Editorial

Laïcs et moines : vers de nouveaux partenariats ?

P. Martin NEYT, osb., Président de l’AIM

L’AIM vient de perdre un ami, un grand moine, compagnon de route, abbé, figure de proue du monachisme en Afrique de l’Ouest. Il venait d’être choisi parmi les sages du Conseil de l’AIM et lui-même en avait manifesté une grande joie. Que Dieu accueille dans sa gloire le P. Robert Mawulawoe KOSSI YAWO, osb., ce disciple du Doux et Humble de cœur qui fit tout, selon ses dernières paroles, « avec simplicité, fidélité et amour ».

A la fin du mois de janvier se tenait à l’abbaye de Keur Moussa au Sénégal, la rencontre des Supérieurs de l’Afrique de l’Ouest. Au réfectoire, la lecture mettait en relief la centralité de la foi en Dieu qui a assumé un visage humain et un cœur humain. L’amour de Dieu et des hommes y trouve son unité, sa préoccupation pour l’autre, sa disposition au sacrifice pour lui, son ouverture au don d’une nouvelle vie. C’est la nouvelle encyclique du Pape Benoît XVI « Dieu est amour ». Des laïcs, des religieux, des prêtres étaient accueillis à l’hôtellerie. Je m’interrogeais sur ce nouveau souffle d’amour qui peut transformer nos relations entre laïcs et moines, lui donner à la fois cette sève jaillie de la tradition monastique et cette ouverture mondiale qui touche aujourd’hui toute conscience humaine. Les nouveaux territoires monastiques, plus de 350 communautés qui se développent au rythme de quatre à cinq nouvelles par an, ouvrent en effet des regards réciproques, miroirs de l’Eglise et de l’engagement des laïcs dans le monde. Laïcs et moines, vers de nouveaux partenariats ?

Les premiers moines étaient laïcs, les laïcs allaient volontiers interroger les moines au désert d’Egypte et dans la région de Gaza. Le P. Longeat, osb, abbé de Ligugé, situe la relation des laïcs et des moines, avec sa visée théologique, dans l’ensemble de l’histoire monastique. Dans le réseau des relations tissées autour des monastères, une relecture globale s’impose. Ce numéro rend compte d’un certain nombre d’échanges et d’enrichissements mutuels : amitié spirituelle, hôtes, oblats, familiers, employés, conseillers financiers, économiques. Des laïcs parlent : un oblat de St Benoît du Lac, Anne-Marie Mambourg à Chucuito au Pérou, Sir David Goodall, ancien ambassadeur de Grande-Bretagne.

Les oblats bénédictins se rencontrent dans leur premier congrès international à Rome en septembre 2005. Le P. Notker Wolf, osb., abbé Primat, insiste sur la nécessité de prendre conscience que ceux-ci ne font pas seulement partie d’une communauté monastique, mais qu’ils appartiennent à un mouvement. C’est la découverte d’autres oblats, dans d’autres pays et d’autres cultures… Par le choix de son nom, poursuit notre Primat, le saint Père a rappelé combien avec sa Règle monastique, saint Benoît a fourni à l’Occident, après l’effondrement de l’Empire romain et des troubles liés aux invasions, une base pour un nouveau développement culturel de tout un continent. Ce trésor partagé et communiqué ne peut rester enfermé dans les murs des monastères ; c’est une richesse pour toute l’Eglise et une manière de participer à sa mission.

La relation aux laïcs dans la vie bénédictine s’inscrit dans le rayonnement même de la vie de la communauté qui se nourrit de la Parole de Dieu, célèbre le Seigneur dans l’Eucharistie et l’Office divin. Le monastère vit de son travail, accueille les personnes qui l’entourent et contribue d’une façon ou d’une autre à son développement. « L’évolution de saint Benoît lui-même, écrit Dominique Milroy, fut paradoxale : sur la base d’un idéal de solitude, il édifia une philosophie de la communauté ; il commença par chercher le désert et finit par le civiliser… Le même paradoxe circule dans l’histoire de tous les monastères qui ont puisé leur inspiration primitive dans sa Règle. Le monachisme occidental devint ainsi un agent de transformation interne de la société… Il semble exister dans la Règle de saint Benoît un mouvement qui renvoie les moines aux vraies activités qu’ils pensaient avoir abandonnées[1] ».Quand les moines de Solesmes fondent Keur Moussa en 1963 pour être un foyer de prière au cœur du Sénégal, sous l’impulsion du P. Dominique Catta, osb., ils redécouvrent la harpe africaine à 21 cordes, la kora, les balafons, les calebasses et jembé qui rythment psaumes et cantiques bibliques, répons et hymnes. Des connivences profondes ont rapproché la musique grégorienne de celle des peuples du Sahel ; des amitiés se sont nouées entre les moines et les griots, ces poètes, musiciens et chantres des grandes traditions familiales de l’Ouest africain. L’impact de la liturgie de Keur Moussa se répand à présent dans toute l’Afrique de l’Ouest et même au-delà.

A un autre niveau, les écoles bénédictines se développent sur tous les continents. Des congrès les rassemblent, des solidarités naissent entre écoles privilégiées et non privilégiées. Plus encore, certaines adoptent la Règle bénédictine comme modèle d’éducation. Le mouvement Manquehue au Chili gère ainsi trois écoles importantes à Santiago. Le mouvement San Egidio à Rome a des liens suivis avec les moines bénédictins de St Anselme et d’ailleurs. L’impact de Taizé sur la jeunesse demeure étonnant. Les activités des soeurs bénédictines de diverses congrégations (Tutzing, Grace of Compassion, Good Samaritan et tant d’autres) touchent tous les niveaux de populations sur tous les continents. Le travail qui s’est réalisé en Chine, à Meihekou dans la province de Jilin, est admirable.

Les Cisterciens à leur tour, ont connu à Clairvaux la troisième rencontre des laïcs cisterciens qui a regroupé 120 personnes représentant 34 groupes à travers le monde. Des liens spirituels se nouent, se fondent sur l’essentiel, ouvrent de nouveaux horizons.

Le paradoxe demeure au cœur de notre vie de silence et de prière. Plus notre vocation se tourne vers le cœur de la Règle bénédictine,- une foi profonde dans la présence miséricordieuse du Christ en chacune des sœurs, en chacun des frères,- plus se développe cette conviction que la vie monastique peut faire vivre chez tous cette compassion venue d’en haut. Celle-ci déborde l’enceinte du monastère et participe à la Mission même de l’Eglise à travers les amis et les oblats des monastères. De nouveaux liens et de nouvelles solidarités naissent. N’est-ce pas précisément ce service qui fut confié à l’AIM ? Promouvoir la vie monastique dans ces nouveaux monastères qui, avec le concours de laïcs engagés, rayonnent d’une vie nouvelle malgré toutes les sources d’inquiétude et de difficultés qui se manifestent sur leur route, comme elles se sont manifestées sur le chemin de saint Benoît.

[1] MILROY Dominique, Lettre de Maredsous n°4, 1980, p.5.