La vie monastique et le monde latino-américain et des Caraïbes

Un questionnaire avait été élaboré par l’ABECCA à Lima en 2003. Voici les réponses venant du secteur des Caraïbes, c’est-à-dire les Bénédictines de Sainte Scolastique, Humacao, Porto Rico (abréviation Srs. PR), les Bénédictines du Mount of Prayer, Coubaril, Santa Lucia (SL), les Bénédictins du Morne-Saint-Benoît, Haïti (H), les Cisterciens de Sainte Marie de l'Épiphanie, Jarabacoa, République dominicaine (RD), les Bénédictins de San Antonio Abad, Humacao, Porto Rico (Frs. PR).  Les Bénédictins de Trinitad et Tobago et de Mayagüez, Porto Rico étaient malheureusement absents.

Question 1 : quels sont les apports, défis et interrogations posés par la vie monastique au monde latino-américain et des Caraïbes

Question 2 : quels sont les apports, défis et interrogations posés par le monde latino-américain et des Caraïbes à la vie monastique. Nous avons groupé défis et interrogations, voici donc les réponses en 4 points.

Rappelons que tout questionnaire a ses points faibles, les réponses sont parfois moins nuancées qu’on le souhaiterait mais il doit susciter une réflexion pour la prochaine assemblée de l’ABECCA et au-delà. Dans les réponses, on s’est plus attaché à développer les défis à relever, de part et d’autre, que les apports réciproques. La contribution de la communauté de Haïti est originale, replaçant plus explicitement la vie monastique dans l’Église locale ou nationale et non seulement dans à la société en général ; chez les autres cet aspect est évidemment implicite, toute communauté chrétienne ayant ses richesses propres. Nous suggérons néanmoins que la question de l’échange vital entre le monachisme latino-américain et des Caraïbes et l’église locale soit mise à l’ordre du jour pour en vérifier la vitalité.

Dans notre document, nous mettons un * si des réponses sont répétées. Signalons que, même si l’on parle « des Caraïbes » comme d’un cadre géographique commun à plusieurs peuples, il y a de notables différences sociales, idiomatiques, historiques, économiques, sociales et ethniques,  résultat de la colonisation et du développement des îles, sans compter l’isolement ; il règne entre nous une fragmentation remarquable depuis des siècles. Nous-mêmes ne connaissons guère « les Caraïbes » et vivons, jusqu'à un certain point, "dos à la mer". Nous parlerons donc parfois "des sociétés des Caraïbes" au pluriel, pour exprimer une réalité complexe.

I - Apports de la vie monastique à la société des Caraïbes :

1. L'hospitalité et la charité envers ceux qui en ont besoin.* "L'hospitalité, l'accueil de l'autre dans notre société est une valeur forte mais qui tombe dans l’oubli" (Frs. PR). Cette dimension de l'hospitalité est caractéristique de la spiritualité bénédictine et fait partie du message évangélique. Face à un monde préoccupé par la sécurité, paranoïaque, méfiant, redoutable, froid et hostile à l’inconnu, la vie monastique apparaît comme "une oasis chaleureuse" (SL) où les inconnus sont bienvenus.

2 L'éducation et les valeurs chrétiennes. Ce point est très important pour les communautés qui ont des écoles, véritables ‘véhicules’ pour la transmission de valeurs et enseignements chrétiens. La catéchèse et l’évangélisation sont aussi des outils pour transmettre ces richesses.

3 Le sens de famille. La vie communautaire fraternelle, la camaraderie et le partage de la vie monastique sont une grande richesse devant les familles éclatées, les divorces, l’instabilité dans les relations interpersonnelles qui blessent les sociétés des Caraïbes.

4 La paix. Contrairement aux centres urbains où il y a tant de pollution et tant de bruit, l'enceinte monastique offre une atmosphère de paix et d’harmonie au visiteur. Les hôtes participent à la paix bénédictine dans un monde bruyant (Srs. PR). Pour beaucoup de gens, la paix est un signe de la présence de Dieu dans notre monde.

5 La tolérance, le respect mutuel, la communication, le dialogue, basés sur le message évangélique.* "La tolérance, le respect mutuel, le dialogue respectueux, sont des valeurs que la vie monastique offre au monde des Caraïbes où les centres urbains sont en proie à la violence et à l’intolérance"(Frs. PR).  

6 L'expérience du transcendant. La vie monastique transcende le niveau purement humain pour se lancer à la recherche de Dieu. Chercher la transcendance et le sens de l'existence est un apport significatif pour la vie spirituelle des peuples des Caraïbes.

7 La recherche du vrai bonheur, non pas de plaire ou de posséder. La vie monastique apporte au monde un témoignage de liberté car elle n’est pas soumise à l'esclavage de l’hédonisme ou de l'avidité.

8 Le travail communautaire.  Aux Caraïbes le travail commun fait partie intégrante de notre tradition. A Santa Lucia on dit que les phénomènes traditionnels comme le "koudmen/Coup-de-main" ou l’assistance communautaire dans la construction d’une maison, le "Lend-hand", prêter main forte dans un travail, le "Gayap" ou travail commun sur un même projet, le "Jan-jounen/Jounen pwété", ou secours d’un jour sur une exploitation agricole, ou le "Béja", une forme traditionnelle de coopératisme bancaire, sont en train de se perdre, bien que la société redécouvre son rôle dans la construction de la cohésion sociale. "Le genre de vie et le travail monastiques aident la société à se rappeler la valeur de ces traditions"(SL).     

9 La recherche de l'unité. La vie monastique valorise "l'union comme facilitatrice d’unité"(RD). Dans notre vie on voit bien comment chercher et trouver cohésion et cohérence entre les membres, et au sein même de la personne, une "mentalité unificatrice".

10 La simplicité.* La simplicité et l'humilité sont une aide contre l’ostentation et l’orgueil qui sépare les hommes.

11 La vie ordonnée, organisée, réglée.* Notre style de vie est structuré, organisé, centré. C’est un atout "contre la dispersion culturelle de notre pays"(RD). Cet élément est certainement applicable à toutes les sociétés des Caraïbes où il n’est pas rare que le défaut d'ordre, de planification et d’organisation empêchent de donner des réponses cohérentes à des problèmes concrets.

12 La vocation en soi, dans l'Église locale. "La vie monastique en soi est déjà un apport, par sa simplicité et son austérité face à la consommation, par l'ascèse et le silence". C’était une vocation qui n'existait pas auparavant dans l'Église locale" (RD).

13 La gratuité et la remise totale de soi à Dieu. "Si Dieu seul suffit, il vaut la peine de consacrer du temps à l’oraison. La prière doit tenir la première place dans notre vie" (H).

14 Un modèle stable de spiritualité. "Chez nous, la quête de Dieu ne suit pas les modèles qui passent - par exemple le renouveau charismatique ou la théologie de la libération, aussi bons soient-ils. Dans un monde ouvert à la dimension religieuse de l'homme, nous avons certainement quelque chose à apporter"(H).

II Apports de la société des Caraïbes à la vie monastique (seulement 8 réponses, dont 7 de la communauté cistercienne de Saint Domingue) :

Vocations de moines et religieuses originaires d’Amérique latine [et des Caraïbes].  C’est la seule condition pour qu’un monachisme s'enracine et grandisse ici.

La pauvreté du peuple, parfois très grande, enseigne à aimer le jeûne. « La pauvreté interroge, c’est inédit en Europe ».

Foi dans la Providence, palpable dans la population. S’en remettre à Dieu et attendre tout de Lui. La religiosité dominicaine est affirmée, en particulier dans le monde rural. 

S'adapter à la précarité est nécessaire. Par exemple l'instabilité dans la distribution d’électricité invite les moines à se conformer aux réalités locales.

L'hygiène et la propreté personnelles des gens pauvres. Les  frères cisterciens admirent "comment on se prépare le dimanche ou pour l'école chaque jour".

La patience des gens, "peut-être parce qu’ils n’ont pas le choix", aide les moines à développer cette vertu dans la vie monastique.

L'ouverture à d'autres mentalités, dans un sens positif. Mais il y a aussi un aspect négatif qui trahit la perte de croyances propres. "Un symbole de cette affirmation : ces poupées typiques sans figure ou sans identité, à Saint Domingue".

L'accueil et la solidarité, surtout au niveau de la vie religieuse – noté par les Bénédictins de Haïti. Nous l’avons compris comme une empathie et solidarité entre les religieux dans l'Église de Haïti.

Relecture critique et synthèse sur I-II

En contraste avec les hautes valeurs du monachisme, les présents que la société des Caraïbes offre à la vie monastique sont essentiellement humble, des choses toutes simples… Elle offre même ce qu'il n'a pas, ses manques, alors que le monachisme se présente comme un genre de vie idéal possédant beaucoup de choses que le monde doit redécouvrir. La vie monastique apporte au monde des valeurs comme l'hospitalité, une spiritualité stable, l'expérience du transcendant et la quête du bonheur. Le monde apporte au monachisme des vocations – on ne précise pas comment -, l'accueil et la solidarité, surtout au niveau de la vie religieuse, en passant par la pauvreté d’un peuple qui enseigne à aimer le jeûne, le sens de la Providence, la propreté, l’adaptation à la précarité, la patience (même si c’est par obligation).

Notons le peu de réponses sur les atouts que la société offre au monachisme, ce fait très curieux invite à réfléchir. Est-ce révélateur d’une faible prise de conscience de ce que le monde a donné et continue de donner au monachisme et à nos communautés ? Toute communauté religieuse a besoin de donner et de recevoir, sinon elle meurt. On construit son histoire, son présent et son futur sur cet échange vital. Le monachisme n’est pas et ne doit pas être plaqué sur le monde, comme un anachronisme ou une utopie. Bien-sûr sa survie dépend en première instance de Dieu, mais aussi du monde. S’il se détache du monde il disparaît. La vie de la communauté religieuse grandit tant qu’elle peut faire face non seulement à ses nécessités mais aux nécessités du monde, de la société où elle veut vivre. Sa pertinence et son actualité pour ce monde se vérifient ici. C’est pourquoi nous attirons l’attention sur cet échange vital entre nos communautés et le monde qui les entoure.

D’autre part, demandons-nous si le monde est conscient des richesses du monachisme. Nous avons beaucoup à donner aux Caraïbes, les gens des Caraïbes le savent-ils vraiment ? Dans quelle mesure la société des Caraïbes, ou l'Église des Caraïbes, connaissent-elles les choses bonnes offertes par la vie monastique ? Dans quelle mesure la vie monastique est-elle perçue comme une véritable contribution à la vie religieuse ? Comment le monachisme communique-t-il sa vie et ses trésors ? Le peuple, que pense-t-il de nous ? et l’Église ? Si le monachisme est vraiment une oasis en plein désert, pourquoi si peu de gens viennent-ils boire à notre source ? Si c’est un beau joyau, mais si nous sommes incapables d’en montrer la beauté, à quoi cela sert-il ?  C’est important autant pour l’émergence de nouvelles vocations que pour l'enrichissement spirituel des fidèles et de la société en général.

En sens inverse, demandons-nous si nous sommes assez conscients, en communauté, des richesses et des manques de ceux qui nous entourent. En vérité, efforçons-nous de connaître le monde où nous vivons ou sommes-nous parfois trop occupés de faire tourner notre petit monde monastique ? 

III Défis que, selon nos communautés, la vie monastique lancé à la société des Caraïbes :

1  Une administration saine, bonne et prudente des biens et des ressources économiques disponibles.* Dans notre monde où la corruption, le gaspillage et la mauvaise administration produisent de multiples scandales, traiter tous les biens "comme s'ils étaient des vases sacrés de l'autel", honnêtement et avec prudence, est un défi prophétique pour nos sociétés.

2 La vie en communauté.* "Le défi majeur que la vie monastique présente au monde contemporain est peut-être la valeur de la vie commune. Beaucoup reconnaissent la sagesse de la communauté, mais dans le cas du monachisme, le don particulier réside dans la manière de vivre en  communauté en esprit de pauvreté, stabilité et service mutuel"(SL).

3 Le sens de l’ordre et le rythme de la vie monastique. "Le rythme et le déroulement monastique avec le sens de l’ordre présente un défi au monde maintes fois désorganisé et dispersé où nous vivons"(Frs. PR).

4 La simplicité. "Dans la simplicité, les frères ne cherchent pas à se faire remarquer ou à exercer un pouvoir, on dissimule les titres"(Hnos. PR). On voit tout le contraire dans la société.

5 Le détachement des biens matériels. "Dans un monde où la réussite est marquée par des possessions matérielles, les moines et moniales vivent avec ce dont ils ont besoin ; c’est un signe prophétique"(SL).

6 Une liturgie lente et méditative. "La liturgie, vécue dans un rythme lent et planifié, la méditation des psaumes et des Ecritures, est certainement un défi majeur et une nécessité pour notre monde"(Frs. PR). Spécialement dans les zones urbaines, vivre à un rythme accéléré est devenu habituel. Notons que ce défi, visant le monde en général, touche l'Église en particulier où l’on vit souvent une liturgie ‘expédiée’ pour économiser du temps - ou seulement pour avoir accompli les rites, sans les vivre à fond.

7 Fidélité aux engagements contractés et remise de soi de toute la personne. "Il existe aujourd'hui une atmosphère d'insécurité dans les relations interpersonnelles et une crainte permanente devant les engagements. Le nombre des divorces augmente, les relations sont rompues et même des religieux hommes et femmes choisissent de vivre tout seuls. Vivre en communauté liés par un vœu de stabilité est définitivement prophétique"(SL).

8 Vivre sous un mode stable de prière.* "La vie monastique est non seulement un exemple de prière persistante mais aussi un modèle de prière communautaire. Aujourd’hui on note une grande aspiration à la vie de prière, des groupes de prière naissent un peu partout. Une caractéristique commune de ces groupes est l'absence de stabilité. Les gens émigrent d'un groupe à l’autre. La prière monastique montre au monde la valeur d’une prière communautaire et de durer dans l’oraison" (SL).

9 La gratuité. Celui qui donne gratuitement ne cherche pas de bénéfice et n'attend rien en retour. C’est un signe dans notre monde où les intérêts personnels priment sur les intérêts communautaires, il faut d’abord servir pour avoir ensuite le droit d'être servi.

10 La paix et le respect de la nature dans l'enceinte monastique.* La paix est vécue dans le monastère et s’étend au dehors, dans le rapport que la communauté établit avec son environnement.  Le silence, le soin, la propreté, l'absence de pollution, indiquent que la vie monastique "peut être un modèle de responsabilité  écologique pour la société.”(SL).

11 La dignité du travail consacré a Dieu enrichit la vie humaine. Aux Caraïbes "le travail est perçu comme une expérience négative par la vaste majorité de la population de descendance africaine et indigène. Cela évoque l’esclavage pour les premiers, la servitude pour les seconds. Le monastère comme communauté laborieuse, faisant des efforts, présente un défi à l'éthique du travail, pauvre mais qui existe tout de même, et affirme la dignité du travail humain. La tradition monastique ora et labora élève le travail à une dignité encore plus haute comme activité humaine consacrée à Dieu"(SL).

12 Le travail communautaire et un sens différent du succès. "Dans le monde contemporain le succès se mesure aux réalisations personnelles, au statut professionnel, à l’ascension dans une carrière. Dans toute communauté - c'est le cas pour un monastère - le succès se mesure à la qualité du service désintéressé et au niveau d'enrichissement personnel, c’est un défi pour le monde de ce temps" (SL).

IV Défis posés par la société des Caraïbes à la vie monastique :

1 Que la vie monastique se développe comme un agent évangélisateur et éducateur dans le domaine de la liturgie et la prière au bénéfice des laïques. Évidemment ce n'est pas un défi que la société en général lance à la vie monastique, il s'agit plutôt d'un défi que l'Église, comme peuple de Dieu, lance aux communautés monastiques. Les fidèles attendent beaucoup plus du monachisme, spécialement dans ces secteurs. 

2 Que le monachisme soit cohérent avec ce qu'il est et ce qu’il vit, fidèle à son charisme.* Qu’il redécouvre les valeurs de son héritage. La société attend que nous vivions une vie communautaire, mais "l’individualisme s'infiltre dans nos communautés, l'obéissance est vécue autrement et le monde matérialiste nous entoure"(Srs. PR).

3 Que le monachisme s’inculture et s’adapte à son environnement culturel.* On signale que les situations d'instabilité politique, économique et sociale (émigration-immigration) dans les Caraïbes sont un défi pour la stabilité que la vie monastique veut vivre et transmettre.

4 Que le monachisme soit austère. La société des Caraïbes espère que les communautés monastiques prendront conscience qu’on peut « vivre de peu et qu’il n’est pas nécessaire d’avoir beaucoup pour vivre » (RD). Ceci concerne spécialement les communautés fondées par les monastères des pays développés. Il est bon de s’interroger si le vœu de pauvreté est vécu collectivement ou seulement individuellement. Il arrive qu’on dise des moines : "individuellement ils sont pauvres mais collectivement ils sont riches".

5 Que le monachisme soit à jour en termes de technicité. Les communautés qui tiennent des écoles doivent suivre l’avancement technique, c’est seulement ainsi que leur apostolat sera compétitif. Mais étant des institutions privées, elles ne disposent pas de subventions du gouvernement. Il leur faut aussi embaucher du personnel compétent en éducation chrétienne et sur le plan scolaire"(Srs. PR).

6 L'importance donnée à l’aspect, à l’apparence. De nos jours la consommation impose des goûts et des manières de vivre qui contrastent avec la manière d’être et de vivre monastiques. On prône une existence superficielle. Le monachisme doit se garder de la contamination.  De plus, il doit montrer au monde ce qui a une réelle valeur et transmettre par son mode de vie l'importance de la recherche de Dieu et du sens profond de la vie, par-delà tout l’éphémère.

7 La ségrégation selon le sexe ou la classe sociale. Cette conduite sociale est un problème par exemple en Haïti, où, selon nos frères bénédictins, certains travaux sont réservés aux femmes, la cuisine, d’autres réservés aux pauvres, le travail manuel, le travail de la terre est réservé aux paysans. C’est un obstacle à la mobilité sociale en général, et un défi pour le sens du travail monastique équitable : au monastère on ne fait pas (ou on ne devrait pas faire) de distinction entre les classes sociales au moment d'assigner un travail.

8 La mentalité religieuse populaire assimile le moine au prêtre. Et donc, il est entendu qu’il "doit vivre de son ministère et pas du travail manuel indigne de sa condition sacerdotale"(H).

9 Les préjugés contre les  moines. Selon les frères de Haïti, les moines sont difficilement acceptés dans la mentalité catholique haïtienne, surtout par les prêtres, parce qu'on pense qu’ils ne font rien pour l'évangélisation et le développement du pays.

10 La sur-valorisation du sacerdoce dans l'Église. Les frères disent aussi que, à Haïti, (et nous ajoutons, dans les Caraïbes en général), on pense que les moines sont des gens qui n’ont pas réussi à être ordonnés prêtres. Les fidèles ignorent la valeur propre de la vie religieuse non cléricale, et la hiérarchie diocésaine est assez indifférente. Ce genre de vie est peu promu dans l'Église ; le monachisme masculin arrivera-t-il à convaincre de la valeur propre de la vie monastique non cléricale ?

11 La violence. La violence rampante dans les Caraïbes exercée contre des hommes et des femmes, des enfants et contre la nature, est un défi pour la vie monastique parce qu'elle constitue une menace pour la sécurité des communautés et un défi quand il s’agit de lutter contre une société où la volonté s’impose par la force, non par le dialogue ou la raison.

12 La solidarité. La société des Caraïbes invite la vie monastique à ne pas refermer sur elle-même, négligeant les nécessités des pauvres, des marginaux, des victimes d'injustices.  Le monachisme devrait être solidaire du peuple.

13 Les pressions familiales exercées sur le moine : on attend de lui qu’il devienne prêtre pour rapporter des bénéfices et des avantages à sa famille. Dans bon nombre de pays pauvres la vie religieuse et/ou sacerdotale est considérée comme une promotion sociale, une manière de sortir de la pauvreté, d’atteindre des objectifs académiques, de vivre plus à l’aise, de profiter de choses auxquelles on aurait pas eu accès autrement. Ce peut être encore la manière de penser d'un candidat à la vie monastique, de ses parents, ou des deux. Et quand la vocation monastique est réelle, il arrive que le moine, la religieuse soient affrontés à des réclamations pour satisfaire diverses nécessités familiales.

14 Le moine doit aider sa famille ‘dans les coups durs de la vie’. La charité chrétienne impose des exigences propres que le moine ou la religieuse ne peuvent éluder.  Comment aider la famille charnelle sans affecter la famille religieuse ?  Jusqu'où pouvons-nous aller dans l'exercice de la charité envers nos familles sans affecter notre communauté religieuse?

Relecture critique et synthèse sur III-IV

Le plus grand défi du monachisme pour la société des Caraïbes est le genre de vie monastique en soi. Et ce défi vise également l’Église des Caraïbes, pour laquelle le monachisme (même si ce n’est pas dit ouvertement) ne semble pas une vocation brillante et valable, utile ou significative face aux problèmes du christianisme dans le monde d'aujourd'hui. Et le grand défi que la société des Caraïbes pose au monachisme est sans doute la fidélité à son charisme, pour donner un véritable témoignage de fidélité évangélique sans fossiliser ou être aliéné par des nécessités dûes à l’environnement ecclésial et social en général. Aux Caraïbes, le monachisme doit être prêt à changer fréquemment, pour être signifiant. Il ne doit pas avoir peur d’être prophétique, d’aller à contre-courant pour vivre et faire valoir les grands idéaux monastiques et chrétiens. Les communautés monastiques doivent lutter contre l’individualisme, l’hédonisme et le matérialisme, ces grands maux de notre temps. Il faut connaître la culture dans laquelle on vit, ses richesses et ses nécessités, et  faire un effort d’inculturation, en intégrant le positif et en gardant ses distances par rapport aux tentatives d’atteintes à la dignité des enfants de Dieu, dans la solidarité avec les pauvres et les humbles.

Chacun sait que le dialogue avec la culture est l’un des grands défis de l’Église actuelle, ce n’est pas moins vrai pour le monachisme. Beaucoup ont déjà remarqué la scission qui s’opère entre la culture contemporaine et l'Evangile. C’est comme si l'Église et la culture parlaient des langages différents, engendrant des incompréhensions, des quiproquos, des démarches sur des chemins parallèles et exclusifs. La tolérance et la capacité de dialoguer en église et dans le monde monastique, l’empathie, et la faculté de faire advenir des solutions pour soigner les blessures d'un monde caraïbe malade, sont mises à rude épreuve. Il est aujourd'hui plus nécessaire que jamais de se demander s'il existe une culture chrétienne profonde aux Caraïbes et, dans ce cas, si cette culture ne demande pas des lieux de rencontre, de dialogue, de croissance pour le monde d'aujourd'hui à partir des valeurs chrétiennes. Le monde culturel et le monde spirituel ne peuvent pas marcher dans des directions différentes sans dialoguer ni se comprendre. Chez nous on parle de la ‘séparation de l’Église et de l’Etat’ alors qu’elle n'existe pas en tant que telle, la religion faisant partie de la culture. Pour l'Église il ne suffit pas d'ausculter "les signes des temps", il est impératif d’élaborer de nouveaux signes pour des temps nouveaux. Le boom des religiosités éclectiques et diffuses du « new age » fait beaucoup de bruit, comme manifestation d'une crise spirituelle révélatrice. Peut-être, comme à l’époque de saint Benoît, le monachisme se trouve-t-il devant une nouvelle mission : être un lieu pour redécouvrir, cultiver, protéger, exprimer et approfondir les valeurs chrétiennes. Servir d'atelier pour franchir par "l'art spirituel" les écueils d'une culture occidentale en crise. Nous ne parlons pas de racheter le monde mais d'aider ce monde à être plus capable d'aimer, de chercher la paix et de comprendre l’importance fondamentale de la culture des valeurs spirituelles pour pouvoir survivre et donner sens à la vie. C’est aussi de la culture.

La pauvreté aux Caraïbes ne s’arrête pas au domaine économique, il y a aussi une pauvreté spirituelle, des grandes carences dans le domaine de la foi, de la prière, de la liturgie, de la catéchèse. Le monachisme va-t-il partager au monde des Caraïbes et à son Eglise, qui ont faim et soif de ce qui est sacré, ses connaissances et sa pratique religieuse ? Considérons en particulier les attentes des laïcs dont la vocation est revalorisée de nos jours dans l’Église.

La fragmentation et le pluralisme des visions du monde aux Caraïbes et dans les sociétés occidentales sont un défi pour une vision intégrante et unificatrice de la vie monastique. Le monachisme doit donc se préparer à donner raison de sa foi et des valeurs qu’il préconise, dans une situation où règne le relativisme et où beaucoup de cercles intellectuels et de groupes d'intérêt commun rejettent les principes et la doctrine chrétiens.

La vie religieuse monastique non cléricale doit faire valoir son droit d’exister dans le monde catholique des Caraïbes. Ecoutons ce qu’on dit quotidiennement quand on parle du sacerdoce et de la vie religieuse : on parle des prêtres et des religieuses mais on omet les religieux comme s'ils n'existaient pas. Les défis à relever se trouvent aussi au sein même de l’Eglise.

Dans un monde instable et changeant, parfois violent, la fidélité et la stabilité interrogent nos contemporains ; ils l’admirent aussi parfois. La fidélité aux engagements contractés et la remise de soi de toute la personne sont considérées comme des conduites presque héroïques. Le célibat monastique est admiré par les uns et rejeté par les autres. Comme toute vie religieuse, le monachisme est toujours mis en accusation devant la société des Caraïbes si encline aux manifestations sensuelles et charnelles.

Le sens de la collaboration, l’entraide et la solidarité sont des valeurs très appréciées aux Caraïbes, où les identités culturelles ont été forgées à la lumière d'efforts communautaires en des temps difficiles, comme les tempêtes et ouragans, les pénuries en tout genre. La vie communautaire monastique doit inviter les Caraïbes à revaloriser ses propres expériences culturelles, sa riche perception de la vie communautaire, de la famille, de la célébration de la vie, sa joie et son hospitalité.

Fr. Antonio Hernández Gierbolini, osb., Abbaye Saint Antoine, Humacao, Porto Rico

Sr Ángela Berríos, osb., Monastère Sainte Scolastique, Humacao, Porto Rico