Communauté en dialogue, la vision commune : une authenticité vécue ensemble, Mère Rosaria, ocso

La vision commune : une authenticité vécue ensemble

Mère Rosaria, ocso, Rome

On a beaucoup parlé de la nécessité d’une vision commune de la vie monastique dans chaque communauté, pour vivre et croître dans l’unité. Si chaque personne qui vit au monastère a une idée différente de ce que nous y faisons,  naturellement, une situation va se créer où chacun ira son propre chemin, vivra sa propre vie, dans le contexte d’une communauté et d’une vie commune qui, sans doute, sera ressentie comme restrictive plutôt que génératrice de vie.

Une telle fragmentation des projets et des comportements sera difficilement attirante et source de joie et de vie nouvelle pour qui viendra au monastère, puisqu’en effet, le monde est déjà tellement plein de solitude et  d’individualisme. Une redécouverte de la vie cénobitique bénédictine-cistercienne, selon laquelle le chemin vers Dieu se fait dans et par la communauté, sacrement du Christ Sauveur, aura beaucoup d’impact sur les jeunes d’aujourd’hui. C’est stupéfiant de voir combien nos pères Cisterciens sont proches de ce que le Concile Vatican II a appelé une « ecclésiologie de communion ».

Chaque communauté doit travailler à construire sa propre vision commune, qui demande :

- l'enseignement de l’Abbé, basé sur la Tradition, au sens vrai et beau du terme : tout ce que nous avons reçu et que nous recevons gratuitement, à savoir l’Évangile, la Règle, la doctrine des Pères, l’enseignement actuel des Chapitres généraux, le Magistère de l’Église, l’histoire et l’identité particulière de la communauté à laquelle nous appartenons ;

- la réflexion et le dialogue par lesquels cet enseignement est assimilé et intégré dans un jugement qui détermine les décisions concrètes de notre vie ici et maintenant, de façon telle que la tradition soit une force et non un obstacle ;

- une écoute pleine de sagesse de la réalité historique dans laquelle nous sommes insérés. Qu’est-ce qui nous est demandé ici et maintenant ? Comment est-ce que nous l’intégrons dans notre tradition vivante ? Quelle réponse notre charisme donne-t-il aux défis concrets auxquels nous sommes confrontés aujourd’hui ?

Une équivoque peut surgir ici : la confusion possible entre vision commune et idéologisme. et il me paraît intéressant de reprendre ici cette distinction. Dans l’idéologisme, on prend une idée, donc un détail de la réalité, et on l’absolutise jusqu’à en faire la clé d’interprétation de toute la réalité : c’est une forme de violence sur la réalité, une exagération qui se maintient seulement au prix d’innombrables censures de la réalité[1]. On peut le voir aisément dans l’histoire des idéologies du siècle dernier. La vérité n’est pas une idée créée par notre esprit. Il n’y a qu’une seule vérité absolue et universelle, à partir de laquelle le moindre fragment de réalité peut être accueilli et compris : Dieu. Non pas un dieu-idée, mais le Dieu vivant, la Sainte Trinité, devenue palpable dans l’humanité du Christ. C’est autour de lui que nous sommes un, par la force de son Esprit, c'est-à-dire l’Église. C’est en nous convertissant à son mode de penser et de voir les choses que nous parviendrons à une vision commune.

Le dialogue, instrument de relation entre les personnes et de formation de la conscience chrétienne

Je me fonderai sur le document « Repartir du Christ »[2] qui situe le dialogue formateur et le dialogue communautaire au cœur de l’itinéraire de renouveau et de formation que chaque communauté doit parcourir.

« Les défis les plus exigeants que la formation doit affronter sont issus des valeurs qui dominent la culture mondialisée de notre époque. L'annonce chrétienne de la vie comme vocation, c'est-à-dire née d'un projet d'amour du Père et qui a besoin d'une rencontre personnelle et salvifique avec le Christ dans l'Église, doit faire face à des conceptions et à des projets dominés par des cultures et des histoires sociales extrêmement variées. Le risque existe que les choix subjectifs, les projets individuels et les orientations locales l'emportent sur la règle, le style de vie communautaire et le projet apostolique de l'Institut. Il est nécessaire de mettre en œuvre un dialogue formateur, en mesure d'accueillir les caractéristiques humaines, sociales et spirituelles dont chacun est le détenteur, de discerner les limites humaines de celles-ci, qui demandent à être surmontées, ainsi que les invitations de l'Esprit, qui peuvent renouveler la vie de chaque individu et de l'Institut. À une époque de profondes transformations, la formation devra être attentive à enraciner dans le cœur des jeunes consacrés les valeurs humaines, spirituelles et charismatiques nécessaires pour qu'ils soient en mesure d'agir avec fidélité et créativité dans la ligne de la tradition spirituelle et apostolique de l'Institut.

Le caractère interculturel, les différences d'âge et la diversité des projets caractérisent toujours davantage les Instituts de vie consacrée. La formation devra éduquer au dialogue communautaire dans la cordialité et la charité du Christ, en enseignant à accueillir les différences comme une richesse et à assimiler les diverses façons de voir et de sentir. Ainsi, la recherche constante de l'unité dans la charité deviendra une école de communion pour les communautés chrétiennes et une proposition de coexistence fraternelle entre les peuples.[3] »

Ainsi, le dialogue se montre souverainement nécessaire à cause de la grande différence de formation, de culture, de courant de pensée, dans le monde d’aujourd’hui : globalisé, nivelé en surface, mais privé d’une culture fondamentale homogène. Nous ne sommes plus face à une société pour qui l’Évangile était une référence. Dans la société, les mêmes paroles n’ont plus un sens identique, alors qu’au monastère il est important que les paroles et le contenu que nous leur attribuons aient le même sens, par exemple quand nous parlons d’expérience de Dieu, de relation, de vertus chrétiennes comme l’humilité, la foi, la charité, ou l’obéissance. Désormais, dans un monde si diversifié, quant à sa matrice et à ses bases culturelles, il nous faudra être très attentifs à la formation du jugement, de l’intelligence et de l’esprit. Désormais, cette formation ne pourra plus venir de la seule conformation aux bons usages et du silence vécu comme un espace où laisser résonner la parole de Dieu, comme cela était le cas pour les générations qui nous ont précédés. Aujourd’hui une confrontation est nécessaire : parler, s’exprimer pour identifier la valeur des paroles, discerner ce qui est bon et vrai de ce qui ne l’est pas, remonter des paroles au jugements, des jugements à la pensée qui les détermine, et encore plus loin, aux systèmes de pensée et aux expériences dont les paroles sont issues.

Le dialogue dans la formation initiale

Nous appelons « dialogue formateur » le dialogue qui se vit au niveau de la formation initiale. La fonction pédagogique du dialogue est la plus importante. Dans la formation, le dialogue est avant tout vécu avec le formateur. Au monastère, la Parole incarnée, JESUS, se rencontre tout d’abord dans le rapport privilégié avec qui exerce pour nous la paternité spirituelle, et avec qui nous vivons l’ouverture du cœur.

Au cours des dernières années, le terme traditionnel de paternité spirituelle a été progressivement délaissé pour laisser place à l’accompagnement spirituel. Le changement de vocabulaire est un indice de la profonde mutation de la sensibilité spirituelle elle-même. On est passé de quelqu’un qui se trouvait devant moi, à quelqu’un qui est à côté de moi. Même si ce mot d’accompagnement semble plus adapté à la mentalité contemporaine, le langage filial est pourtant celui qui traduit de façon plus complète et incisive la réalité de la relation. Ce qui est en jeu ici – et sur ce point, la tradition monastique est limpide – c’est l’engagement responsable, libre, et ses caractéristiques sont bien différentes de celles d’une relation simplement fraternelle. Pour le novice, prendre librement la décision de renoncer à sa propre suffisance et à son autonomie, pour reconnaître que c’est seulement par la médiation d’un autre que pourra émerger la grâce de l’Esprit Saint. Saint Benoît considère l’ouverture du cœur comme l’ouverture au Seigneur lui-même. Les textes de l’Écriture qu’il cite à ce propos[4] disent explicitement que la foi est le fondement de cette relation. L’attitude filiale est vraiment celle-ci : ouvrir progressivement son cœur pour recevoir une parole, en croyant que cet acte exprime l’ouverture à la vérité même qui est le Christ.

En second lieu, le dialogue se vit en groupe : tous les frères ou sœurs avec le formateur (au noviciat et au monasticat, chez nous, cette rencontre est hebdomadaire). Au début, l’échange dans le dialogue entre les jeunes doit porter sur ce qu’on lit et ce qu’on va intérioriser au sujet de la vie monastique, ses observances, ses valeurs, et aussi sur l’expérience faite par chacune de telles valeurs et de ce nouveau mode de vie. Normalement on cherche d’abord ce qu’on a en commun, entre personnes ayant vécu des expériences diverses, afin de pouvoir commencer un échange. Mais quand on commence à pouvoir échanger au niveau des idées, on s’aperçoit très vite que le dialogue en reste au plan théorique ; qu’il existe une distance entre ce qui est compris et la vie concrète de chacun(e) ; et qu’il est très difficile de passer de la théorie à la réalité. Ceux qui participent à ce dialogue, avec l’aide des autres et sous la conduite du maître ou de la maîtresse des novices, prendront conscience de contradictions. Chacun découvrira que, à côté de ce qu’il dit, il y a une manière d’agir différente, incohérente ; que sa parole n’est pas véridique. Ici se rencontrent la potentialité et la force du dialogue, sa dynamique de conversion. Je suis profondément convaincue qu’ensuite, au fil des années, cette fonction de méditation de la parole de Dieu pour nous, passera toujours plus à travers chaque membre de la communauté. Ceci est possible parce que, petit à petit, le cœur devient plus simple et transparent, et peut accueillir une parole du Seigneur parvenant à travers toutes les personnes et toutes les circonstances de la vie. Le dialogue monastique est avant tout une recherche de la vérité menée en commun. C’est pour cela qu’il est un instrument de la quête de Dieu.

Nous pouvons mettre en évidence trois aspects de la recherche de la vérité :

Au niveau de la pensée : au niveau de la vision qui nous guide et oriente notre vie. Dans ce cas, le dialogue est nécessaire pour confronter les idées nouvelles avec les anciennes qui nous habitent, et permettre ce passage qu’est la conversion de l’esprit (et qui n’est pas une simple superposition d’idées). D’une façon ancienne de voir les choses, chacun de nous soit passer à une nouvelle, qui sera commune. De nos jours, ce travail pendant le temps de formation est fondamental, parce que la mentalité dominante est très envahissante et cohabite chez les gens avec la lecture chrétienne de la réalité.

Au niveau de l’authenticité de notre personne, de notre vie : l’unification de l’esprit et du cœur, de ce que l‘on ressent et de ce que l’on fait. Pour cela, l’aide des autres est indispensable. Il est très difficile de tromper ceux  qui vivent avec nous et expérimentent bien comment nous sommes et comment nous vivons. Le dialogue nous permet de compléter la vision, souvent peu réaliste, que nous avons de nous-même, par le regard de ceux qui nous voient vivre, et nous permettent de découvrir – parfois de façon très douloureuse – notre mensonge.

Nous cherchons ensemble une vérité plus grande que celle que chacun peut trouver pour son propre compte. Plus que la simple somme de la vérité de chacun, nous cherchons celle que l’Esprit révèle à son Église. C’est cela tendre à la vision commune.

De cette façon, le dialogue est instrument de formation, de correction fraternelle, de conversion. Étant donnée la grande importance d’un tel instrument, il devra toujours être guidé par la/le maître(sse) des novices ou par le supérieur.
Le dialogue communautaire aussi est formateur, mais il a un champ d’investigation plus large : il fait participer au gouvernement de l’abbé, comme le conseil des frères, mais peut souvent poursuivre d’autres finalités, comme par exemple parvenir à une décision à propos de choses concrètes, au moyen d’un échange inter-personnel. Ma conviction est qu’à ce niveau, il est encore plus nécessaire de définir ce qu’est le dialogue monastique : il n’est pas d’abord une mise en commun, une manière de faire connaissance réciproque, un échange d’idées. Le dialogue en église n’est pas un débat démocratique, et pas non plus un échange pour une meilleure connaissance psychologique. Pour grandir dans le dialogue il ne suffit pas d’être généreux. La générosité ne coïncide pas forcément avec la capacité de dialoguer, de communiquer, d’écouter, de collaborer. Le dialogue ecclésial, instrument de recherche de la vérité, est bien différent, autant dans la conception que dans la pratique, du dialogue démocratique où toutes les idées sont respectées et également valables : tout peut être bon, tout peut être possible. Dans le dialogue ecclésial, l’accueil et le respect sont dus à toute personne, à tout chemin personnel, sincère et authentique, qui mène à la vérité. Mais toutes les idées ne sont pas égales : il faut évaluer chacune attentivement, avec le respect dû à la vérité que l’on connaît et que l’on recherche. Réflexion, maîtrise de soi, humble conscience des valeurs en lesquelles on croit, ouverture libre et bienveillante à l’autre qui est différent, capacité d’écouter, avec patience, sympathie et intelligence, capacité de faire des propositions. La liste de tout ce qui est nécessaire pour dialoguer pourrait être bien plus longue, et devenir un peu effrayante. Il me semble donc indispensable, avant tout, de garder présente cette attitude de foi dont nous avons parlé au sujet du dialogue dans la formation initiale : c’est la même relation sacramentale qui s’étend jusqu’au dernier des frères et des sœurs, justement comme le demande Saint Benoît : « que les frères s’obéissent mutuellement ». Si manque cette attitude fondamentale de foi, les plus belles idées ne porteront pas de fruit de conversion.

Le dialogue en communauté est un moment de rencontre où Jésus est vraiment présent. Nous nous réunissons en son nom, nous sommes son Église et nous cherchons sa pensée et sa volonté sur nous . Nous apprenons à écouter et à communiquer, à construire la vision commune et l’unité - bien souvent à travers une démarche de réconciliation. Nous apprenons à discerner les situations ou les difficultés pour élaborer notre vision commune. Nous sommes tous bien d’accord que nous devons faire effort pour nous aimer les uns les autres. Il est plus difficile de reconnaître que si je fais personnellement cet effort, l’autre est aussi en train de faire le même effort. Et la foi dans le Saint Esprit qui m’anime, l’anime lui aussi. Croire en l’amour de l’autre, cela se fonde sur le fait d’être l’Église, le Corps du Seigneur. Le dialogue communautaire est un outil de recherche de la vérité, à plusieurs niveaux : vérité de soi-même, correction fraternelle, révision de vie, aveu des manquements personnels, demande de pardon ; vérité du chemin concret de la communauté : recherche de solutions concrètes avec échanges d’idées, conseil de l’abbé, dans la vérité et l’humilité, dans l’esprit de la Règle, avec décision par vote quand c’est nécessaire ; vérité d’une vision plus large : recherche du regard de Dieu, de la pensée du Christ et de son Église, de sa volonté pour notre communauté, notre Ordre, en ce moment de l’histoire de l’Église et du monde.
Voilà pourquoi il faut un cœur simple et disponible. C’est le Seigneur qui nous forme par son Esprit, notre unique souci est de devenir disciples, c'est-à-dire fondamentalement d’écouter, d’ouvrir notre cœur. Le vrai moine, homme mûr et pacifié, est celui qui, devant tout ce qui arrive et devant tous, est capable d’écouter, de s’émerveiller, d’apprendre. Qui sait, c’est peut-être seulement à ce prix que nous deviendrons pères et mères ; comme Marie, qui s’est seulement préoccupée d’accueillir la Parole, et qui, de ce fait, plus que toute autre, est devenue Mère.

[1] Cf. Dom Bernardo Olivera, lettre circulaire 2002

[2] CICSVA, 2002.

[3] CICSVA 2002, § 18

[4] Cf. RB 7, v/ 45-48.