La vie monastique et les laïcs en Europe

Jean-Pierre Longeat, osb. Abbé de Ligugé, France

Les moines n’ont jamais été une catégorie chrétienne autosuffisante. Ils ne peuvent se comprendre que dans un ensemble ecclésial plus vaste où chaque vocation trouve son exacte place.

Dès l’origine du monachisme, les laïcs visitaient souvent les maîtres spirituels du désert. Et lorsque les moines devaient se rendre dans les villes et les villages, ils avaient des contacts avec les laïcs, tant pour le règlement de leurs affaires que pour la simple relation fraternelle. Antoine lui-même, ne s’est-il pas extasié devant la foi d’un simple cordonnier dont il disait qu’elle dépassait de loin celle de tous les habitants du désert ? Il faut d’ailleurs préciser que les moines sont originellement des laïcs qui accordent simplement d’avantage de temps que leurs contemporains à la prière et à une vie de grande solitude ou de communauté.

Le moyen âge et l’époque moderne ont aussi abondamment vu se déployer les relations entre moines et laïcs. Nous verrons dans quelles conditions. Disons seulement, dès maintenant, que lorsque, dans les documents médiévaux, on mentionne le nombre de « moines » appartenant à tel ou tel monastère, on y recense toutes les catégories, à commencer par celle des Frères Laïs, c’est-à-dire, des Frères Laïcs, autrement dit n’ayant reçu aucune ordination, ainsi que celle des familiers, de tous ces laïcs qui appartiennent à la grande familia du monastère.

La restauration monastique du 19ème siècle, spécialement en France, s’est montrée incontestablement plus méfiante à l’égard de cette dimension, même si les bienfaiteurs ne manquaient pas, dont certains vivaient une affiliation spirituelle au monastère et même si l’état de Frère convers fut abondamment pourvu, mais sous un jour bien différent de celui des anciens Frères Lais. Signalons cependant le grand intérêt que Dom Guéranger portait à l’oblature séculière pour l’Ordre bénédictin. On peut dire qu’il est à l’origine de sa restauration.

Le 20ème siècle a renouvelé cette préoccupation. Nous essaierons d’éclaircir l’intention de l’Eglise à ce sujet.

I. Jalons historiques[1]

C’est au 11ème siècle que l’on voit apparaître dans les Congrégations d’Hirshau en Allemagne et de Cluny en France, des laïcs adultes partageant quelques aspects de l’institution monastique. D’après l’Abbé Deroux, « La cause principale de l’introduction des frères convers et des oblats dans les monastères doit être cherchée dans la désaffection des moines pour le travail manuel. »[2] L’investissement liturgique, notamment dans la Congrégation de Cluny, ne permettait plus le même rendement des moines dans les activités de travail manuel. Les noms donnés à ces laïcs se joignant à la communauté monastique sont très variés : oblati, familiarii, fratres conscripti, laici conversi, prebendarii, donati, etc. et dénotent des origines diverses.

A Hirshau, au 11ème siècle et dans la suite, « tous les laïcs vivent dans la clôture ou dans ses alentours. Ils sont, vis-à-vis du monastère, dans une certaine dépendance et un lien religieux à peu près semblable les rattache sans qu’aucun d’eux ait un statut précis. »[3] L’Abbé Guillaume d’Hirshau est à l’origine d’une première élaboration de statut pour tous ces laïcs joints au monastère. La relation de ces laïcs avec le monastère reste souple : ils font don d’une partie ou de tous leurs biens  à la communauté ; ils font don de leur personne par une promesse d’obéissance à l’Abbé. Mais l’Abbé peut les relever de leur promesse d’obéissance. Souvent le monastère confie des charges matérielles ou administratives à ces laïcs dont il arrive qu’ils soient des notables.

Une telle institution perdurera jusqu’au 16ème siècle et rien de très nouveau dans ce domaine n’apparaîtra avant le 20ème siècle où la théologie du laïcat trouvera un développement particulier.

II. L’enseignement de l’Eglise

Vatican II

La constitution Lumen Gentium du Concile Vatican II présente une vision de l’Eglise particulièrement dynamique où chaque vocation est bien reconnue pour elle-même. Le Chapitre V porte d’ailleurs le titre audacieux de « La vocation universelle à la sainteté dans l’Eglise ». Il y est question des conseils évangéliques pour tous. « Tous les fidèles sont donc invités à poursuivre la sainteté et la perfection de leur état, et ils y sont tenus » (LG 42).

Le Décret Perfectae caritatis du même Concile traite de l’adaptation  et de la rénovation de la vie religieuse (De accomodata renovatione vitae religiosae). Tout un chapitre de ce décret porte sur « La vie religieuse laïque » (n° 10). Il s’agit là des Instituts non cléricaux, en particulier ceux qui sont voués à des tâches liées au monde de l’éducation, de la santé ou d’autres formes d’apostolat, mais on pourrait facilement l’étendre à des vocations de religieux laïcs dans les Instituts qui comprennent majoritairement des prêtres.

Vita consecrata

Au n° 54-56 de l’exhortation apostolique Vita consecrata, à la suite du Synode sur la vie consacrée tenu en 1995, il est question de la communion et de la collaboration avec des laïcs : « Ces dernières années, la doctrine de l’Eglise comme communion a permis notamment de mieux comprendre que ses diverses composantes peuvent et doivent unir leurs forces, dans un esprit de collaboration et d’échange des dons, pour participer plus efficacement à la mission ecclésiale…. » Concernant la vie monastique on peut lire : « En ce qui concerne les Instituts monastiques et contemplatifs, les relations avec les laïcs se situent essentiellement sur le plan spirituel, alors que, pour les Instituts engagés dans l’apostolat, ils se traduisent aussi par une collaboration pastorale. » Le débat mériterait d’être repris sur cette question tant au regard de l’histoire qu’à celui de l’expérience actuelle. Au n° 56, il est question d’un statut pour ces laïcs : « Une expression significative de la participation des laïcs aux richesses de la vie consacrée se voit dans l’adhésion de fidèles laïques aux divers Instituts, sous la forme nouvelle de ce qu’on appelle « membres associés » ou bien, suivant les besoins actuels dans certains contextes culturels, sous la forme d’un partage temporaire de la vie communautaire et l’engagement particulier de l’Institut dans la contemplation ou dans l’apostolat, à condition évidemment que la nature de sa vie interne s’en souffre pas. » La suite du texte se montre extrêmement positive pour cette forme d’engagement.

III. Laïcs et vie monastique aujourd’hui.

Dans la vie actuelle des Instituts monastiques, plusieurs points peuvent retenir l’attention pour ce qui concerne la relation des moines et moniales avec les laïcs.

L’intégration dans l’Eglise particulière.

Nombre de familles religieuses sont sous le régime de l’exemption et de ce fait ne dépendent pas directement de l’autorité diocésaine, sinon pour les activités pastorales qui dépendent  de cette Eglise. L’exemption se voulait à l’origine une garantie pour l’intuition originale des Instituts religieux. Actuellement, en Europe, au moins, le risque n’est pas très important que l’originalité des Instituts soit mise en question par les Eglises diocésaines. Généralement, les monastères sont bien intégrés dans les diocèses où ils sont implantés. Par leur activité de prière, d’accueil, parfois d’éducation ou même de service en paroisse, ils participent à la dynamique de l’Eglise locale. Cependant, on pourrait imaginer une plus grande intégration. Les communautés, même lorsque le nombre de leurs membres est réduit, pourraient participer à la vie spirituelle d’un pôle spirituel dans lequel se côtoieraient différents types de vocations respectueuses les unes des autres du fait même de leur complémentarité. Ainsi certaines communautés monastiques pourraient-elles être au cœur d’un groupe plus vaste des ferments de vie chrétienne, encourageant l’expérience spirituelle par la prière tant liturgique que personnelle, l’accueil et l’accompagnement. Ainsi, la communauté monastique serait-elle partie prenante d’une vie ecclésiale largement partagée comme un signe du Royaume vécu dans un même élan.

Les Mouvements de Vie évangélique

Plusieurs congrégations monastiques ont des oblats. C’est une réalité extrêmement fructueuse qui tend aujourd’hui à évoluer vers une communion plus intense entre la communauté monastique et ces laïcs reliés à la communauté monastique. Par ailleurs, de nombreux groupes de partage biblique, de lectio divina, se sont constitués aussi et enrichissent considérablement le phénomène de partage avec les laïcs  dans le cadre des hôtelleries monastiques. On a souvent souligné que le témoignage des laïcs affiliés ainsi à un monastère était en quelque sorte comme le prolongement au cœur du monde du charisme propre à la vie monastique. C’est aussi l’occasion de faire entrer le dynamisme de l’engagement laïc à l’intérieur même de la clôture monastique et, de ce fait, de l’enrichir incontestablement.

Membres associés

Depuis quelques années, des monastères de moines et de moniales sont allés encore plus loin. Ils ont répondu favorablement à la demande de laïcs qui souhaitaient partager la vie de leur communauté en logeant sur place plus longuement que pour un séjour à l’hôtellerie et en participant aux activités du monastère. Ces laïcs peuvent ainsi rester pendant plusieurs années ou même définitivement avec les Frères ou les Soeurs. Des statuts commencent à être élaborés ici ou là. Voici quelques points d’insistance :

- Le droit de l’Eglise universelle n’envisage rien pour ces laïcs souhaitant partager la vie d’une communauté. Comme c’est le cas assez fréquemment, ce qui aura été expérimenté fera sans doute l’objet d’une proposition canonique, puis d’une validation.

- Le droit civil ne peut reconnaître un tel statut comme appartenance à une association de type « congrégation reconnue ». En effet, ces personnes ne peuvent être accueillies ni comme bénévoles car elles bénéficient d’avantages en nature (hébergement et/ou nourriture) ce que le droit interdit pour les associations ; ni comme employés au pair, car ce statut ne vise que des séjours temporaires, ni comme membres de la communauté, car telle n’est pas la réalité. Il y aurait lieu de faire une étude approfondie pour voir sous quel mode un tel statut pourrait être effectivement reconnu par les instances sociales. Actuellement, la seule possibilité légale est de déclarer ces laïcs comme salariés, leur rémunération était calculée sur la base du montant mensuel de l’hébergement et de la nourriture. L’inconvénient d’une telle situation réside dans le fait que la relation fraternelle est quelque peu faussée par ce rapport employeur-employé avec même le risque éventuel de conflit « professionnel ».

Une autre situation peut être reconnue par le droit, celle de laïcs accueillis dans le monastère comme pensionnaires, acquittant régulièrement le montant de leur frais de séjour. Sauf cas exceptionnel, cette solution n’est guère envisageable pour une fructueuse et durable communion fraternelle entre des laïcs et la communauté monastique.

Il faut enfin souligner ici, la réalité déjà existante des oblats réguliers, vivant au monastère et considérés comme membres de la communauté par une promesse d’obéissance et de stabilité ; ils conservent toutefois l’usage de leurs biens propres. Peut-être y aura-t-il là un statut possible pour des laïcs, à condition toutefois qu’il soit repensé en fonction des besoins nouveaux.

La relation des moines avec les laïcs est non seulement une question d’actualité dans le contexte de l’Eglise post-conciliaire, mais c’est aussi beaucoup plus fondamentalement une manière de relire la vocation monastique dans l’ensemble de son histoire avec une visée théologique. Tout au long des siècles, les attitudes monastiques ont été diverses à cet égard : il suffit de comparer les Vies des Pères du désert et la vie de saint Benoît dans les Dialogues de Saint Grégoire le Grand pour s’en convaincre. Encore aujourd’hui, il y a beaucoup de diversité dans ce domaine entre les traditions bénédictines allemande, anglaise ou française, sans parler des coutumes cisterciennes. La situation actuelle des communautés monastiques en Europe invite à cette relecture d’ensemble pour un engagement ecclésial toujours nouveau en vue d’une annonce sans cesse plus pertinente de l’Evangile du Christ.

[1] Cf . Miramon (de) Charles, Les « donnés » au Moyen-Age, Une forme de vie religieuse laïque (v. 1180 – v. 1500), Cerf, Paris 1999 ; Deroux MP, Abbé, Les origines de l’oblature bénédictine, Les éditions de la Revue Mabillon, Abbaye de Ligugé 1927.

[2] Deroux, op.cit.

[3] Deroux, op. cit. p. 95