Moines et laïcs, peuple de Dieu

Anne Marie Mambourg, Coordinatrice de la Fraternité Bénédictine de la Résurrection de ÑAÑA à LIMA

Il nous est demandé de rendre témoignage, à partir de la modeste mais déjà longue expérience de la Fraternité bénédictine de la Résurrection au Pérou, de ce que nous vivons dans la relation laïcs–moines. Le faire nous réjouit le cœur et nous fait espérer des échanges fructueux sur le sujet avec d’autres frères et sœurs en St Benoît et Ste Scholastique. Nous parlerons de notre vie en esquissant d’abord à grands traits l’histoire de notre petite Fraternité, fort liée à celle de nos frères moines, avec lesquels nous formons une « famille » unie dans la diversité. Puis nous parcourrons le chemin initial et le vécu progressif des relations au sein de la « famille ». Nous terminerons par un commentaire sur l’application des axes principaux de la vie en Christ selon St Benoît (les quatre pieds de la table bénédictine) à notre vie concrète et à notre collaboration fraternelle.

Un peu d’histoire

La Fraternité bénédictine de Ñaña-Lima naquit il y a près de vingt ans à partir d’un petit noyau : un groupe de prière autour d’Eveline, une jeune femme française de spiritualité bénédictine, qui menait une vie de présence pauvre, priante et solidaire en plein milieu populaire près d’ici, et qui était amie puis oblate du Monastère St Remacle, fondateur belge de notre Monastère de la Résurrection au Pérou. Alors que les moines s’étaient retirés temporairement du Pérou, ce petit noyau de personnes très pauvres priait les psaumes, lisait la Bible de façon priante, apprenait à connaître St Benoît, au sein même de la vie très dure et des dangers de l’époque, marquée par le terrorisme. Ces laïcs gardaient des liens fraternels très forts avec les moines et furent de ceux qui  demandèrent et préparèrent leur retour, lequel se fit en 1991, à Ñaña-Lima, dans le tout petit monastère construit à la fin des années 60.

Après un an, les moines décidèrent de s’installer à Chucuito, au bord du lac Titicaca. Ils confièrent le monastère de Ñaña à une petite famille de la Fraternité naissante, famille  qui l’administra, tout en assurant la liturgie des heures et l’accueil des moines ou des hôtes de passage. La Fraternité collabora de tout cœur à la tâche confiée et, animée par une coordinatrice, se développa progressivement. En 1998, deux frères durent revenir à Ñaña, pour des raisons d’études ou de santé, et y reformèrent une petite communauté monastique. Entre-temps, de Belgique vinrent successivement deux laïques, retraitées (l’une d’entre elles issue de l’oblature), pour se joindre à la tâche de la Fraternité et partager son chemin spirituel. L’une d’elle fit démarrer une petite fromagerie, où travaillent moine(s) et laïcs.

Le monastère jouit donc désormais de la présence permanente de la petite communauté monastique (au moins deux frères, dont l’un est prêtre et assesseur spirituel de la Fraternité, parfois des postulants ou des frères de passage), et la Fraternité, à travers quelques-uns de ses membres, assure l’administration, l’entretien, les comptes et l`aspect hôtellerie de la maison, ainsi que la culture du champ attenant. Quant à Eveline, devenue ermite, elle habite de nouveau dans les environs et vit en communion avec nous.

Actuellement, la Fraternité compte 17 membres, dont 8 engagés par promesse, la plupart vivant avec leurs familles, très modestes, dans les quartiers proches. Un petit Conseil et un(e) coordinateur/trice, sont désignés, depuis peu par élection, avec l’aval nécessaire du Prieur. Chaque semaine, il y a une réunion de formation, d’échange et de prière. Chaque mois est organisée une demi journée de réunion de formation ou de célébration. La présence des enfants, les fêtes et anniversaires marquent aussi notre vie, mais surtout la retraite annuelle, qui commence toujours par un temps d’évaluation et de projection, avec notre Prieur.

Mais comment se fait-il qu’une personne, laïque vivant dans le monde bien chaotique et superficiel d’aujourd’hui, se sent attirée par la voie bénédictine ? Cela commence par un appel, gratuit, de pure grâce. Il va de soi que tous ceux qui viennent au monastère ne désirent pas entrer dans la Fraternité. Petit à petit, en certains, en certaines, naît un intérêt, un désir de vivre la vie chrétienne, les valeurs de l’Evangile, selon l’esprit de la Règle de St Benoît. Puis se dessine une intention plus claire d’engager sa vie sur ce chemin. C’est une vocation personnelle, même si parfois, il arrive qu’elle soit perçue et vécue en couple ; et ce chemin nécessite un patient et parfois long discernement. Naît alors une certaine connivence, qui peut se traduire de diverses manières : par la prière ensemble, la participation à l’office liturgique; parfois par l’accompagnement spirituel ; ou encore dans la relation cordiale et fraternelle qui s’établit petit à petit avec des frères moines et avec des frères et sœurs de la Fraternité. Se confirme ainsi un certain goût pour la voie évangélique bénédictine.

Puis vient le moment de franchir le pas et de demander à entrer dans le chemin bénédictin, avec l’intention, ultérieurement, de s’engager au sein de la Fraternité. Ceux qui s’approchent avec cette intention, après un temps de fréquentation, entrent en formation, participent aux réunions et se préparent à leur futur engagement. L’étape de formation dure au moins un an et souvent bien davantage.

Après discernement, vient le moment important de l’engagement, dans les mains du Prieur, engagement par lequel la personne offre sa vie au Seigneur, promettant de vivre selon la règle de St Benoît, au sein de la « famille » bénédictine que forment la branche  monastique et les branches laïques (Fraternité et branche érémitique ou consacrée). Cet engagement n’est pas autre chose que l’approfondissement de notre engagement de baptême, avec tout ce que cela signifie. Au sein de notre vie engagée se ressent comme une imprégnation mutuelle, à force de cheminer ensemble, à la suite du Christ, selon la règle de St Benoît. Il ne s’agit pas de se considérer comme membre de la communauté monastique (!), mais bien de se sentir, en toute fraternité, relié/e à elle par des liens de fraternité, de solidarité, d’amitié parfois profonde, liens de communion qui se forment petit à petit. Le monastère, le style de vie, la liturgie, tout spécialement, et la spiritualité de nos frères moines nous mettent en route, et deviennent nos références

« Oasis de paix » (dans une vie souvent marquée par les tensions, les malheurs et les défis quotidiens de la misère), « microcosme de vie fraternelle » (en contraste avec tant de violence entre les personnes), « icône de la communauté chrétienne primitive », le monastère exerce donc une mystérieuse attraction. Cependant, c’est tout autant une communauté humaine, faite d’hommes à la fois saints et pécheurs, comme nous, les laïcs, nous nous en rendons compte, faisant le deuil, parfois, d’un temps d’idéalisation. Mais les moines, comme nous, sont témoins vivants de la miséricorde infinie du Seigneur. La vie chrétienne de nos frères et sœurs laïcs bénédictins nous sert  elle aussi d’exemple, et l’amour fraternel entre nous nous donne des forces pour avancer sur la route. Entre moines et laïcs, l’accueil mutuel et le partage sincère de nos expériences humaines et spirituelles nous enrichissent les uns les autres. Les moines sont à l’écoute de notre vécu des choses du monde, et notre regard sur leur vie monastique, en toute discrétion, peut les aider, de même que notre écoute de leur vécu de moine et leur regard sur notre vie dans le monde peut nous illuminer sur le chemin.  Humblement, on peut parler de circularité. La collaboration dans le travail et la mission renforce singulièrement le lien. Cela suppose beaucoup de réalisme, une grande patience, une infinie discrétion et une volonté sincère de « ne rien préférer à l’amour du Christ. »

Notre spiritualité se fonde sur ce que nous appelons les quatre pieds ou piliers de la « table » bénédictine. Voici comment ils s’appliquent, selon les témoignages, dans la vie de tous les jours.

L’accueil : La Règle (RB 53,1) nous l’enseigne clairement : « On recevra tous les hôtes qui surviennent au monastère comme le Christ ». Cela veut dire être toujours disposé à accueillir autrui : la voisine qui me demande un peu de sucre, la grand’mère qui a envie de bavarder, le grand fils adolescent qui, juste au mauvais moment, veut parler sérieusement… C’est la disponibilité bénédictine, ouverte à tous, universelle, sans préjugé.

La prière, qui constitue comme le coeur de la vie de tout chrétien, et qui est un recours comme naturel aux Péruviens et Péruviennes, à la foi souvent profonde, ne nous sépare pas de la vie, au contraire, elle est le soutien de toutes nos actions. La prière liturgique des Heures consiste, pour nous à Ñaña, à terminer la journée par les Complies; bien sûr, quand c’est possible, nous prions aussi les autres offices, au monastère ou ailleurs. C’est la manière par excellence de nous sentir en communion les uns avec les autres et, au-delà de notre “famille” bénédictine, de participer à la prière de l’Eglise tout entière. La Lectio divina nous fait lire la Bible de façon priante. Nous essayons de pratiquer la Lectio chaque jour, par exemple à partir des textes de la Messe. Certains le font en couple. Le jeudi, une Lectio en commun, au terme de notre réunion, précède la Messe. L’Eucharistie, centre de notre vie de foi, est à la fois la table de la Parole et la table du pain eucharistique, corps et sang du Seigneur. Nous y participons aussi souvent que possible, ensemble le jeudi, et en tout cas chaque dimanche. Nous avons appris à valoriser le silence, pour pouvoir écouter Dieu, écouter les autres, et nous écouter aussi nous-mêmes. Ce silence, nous en faisons l’expérience au monastère, mais nous tendons à l’inclure aussi par moments dans notre vie quotidienne: à la maison, en route, au travail, malgré le bruit  partout présent, en cultivant surtout le silence intérieur.

Le travail : Il est si difficile de trouver du travail aujourd’hui, spécialement dans notre pays, où c’est souvent une quête désespérante et vitale à la fois. Et le travail est aussi, hélas ! le lieu fréquent de l’exploitation et de l’oppression. Nous voudrions un travail qui préserve la dignité humaine, c’est-à-dire qui respecte le temps, les rythmes de la vie, qui respecte les choses et la nature à nous confiée « comme les vases sacrés de l’autel », et surtout, qui respecte les personnes, et tout d’abord les plus faibles. Cela commence par le travail au sein de la maison familiale, si respectable en soi. Dans le travail interne au monastère: services divers de la maison, fromagerie, agriculture etc., la collaboration laïcs – moines est un véritable lieu de rencontre et de partage fraternel. Le travail est aussi service (externe) à l’Eglise et au monde, et plusieurs d’entre les membres de la Fraternité ont un engagement de service et de responsabilité auprès de la paroisse, dans l’enseignement, avec les enfants nécessiteux ou en danger, les artisans, les malades mentaux, au sein de l’école Emmaüs d’accompagnement spirituel, etc.

La vie fraternelle : Pour nous laïcs, la vie fraternelle, c’est d’abord la vie en famille, puis la vie en fraternité, la vie en relation avec nos frères moines et la vie des groupes auxquels nous appartenons : nous nous sentons appelés à y être artisans d’unité et de paix

Il s’agit de se supporter mutuellement, avec une patience sans limite, chacun avec ses faiblesses et maladies de l’esprit et du corps, mais en nous aimant les uns les autres, en nous aidant et nous assistant mutuellement. C’est là le véritable critère du chemin spirituel : « Celui qui dit qu’il aime Dieu et qui n’aime pas son frère est un menteur. »

En peu de mots, disons que nous cheminons comme peuple de Dieu, unis dans la diversité, en profonde communion, dans la paix et la fraternité, ne préférant rien à l’amour du Christ, et conscients d’apporter dans la symphonie de l’Église et du monde la note distincte de la voie bénédictine. Avec nos frères moines et notre sœur ermite, nous maintenons une relation d'appui mutuel, cheminant et nous risquant ensemble dans cette belle aventure pour construire le "règne de Dieu" là où le Seigneur nous donne de vivre.