Souvenirs d'un ancien abbé

Un abbé émérite jette un regard sur son passé : conceptions personnelles ou dynamique de la vocation ?

Adaptation d’une conférence prononcée devant des abbés et abbesses d’Argentine par le Père Joaquim de Arruba Zamith, osb, Abbé émérite du monastère de São Paulo, Brésil, et Abbé Président émérite de la Congrégation bénédictine brésilienne.

Avions-nous conscience, aux premiers jours de notre charge abbatiale, d’être imbus d’un certain idéal ou même, plus modestement, d’un "avant-projet" à mettre en pratique? Bien plus rapidement que nous aurions pu l’imaginer, nous nous sommes rendus compte que les choses, les faits et les événements ne se présentaient pas selon la forme que nous avions choisie. Chacun de nous l’aura découvert par expérience propre. Lentement pour certains; ç’aura été un choc pour d’autres, à la façon d’un événement inattendu. Le problème se sera aggravé, peut-être sans que nous l’ayons perçu, si nous avons persisté dans nos erreurs ou dans la recherche des coupables, sans nous mettre en cause.

Comme il est important, dès le début de l’exercice d’une charge de responsable d’une communauté, de découvrir qu’aucune solution pratique,  aussi idéale qu’elle soit, ne nous aidera si, en même temps, nous n’approfondissons pas notre expérience de foi et l’accueil généreux de la mission reçue de Dieu par l’intermédiaire de nos frères et sœurs.

Cette vision de foi nous aidera grandement à percevoir qu’il ne s’agit pas pour nous de réaliser quelque chose d’entièrement nouveau ou d’inconnu mais de retrouver ou mieux de continuer à retrouver l’appel de Dieu que nous expérimentons dans la grâce de notre vocation.

Le projet de Dieu n’est pas une aventure humaine bénie de Dieu mais notre histoire personnelle en tant que réponse constante à l’appel de l’amour de Dieu. L’appel constitue la vocation commencée dans le mystère de notre propre existence, à un moment de l’histoire.

Le projet de Dieu s’identifie avec notre vie humaine concrète dans la mesure de notre réponse  aux exigences de l’amour de Dieu, de manière chaque fois plus consciente, plus fidèle et plus généreuse.

Les exigences d’ordre administratif et financier, chaque fois plus fréquentes et absorbantes dans toute fonction de gouvernement et de direction des communautés, rendent de plus en plus difficile, en dépit des efforts personnels, la possibilité de l’accompagnement spirituel des moines. Ces derniers temps, les communautés ont de plus en plus montré les symptômes de ce déséquilibre découlant de l’ambiguïté de la fonction de l’abbé, à la fois père spirituel et administrateur d’un organisme communautaire.

Non seulement les communautés monastiques, mais les abbés eux-mêmes manifestent, plus tôt que dans d’autres temps, des signes de fatigue et, surtout, d’usure psychique, résultant de l'accumulation des tensions et des crises résultant de leurs diverses fonctions.

La Vocation comme force propulsive d’une mission


Nous pouvons le dire, notre vocation est déjà présente dans le mystère de notre propre existence, vu que rien n'existe hors de l'appel créateur de Dieu. Souvent nous considérons notre existence comme "un fait accompli", i.e. comme quelque chose qui n'a pas besoin d'explication. Rarement donc nous nous demandons pourquoi nous existons. Néanmoins, nous pourrions facilement comprendre que le simple fait qu’une personne existe nous oblige à reconnaître l’action du Dieu créateur.

L'action de Dieu est toujours manifestation de son Amour et comme cet Amour s'est manifesté premièrement dans son Fils, toute l'oeuvre créatrice est comme dirigée, guidée par le Fils, comme par un appel (vocation) pour que chacun existe toujours davantage dans la vérité et la plénitude.

Un beau texte de F.X. Durrwell illustre ce mystère d'amour et de vie :

"L'activité du Père a toujours comme fin le Fils. Par conséquent, Dieu crée le monde en vue du Christ. Le monde est né d’un mouvement qui le porte vers le Fils, d’une naissance éternelle. Par conséquent, le monde naît et existe d’une attraction créatrice dirigée par le Fils ; il est créé moyennant un appel : "(Dieu) appelle à l'existence ce qui n’est pas"(Rm 4.17 ; cf. Is 41.4 ; 48.13 ; Sg 11,25). L'acte créateur rappelle déjà la "vocation" chrétienne, par laquelle les fidèles "sont appelées à la communion avec le Fils au grand jour" (1Cor 1,9), dans sa naissance de plénitude, ils sont "Saints" par vocation " (Rm 1.7 ; 1 Co1,2).

Créé de cette façon, le monde existe comme processus évolutif. Sa perfection est à la fin, et n'apparaît pas dans son début. La création se réalise dans une ascension progressive, depuis la matière appelée inanimé jusqu'au moment où, chez l'homme, elle atteint la dignité de la personne. Parce qu'elle a été créée en vue de quelqu'un, elle est destinée non seulement à être et à vivre, mais à se convertir dans une personne, dans le Fils, pour entrer en relation personnelle avec le Père." [1]

Pour nous, chrétiens, Dieu c'est Celui qui appelle. Ainsi, comme Dieu a ressuscité Jésus pour une plénitude de vie, ainsi il appelle  chacun de nous, par la grâce de son Esprit, et nous fait entrer dans un autre mouvement, dans quelque chose d’entièrement nouveau. Le Seigneur nous appelle, comme il a appelé Abraham, espérant que notre réponse soit aussi le point de départ de notre mission.

La vocation est une grâce de Dieu et ce don accompagne, en lui-même, le mouvement du tout vers le Christ.

Dieu est apparu comme "filantropia", c’est-à-dire l'Amour de Dieu pour les hommes, comme dit saint Paul (Tt 2,11s), comme une grâce "éducatrice" de l'homme.

Cette grâce est éducatrice dans le sens biblique du terme grec "paidéia" – une force qui nous dirige, qui nous pousse selon l'appel de Dieu. Elle est présente en nous par le don de l'Esprit.

La présence de l'Esprit est actuation, énergie sous forme d'une vocation continue. Aussi, comprenant que nous  avons été appelés et continuons à l’être, nous devons toujours répondre à nouveau à cet Amour qui nous accompagne et nous instruit comme un pédagogue, pour une vie qui est mission pour la réalisation du Royaume de Dieu.

La mission de l'abbé


L'abbé doit donc se convaincre que la grâce de son nouvel appel sera source et force pour sa nouvelle mission. Sa réalisation est déterminée par le moment historique. Il est choisi par Dieu, à travers ses frères, et confirmé par l'Église, pour qu’il devienne père de la communauté. S’il est vrai que personne n'entre dans la vie monastique pour être abbé, c’est aussi vrai que le nouvel abbé reçoit sa mission, d’une certaine façon, comme déjà présente dans sa vocation de moine et de coresponsable de la vie de sa communauté. Cette vocation a toujours été présente dans le coeur de Dieu et Dieu l’a, un jour, manifestée, comme un appel tout à fait spécial, dans une situation concrète apparemment banale, mais à un moment favorable dans l'histoire de la communauté et de l'abbé lui-même.

Au milieu des souffrances et des difficultés, l'abbé devra donc savoir reconnaître la présence du "mystère" de sa vocation et de sa mission. Il ne s'agit pas de tout prévoir et d’exécuter comme un projet personnel duquel dépendrait le succès de sa nouvelle charge. Il s’agit, plutôt, d’imiter le Seigneur qui n’est pas venu pour être servi mais pour servir, et reconnaître que, dans les exigences concrètes de ce "service", dans l'accueil des personnes, dans l'effort de vivre l'amour qui construit la communauté, dans les souffrances qui font découvrir la croix du Christ, l’abbé permet, par sa foi et sa fidélité à la Parole de l'Évangile, que le Seigneur réalise son dessein de vie et de salut.

Tous nos Pères dans la foi de l’Ancien Testament, ont vécu leur vocation dans cette exigence radicale de la foi et du détachement de leurs propres projets. De même, nos projets ne seront valables que s’ils font partie du dessein de Dieu.

Moïse a commencé à mettre en œuvre ses projets avec courage mais tout a fini dans un grand fracas. Ses propres frères l'ont condamné à mort et il a du fuir au désert de Dieu. Sa vie est devenue celle d’un exilé et quand, finalement, tout semblait tranquille... un nouvel événement est survenu: le Seigneur l’a appelé du milieu du feu et lui a révéler son nom et lui a donné la mission de retourner en Égypte pour réaliser la libération que lui-même préparait pour son peuple ! Moïse a certainement vécu ce moment comme une grave crise personnelle : "Comment tout recommencer?" Mais il apprendra qu’il ne s'agit pas de recommencer, mais plutôt, maintenant, après tant et tant années, de réaliser l'oeuvre du Seigneur et non plus la sienne.

Ainsi donc l'abbé, comme Abraham, certainement plus d'une fois, devra "sortir de sa tente" - abandonner ses projets personnels, pour aussi beaux et opportuns qu'ils lui semblent, pour accepter de rester dans le froid de la nuit, regarder le ciel et croire, seulement par la foi à la Parole, que les promesses de Dieu se réaliseront.

Malgré cela, nous savons bien que nous sommes des hommes et des femmes marqués par l'expérience de notre propre fragilité et de nos péchés. Seulement dans la force de l'Esprit nous trouverons la grâce qui nous fera voir que nous sommes des instruments de Dieu et que notre action ne dépend pas de l'efficacité humaine, mais de la fidélité de notre foi et de notre générosité.

Il nous faut vivre, chaque jour, ce qu’exprime saint Paul 1 Cor 1.27 : "Ce qui est folie dans le monde, Dieu l'a choisi pour confondre les sages; et ce qui est faiblesse dans le monde, Dieu l'a choisi pour confondre ce qui est fort".

Dans notre mission nous vivons, quotidiennement, de peurs et de souffrances. Avec quelle générosité, devrions-nous accepter, chaque jour à nouveau, la mission d'être pères de nos communautés !

Notre théologie de la mission se ravive dans la prière qui germe de la Parole de Dieu, comme il est arrivé à Abraham, Moïse et notre Père saint Benoît.

          Notre vie est réellement difficile ! A tout moment nous devons renouveler l’offrande, le don, le sacrifice de notre vie, comme le jour de notre profession monastique. Il y aura des moments où Dieu nous demandera même le don de notre Isaac. Dans notre mission de foi, combien de fois arrive-t-il que nous ayons dans notre coeur la joie de quelque beau projet en voie de réalisation et, tout à coup, le Seigneur vient nous le demander, celui-là  précisément …

          Dieu peut assurer l'avenir sans nos projets, mais il a besoin du don généreux de notre Isaac. En face de certaines défaillances évidentes, nous ne pouvons pas cesser de sentir la honte et d’imaginer ce que diront nos frères. Ce sera un autre moment où nous devrons étreindre, dans la foi, le Christ humilié et vilipendé par notre bien.

D'autres fois, nous aimerions bien avoir en main un plan du parcours nous assurant l'itinéraire exact et nous protégeant des rencontres aux prochains carrefours. Mais le Seigneur ne se fatigue pas. Il utilise sans cesse la pédagogie à laquelle il a soumis Abraham : "sort de ta terre et va dans la terre que je te montrerai... "- non aujourd'hui, ni demain, mais quand je voudrai. (Gn 12,1).

Mais, si nous demeurons fidèles à l’écoute de la Parole du Seigneur, généreux à la mettre en pratique, sans rien refuser au Seigneur et à nos Frères de notre propre vie et en nous nourrissant continuellement de la force de la prière, alors, comme a déjà dit un poète, même si nous marchons sans connaître la voie et sans savoir par où nous allons, nous serons tranquilles, car cela est la garantie que nous sommes dans la bonne direction !
(traduit du portugais par Jacques Côté, osb)

[1] François-Xavier Durrwell, Nuestro Padre. Dios en su misterio, Ed. Sigueme, Salamanca, 1990 p.111-112