Le désir de vivre, une réponse bénédictine au SIDA

Robert Igo, OSB, prieur  du monastère Christ the Word, Zimbabwe

Cet article résulte d'une recherche dans les Bulletins de l’AIM depuis 1995. Je me suis demandé combien de fois et dans quel contexte on avait  parlé du SIDA ces 10 dernières années. Hélas, jamais ! J’ai bien trouvé des articles sur la vie monastique dans le monde africain aujourd'hui, l'intégration des jeunes dans nos communautés, des comptes-rendus de sessions de formateurs, même un article sur la médecine naturelle mais vraiment rien sur le SIDA, son impact sur les vocations ou des tentatives de réponses  pastorales. Si une référence m’a échappé vous voudrez bien me le  signaler…

Ce silence n’est pas seulement consternant mais alarmant. Pourquoi ? Qu’est-ce  que le SIDA a à voir avec la vie monastique et sa formation ? Le SIDA  a-t-il  un impact sur ceux qui vivent au monastère et lisent le Bulletin de l’AIM ? Voici ma réponse, en deux volets. D'abord, les monastères aidés par l’AIM sont installés dans les pays en voie de développement, ces  régions précisément touchées par le SIDA, en particulier l’Afrique, l'Amérique latine et l'Asie du Sud-Est. Dans un tel contexte il semble crucial que le monachisme apporte sa contribution et  témoigne d’une  espérance. En second lieu, au  cœur des sociétés qui luttent contre cette pandémie vivent des communautés dont les membres espèrent voir se lever des vocations et beaucoup de nos frères et sœurs sont au service d’une  population touchée par le SIDA.

Nous pourrions naturellement pratiquer la politique de l'autruche enfouissant la tête dans les sables calmants des textes du monachisme ancien et les traditions de nos congrégations  particulières ; nous risquerions de nous réveiller un beau jour pour constater qu’il n’y a plus personne à former dans notre genre de vie parce que tout le monde est mort ou infecté par le SIDA. Vous pensez que j’exagère ?  C’est un fait que 6000 jeunes entre 14 et 24 ans sont quotidiennement infectés dans le monde entier, le plus grand nombre dans les pays en voie de développement. Kofi Annan, secrétaire général de l'ONU, disait déjà en novembre 2000 : « Il faut faire comprendre à tout le monde que la crise de SIDA n’est pas terminée et qu’elle n’affecte pas seulement quelques pays étrangers fort lointains. C'est une menace pour toute une génération et pour toute une civilisation. »  Et Jean  Paul II disait en 1990, en Tanzanie : « le drame du SIDA ne  menace pas seulement quelques nations ou sociétés mais l’humanité tout entière. Il ignore les frontières géographiques, les distinctions d’âge, de race ou de condition sociale... Seule une réponse au niveau médical, intégrant la dimension humaine, culturelle, morale et religieuse de l’existence, pourra proposer une pleine solidarité et susciter l'espérance ».

Le SIDA, un problème complexe  et  immense

La prise de conscience de la nature sans précédent de cette  pandémie a conduit l'ONU à déclarer que le SIDA est « une question de sécurité internationale qui pourrait décimer les établissements économiques, politiques et militaires de beaucoup de pays ». En juin 2001 une session spéciale de l'Assemblée générale de l'ONU s'est tenue sur la lutte contre le SIDA – c’était la première fois qu’une question de santé était traitée à l’ONU. En conséquence furent débloqués des fonds pour combattre le SIDA, la tuberculose et le paludisme. On commençait à comprendre que le SIDA a des implications plus vastes que la santé et la médecine, il s’attaque le cœur de l’être, il affecte les personnes au centre de leur expérience  humaine.

Depuis vingt-cinq ans de lutte contre le SIDA, nous nous rendons compte que la pandémie prospère là où règnent la misère, l'inégalité des sexes, les violations de droits de l'homme, les abus exercés envers des enfants, le racisme, le trafic humain, l'instabilité économique, la guerre, la violence… Ajoutez des croyances et  pratiques culturelles, l'injustice internationale en termes de fourniture de médicaments, l’émiettement du système sanitaire dans beaucoup de pays en voie de développement et nous commençons à identifier la complexité et l'importance du sujet.

Vivre avec le SIDA c’est se trouver confronté avec bien plus qu'un virus, c’est avoir à considérer des problèmes qu'une personne saine peut éviter, des questions comme la culpabilité, la colère, le regret, la crainte, le mensonge et la discrimination, le sens et le but de la vie. Ce virus qui détruit la  vie doit être combattu à différents niveaux, l’un d’entre eux, significatif, étant le champ religieux. Pour Jean Paul II,  « la lutte contre le SIDA est la lutte de chacun ».

Un appel à la vie

« Le SIDA est une pandémie exceptionnelle d’un impact exceptionnellement étendu, il exige une réponse exceptionnelle » (citation du rapport annuel 2004 de l’UNAIDS, commission de l’ONU contre le SIDA). L'histoire nous jugera sévèrement si nous n’avons pas réagi vigoureusement contre ce « tsunami quotidien » qui s’attaque au  bien-être de nos frères et sœurs dont nous partageons la vie et qui entourent nos monastères. Saint Benoît met dans la bouche du Christ ces mots : « Qui veut la vie ? Qui désire le bonheur ? »[1]. Vouloir la vie est non seulement au cœur de notre foi de baptisés, mais le point de départ de notre itinéraire monastique de conversatio. Par le baptême nous avons été immergés dans le mystère du Christ et notre pèlerinage monastique tout au long de la vie doit nous faire pénétrer toujours plus profondément dans ce mystère où nous avons été plongés. Voir les choses dans cette perspective invite à regarder notre avancement dans la vie monastique non pas comme un programme d’études mais plutôt comme un chemin d’éveil de l'image de Dieu cachée au dedans de nous, à nous ouvrir à la graine d’éternité que nous portons dans notre humanité. La vie monastique est vraiment une voie de transformation, nous pénétrons un mystère qui toujours-déjà nous enveloppe, dans lequel « nous avons la vie, le mouvement et l’être »[2]. C'est une invitation à saisir la proposition de Jésus : « je suis venu que vous ayez la vie et que  vous l’ayez  en  plénitude »[3]. S’il en est ainsi, il nous faut réfléchir à la profondeur à laquelle nous devons boire ce bien de la vie dans le contexte de la vie de beaucoup de gens autour de nous, confrontés à ce virus qui détruit  lentement la vie. Si nous habitons en Europe occidentale ou en Amérique du Nord, nous savons que  le SIDA est une maladie chronique facilement soignée par des médicaments disponibles, une nutrition appropriée et une hygiène de vie. Mais si nous vivions dans un pays en voie de développement, nous voilà confrontés à une maladie qui, quoique facile à prévenir et à soigner, est encore mortelle en raison de la pauvreté et du manque de médicaments et de soins.

La Situation

Mgr Desmond Tutu, Archevêque anglican d’Afrique du Sud écrit : « Quand nous regardons alentour, nous voyons les enfants de Dieu souffrir partout. Partout au monde les enfants de Dieu sont traités comme des ordures. Les statistiques découragent mais elles peuvent également engourdir. Si nous  imaginons que derrière les chiffres il y a des gens qui pourraient faire partie de notre famille, des membres à part entière de la famille humaine, ces statistiques reprennent sens et vie ». [4]

Quelques chiffres préoccupants : On estime entre 35,9 et 44,3 millions les adultes et enfants atteints du SIDA dans le monde entier. En 2004 on a recensé plus de 5 millions de nouveaux malades, soit plus que dans les années précédentes. Prenons trois régions du monde dont on parle souvent dans le  Bulletin  de l’AIM : l'Afrique subsaharienne, 25,4 millions ; l'Amérique latine, 1,7 million ; l’Asie du Sud-Est, 7,1 millions ; cela fait au total 34,2 millions de malades. En Afrique du Sud, 5,3 millions ; aux Philippines 9000 ; en Inde 2 à 7 millions ; en Ethiopie 1,5 million ; en Thaïlande  570 000 ; au Brésil 660 000 ; en Haïti 280 000. L'Afrique subsaharienne représente seulement 10% de la population mondiale mais sur son territoire se trouve 60% de  la population mondiale atteinte par le SIDA. Parmi les jeunes entre 15 et 24 ans, 6,9% des femmes et 2,1% des hommes sont infectés.  57% de ceux qui vivent avec le virus en Afrique sub-saharienne sont des femmes. Au Zimbabwe, dans le pays où se  trouve mon monastère, environ 564 adultes et enfants sont touchés chaque jour. Un enfant meurt du SIDA toutes les quinze minutes selon un rapport récent de l'UNICEF. Dans le monde entier on estime à 15 millions le nombre d'enfants devenus orphelins à cause du SIDA et 12 millions d’entre eux vivent en Afrique sub-saharienne.

Ceux qui vivent au coeur de cette pandémie connaissent trop bien la souffrance et la peine cachées derrière ces statistiques stupéfiantes : la vie et la mort de parents, frères, soeurs, tantes et oncles, cousins et voisins. Nous lisons quotidiennement la souffrance sur les visages et assistons à des enterrements innombrables. Le SIDA est une réalité toujours présente et pourtant étouffée dans une conspiration de silence, un démenti, une vaste supercherie. Le  peuple de Dieu qui vit autour de nos monastères, avec qui nous travaillons et qui travaille pour nous, est plongé dans la désespérance, réclamant en pleurant aide et assistance. Il souffre en réalité d’une douleur bien plus profonde due à la honte et à la discrimination que cette maladie draine encore derrière elle. Hélas ces personnes sont trop rarement soutenues et il arrive encore que des prêtres, soeurs ou frères continuent par ignorance à dire que le SIDA est une punition envoyée par Dieu, le fruit d'une vie menée dans l'immoralité. « après tout, ces gens-là n’ont que ce qu'ils méritent ! »  Pourtant notre Dieu est le Dieu de l’Exode qui a dit à Moïse : « J'ai vu la misère de mon peuple. J'ai entendu son cri ; oui, je connais ses angoisses. Je suis descendu pour le délivrer »[5]. Dieu est  l’Emmanuel, Dieu avec nous et vraiment au milieu de nous. Il suffit de regarder Jésus. Dans la synagogue de Nazareth il énonce clairement sa mission : « L'Esprit du Seigneur est sur moi, parce qu'il m'a consacré par l'onction pour porter la bonne nouvelle aux pauvres ». [6] Si nous cherchons vraiment Dieu dans la vie monastique, le Dieu que nous cherchons est situé dans la situation réelle où nous vivons. Confronté à la présence apocalyptique du SIDA, nul ne peut sérieusement tourner le dos en disant que ‘ce n'est pas son problème’ ou qu'il y a des questions plus importantes à régler. La lutte contre le SIDA est en effet la lutte de tout un chacun. Nous sommes tous affectés par cette pandémie, même si le virus n’a pas encore pénétré notre propre corps.

Impact sur la vie monastique


Même en identifiant les effets dévastateurs du SIDA dans le monde, d’aucuns peuvent toujours douter qu'ils nous affectent vraiment dans notre vie monastique, indépendamment du fait que nous intercédons dans  la prière pour ceux qui souffrent. Je voudrais montrer que le SIDA affecte notre  vie monastique de trois manières très concrètes. D'abord il touche la question des vocations. Si l’on met en regard les statistiques et notre propre expérience on verra vite que la population la plus en danger est  celle où fleurissent les vocations. Les jeunes entre 15 et 24 ans représentaient la moitié des nouveaux malades en 2003. C’est une génération qui n'a jamais connu d’existence sans le SIDA. Et les filles sont encore plus en danger que les garçons. Désormais se pose la question de savoir si nous demandons aux aspirants à la vie monastique un test de séropositivité lors de leur examen médical général. Sommes-nous disposés à recevoir dans nos communautés des membres déjà infectés, et si non, pourquoi ? Si on demande aux candidats à la vie monastique de subir  un test, on doit leur  dire clairement pourquoi on demande cet  examen et, s’il se révèle positif, ce que cela signifiera pour leur vocation. Il va de soi qu’utiliser ce moyen pour savoir si un jeune a eu des relations sexuelles est moralement indéfendable. Le Code de Droit Canon[7] demande d’évaluer si un candidat à la vie religieuse a la maturité physique, mentale et spirituelle nécessaire pour s’engager. La nature d’un test séropositif semble réclamer des directives précises portant sur la sauvegarde de la dignité humaine des individus, et garantissant une sollicitude pastorale adéquate si le test s'avère positif. D’autre part prenons en compte que le nombre d’orphelins dont les parents sont morts du SIDA augmente. Nous aurons sans doute de plus en plus de jeunes aspirants à la vie monastique ayant subi non seulement le traumatisme de la maladie et de la mort de leurs parents mais en plus les stigmates de la maladie et les difficultés supplémentaires qui s’ensuivent. Sommes-nous disposés et assez bien préparés pour les aider à traverser la douleur et la confusion intérieures qu'une vie de famille instable risque d’avoir généré ?

Le deuxième impact du SIDA sur la vie monastique est que les membres de nos communautés auront des parents, des membres de leur famille et des amis touchés par la maladie. Comment allons-nous,  en tant que communauté monastique, nous soutenir mutuellement pour donner un sens à la douleur et à la mort de personnes que nous aimons ? Cela exige de nous interroger sur la  place réservée dans nos programmes de formation sur les problèmes soulevés par le SIDA pour qu’ils puissent être abordés de façon juste et honnête. Explorer ce virus dans une perspective de foi est encore à faire. Le SIDA doit être intégré dans notre formation pour nous permettre de mieux aider à la fois nous-mêmes et les autres à  trouver le Dieu de la vie. « En vérité le Seigneur est en ce lieu et je ne le savais pas ! »[8].

Le troisième impact principal du SIDA concerne notre ministère et notre présence. La Règle de saint Benoît nous rappelle qu'il n’est pas de monastère sans hôtes. Tous les monastères dans le monde en voie de développement l’expérimentent : même s’ils n'ont pas d’apostolat à l’extérieur, l'apostolat vient à leurs portes ! Et beaucoup de nos frères et soeurs bénédictins ont des ministères dans des écoles ou des cliniques. Comment sommes-nous prêts à insuffler l’espérance à ceux qui en ont le plus besoin ? Comment nous assurer que nous sommes capables d’aborder, par l’Ecriture, la réflexion théologique, la prière et la liturgie, les questions soulevées par le SIDA, par exemple notre concept de Dieu, le pardon, la rémission, le péché et la punition, la mort et la douleur, la sexualité et l’espérance ? Après tout, nous ne pouvons guère donner à autrui ce que nous n'avons pas su trouver nous-mêmes. Or nous devons être vraiment signe et présence de la vie et de l’espérance pour tous ceux qui se sentent perdus dans la vallée de l'ombre de la mort.

Passer de la menace à l’opportunité

Jean Paul II nous a légué son encyclique Evangelium Vitae. C'est cet Evangile de la Vie que les moines chrétiens désirent embrasser et proclamer[9]. Dans ce désir de vivre nous désirons partager l’espérance et non la crainte. Jean Paul II stigmatise la culture de mort qui peut envahir notre expérience et nous invite à ranimer dans notre existence chrétienne l'invitation à être ‘un peuple pour la vie’[10]. Les monastères sont sûrement des lieux pour rencontrer le Dieu d'espérance et de vie. Notre Père saint Benoît a fondé ses premières communautés monastiques dans la confusion, l'instabilité et l'insécurité du 6ième siècle, de même nous, communautés monastiques du 21ème siècle, sommes invités à témoigner de l’évangile de la vie alors que nous sommes entourés par le SIDA. Comment ? D'abord en formant nos communautés, et particulièrement les jeunes, à chercher Dieu dans la vie quotidienne et l’expérience réelles pour leur permettre de vivre une spiritualité très authentique. Un lieu privilégié est l’Ecriture sainte ; la lectio divina est un cadeau que la tradition monastique peut partager avec nos frères et sœurs qui souffrent. La Parole de Dieu est un onguent qui peut être appliqué sur les  blessures les plus douloureuses de notre expérience humaine. Nous avons besoin aujourd’hui d'apprendre à lire les Ecritures avec les yeux de cette pandémie. Nous devons encourager d'autres à utiliser la Parole curative et pleine d’espérance de Dieu pour répondre aux questions et troubles de l’existence. La souffrance dénuée de sens annihile toute possibilité d'espérance. Comme chrétiens nous ne sommes pas simplement invités à prolonger la vie, nous sommes fondamentalement envoyés par Jésus pour permettre aux gens de découvrir la qualité de la vie. Les personnes affectées d’une maladie mortelle ont certainement besoin, avant tout autre chose, d’une raison de vivre. Victor Frankl[11] qui a survécu aux camps de concentration de la deuxième guerre mondiale en témoigne : le prisonnier qui avait perdu foi dans l'avenir, dans son avenir, était condamné. En perdant sa foi en l'avenir il perdait aussi son assise spirituelle, il se laissait diminuer et devenait sujet à l'affaiblissement mental et physique. Peut-être plus toxiques que le virus du SIDA, ce sont toutes ces choses qui érodent notre désir de vivre la vie en plénitude. A nous chrétiens de relever le défi, de démasquer les croyances, coutumes, pratiques et péchés structurels qui empêchent la vie de s'épanouir. Il est crucial que nous disposions la prochaine génération de moines à lutter contre cette pandémie mais nous devons être équipés nous-mêmes, non pas avec un jargon religieux mais avec une spiritualité et une théologie authentiques nous permettant radicalement de rencontrer Dieu dans les combats de la vie. Notre lecture de l’Ecriture peut commencer de nous y préparer.

La théologie monastique nous rappelle que nous avons été créés à l'image et à la ressemblance de Dieu[12]. Le but de notre itinéraire monastique est d'atteindre cette pureté du coeur qui provoquera l'union parfaite avec Dieu en recouvrant notre ressemblance perdue. Au fur et à mesure que nous avançons vers Dieu, nous nous dégageons de notre dissemblance et l'image de Dieu se reconstitue. Cela ne veut pas dire que nous partageons l'image même du Créateur comme la deuxième Personne de la Trinité. Dans le récit de la Chute, quand l’homme a voulu être ‘comme un dieu’ par soi-même, il a perdu, non pas l'image indélébile de Dieu qui appartient à l'essence de sa nature, mais sa ressemblance avec Lui. Là s’enracine notre inquiétude et notre vacuité. « L’image en nous, qui consiste en simplicité, immortalité et volonté libre, est constamment confrontée avec la défiguration de notre duplicité et de notre asservissement au péché et à la mort »[13].  Nos ancêtres dans la vie monastique ont connu Dieu par l'expérience d’une union profonde en Lui. Ils L'ont connu par une transformation. Nous sommes appelés à une transformation, cf. 2 Cor 3,18[14]. Toute notre vie d’étude, de réflexion, de prière et de travail nous oriente dans ce sens. Cette foi profonde en une humanité bonne, même si elle est touchée par le péché, est un cadeau que nous pouvons transmettre à d'autres. Comme Jean Paul II, nous croyons que le corps est théologie parce qu'il parle de Dieu. Nous sommes faits créatures humaines pour manifester de façon visible le présent invisible de l'amour et de la vie de Dieu. Voilà notre contribution, comme femmes et hommes militant sous la Règle de saint Benoît. Nous pouvons proclamer la grande dignité qui marque notre humanité, dans la nature féminine et masculine. Non seulement en favorisant la 'théologie du corps' au monastère au cours de la formation, mais en le communiquant à ceux qui viennent chercher de l’aide. Les monastères doivent être des centres de théologie du corps. Les gens viennent à nous pour des retraites, directions spirituelles ou simplement une aide pratique. Le monastère comme ‘maison de Dieu’ est vraiment un lieu de rencontre, un 'passage vers le ciel', ce peut être aussi un lieu où être soigné en sécurité. Nous ne pourrions rendre un meilleur service dans le combat contre la discrimination qui continue de sévir dans cette pandémie qu’en invitant dans nos monastères les malades du SIDA. De cette manière nous offrons aux plus nécessiteux un moyen de clamer leur détresse. Nous pouvons apprendre sans intermédiaire ce que signifie vivre avec ce virus dans son corps et dans sa propre famille. En second lieu nous pouvons administrer, par l’Ecriture et la prière, la médecine curative de l'espérance. Donner aux gens du temps pour prier, méditer, se détendre et redécouvrir leur dignité dans le Corps du Christ.

A l’ONU le 29 mars 2005, Mgr Silvanio Tomasi, observateur permanent du Vatican, disait à propos du SIDA : « le déni, la stigmatisation, la discrimination et l’autosatisfaction sont intolérables ». Ceux d’entre nous qui vivent, prient et travaillent dans le contexte du SIDA doivent sérieusement examiner leur réponse à la souffrance de nos frères et sœurs en communauté et alentour. Que nous soyons engagés ou non dans un apostolat actif, la vie monastique doit apporter sa contribution essentielle pour proclamer la victoire de la vie dans une culture de mort. Le combat contre le SIDA est aussi notre combat. Par notre écoute, notre présence et notre prière nous pouvons aider à créer des endroits sûrs où les personnes pourront partager sur leurs blessures et rencontrer le Dieu qui guérit et qui sauve. Nous pouvons être de vrais centres de réconciliation et d’espérance. Regardons d'abord regarder la formation que nous nous donnons à nous-mêmes de sorte que le SIDA ne soit pas considéré comme une question médicale en dehors de nos préoccupations. Je citais au commencement le Prologue : « Qui veut la vie ? Qui désire le bonheur ? » Saint Benoît poursuit : « Si tu entends cet appel et si tu réponds : moi, Dieu te dit : ‘Est-ce que tu veux la vraie vie, la vie avec Dieu pour toujours ? Alors, empêche ta langue de dire des paroles méchantes, interdis à ta bouche de mentir. Tourne le dos au mal et fais le bien. Cherche la paix et poursuis-la toujours’[15]. Quel meilleur cadeau nos monastères pourraient-il être que des lieux de paix au milieu de la douleur et de la détresse d'un monde combattant pour la vie. Jean Paul II le disait : « La solidarité n'est pas un sentiment de compassion vague ou d'attendrissement superficiel pour les maux subis par tant de personnes proches ou lointaines. Au contraire, c'est la détermination ferme et persévérante de travailler pour le bien commun, c'est-à-dire pour le bien de tous et de chacun parce que tous nous sommes vraiment responsables de tous »[16].

Traduction Sr Christine Conrath, osb., Jouarre

[1] RB Prologue 15

[2] cf. Actes 17,28

[3] Jean 10,10

[4] Dieu a un rêve, un  signe d’espérance pour notre temps

[5] Exode 3,7

[6] Luc  4,18  sv.

[7] Code de Droit Canon, n° 220 ; 641-642

[8] Gen 28,16

[9] cf. RB Prologue 17, qui veut la vie ?

[10] Cf. Evangelium Vitae § 10 ; 78-79 « Nous sommes le peuple de la vie parce que Dieu, dans son amour gratuit, nous a donné l'Evangile de la vie et que ce même Evangile nous a transformés et sauvés. Renouvelés intérieurement par la grâce de l'Esprit, nous sommes devenus un peuple pour la vie et nous sommes appelés à nous comporter en conséquence. »

[11] Viktor Frankl, 1905 – 1997, auteur de Man's Search for Meaning

[12] Gen 1,26

[13] Basil PENNINGTON, ocso, in ‘Thomas Merton my brother’

[14] 2 Cor 3,18 Et nous tous qui, le visage découvert, réfléchissons comme en un miroir la gloire du Seigneur, nous sommes transformés en cette même image, allant de gloire en gloire, comme de par le Seigneur, qui est l'Esprit.

[15] Rb Prol 15-17

[16] Sollicitudo Rei Socialis, § 38,6