De « l’observance régulière » à la « communion dans la diversité », entretien du Père Jacques Côté a

Entretien de Père Jacques Côté, osb, avec Padre Emanuele Bargellini, osb cam,
Prieur Général de la Congrégation bénédictine des Camaldules (Rome, 17 mars 2005)


- Père Jacques :  Padre Emanuele, vous êtes entré chez les Camaldules en 1954, et vous êtes Prieur Général depuis 1987. Vous avez vécu toute une évolution au cœur de votre Congrégation, dès avant le Concile et jusqu’à maintenant. Pourriez-vous nous en partager les caractéristiques les plus visibles ?

- Padre Emanuele : Pour comprendre de ce qui s’est vécu depuis 50 ans, il faut replacer les événements dans le contexte historique de l’Italie des 100 dernières années.

En 1870, les Congrégations religieuses sont supprimées en Italie, on officialise l’interruption vitale avec la tradition propre de chaque Institut. Ce qui fait que, plus tard, lorsque notre Congrégation s’est reconstituée, les moines, qui vivaient dans une très grande pauvreté culturelle, se sont référés aux personnes concrètes pour retrouver des références. Les comportements, la vie, se déroulaient en référence à la praxis quotidienne. Ils n’avaient qu’une connaissance limitée de la Tradition, tant pour son expression que pour ses motivations. C’est la praxis qui était appelée : « observance régulière ». A l’époque, toutes les Congrégations monastiques avaient un seul et même critère de sainteté : l’observance. Le devoir du Supérieur était simplement d’en être le garant, et non de le promouvoir.

A Camaldoli, déjà  lors de l’arrivée des nouvelles générations, on a senti l’exigence de leur donner des motivations plus profondes, pour qu’elles puissent vivre avec des sensibilités différentes. Les Maîtres et les supérieurs de l’époque ont été confrontés avec des personnes qui avaient des exigences de vie. Or, ils n’y avait que la tradition érémitique, la tradition cénobitique avait disparu.

A cette époque aussi, la vision de la vie érémitique n’était pas celle de saint Romuald, née à partir d’une matrice bénédictine, mais celle du groupe qui s’était détaché vers 1500, avec le bienheureux Paolo Giustiniani, une conception encore plus individualiste.

Devant les exigences des jeunes générations, dans les années 1930, le défi s’est présenté de devoir redécouvrir la Tradition dans sa richesse, les racines, celles qui allaient bien plus loin que ce que l’on connaissait alors. On allait rejoindre la Tradition dans son aspect pluraliste : érémitique et cénobitique.

Toujours à la même époque s’est fait sentir aussi la nécessité de dialoguer avec les nouvelles réalités de la vie. L’aide est alors venue de la part du laïcat catholique, formé de personnes très cultivées.

Lors de la suppression des Congrégations religieuses, les moines avaient été chassés de Camaldoli et la moitié du monastère était même devenue un hôtel. Entre 1870 et 1934 l’hôtellerie aussi avait disparu. A la mort du patron de l’hôtel, l’hôtellerie a pu être récupérée, mais avec bien des appréhensions, car le peu de moyens humains faisait craindre d’être « contaminés » par l’esprit du monde, du « siècle ». De jeunes universitaires catholiques, dont un des animateurs était Mgr Giovanni Battista Montini, futur pape, cherchaient un lieu pour organiser des retraites. Ils sont conduis à Camaldoli. Devant la réticence des moines, ce sont les jeunes qui ré-ouvrent l’hôtellerie, et entreprennent la formation culturelle et spirituelle des moines. En se formant à la théologie et à la philosophie, ils ont pu relire leur propre tradition, l’interpréter de façon plus ample.

- Père Jacques : si je comprends bien, l’évolution a donc commencé dans les années 1930, et pas seulement dans la mouvance de Vatican II ?

- Padre Emanuele : Oh, ça n’a pas été si simple ! Devant les mentalités nouvelles, les plus anciens frères ont pensé qu’ils étaient face à une trahison ! Et s’en sont suivies 30 années de souffrances ! Le contact avec les Pères de l’Église, la liturgie, la Bible ont fait grandir le désir de donner une forme nouvelle à la vie camaldule. En 1945 les premiers étudiants camaldules arrivent à Sant’Anselmo, dans l’immédiat après-guerre, il n’y avait pas de moyens de transport, ils sont arrivés avec leur habit blanc, à bord d’un camion transportant du charbon ! Là a commencé l’inter-fécondation avec les Bénédictins. Jusque là, entre les deux familles, on se considérait comme étrangers !

L’exercice de l’autorité était conditionné par ce contexte, le style était davantage celui de la tradition romualdienne. Le Supérieur était le garant de la simplicité. De son temps, saint Romuald avait voulu simplifier la vie monastique, et avait fait le choix d’abolir l’abbé. Au XI° siècle, tout le pouvoir politique, historique, militaire était concentré entre les mains des abbés. Lui-même Romuald était abbé mais, après 3 ans, il a remis ce pouvoir à l’empereur, il se disait : je perds mon temps ! D’où l’idée du prieur comme « primus inter fratres », dans de petites communautés, où l’on peut avoir des rapports plus simples, le supérieur aurait alors le devoir d’assurer l’animation spirituelle de la communauté des frères.

Les communautés sont « mixtes » : érémitiques et cénobitiques, avec un seul prieur pour les deux groupes. En semaine, il est ermite, et le dimanche il se doit d’être l’animateur spirituel de la Communauté. C’est la tradition érémitique qui a donné le côté de simplicité à la Congrégation, le prieur de l’Eremo de Camaldoli est le prieur général de toute la Congrégation.

- Père Jacques : C’est dans ce contexte un peu agité que vous avez rejoint la Congrégation ?

- Padre Emanuele : Oui, quand je suis arrivé, l’autorité avait ce caractère de simplicité. Mais un aspect manquait encore : promouvoir l’accueil et la responsabilisation des personnes. Trois prieurs se sont succédé : Padre Anselmo Giabbani pendant 12 ans, de 1951 à 1963, puis Padre Aliprando Catani de 1963 à 1969, et Padre Benedetto Calati de 1969 à 1987. Au cours de ces trois mandats, le rôle de la promotion de la personne s’est accru, prenant le pas sur la garantie des observances, on a davantage insisté sur la transformation de soi. Jusque là, le samedi était un jour où on faisait les conférences : le supérieur parlait, et on écoutait ! Avec Padre Benedetto, tout a changé, on pouvait dialoguer. L’accent était mis sur l’auto-compréhension de soi ; la nouvelle ecclésiologie de Vatican II, l’ecclésiologie de communion a favorisé cela.

- Père Jacques  en fait, le Concile a trouvé un chemin préparé !

- Padre Emanuele : Oui, mais pas sans déchirements dans les communautés ! Tous ces changements étaient perçus comme des trahisons, des ruptures au cours des années 30, 40 et 50… Cela a été jusqu’à la déposition de Padre Anselmo ! Dans les autres Congrégations religieuses, le tremblement de terre a commencé après le Concile, chez nous, il avait eu lieu avant, et à partir du Concile, tout s’est pacifié : l’Église aussi va dans ce sens ! On s’est donc mis au travail, dans la mouvance de Vatican II, pour ré-écrire les Constitutions de la Congrégation. A partir de 1966, Ecclesia Sancta nous a donné des principes précis :

-         référence au Christ

-         référence à l’Évangile

-         référence à la tradition propre, dans son inspiration originale, pour entrer en dialogue avec les situations contemporaines.

Un groupe des jeunes frères a proposé d’impliquer tout le monde dans cette rédaction et pas seulement un petit nombre d’experts désignés. Cela permettrait de vaincre peu à peu la résistance passive de quelques frères plus anciens ! Le groupe des rédacteurs a été élu au suffrage universel. Ce groupe comportait des membres de la tendance majoritaire et de la tendance minoritaire, qui se sentait jusque là incomprise. Le schéma de travail était élaboré par tous, toutes les interventions étaient reprises par les secrétaires et chacun les recevait pour voir s’il s’y retrouvait ! Ensuite, le tout était envoyé dans toutes les communautés, cela nous a pris 3 ans à temps plein !

Les thèmes abordés étaient ceux de l’ecclésiologie de Vatican II :

-         la communauté

-         l’autorité

-         la vocation camaldule

-         la pauvreté

-         la formation

-         la prière…

Chaque thème était discuté, un secrétaire rédigeait un rapport, les propositions étaient discutées, on rédigeait un texte en y ajoutant quelques questions, le tout était envoyé à chaque communauté d’Italie et des États-unis, les communautés renvoyaient leurs observations à la commission. Mais chaque proposition n’était étudiée et prise en compte que si elle était signée, chaque frère devant assumer sa responsabilité personnelle. Ensuite, on préparait la seconde édition, que l’on renvoyait aux communautés avec les minutes des discussions, les raisons des choix, etc. Le but était de faire dépasser leurs réticences aux frères qui protestaient contre les abus de pouvoir !

Au moment de la 3° édition, grosse émotion : un visiteur apostolique est envoyé, au risque de compromettre toute la dynamique de ce travail… par chance, ce Visiteur était intelligent, c’était Mgr Alberto Ballestrero, futur archevêque de Turin ! Tout le monde a joué le jeu et a fait sa part de chemin, nous avons donc pu arriver à la 4° étape : rédaction des propositions avec le nombre de voix obtenues par chaque article. En 1968, tous ont voté pour coopter la Commission pour le Chapitre général, l’orientation de la congrégation était reprise dans son ensemble et était acceptée à l’unanimité !

Cela a modifié profondément la conception de l’autorité dans la Congrégation : elle prenait la forme d’une collaboration créative. Et cela avait deux effets immédiats : pour celui qui était élu supérieur, il n’avait pas la présomption d’être l’unique détenteur du pouvoir, et pour les membres des communautés, il était perçu comme le coordinateur et l’animateur de toutes les énergies, celui qui peut conjuguer toutes les sensibilités. On ne trouve plus la communauté en relation avec le supérieur, mais la communauté et le supérieur, ensemble ; c’est l’ecclésiologie de communion de Vatican II.

L’interprétation peut varier selon nos différentes communautés, les personnalités des supérieurs, Padre Benedetto Calatti a eu son charisme personnel : l’unité. Il a été une homme clé, il a mis en mouvement tant d’énergie, mais aussi tant de dispersion d’énergie ! Car il était très charismatique, mais pas du tout organisateur !

Au centre de tout : la personne, aider la personne à servir le Seigneur avec ses capacités. Je me suis trouvé être le collaborateur de Padre Benedetto pendant 18 ans et j’ai pu l’aider pour les aspects pratiques, pour soutenir son animation, son orientation, dans une très belle collaboration. Ensuite, nous avons dû approfondir certains aspects spécifiques, qui avaient été un peu dilués, on courait le risque de s’attacher seulement au générique, de suivre un modèle monastique global. Nous avons dû re-préciser les éléments spécifiques de la tradition camaldule de Romuald.

Pour cela, j’ai utilisé un programme de formation permanente, en soulignant les points spécifiques de la tradition monastique dans la culture actuelle, multi-culturelle.

- Père Jacques : avec la mentalité actuelle des jeunes, comment cette conception peut-elle être mise en œuvre ?

- Padre Emanuele : c’est un paradoxe : les jeunes aujourd’hui ont un sens individuel très poussé, avec leurs propres désirs, leurs propres besoins, et en même temps, ils ont tellement besoin d’être soutenus ! Il faut intégrer leur histoire personnelle, leur sensibilité dans le projet communautaire, et pas seulement au plan pratique, c’est tout un mode de sentir, un sens d’appartenance à la communauté. L’accompagnement permet une reformulation de la psyché de la personne, une refondation de l’expérience de foi qui, souvent, est très pauvre ! Les jeunes qui nous rejoignent, ou bien sont des re-commençants à croire, ou bien des jeunes qui viennent des paroisses, ils n’ont pas appartenu à des mouvements ou à des groupes d’Église. Ils ont à redécouvrir la Parole, à intérioriser la Foi, en découvrir la dimension sacramentelle.

- Père Jacques : c’est ce que vous pouvez offrir à l’Église d’aujourd’hui, votre charisme propre !

- Padre Emanuele : c’est tellement important, le dialogue ! Nous sommes arrivés aux antipodes de notre point de départ : ce que nous privilégions maintenant, c’est la communion dans la diversité, la sacramentalité du monde, l’ouverture !
Propos recueillis par Sœur Marie-Pascale Dran, ocso