Le service de l’autorité, Bernardo Olivera, ocso. Abbé Général

Lettre écrite à la demande des supérieur(e)s de la région espagnole

Cher Frère, chère Soeur,

Je ne sais pas si je dois te demander pardon de m'adresser à toi avec la simplicité d'un Frère. Je pense que la demande de pardon s'imposerait s'il en était autrement. Cette simplicité initiale est le prélude de ce qui suit : un simple partage sur notre service de l'autorité.

Comme tu peux le constater, je n'ai pas oublié la demande que vous m'avez faite durant la dernière réunion de la Conférence régionale. Bien au contraire. J'ai médité et prié sur cela depuis lors jusqu'à maintenant. Je te partage aujourd'hui les fruits que j'ai pu recueillir.

Mais, avant tout, je désire te dire que ce ne m'a pas été facile. Les obstacles à surmonter ont été nombreux. Néanmoins, en guide d'excuses, il suffit de mentionner les obstacles suivants.

Notre Père saint Benoît nous a fait don, dans sa Règle pour les moines, de deux directoires sur l'abbé. Dans ses paroles, on trouve tout ce qu'il est nécessaire de savoir. Que puis-je moi ajouter? Commenter? Les commentaires abondent, et beaucoup même!

Deux de mes prédécesseurs, Dom Herman Joseph et Dom Gabriel ont déjà traité ce thème avec compétence et exhaustivité. Pourquoi répéter ce qui a déjà été dit? Pour le rappeler? Je suis sûr que ta mémoire est supérieure à la mienne!

En outre, au cas où je me mettrais à écrire : comment ordonner la matière? Selon le triple ministère du Christ : royal, prophétique et sacerdotal? Par analogie avec les fonctions de l'Esprit en lien avec l'Église : animation, communion, motivation? Selon le quadruple service du supérieur en lien avec la personne, la communauté, l'Ordre et l'Église? Selon les cinq aspects mentionnés dans nos Constitutions : père, maître, pasteur, médecin, administrateur? En détaillant simplement une série d'obligations concrètes et propres aux supérieurs?

Et plus encore. Comment faire pour inclure dans un texte bref et unique ce qui est propre à un supérieur ou une supérieure? Comment faire pour inclure la communauté dans les limites qu'impose une lettre?

J'ai trouvé seulement un chemin pour sortir de tant de problèmes : compter sur ta compréhension et ta bienveillance et les tenir pour certaines.

Enfin, advienne que pourra, finalement, je me suis décidé à consulter mon coeur et à laisser sortir ce qui sortirait. Et voici ici ce qui est sorti : une série de "sentences" que, pour une meilleure compréhension, j'ai ordonné en cinq sections.

PÈRE ET MÈRE

   Le premier qui a à croire qu'il tient la place du Christ, c'est toi-même; cela t'aidera à agir comme lui.

   Tu n'es pas le Christ, mais tu tiens sa place; tu ne remplaces pas le Christ mais le représentes, surtout par ton agir.

   Qui t'écoute, l'écoute. Ne crois pas qu'il fait lui ce que tu veux et dis, mais plutôt que tu as toi à chercher ce que lui veut, et à le faire connaître.

   Ton autorité est un service à la vie, et cette vie a davantage besoin de ton service que de ta présidence.

   La vie que tu donnes et que tu sers  n'est pas la tienne propre mais celle de l'Autre, aussi pour donner et servir cette Vie tu as à mourir à la tienne.

   Pour servir la vie, tu as à la conserver et à la promouvoir, à l'encourager et à l'orienter. Ce service est à la fois paternel et maternel. Si tu n'es pas conjointement père et mère, tu ne seras ni l'un ni l'autre.

   Plus ta maturité personnelle est grande, meilleure est la possibilité d'aider les autres à mûrir.

   Si tu veux engendrer la vie, garde toujours présentes les nécessités fondamentales de sens (intention et but), d'appartenance à un groupe et d'identité propres à tout être humain.

   Pour animer et donner la vie, tu auras à te rendre présent, mais non pas omniprésent; le degré de ta vie en commun est proportionnel au degré de ton autorité morale.

   Ton autorité est service, pour cela, meilleur et plus grand sera ton service, meilleure et plus grande sera ton autorité.

   Ton autorité reçoit sa vie et sa légitimité d'en-haut, mais elle est garantie d'en-bas par la qualité de ton service.

   La crédibilité de ton autorité dépend de : 1. Ta capacité d'écoute; 2. Ton contact avec la réalité des autres; 3. La cohérence entre tes paroles et tes oeuvres; 4. Le fait d'être centré sur l'essentiel et l'important; 5. Ta promptitude à prendre en charge les situations qui sont de ta compétence.

   Plus tu es haut, plus tu dois regarder vers l'horizon du futur.

   Les quatre plaies dans le cadre de l'autorité monastique sont : le paternalisme qui abuse de l'autorité en la confondant avec le pouvoir; le fraternalisme qui nie la diversité et la hiérarchie des services; le maternalisme qui a besoin de protéger et de couver; et l'infantilisme de qui cherche dans les autres gratification et sécurité.

   L'autorité qui prend au sérieux les moqueries et se moque de ce qui est sérieux est stupide.

                 L'autoritarisme est le premier signe d'une autorité en crise.

   Faire sentir ton autorité, c'est donner prise au ressentiment de l'obéissance.

   Que ton autorité ne soit jamais pour faire taire mais au contraire pour faire penser.

   Les nombreuses années de service peuvent faire que tu cherches à être servi : ne le permets pas.

   Se maintenir en autorité, c'est vider l'autorité de son contenu et annihiler le service.

                 Bienheureux es-tu si tu contemples le Seigneur jusqu'à en devenir rayonnant : le Seigneur fera resplendir son visage sur le tien pour la gloire de tous.

MAÎTRE/MAÎTRESSE EXEMPLAIRE

   Pour être un maître, tu dois être avant tout et toujours, disciple de la parole de l'unique Maître.

   Si tu désires être accepté comme un maître, ne cesse pas d'être un témoin, non de la perfection mais de la conversion.

   Si tu vis ce que tu enseignes, ne crains pas de te répéter dans ce que tu dis, ce ne sera jamais pareil.

   Ton enseignement doit être formateur et en vue d'une transformation, si tu informes seulement, tu ne formes pas.

   Comme maître, tu dois être capable d'articuler et de communiquer aux autres les valeurs essentielles et les objectifs propres à notre vie.

   Les objectifs de tes entretiens pourraient bien être : 1. Captiver : attirer l'attention et la faveur de l'auditoire; 2. Illuminer : avec la lumière de la doctrine; 3. Motiver : en suscitant l'élan affectif; 4. Convaincre : par la prise de décisions.

   Tu communiques bien quand tu tiens compte de ces principes : 1. Clarté : tu es compréhensible; 2. Méthode : tu procèdes pas par pas; 3. Organisation : tu configures un ensemble harmonieux; 4. Vivaci-té : tu illustres avec des exemples vivants.

   Si tu désires que l'auditoire ne s'endorme pas, sois bref; si tu veux plaire, sois naturel; si tu veux être ennuyeux, il s'agit d'être livresque.

   Il ne s'agit pas de faire de l'esprit, mais si tu souhaites communiquer et te communiquer, rends cela agréable pour les autres et pour toi.

   La clé secrète dans l'art de la formation est de savoir motiver, c'est-à-dire : éveiller, soutenir et orienter l'intérêt.

   La motivation didactique est d'autant plus efficace qu'elle est naturelle, simple et spontanée; rien n'est plus motivant que certaines manières d'être et de s'exprimer.

   N'aspires pas à un monopole de l'enseignement à moins que tu ne souhaites maintenir les autres dans l'ignorance.

                 Bienheureux es-tu si tu mets un grain de sel dans ce que tu dis; tous trouveront une pincée de sucre dans ce qu'ils éprouveront.

PASTEUR DISCRET(E)

   Tu es véritablement pasteur quand tu entres en relation avec chaque personne comme unique et irremplaçable.

   Si tu écoutes avec l'oreille et avec le coeur, tu peux connaître ce que l'autre te dit et aussi ce qu'il ressent.

   Écoute qui te parle; c'est la manière la plus simple de lui permettre d'être et d'exister.

   La capacité de s'identifier et de se différencier, de se connecter et de se déconnecter est fondamentale à toute forme de pastorat.

   L'autre t'écoute quand tu te rends proche de lui, mais non quand il sent que tu le poursuis.

   Tous nous réagissons envers les autres selon nos relations antérieures avec eux.

   La communication est un processus plus émotionnel que cérébral, d'où la grande importance de commencer en accueillant, de continuer et de terminer en accueillant.

   Demande au Seigneur la prudence; elle te permettra de déjouer les écueils des excès dûs à la précipitation ou au manque de considération, et des fautes dues à l'inconstance et à la négligence.

   Cherche et trouve le bien commun quand tu peux intégrer ce qui est propre à chacun dans une harmonie supérieure qui intègre sans annuler.

   Si tu es pasteur de telle manière que les faibles deviennent forts et que tu ne négliges pas les forts par crainte de te sentir faibles, alors tu es un bon pasteur.

   La vie croît lentement : ne désespère jamais.

                 Bienheureux es-tu si tu vis tout comme une grâce, tu seras pour tous agréable et source de grâce.

MÉDECIN MISÉRICORDIEUX

   Si les misères du prochain éveillent ton impatience et non ta miséricorde, c'est le signe que tu n'as pas encore accepté les tiennes.

   La grande majorité des problèmes actuels sont nés dans le passé. Et ce que tu tolères indûment se convertira en un mal chronique.  Si tu laisses faire pour ne pas avoir de problèmes, tu accumules les problèmes.

   La meilleure correction que tu peux offrir est une bonne direction : est droit ce qui a été bien dirigé.

   Une petite dose de médecine préventive peut t'épargner bien des pestes et des maladies incurables.

   Ne l'oublie pas, le sens de l'humour est l'humidité qui détend et rafraîchit quand tu es tendu et brûlant; le rire aussi est thérapeutique et curatif.

   La patience peut presque tout, quand elle est paix persévérante et passivité pleine de force.

                 Bienheureux es-tu si tu sais distinguer un tas de poussière d'une montagne, tu t'éviteras et tu éviteras aux autres une bonne quantité de vaines préoccupations.

ADMINISTRATEUR PRUDENT / ADMINISTRATRICE PRUDENTE


   Imite en tout ton Seigneur : les personnes en premier, et ensuite les choses; ce que sont les personnes en premier et ensuite ce qu'elles font.

   La responsabilité personnelle de tes collaborateurs/collaboratrices s'enrichit par la spécification de leurs responsabilités.

   Tes programmes d'action ou tes projets tirent leur force de la participation qui précède et de la responsabilité subséquente de tes collaborateurs et de la communauté.

   Les programmes d'action sont très importants, mais plus encore ceux à qui ils s'adressent et ceux qui les réalisent.

   Les objectifs à long terme te permettront de réaliser des projets susceptibles de motiver et d'éclairer  tout un terme de six ans.

                 L'évaluation et le feed-back sont des moyens efficaces pour améliorer ce que tu as planifié, ce que tu as dit et ce que tu as fait.

   Travailler en équipe te donne une possibilité réelle d'augmenter ta capacité de présence.

   Respecte les instances intermédiaires d'autorité et ces personnes te respecteront.

   Les principes fondamentaux qui doivent régir une bonne organisation sont les suivants :

-           Solidarité : la soudure qui crée un lien et une responsabilité réciproque entre chacun des officiers et entre les différents départements.

-           Subsidiarité : la protection de l'autonomie de décision et d'action des différents officiers; ce qu'un officier subalterne peut faire et qu'il lui revient de faire, ne devrait pas être fait par un officier plus important.

-           Participation : l'ingérence juste et proportionnée de chaque officier dans les départements qui ne relèvent pas de sa responsabilité directe. (L'«invasion» est la dégénérescence de la participation et l'«enfermement» en château-fort est son contraire.)

-           Intervention : la possibilité d'une présence agissante ou d'un conseil de la part de l'autorité supérieure afin de régler des conflits ou de résoudre des problèmes. (L'«interventionnisme» est la dégradation de l'intervention.)

- Appel : le recours d'une instance inférieur à une autre immédiatement supérieure afin de recevoir conseil et assistance. (Le «saut» qui passe par-dessus les instances intermédiaires est la dégénérescence de l'appel.)

   Si l'organisation que tu as montée fonctionne bien, elle continuera à bien fonctionner en ton absence.

   La sagesse qui vient de l'expérience te permettra d'être un bon administrateur et d'éviter ces obstacles possibles : 1. Dépendre servilement des experts; 2. Avoir une confiance absolue dans les organisations; 3. Espérer que la science confirme ce que le sens commun te montre comme évident.

   Il convient que tout ce qui est technique et spécialisé soit confié à des spécialistes et traité de manière technique.

   Le «présidentialisme» dans une organisation consiste à remplir les vides par des vides.

   Bienheureux es-tu si tu réfléchis avant de travailler et ris avant de réfléchir, tu éviteras de commettre bien des sottises.

Une fois de plus, comme pour la lettre sur la lectio, je désire laisser cette lettre inachevée. La vie elle-même, la tienne et la mienne, se chargeront de le faire.

Mais avant de conclure je veux témoigner de ma foi avec les paroles mêmes du Magistère de l'Église :

"Marie est présente à la naissance et à l'éducation d'une vocation religieuse. Elle est associée intimement à toute sa croissance dans l'Esprit Saint. La mission qu'elle a remplie auprès de Jésus, elle l'achève au bénéfice de son Corps qui est l'Église et en chacun des chrétiens, spécialement ceux qui s'attachent à suivre Jésus Christ de plus près. Et c'est pourquoi un climat marial, soutenu par une théologie authentique, assurera à la formation des religieux l'authenticité, la solidité et la joie sans lesquelles leur mission dans le monde ne saurait être pleinement remplie."  (CIVCSVA, Potissimum Institutioni 110)

L'Esprit Saint est l'agent principal de notre croissance en Christ, et Marie Mère est son intime et immédiate collaboratrice. Nous, supérieurs et supérieures, nous ne pouvons rien sans eux, et nous pouvons tout avec eux.

Et je désire passer le micro à un grand abbé de notre Ordre, Bernard, Bernard de Clairvaux.

"Le sermon le plus vivant et efficace est l'exemple des oeuvres : il convainc aisément de ce qu'on dit, parce qu'il montre que ce qu'on veut persuader de faire est possible en effet. La prédication et l'exemple sont donc les deux devoirs essentiels de ta charge et ceux dont la pratique seule peut te laisser en sûreté de conscience; mais si tu es sage, ajoute encore un troisième devoir, la diligence dans la prière, pour réaliser ainsi la triple injonction évangélique de paître les brebis.  Et le sacrement de cette trinité ne sera pas sans vertu pour toi si tu alimentes les brebis avec la parole, l'exemple et le fruit des saintes prières. Il y a donc trois réalités importantes : la parole, l'exemple et la prière. Mais la principale est la prière; car, comme je l'ai dit, si les paroles puisent leur force dans les actes, ce qui confère grâce et efficacité aux paroles et aux actes, c'est la prière." (Saint Bernard, Lettres 201:3)

C'est-à-dire, en conclusion, si nous n'avons pas le temps de prier, démissionnons afin de l'avoir. Ne confondons pas ce qui est urgent avec ce qui est important. Les premières choses en premier!

Avec la bonne accolade d'un Frère en service.
Saint Bernard, 20 août 1993