Entretien avec de nouveaux Supérieurs, Jacques Côté, osb

Jacques Côté, osb

Les Cisterciens de la Stricte Observance (OCSO) ont récemment organisé à Rome des rencontres de formation pour les nouveaux supérieurs [1] de leur Ordre. Cette heureuse initiave a eu lieu, en des temps divers, pour les nouveaux supérieurs de langue espagnole, française et finalement anglaise. Durant les deux semaines de chaque session, il y a eu des conférences et des discussions sur le rôle du supérieur et sur tout ce qui touche à sa charge, surtout en relation avec la Règle et les Constitutions de l’Ordre.

Au total, une soixantaine de participants, dont certains n’étaient pas de tout nouveaux supérieurs, ont pris part à ces rencontres. Plus des deux tiers d’entre eux ont aimablement répondu à un questionnaire préparé par l’AIM en vue d’enrichir le présent numéro du Bulletin sur l’Art de gouvener. Qu’ils en soient ici fraternellement remerciés. Voici les trois questions qui leur ont été posées et un résumé de leurs réponses:

1) Depuis peu de temps, vous êtes Supérieur de votre communauté. Y a-t-il un type de problèmes que vous n’aviez pas prévu? Comment avez-vous affronté ce défi?

A cette question, beaucoup ne font état d’aucun problème particulièrement grave. Il apparaît cependant que la condition varie suivant la grandeur de la communauté, une petite communauté favorisant la connaissance mutuelle de ses membres.

Les principales difficultés soulignées ont été vécues par des supérieurs qui sont à la tête d’une communauté qui n’était pas auparavant la leur. Ils ont dû s’adapter, surtout s’ils sont devenus supérieurs d’une communauté appartenant à une autre culture ou, dans une même culture, quand des coutumes différentes de celles qu’ils avaient connues auparavant s’étaient depuis longtemps établies. Dans un cas d’une fondation nouvelle faite par un groupe d’une même communauté, un supérieur constate que, même membres d’une même communauté, auparavant “nous ne nous connaissions pas”. Il est aussi arrivé qu’après avoir accédé à sa nouvelle charge, tel supérieur s’est retrouvé en conflit avec des sujets avec lesquels l’entente avait été parfaite auparavant. Une fois élu supérieur, les relations avec les autres membres de la communauté ne sont plus les mêmes. Les difficultés les plus ressenties se sont donc situées au niveau des personnes, bien que des difficultés d’ordre plus matériel, comme le gagne-pain, l’administration et les dimensions trop grandes des bâtiments pour les besoins de la communauté, aient aussi été mentionnées.

Dans ces conditions, il est facile de prévoir que les solutions à ces problèmes aient toutes tourné autour du dialogue, de l’information, de la transparence, de la patience et du respect des personnes. L’espérance chrétienne et la prière jouent ici un rôle capital.

2) L’âge différent des membres de votre communauté constitue-t-il un problème de générations? Est-ce une difficulté? Si oui, comment la résoudre?

Il y aura peut-être ici pour certains une surprise car, à cette question, tous ont nié qu’il s’agissait là d’une difficulté! Les réponses ont plutôt affirmé qu’il s’agissait d’une chance, d’une richesse. Les jeunes apportent la vitalité, les anciens la persévérance. C’est le spécifique de chaque génération. Chaque groupe doit apprendre l’un de l’autre.

Quelques supérieurs ont déploré le manque d’anciens dans la communauté, ce qui se traduit par une absence de tradition vivante. Un supérieur a écrit: “J’ai refusé que les anciens soient envoyés à l’extérieur – maison de retraite – car je crois que c’est essentiel pour un jeune de voir mourir ses anciens et de le vivre vraiment comme un éloge de la vie”. D’autres, certes, ont souligné que le travail doit être adapté à une communauté de moyenne d’âge relativement élevée, ce qui pose un autre type de problèmes. Mais tous voient dans un monastère qui possède un large éventail d’âges une source de sage dynamisme pour l’avenir de la communauté. C’est à ce niveau que s’institue une vraie vie de communion fraternelle. Les divers âges sont en général bien intégrés. Il y a cependant des difficultés; des anciens désirant que tout se fasse comme autrefois, des jeunes voulant “balancer” les anciens. Une activité qui aide l’intégration des divers âges est le travail fait en commun quand et là où c’est possible. Ce qui importe est une vision communautaire commune.

On a signalé qu’il n’est pas rare que des jeunes cherchent la présence et l’expérience de plus anciens. Les membres les plus “lourds” de la communauté ne sont pas nécessairement les personnes les plus âgées. Les jeunes, de leur côté, sont souvent trop changeants et trop peu confiants en eux-mêmes et dans la vie mais aussi, parfois, trop sûrs de leurs idées. L’honnêteté exige que le jeune qui désire entrer dans une communauté composée en grande majorité d’anciens soit clairement confronté à cette réalité.

3) Comment votre communauté passe-t-elle du passé au futur, de la tradition à la nouveauté? Y a-t-il des “nouveautés” à introduire, et quelles sont-elles?

Cette question était étroitement liée à la précédente en ce qu’elle pouvait révéler les vitesses de marche des différentes générations. Les réponses données ont révélé que les fondations récentes sentent moins le poids du passé et, chez elles, l’adaptation est plus facile. Cette adaptation est parfois stimulée par l’enthousiasme de la jeunesse. On pourrait résumer le besoin actuel des communautés en disant qu’elles doivent faire le passage de la vie d’observances à une vie de communion, de plus grande fraternité, en vivant davantage l’esprit présent sous les normes législatives actuelles.

Peu de chantiers concrets ont été signalés où il y aurait un besoin de rénovation. Quelques mentions seulement ont été faites de la liturgie et des nouvelles exigences d’un travail rémunérateur. Les besoins des jeunes, qui ont vécu dans un monde différent de celui des plus anciens, exigent aussi certaines adaptations sous forme de moments de re-création, de détentes. En trouver le rythme est un défi. Parmi les autres défis soulignés par quelques supérieurs se trouvent la facilité de communiquer avec l’extérieur qu’offrent, aujourd’hui, les moyens de communication modernes, tels le téléphone ou internet, et le besoin de la formation des jeunes et de la formation permanente de la communauté.

Pour parvenir à réaliser dans la paix les changements nécessaires, vaut tout ce qui a été dit plus haut concernant les rapports du supérieur à la communauté en matière de dialogue, de patience et de tact, car ce qui importe, c’est “de marcher ensemble”. Certaines communautés organisent des rencontres régulières pour affronter ces situtations. On demande parfois une aide professionnelle de l’extérieur et les plus jeunes reçoivent des responsabilités afin d’accroître leurs compétences.

Mais avant de procéder à tout changement, il faut d’abord se poser cette question: pourquoi faire tel ou tel changement? Que veut-on en posant cet acte? L’important est de garder la Tradition en adaptant les traditions car c’est dans la Tradition, et là uniquement, que la grâce de l’instant présent peut être bien vécue. Sinon, il y a rupture!

Une communauté a expérimenté une pratique très concluante: elle accepte en son sein, et pour un temps, des laïcs attirés par la spiritualité cistercienne, ou même des religieux de communautés nouvelles. Ces expériences lui ont permis de se découvrir des capacités qu’elle ne se connaissait pas, ou ne se connaissait plus.
Conclusion

Les réponses ont aussi montré qu’il était possible d’élargir la perspective du questionnaire.

Ainsi, à la première question, un supérieur a souligné avec sagesse qu’il était normal de ne pas avoir prévu certains problèmes, n’ayant jamais prévu d’occuper cette charge! Pour ce qui est des âges divers, il a écrit que l’âge importe bien peu. Ce qui importe c’est la grâce de l’instant pour chacun. A propos de la 3ème question, il a fait remarquer qu’il ne croyait pas qu’une communauté ait “à passer du passé au futur”. Si elle est dans le passé: c’est trop tard! Si elle veut être dans le futur: c’est loupé d’avance!
Avant tout, les réponses ont relevé à quel point la charge de supérieur est une charge de foi. Il s’agit de laisser agir l’Esprit Saint dans le coeur des membres de la communauté afin que, tous ensemble et dans l’esprit du chapitre 72 de la Règle de saint Benoit, ils parviennent à la vie éternelle. La charge de supérieurs est une charge de service, tous les supérieurs en sont bien conscients. A cela, s’ajoute une donne bien présente aujourd’hui: le sentiment de précarité. Un supérieur a écrit: “Ma communauté m’a enseigné à faire de la précarité une hymne de louange”.

[1] Aussi bien les moniales que les moines étaient présentes à ces sessions. “Supérieur” peut donc désigner dans cet article aussi bien la supérieure d’un monastère féminin que le supérieur d’un monastère masculin.