconiquement : « la crainte même de déplaire aux riches force à les honorer ». De nos jours, quiconque, riche ou pauvre, venant dans un monastère pour s’y ressourcer spirituellement se trouve dans la situation du pèlerin et espère être reçu comme tel.

De toute évidence, les conditions d’accueil varient selon la nature du monastère, selon qu’il s’agit d’une communauté contemplative sous clôture ou d’une communauté impliquée dans des activités scolaires ou paroissiales par exemple (activités qui, soit dit en passant, doivent être comprises comme autant de marques d’hospitalité). Le nombre d’hôtes accueillis de nos jours dans les monastères était inimaginable à l’époque de saint Benoît, et il est clair que l’hospitalité monastique ne saurait être offerte à tous uniquement par pure générosité, sans conventions : actuellement, diriger un centre de retraite tient de l’industrie hôtelière, au point de représenter parfois la principale source de revenu d’un monastère moderne. Et il est tout aussi évident, la Règle le stipule clairement, que les hôtes ne sauraient perturber en rien la vie de la communauté.

Trouver un juste équilibre entre l’ouverture aux autres et l’isolement monastique, ou entre la générosité et ce qui est possible sur le plan économique ne sera jamais simple. Mais si l’hospitalité consiste à avoir les humanitas4 prescrites dans la Règle, il est clair qu’elle se fera sur des bases personnelles et non commerciales, et que les contacts individuels des hôtes se feront autant que possible avec des membres de la communauté plutôt qu’avec son personnel. Bien qu’un monastère doit, c’est évident, être dirigé comme une entreprise, il ne peut se transformer en entreprise sans perdre quelque chose de sa nature profonde. Ainsi, en dépit de la nécessité d’établir un tarif pour le logement et la nourriture, il est à espérer qu’il y aura assez de souplesse pour permettre des exceptions, et pour permettre à la générosité de s’exprimer si nécessaire.

De même qu’ils peuvent participer à la liturgie et aux offices, les hôtes pourront désirer rencontrer l’un ou l’autre membre de la communauté dans un contexte détendu et personnel, et s’ils le souhaitent, avoir un entretien avec un confesseur ou un conseiller spirituel. Plus que tout cependant, ils attendent d’être reçus avec amitié et amabilité : qualité qui, comme la sainteté, est si difficile à définir, mais qui associée à la douceur, devrait être, à coup sûr, l’apanage de toute communauté monastique tant à l’intérieur qu’à l’extérieur de la clôture.

Pour résumer ces réflexions sur la place du monastère dans la vie des laïcs, je ne peux que citer feu P. Columba Carylwes, osb, pour qui un monastère devrait être « un lieu d’intercession, de communauté, de révélation au monde entier du sens du mot Eglise ». En d’autres termes, le monastère se doit d’offrir aux laïcs une preuve vivante et visible de la vérité des convictions sur lesquelles est basée la vie monastique et des valeurs qu’elle prône. Depuis saint Benoît, beaucoup de choses ont changé dans le monde et dans la vie monastique, j’ai pourtant le sentiment qu’une telle conception ne lui serait pas étrangère.

1. Dr. Olive Wyon (1881-1966), auteur britannique. Elle a traduit des ouvrages de théologiens comme Emil Brunner et Karl Barth.

2. Hilaire Belloc écrivain anglais très prolixe, né en France (1870-1953)

3. Cardinal Basil Hume (1923-1999), entré à l’abbaye bénédictine de Ampleforth          1941, élu Abbé en 1963, nommé archevêque de Westminster en 1976.

4. RB 53, 9 Legatur coram hospite lex divina ut aedificetur, et post haec omnis ei exhibeatur humanitas. On lit la loi de Dieu à l’hôte pour l’édifier ; on lu i donne ensuite toutes les marques de l’hospitalité.