L’Abbé comme enseignant dans la Règle de saint Benoît

John Kurichianil, osb, Abbé de Kappadu, Inde

Saint Benoît a écrit sa «petite règle» (RB73,8) pour la «si puissante catégorie des cénobites»: «ceux qui vivent en commun dans un monastère et servent sous une Règle et un Abbé» (chap.1). Selon (5,12) ce sont ceux qui «vivent dans un monastère et désirent se soumettre à un Abbé» et selon (7,41) «nous devons vivre sous un supérieur».

Vivre «sous» une Règle et «sous» un Abbé sont des aspects aussi importants dans l’esprit de saint Benoît. Être sous la Règle signifie vivre dans l’obéissance à la Règle. Mais être sous un Abbé signifie beaucoup plus que simplement vivre dans l’obéissance à un Abbé. L’Abbé doit faire beaucoup plus que simplement donner des ordres, les moines doivent faire beaucoup plus que simplement se conformer aux instructions ou aux ordres de l’Abbé.

Pour comprendre le rôle de l’Abbé regardons comment la Règle présente l’Abbé. Il est à la fois un«père» (Pr 1; 2,24; 33,5; 49,9), un«pasteur» (1,8; 2,7.8.9.39) et un «maître». Les trois concepts sont intimement liés. L’Abbé fait paître le troupeau à lui confié surtout par son exemple. Et il doit enseigner ses moines avec amour paternel et patience. Comme pour tous les autres thèmes majeurs de la Règle, ce rôle de l’Abbé ne peut être proprement compris qu’à la lumière de la Bible.

L’auteur étudie dans la Bible des enseignants, le prophète Osée (chap.4), le Christ dans les Évangiles, les apôtres qui poursuivent sa tâche dans les Actes et les épîtres. Nous avons dû omettre ce passage par manque de place (NDLR).

La communauté monastique a beaucoup en commun avec la communauté chrétienne des Actes, avec la communauté de Jésus et des Douze dans les évangiles et avec la communauté du peuple de Dieu dans l’Ancien Testament. Ainsi l’Abbé dansla RB fait partie d’une longue lignée d’enseignants. Il doit être enseignant à la manière des prophètes et des prêtres de l’Ancien Testament, à la manière des apôtres dans les Actes, des successeurs des apôtres dans l’Église primitive, comme les pères spirituels dans la tradition monastique, et surtout comme Jésus dans les évangiles puisqu’on «croit fermement qu’il tient la place du Christ dans le monastère» (2,2; 63,13).

1. Vocabulaire important

1) Termes en lien avec le rôle de l’Abbé comme enseignant : «maître» (Pr 1; 2,24; 3,6; 5,9; 6,6) ; «enseigner» (2,4.13; 6,6) ; «celui qui enseigne» (5,6) ; «enseignement» (2,5.6.11.23; 64,2); «docte» (64,9) ; «instruire» ou «reprendre» (2,25; 23,2; 33,7; 40,9; 65,18) ; «instruction» ou «admonition» (Pr 1; 2,27); «soin», «souci», ou «sollicitude» (2,8.10.38; 27,1.6; 36,1.10; 47,1).

2) Termes en lien avec les moines comme ceux qui apprennent : «disciple» (2,5.6.11.12.13; 3,6; 5,9.16.17; 6,3.6.8; 36,10) ; «lire» dans 26 textes. Dans l’esprit de saint Benoît la lecture est la manière la plus évidente pour les moines et l’Abbé d’acquérir des connaissances.

3) L’idée d’enseigner tient une grande place dans l’image du «pasteur». Comme Jésus le «bon pasteur» (Jn 10,11.14; RB 27,8), et les «pasteurs» de l’Église primitive (Jn 21,15.16.17; Ac 20,28; 1 Pi 5,2-4), l’Abbé doit aussi être un «pasteur» (RB 2,7.8.9.39). Si l’Abbé est un ‘pasteur’, les moines sont des «brebis» ou un «troupeau» (chap. 2,27;28,63.64). On pense à l’Évangile où la figure du pasteur enseignant est particulièrement développée : «En débarquant il vit une grande foule, et il fut pris de compassion pour eux, parce qu’ils étaient comme des brebis sans pasteur; et il se mit à leur enseigner beaucoup de choses» (Mc 6,34).

4) Le monastère est une école où les personnes continuent toute leur vie à apprendre le service du Seigneur (Prol.45). Donc il doit y avoir dans cette école une ou plusieurs personnes dont le devoir est non seulement d’apprendre mais aussi d’enseigner le service du Seigneur.

5) (RB 4,78) présente le monastère comme un «atelier» où les moines apprennent et pratiquent «l’art spirituel» (4,75). L’Abbé devra bien connaître cet art spirituel pour être capable de l’enseigner à ses moines.

2. Davantage qu’enseigner.

1) L’Abbé doit s’occuper avec une sollicitude pastorale de sa communauté (2,8). Il doit toujours avoir le souci du «salut des âmes qui lui sont confiées» (2,33). Il doit «dépenser tous ses soins pour guérir leurs maladies spirituelles» (2,8). Il doit avoir «un soin tout particulier et s’empresser avec toute son adresse et toute son habileté» (27,5). Enseigner, à proprement parler, c’est ce leadership au sens large qu’il doit exercer à l’égard de sa communauté (2,11). Guider ses moines, s’adapter à leurs caractères et dispositions (2,23-29), les guider fermement et individuellement, chacun, voilà l’aspect le plus difficile de son rôle d’enseignant. C’est une «tâche difficile et ardue» (2,31).

2) Comme Jésus veillant sur ses disciples, l’Abbé doit protéger les moines de toutes les manières afin de pouvoir dire avec Jésus: «Je les ai protégés et aucun d’eux ne s’est perdu» (Jn 17,12). C’est ainsi que nous devons comprendre ce que dit saint Benoît en (2,32): l’Abbé doit «s’adapter à chacun de sorte qu’il puisse non seulement préserver de tout dommage le troupeau qui lui est confié, mais encore se réjouir de l’accroissement de ce beau troupeau».

3) Au chapitre 5 qui traite surtout de l’obéissance du moine à l’Abbé, saint Benoît cite Luc 10,16: «qui vous écoute m’écoute». La façon d’introduire ce texte est significative : «Et il dit encore à ceux qui enseignent, qui vous écoute m’écoute». Ceci veut dire que non seulement la RB considère l’Abbé comme celui qui enseigne mais qu’elle considère aussi les admonitions, et même les ordres occasionnels donnés par l’Abbé, comme faisant partie de son enseignement.

4) En 7,44 saint Benoît conseille au moine de «découvrir à son Abbé toutes les pensées mauvaises qui viennent à l’âme ainsi que les fautes commises en secret». Le même conseil est donné en 46,5. En lien avec les sacrifices spéciaux qu’un moine peut vouloir faire durant le carême, saint Benoît insiste qu’il doit soumettre «à son Abbé ce qu’il se propose d’offrir à Dieu, et le faire avec sa prière et son approbation car tout ce qui se fait sans la permission du père spirituel sera imputé à présomption et vaine gloire non à mérite» (chap.49). Le «père spirituel» est ici certainement l’Abbé.

5) Le chapitre 68 traite d’une situation très difficile. On enjoint à un moine de faire quelque chose de très difficile, presque impossible. Alors le moine doit expliquer son incapacité à son Abbé. Au moins dans certains cas l’Abbé peut insister pourque le moine en question obéisse pour son bien et pour celui de la communauté; cela demande explications, éclaircissements et persuasion. En de telles occasions la capacité d’enseigner de l’Abbé est réellement mise à l’épreuve.

6) Dans la RB il y a beaucoup de législation concernant les punitions pour les offenses. Corriger et imposer la discipline est une expérience très déplaisante autant pour ceux qui administrent la correction que pour ceux qui sont corrigés. Si corrections et punitions doivent produire les résultats attendus il faut que ceux qui sont corrigés sachent pourquoi. Ceci aussi implique des instructions laborieuses qui sont un enseignement.

3. Le double enseignement de l’Abbé

1) L’Abbé doit guider sa communauté par un double enseignement: en actes et en paroles, «par les actes plus encore que par les paroles» (2,12). Il doit en même temps exposer les commandements du Seigneur en paroles et démontrer les préceptes divins par ses actions. Ceci vaut pour les choses à faire et pour celles à éviter (2,12-13). Il ne doit jamais enseigner oralement les préceptes du Seigneur tout en les rejetant dans son cœur et par ses actions (2,14). Il n’osera pas corriger les autres sans s’être d’abord corrigé soi-même (2,15). Parfois le bon exemple peut être la seule manière d’enseigner, spécialement aux «cœurs durs et aux simples» (2,12).

2) Les moines militent sous une Règle et un Abbé. L’Abbé doit aider les moines à être sous la Règle en étant pour eux l’interprète authentique de la Règle. Pour être capable d’enseigner la Règle, il doit lui-même veiller avec le plus grand soin à observer la Règle. Lorsqu’en 3,7 Benoît dit: «tous suivront cette maîtresse qu’est la Règle» cela inclut aussi l’Abbé. Ceci est affirmé catégoriquement en 3,11: «l’Abbé doit faire toute chose dans la crainte de Dieu et selon la Règle», et en 64,20: «par-dessus tout, qu’il observe tous les points de la présente Règle».

3) La citation de l’Écriture en 4,61 induit une terrible conclusion : le moine, confronté à la triste situation où il doit obéir à un Abbé qui ne mène pas une vie exemplaire, est exhorté à : «faire ce qu’ils disent, mais non ce qu’ils font». Originellement c’est le conseil donné par Jésus contre les scribes et pharisiens qui «prêchent mais ne mettent pas en pratique», qui «lientde pesants fardeaux et les mettent sur les épaules des hommes, alors qu’eux-mêmes se refusent à les remuer du doigt» (Mt 23,3-4). L’Abbé qui dispense un large enseignement sans se soucier de donner le bon exemple est comme les scribes et les pharisiens dans les évangiles. Un tel Abbé ne peut prétendre être un représentant du Christ pour ses moines, parce que le Christ donnait toujours le bon exemple à ses disciples (Jn 13,15).

4. Contenu de l’enseignement de l’Abbé

1) Dans l’esprit de saint Benoît la seule raison valable pour embrasser la vie monastique est d’obtenir la vie éternelle (Mt 19,16 et parallèles; RB 4,16; 5,3.10; 7,11; 72,2.12). C’est la raison pour laquelle le but principal de l’enseignement de l’Abbé, de son souci pour les moines doit être le salut de leur âme (2,33). Il s’ensuit que l’Abbé doit enseigner ses moines positivement et ne jamais négliger ce qui est utile à leur salut. Et selon 2,33 l’Abbé doit se garder de «négliger ou compter pour peu le salut des âmes qui lui sont confiées, sans donner plus de soin aux choses passagères, terrestres et caduques». À cet égard l’Abbé doit suivre l’exemple de Paul en Actes 20,20: «Je n’ai rien négligé de ce qui pouvait vous être utile».

2) La Règle évoque différentes lectures, celles de l’Office divin, celles de la table. Il y a aussi des lectures en commun (42,3-7). Benoît prévoit des temps de lecture personnelle (chap.8; 48 et 49) et trois types de lectures: la Bible, les écrits des Pères et la littérature monastique. Nous pensons pouvoir dire sans erreur que saint Benoît attend de l’Abbé qu’il introduise les moines à ces trois types de littérature. Nous lisons en effet au moins deux textes en faveur de cette interprétation. a) En 38,8 il est interdit au moine de «poser des questions sur la lecture» durant les repas. On peut comprendre qu’il y a des moments où les moines peuvent poser de telles questions et s’attendre à une explication. b) En 64,9 l’Abbé doit être «docte dans la loi divine, afin de savoir et d’avoir où puiser les leçons anciennes et nouvelles». Il doit être docte dans la loi divine pour être en mesure de l’enseigner à ses moines. Comme la loi divine, la Parole de Dieu constitue l’élément le plus important dans la prière du moine ainsi que dans sa lecture et son étude, cela doit être primordial dans l’enseignement de l’Abbé.

3) Saint Benoît demande au moine de «psalmodier avec sagesse» (chap.19). Nous avons une règle d’or : «tenons-nouspour psalmodier de manière que notre esprit soit en accord avec notre voix». Ces deux versets signifient que le moine doit prier les psaumes intelligemment, en en saisissant le sens. Pour cela le moine doit étudier non seulement les psaumes mais aussi les leçons. «Le temps qui reste après les vigiles sera employé à l’étude du psautier ou des leçons, par les frères du moins qui en ont besoin». Nous pouvons raisonnablement conclure qu’il est demandé à l’Abbé d’aider le moine à acquérir une compréhension approfondie du psautier et des leçons. Ainsi l’Abbé prépare ses moines pour une participation féconde à l’Office divin.

4) Les moines doivent observer la Règle aussi parfaitement que possible. L’Abbé est l’interprète officiel et le gardien de la Règle au monastère. Il est donc nécessaire qu’il enseigne la Règle aux moines. Si les moines ne doivent pas plaider l’ignorance il ne suffit pas que la Règle soit lue au réfectoire chaque jour, elle doit aussi leur être expliquée.

5. Les qualités de l’Abbé en tant qu’enseignant

1) Pour l’élection de l’Abbé, Benoît demande qu’il soit choisi sur la base du «mérite de sa vie et la sagesse de sa doctrine» (64,2). Nous pouvons en tirer trois conclusions importantes. a) Si «le mérite de sa vie et la sagesse de sa doctrine» sont les considérations les plus importantes dans le choix de l’Abbé, alors il est évident qu’enseigner est la responsabilité première de l’Abbé. b) Pour être un bon enseignant l’Abbé doit avoir et le mérite de sa vie et la sagesse de sa doctrine. c) «Mérite de sa vie» vient avant «sagesse de sa doctrine». Ceci signifie que non seulement une bonne vie est une condition nécessaire pour enseigner mais que c’est aussi une source de «sagesse de doctrine».

2) L’enseignement de l’Abbé doit être en parfaite harmonie avec l’enseignement de la Bible. «L’Abbé ne doit jamais enseigner, ordonner ou commander quoi que ce soit qui aille à l’encontre des préceptes du Seigneur». Au contraire, son «enseignement doit être infusé dans l’esprit de ses disciples comme le levain de la justice divine» (2,4-5). Les leçons des vigiles seront choisies parmi les «Pères catholiques orthodoxes». Ce souci d’orthodoxie induit certainement un souci d’orthodoxie dans l’enseignement de l’Abbé. S’appuyant fermement sur la Parole de Dieu l’Abbé enseignera sans crainte la justice, la vérité et le salut à ses frères (2,9). 3) Puisque, dans son enseignement, particulièrement dans l’accompagnement au jour le jour de ses moines, l’Abbé doit s’adapter aux différents caractères, tempéraments et dispositions, il doit être très prudent et modéré, de sorte que «les forts désirent faire davantage, et que les faibles ne se dérobent pas» (64,19). 4) Saint Benoît attend de l’Abbé qu’il soit «docte» (64,9). Un bon enseignant en sait beaucoup plus que ce qu’il lui est possible de communiquer. Pour avoir un trésor de connaissance il faut continuer à apprendre durant toute sa vie. L’Abbé s’efforcera d’acquérir une compréhension toujours plus profonde de la Parole de Dieu et une familiarité suffisante en patristique et littérature monastique. Seul celui qui continue à apprendre peut continuer à enseigner.

6. Le but de l’enseignement de l’Abbé

1) Les moines sont ceux qui entreprennent un voyage qui mène à Dieu (Pr 1). L’enseignement de l’Abbé doit aider ses moines à entreprendre ce voyage et à y persévérer, sans dévier du droit chemin, malgré les difficultés qu’ils pourraient rencontrer en route.

2) Le moine doit être avant tout un écoutant. C’est vrai qu’il doit écouter les instructions de l’Abbé mais il lui faudra surtout écouter la parole de Dieu (Pr 10) et ce que dit l’Esprit (Pr 11). D’où il découle nécessairement que le but ultime de l’enseignement de l’Abbé doit être de préparer ses moines à écouter la Parole de Dieu et les inspirations du Saint-Esprit. De ce point de vue le rôle de l’Abbé au monastère est exactement le même que celui d’Eli à Silo. Tout comme Eli a préparé Samuel à entendre l’appel de Dieu (1 Sam 2 et 3) l’Abbé prépare ses moines à écouter la Parole de Dieu et les inspirations de l’Esprit dans leur vie quotidienne. En définitive celui qui enseigne c’est l’Esprit (Lc 12,12; Jn 14,26) et l’Abbé doit s’efforcer par son exemple et par son enseignement de rendre ses moines ouverts à «l’Esprit de vérité» (Jn 14,17; 15,26; 16,13).

3) En outre l’Abbé doit toujours avoir présent à l’esprit le fait que «en corrigeant les autres par ses avis, il se corrigera de ses propres défauts» (2,40). Ce qui veut dire deux choses: a) Tout en corrigeant les autres il doit toujours avoir à l’esprit son salut personnel; b) corriger ses moines est un moyen de salut pour l’Abbé lui-même. L’Abbé doit avoir devant les yeux son propresalut comme un stimulant et comme un but sous-jacent de son ministère d’enseignement. Ceci nous rappelle ce que saint Paul dit aux anciens d’Ephèse: «prenez soin de vous-mêmes et de tout le troupeau» (Actes 20,28). L’Abbé doit enseigner avec autant de crainte et d’anxiété que Paul durant tout son ministère: «de peur qu’après avoir prêché aux autres je ne sois moi-même disqualifié» (1 Cor 9,27).

7. Ceux qui partagent la responsabilité de l’Abbé comme enseignant

Il est vrai que saint Benoît déclare: «s’il appartient au maître de parler et d’enseigner, il convient au disciple de se taire et d’écouter» (6,6). Cela ne signifie pas qu’au monastère il se livre à une sorte de «one-man-show». Il y a dans la Règle des textes importants qui non seulement induisent mais demandent positivement un certain degré de participation par d’autres au rôle de l’Abbé comme enseignant.

1) Les frères doivent donner leur avis à l’Abbé (chap.3). Saint Benoît justifie cette procédure ainsi: «souvent Dieu révèle à un plus jeune ce qui est meilleur». Si on accepte cette possibilité, alors ce que les plus jeunes disent peut être parfois une réelle révélation pour l’Abbé et la communauté; cela peut être une opportunité pour l’Abbé et pour les autres moines de renouveler leur approche, d’apprendre à regarder différemment les personnes, les événements, les situations et les choses. Alors ces jeunes ou quiconque apporte une telle contribution peut être considéré comme exerçant une certaine part du ministère de l’enseignement dans la communauté.

2) Pour ce qui est des «pensées mauvaises» qui naissent dans le cœur saint Benoît enjoint au moine non seulement de «les briser contre le Christ immédiatement», mais aussi «de les découvrir à un père spirituel» (4,50). Le moine doit généralement s’accuser devant la communauté de toutes ses atteintes à la vie commune (46,1-4). «Mais s’il s’agit d’un péché secret de l’âme, il le manifestera seulement à son Abbé ou aux pères spirituels» (46,5). Ces pères spirituels ne sont pas l’Abbé, ce sont des personnes mûres et qui ont la crainte de Dieu, qui savent guérir leurs blessures spirituelles et celles des autres (46,6). Ils partagent effectivement le ministère d’enseignement de l’Abbé.

3) Saint Benoît demande au moine de secourir ceux qui sont dans la tribulation et «de consoler les affligés» (4,18-19). En(27,2-3) l’Abbé doit envoyer à ceux qui ont été excommuniés des «senpectae, c’est-à-dire des frères anciens et sages, qui, comme en secret, consoleront le frère qui est dans le trouble et l’engageront à faire une humble satisfaction; ils le soutiendront de peur qu’il ne soit accablé par un excès de tristesse». Tous ceux-là prêtent main forte à l’Abbé dans son ministère d’enseignement.

4) Nous avons vu que l’Abbé doit préparer les moines à une meilleure compréhension des psaumes et des leçons, qu’il doit les aider dans leur lectio divina. Il est impossible à un Abbé d’être parfaitement compétent dans tous ces domaines. Il est donc invité à appeler des moines plus compétents en tel ou tel domaine à partager son ministère d’enseignement.

5) Le chapitre 21 traite des «doyens» du monastère. Ceux-ci «veilleront en tout sur leurs décanies conformément aux commandements de Dieu et aux ordres de leur Abbé» (21,2). Ces personnes seront telles que «l’Abbé puisse en toute sécurité partager son fardeau» (21,3). Il est évident qu’ils sont d’un grand secours pour l’Abbé, comme les 70 anciens aidaient Moïse (Ex 18; Nb 11). Cette aide implique aussi un partage au niveau de l’instruction des moines. C’est pourquoi les doyens seront choisis «selon le mérite de leur vie et la sagesse de leur doctrine» ( 21,4) – c’est aussi le principal critère pour élire l’Abbé (64,2). C’est-à-dire que les doyens aident l’Abbé dans son rôle d’enseignant.

6) Comment le cellérier doit-il s’y prendre avec un frère qui fait une requête déraisonnable? Chap. 31 «qu’il ne l’indispose pas en le traitant avec mépris mais qu’il lui refuse avec raison et avec humilité ce qu’on lui demande mal à propos, et s’il ne peut accorder ce qu’on lui demande, il donnera au moine une bonne réponse». Expliquer raisonnablement pourquoi il ne peut accorder une requête particulière et donner «une bonne parole» rendent nécessaire pour le cellérier d’éclairer la personne concernée sur plusieurs points. Cela aussi est de l’enseignement dans une certaine mesure. De plus souvenons-nous que le cellérier est la seule personne autre que l’Abbé à qui il est demandé «d’être comme un père pour toute la communauté».

7) Le maître des novices participe aussi à la fonction d’enseignement abbatiale. Il est «apte à gagner les âmes» et il doit «veiller» sur les novices «attentivement» (58,6). Le noviciat est le lieu où les novices «méditent, mangent et dorment» (58,5).Le maître des novices est supposé les aider dans leurs études. Il doit faire connaître aux novices «toutes les choses dures et âpres par lesquelles on va à Dieu» (58,8). Durant le noviciat la Règle sera lue trois fois. Il n’est pas dit que le novice doit lire la Règle trois fois mais qu’elle doit lui être lue. Qui fait la lecture ? Très probablement le maître des novices lui-même. Et cette lecture comporte vraisemblablement un certain nombre d’explications de la Règle afin que les novices puissent comprendre progressivement la Règle.

8. La réponse des moines à l’enseignement de l’Abbé

1) L’Abbé doit s’occuper de personnes très différentes de caractère et de dispositions (chap.12). C’est déjà une mise en garde pour que l’Abbé soit assez réaliste pour ne pas s’attendre à une réponse uniforme de la part de ses moines à son enseignement et à sa direction. Il sera bien avisé de ne pas attendre de ses moines qu’ils se conforment docilement en tout avec tout ce qu’il fait et dit. En même temps qu’il est de son devoir de les enseigner, il doit aussi être prêt à apprendre d’eux. Ceci rendra les moines plus ouverts et réceptifs à son enseignement.

2) Les moines doivent entendre les instructions de l’Abbé et son enseignement avec l’oreille intérieure, les accepter dans leur cœur et leur esprit et les mettre en pratique (Pr 1). On se souvient comment le prophète Ezéchiel doit répondre à la parole de Dieu (Ez 3) et comment Jésus veut que ses disciples acceptent ses paroles (Mt 7,24).

3) Les moines doivent à leur Abbé une obéissance joyeuse et empressée (chap.5). La même demande est répétée en 4,61: «obéir en tout aux ordres de l’Abbé́». Et ils doivent lui obéir «même s’il agit autrement». Ceci fait partie du «labeur de l’obéissance» (Pr 2), et des «choses dures et âpres» (58,8) par lesquelles on va à Dieu, et certainement aussi de l’ «injustice» dont on peut être victime sur le chemin de l’obéissance (7,35).

4) Que l’Abbé «s’efforce plus de se faire aimer que de se faire craindre» (chap.64). Mais que les moines aiment «leur Abbé avec une charité sincère et humble» (chap.72). Le moine doit à son Abbé une charité pleine de reconnaissance pour tout ce qu’il fait pour lui en particulier et pour toute la communauté; mais l’Abbé ne doit jamais demander cette reconnaissance.
Traduction: Sr Marie Claire van der Elst, osb, Rixensart