Professeur Andrea Riccardi

Congrès des Abbés Bénédictins, Rome, septembre 2004

 Je suis très content de participer à cette rencontre et de donner ma contribution, offerte avant tout avec une grande sympathie pour ce que vos communautés représentent dans le monde contemporain. Le monachisme est une grande ressource dans l'écologie humaine et spirituelle du monde contemporain. Et c'est du monde contemporain que je dois parler. J'en parlerai à partir de mon expérience, celle d’un chrétien impliqué depuis plus de trente-cinq ans dans la vie de la Communauté de Sant'Egidio, présente dans près de 70 pays du monde, au contact avec des situations complexes ou d'extrême pauvreté ; à partir de mon expérience de voyageur dans les événements contemporains ; et comme historien, parce que je considère que l'histoire nous permet de deviner un peu la profondeur de l'autre, ce qu’il y a derrière et en lui. Par la rapidité de ses mutations, le monde contemporain oblige à redéfinir beaucoup d'identités, même celles des communautés chrétiennes.

      Je viens d'une rencontre significative entre représentants des Églises chrétiennes et des grandes religions mondiales, qui s’est déroulée à Milan dans l'esprit d'Assise, celui du lien entre invocation, foi religieuse et paix. C’est dans cet esprit que Sant'Egidio continue, au fil des ans et de ville en ville, depuis 1986, à inviter les leaders religieux à se rencontrer et à ne pas se laisser prendre par la logique de l'affrontement. Cette année la rencontre s'est déroulée sur fond d’horizon obscur : le massacre de Beslan : les feux de la guerre en Iraq et le terrorisme. En frappant des enfants, ce terrorisme a confirmé son visage inhumain : « les enfants de ton ennemi ne sont pas des ennemis mais des enfants », dit Elie Wiesel. C’est emblématique de l'inhumanité du conflit d’aujourd'hui, inhumanité qui nous rejoint jusque chez nous.

      Aujourd’hui on peut voir et savoir tout. C’est un fait que nous devons toujours garder à l’esprit et une caractéristique de la globalisation. Il y a un siècle, la plupart des tragédies du monde étaient ignorées ou filtrées. L'action humanitaire de la Croix Rouge est née au milieu du XIXe siècle, quand s'est répandue la photographie qui montrait en images l’horreur des champs de bataille. Mais diffuser l’information ne donne pas nécessairement la capacité d'agir ou de s'orienter.

      L’information et les médias nous présentent un monde apparemment plus barbare d'hier. Je ne voudrais pas faire l'optimiste mais je crois que le monde d’aujourd’hui n’est pas plus inhumain que celui d'hier ; sous certains aspects il est même meilleur : il y a plus de démocratie, la pauvreté a diminué, ces 30 dernières années l'analphabétisme adulte a diminué de moitié et la mortalité infantile de 60%… Cependant ce monde reste intolérablement inhumain pour beaucoup de peuples et l’inhumanité du monde nous atteint tous. C’est un autre aspect de la globalisation : depuis le 11 septembre 2001 et les événements de Madrid on sait que plus personne n'est en sécurité.

      Après la fin du communisme, en 1989, nous avons espéré en un temps de paix véritable. Beaucoup d'utopies et d’idéologies auxquelles avaient cru des millions de gens ont sombré. Dans les années 50, le concept de « Tiers monde » a disparu. L'Afrique a perdu une bonne partie de sa valeur dans la géopolitique internationale, elle n’est plus disputée entre l’Est et l’Ouest, malheureusement mise en marge du développement et des grands intérêts. Plusieurs pays asiatiques se sont démarqués du Tiers Monde pour devenir des réalités avec lesquelles l'Occident doit se mesurer toujours davantage, qu’il s’agisse de géants démographiques comme la Chine ou l'Inde ou de grands pays musulmans comme le Pakistan et l'Indonésie. L’Occident a perdu sa cohésion interne, Europe et États-Unis se sentent aujourd’hui plus différents qu’hier. Et l’on pourrait donner d’autres exemples d’un monde en mouvement...

      Le monde contemporain trouvera-t-il son équilibre ? En 1989 on avait rêvé de paix. Mais entre 1990 et 2000 il y a eu cinq millions de morts et six millions de blessés dûs à la guerre. En Terre Sainte la guerre dure depuis plus de 50 ans. On peut, avec des armes terribles, s’imposer par la violence. C’est une caractéristique de notre temps : beaucoup de groupes, d’ethnies, de maffias, d’individus associés peuvent faire la guerre et quelques hommes peuvent déstabiliser des pays entiers. Or notre Église du XX° siècle regarde toutes les guerres comme un « massacre inutile » (Benoît XV lors de la 1e guerre mondiale), ou comme « une aventure sans retour » (Jean-Paul II). Mais comment s'orienter devant une situation si confuse et conflictuelle ?

      Dans les années 90 on a parlé du « choc des civilisations » : interpréter les conflits comme l’expression de collisions entre groupes différents de peuples identifiés par une civilisation et une religion. L'islamologue Gilles Kepel note combien cette théorie est populaire dans les milieux fondamentalistes musulmans ; la traduction de Huntington en arabe fut un best seller. Le terrorisme de Ben Laden serait la preuve du conflit de civilisation. Ces thèses sont populaires parmi les intellectuels et les hommes politiques à la recherche d'un ennemi, mais aussi parmi les gens désorientés dans un monde si complexe. Le choc des civilisations serait inévitable et il faut donc s’y préparer.

      Cette idée n'est pas née avec de Huntington. En 1936 les Semaines Sociales des catholiques français tenaient leur Congrès à Versailles sur ce sujet et Massignon, Maritain, Guitton, entre autres, y participaient. On concluait que le christianisme était appelé à dépasser les frontières d'une civilisation. Dans l’encyclique Populorum progressio, Paul VI avait parlé du risque d'un choc entre civilisations et il avait souhaité « un dialogue sincère... créateur de fraternité ». En réalité les conflits de notre monde sont plus complexes que des conflits entre civilisations ou religions. Ils arrivent à l'intérieur d’une même civilisation. Dans son beau livre L'âge de la haine - world on fire, l'Américaine Amy Chua montre que l’exportation à large échelle de la démocratie et du capitalisme est en train d'engendrer une série de conflits ethniques en divers pays du monde.

      La globalisation n'a pas créé un monde cosmopolite où les différences seraient annulées. Benjamin Barber l'a remarqué dans son livre Djihad versus Mc World. La globalisation a introduit un processus de restructuration de toutes les identités : nationales, ethniques, religieuses. Parfois les identités s'opposent à la globalisation, considérée comme américanisation. « Fondamentalisme », « intégrisme » sont aujourd’hui vocabulaire courant. Le fondamentalisme, religieux ou pas, est un produit de la restructuration identitaire face à la globalisation.

      Mais le conflit identitaire ne correspond pas à la réalité des hommes et des femmes de notre temps. Le franco-libanais Amin Maalouf écrit : « si nous affirmons avec tant de rage nos différences c’est parce que nous sommes de moins en moins différents. Malgré nos conflits et nos inimitiés séculaires, chaque jour qui passe réduit nos différences de plus en plus et augmente un peu plus nos affinités ». Affinité croissante et brusque diversification …Une affiche allemande ironise : « Ton Christ est juif, ta voiture japonaise, ta pizza italienne, ta démocratie grecque, ton café brésilien, tes vacances turques, tes numéros arabes, ton alphabet latin. Seul ton voisin est étranger ».

      La condition de l'homme contemporain est celle d'un "homme désorienté", comme l’écrit le bulgare Tzvetan Todorov. Ce dépaysement engendre des réactions de repli sur soi, sur son institution ou son groupe social particulier.

      Face à une économie globalisée, non seulement une direction mondiale fait défaut (voir la crise de l'ONU), mais aussi une culture de la globalisation capable de donner quelques orientations. En revanche, une culture diffuse de la peur est très répandue, en particulier envers l’islam.

      Nous ne pouvons pas nous cacher que le monde musulman est en train de passer une période difficile, marquée - comme Abdelwahab Meddeb l’a écrit récemment dans son livre – par la maladie de l'islam. Le monde musulman est une réalité complexe et non réductible à une position. Il est agressé par des intégrismes différents : tentation de toujours mais aujourd'hui très forte. L'humiliation de l'histoire, le problème israélo-palestinien, le dépaysement dans un monde globalisé, la nostalgie d'une grandeur du passé, tout cela fait grandir plusieurs formes d'intégrisme. D'une part il y a les fondamentalistes, de l'autre il y a l'Arabie Saoudite wahhabite, qui conjugue étrangement littéralité religieuse avec occidentalisation et alliance avec les États-Unis. Le tout se développe dans un climat d'absence de liberté, sous la domination d'une culture despotique. Mohammed Talbi compare Israéliens et Arabes et s’interroge : d’où viennent leurs succès et nos défaites ? Il ne faut pas chercher très loin. « Nos cousins sont libres, tandis que partout dans le monde arabo-musulman libéré du colonialisme on n’a fait rien d’autre que de changer de joug... La pensée affolée s'appauvrit, devient laudative ou se réfugie dans la nostalgie pleurnicheuse si elle n’arrive pas à alimenter et même à justifier les violences les plus aberrantes. Quand on brise les plumes, ne restent que les couteaux ».

      Il n'y a pas de solution simple pour un problème complexe comme celui de l'islam, mais soyons attentifs à ne pas le regarder comme un problème seulement religieux. Aujourd’hui les religions jouent un grand rôle, en dépit des prévisions sur leur extinction inexorable dans l'Europe occidentale du XX° siècle. Elles importent dans la légitimation des identités, des frontières et des conflits. Mais elles peuvent aussi renforcer la paix, ce message qui est au cœur de chaque tradition religieuse, comme une règle d'or. Jean-Paul II a invité à Assise les leaders religieux du monde. Dans le contexte de la guerre froide, l'esprit d'Assise laissait deviner le rapport profond entre les religions et la paix : non plus les uns contre les autres mais les uns à côté des autres. L'image des leaders religieux à Assise est une grande icône d'espérance pour le XX° siècle religieux : une civilisation du vivre ensemble en s’appuyant sur le dialogue.

      Il reste cependant de grands problèmes politiques et économiques. L’un d’eux c’est la pauvreté et Michel Camdessus, l’ancien directeur général du Fond Monétaire International, a parlé de « violence de l'économie ». Gandhi disait que « la pauvreté est la pire violence faite aux pauvres ». Nous ne pouvons pas l'oublier. L'avenir sera toujours plus marqué par la pauvreté. On prévoit dans 25 ans deux milliards de personnes pauvres de plus. Quelques régions du monde, comme l'Afrique subsaharienne, ne réussissent plus à contenir la pauvreté croissante. Cette « violence de l'économie » entraîne des voyages risqués des émigrés du Sud, vers les États-Unis ou l'Europe, et la fragilité de beaucoup de systèmes politiques, parce que démocratie et pauvreté sont difficiles à concilier. En des régions entières du monde l'état se fragilise et se corrompt pendant que l’insécurité augmente. Parfois des états disparaissent et le pouvoir passe aux seigneurs de la guerre, comme en Somalie. Le fantôme de la somalisation rôde comme une menace pour des régions entières du monde.

      Certaines grandes villes sont des espaces immenses où la pauvreté, la violence et la criminalité se rejoignent. Les masses des déshérités peuvent regarder à travers les médias le bien-être excessif qui leur demeure inaccessible.

      Le drame du SIDA est un exemple : aujourd’hui on peut se soigner mais presque tous les Africains malades sont exclus de l’accès aux soins. Nous devons compter avec ces 36 millions de malades dont 26 en Afrique, 6 en Asie du sud est, 1,4 en Amérique Latine. C’est pourquoi la Communauté de Sant'Egidio s'est engagée en différents pays africains avec DREAM, un traitement et une méthode qui redonne espoir et santé à un grand nombre. Nous sommes convaincus que, en Afrique, œuvrer pour la paix et soigner le Sida sont des tâches prioritaires. Pourtant on s’en occupe peu parce que cela demande des ressources et une approche complexe. Au Mozambique, l'espérance moyenne de vie est descendue à 39 ans en 1999. Aujourd'hui on ne devrait plus mourir du SIDA ! C’est seulement une question d'achat de médicaments et de gestion des soins.

      Dans la pauvreté il y a une douleur immense, mais n’y a-t-il pas aussi une violence menaçante qui naît du désespoir des damnés de la terre, comme disait Franz Fanon ? Le grand risque est qu'un monde de pauvres s'achemine, en trouvant ses leaders, vers la violence et le terrorisme. Pourtant, pour reprendre les mots de Paul VI « la violence est source de nouvelles injustices, elle introduit des nouveaux déséquilibres et provoque des nouvelles ruines ». Beaucoup de guérillas sont devenues endémiques, presque incrustées dans des situations de terreur.

      Face à tout cela on comprend le dépaysement des croyants et le pessimisme qui parfois nous saisit ; nous nous sentons peu nombreux, inadaptés, vieillis, prisonniers de notre propre histoire. Et nous sommes grandement tentés de chercher nos références toujours en nous-mêmes ou dans notre propre communauté...Or la globalisation nous jette au cœur du monde. Pour moi c'est une chance. À cela nous a providentiellement préparé le Concile. Paul VI évoquait à la fin du Concile la figure du Bon Samaritain, paradigme de la spiritualité conciliaire : « une sympathie immense l’a imprégné ; la découverte des besoins humains l’a traversé ». La sympathie, la compassion nous invitent à nous tourner dans l’espérance vers les défis de l'Évangile et du monde. Et aujourd'hui sympathie et compassion signifient pour une communauté non seulement attention au prochain, mais aussi rester à la fenêtre du monde. Nous sommes tous immergés dans les flux du monde, impliqués, parfois frappés par ceux-là. C’est pourquoi l’information est décisive. Le vrai problème pour les chrétiens d'aujourd'hui est de vivre avec compassion dans la rue où ils habitent et, en même temps, penchés à la fenêtre du monde.

      Nous avons une communauté dans le nord de l’Ouganda. La responsable me racontait l'histoire de Okello, un enfant qui fréquente l’ « école de la paix » gérée par la Communauté, (nous sommes présents dans environ 70 pays dont 26 en Afrique subsaharienne, avec des communautés autochtones). Eh bien Okello était étrange, mais ils ne réussissaient pas à comprendre pourquoi. Après avoir reçu beaucoup d'amour, il a fini par parler de son histoire terrible : les guérilleros du LRA avaient obligé ses parents à tuer leurs enfants sauf lui, puis le père avait été obligé à assassiner sa mère, et le petit Okello avait été renvoyé pour raconter ce qui avait vu, pour inspirer de la terreur devant la violence des guérilleros. La violence crée une culture, éduque les jeunes, annihile beaucoup de monde. Une communauté chrétienne doit arriver à parler à des hommes concrets. Dans le monde globalisé on assiste à un paradoxe : rien ne semble plus compter, des états entiers semblent n’avoir aucun poids ; or les gens comptent ! Quelques personnes peuvent faire la guerre et déstabiliser des régions entières. Il faut parler avec les gens, les regarder en face, les rencontrer.

      Nos communautés chrétiennes ne se résignent pas à la violence mais prient pour la paix. Il faut croire en la force de la prière qui peut déplacer les montagnes, même les montagnes de haine et de violence. La guerre n’est pas et ne doit pas être inéluctable. Don Luigi Sturzo, prêtre italien, homme politique, sociologue, disait : « ne sera-t-il pas possible d’arriver un jour à l'abolition de la guerre comme on a fait pour l'esclavage qui semblait une nécessité économique et sociale ? ». Nous ne pouvons pas renoncer à rêver un avenir pour l’homme et le monde.

      René Voillaume, fondateur des Petits Frères de Jésus, disait : « Nous entrerons peut-être dans une époque de l'histoire du genre humain qui sera le temps de la compassion dans l'impuissance à trouver des solutions aux problèmes posés. Il sera plus que jamais nécessaire de nous offrir en intercession... ». Prière et compassion deviennent la manière des communautés chrétiennes de tenir leur porte ouverte à qui frappe et leur fenêtre ouverte sur les horizons vastes d'un monde globalisé. Une communauté priante aide tout le monde à retrouver son cœur...

      Le combat pour la paix et la résistance à la guerre et à la haine s'enracinent dans l'imitation du Seigneur pacifique, doux et humble de cœur. En ce sens les disciples de Jésus sont des artisans de paix, de cette paix qui rayonne dans les fissures d'une humanité déchirée. « Acquiers la paix intérieure et des milliers autour de toi trouveront le salut » disait saint Séraphin de Sarov. A partir d’un cœur qui croit en l'Évangile de la paix, d'une communauté qui est école de paix, se libèrent des énergies de paix.

      Chez nous, Communauté de Sant'Egidio, est survenue une véritable révélation de la force de paix qui existe chez les Chrétiens. Il y a plus de 10 ans, à Sant'Egidio, nous avons été médiateurs d’un accord de paix entre le gouvernement du Mozambique et la guérilla ; la guerre qui se terminait ainsi avait produit un million de morts. Nous avons alors laissé à Sant'Egidio se développer en nous ce génie de la paix qui est dans les gènes de la communauté chrétienne. Aujourd'hui Sant'Egidio est un point de référence pour beaucoup de gens qui cherchent la paix, surtout en Afrique.

      Nos communautés chrétiennes rassemblent des gens de langues et de nationalités différentes qui expriment l'universalité. Je l'ai vu en plus de 30 ans à Sant'Egidio : nous sommes une communauté locale, avec des personnes nées à Rome mais venant d’horizons différents. La dimension universelle est le signe du dépassement des nationalismes et des ethnicismes : l'expression d'une culture d’un vivre-ensemble entre gens différents qui vivent une communion dans la foi. Soyons vigilants lorsque, au nom de la défense d'une culture, on introduit des éléments ethniques et nationaux. Il s’agit souvent d’un ver qui ronge le message de l'Évangile. Dans un monde marqué par des conflits identitaires, les Chrétiens sont signe d'unité.

      A notre petit niveau nous vivons concrètement la civilisation du vivre ensemble par la globalisation de la solidarité. Nos communautés portent dans leurs chromosomes un germe de réponse à la question angoissante qu’on se pose en Europe avec l'immigration, mais aussi en Afrique entre ethnies différentes, en Russie et partout : comment vivre ensemble ?

      Comment pourrons-nous contribuer au vivre ensemble ? En étant nous-mêmes authentiquement enracinés dans l'Évangile ; comme des communautés concrètes accessibles à l'homme de la rue ; comme des lieux de prière face aux horizons du monde ; comme une communion entre communautés à travers le monde…

      Et pas seulement nous les Catholiques. On parle d'un refroidissement de l’œcuménisme, mais il y a aussi en nous un refroidissement de notre passion pour l’unité, et pas seulement des freins extérieurs à l’œcuménisme. Pouvons-nous renoncer à obéir au commandement du Seigneur qui nous demande d'être UN en Lui ? L’œcuménisme refuse le choc entre l'Occident et le monde slave-orthodoxe. Notre oecuménisme a besoin d'être à nouveau dialogue de l'amour à la base, sans s’opposer à celui des théologiens de nos églises. Sans la charité aucune forme d’œcuménisme n'est possible.

      Le dialogue, spécialement celui de la vie concrète, n'est que l'expression du commandement de l'amour. Le dialogue demande une « patience géologique », comme disait l’abbé Monchanin, ami de Le Saulx et Griffits en Inde, pour changer les mentalités et ouvrir les points de contact. Le dialogue est l'art du vivre ensemble qui commence par les mondes religieux. C’est notre vision du monde. Ben Laden aurait déclaré au contraire : « ils veulent le dialogue, nous répondons par la mort ». Dialoguer ce n'est pas renoncer à transmettre l’Évangile. L’évangélisation constitue la trame de fond de l’être-chrétien dans le monde contemporain. La mission, nous sommes tous d’accord, c'est la manière d'être de l'Église dans le monde contemporain. Mais ce n'est pas facile de le vivre, quand nos institutions sont frileuses, repliées sur elles-mêmes et absorbées dans leurs problèmes.

      Le christianisme a traversé un siècle difficile, le plus sécularisé de toute la longue histoire chrétienne. Depuis le début et tout au long du siècle, ceux qui prévoyaient la mort du christianisme devant l'avancée inexorable de la sécularisation étaient légion. Ces prévisions étaient fondées sur les difficultés du christianisme et l'idée de progrès. Le christianisme n'est pas mort, même si tous nous portons les marques d'une traversée difficile. Les chrétiens d’aujourd’hui ne sont pas des survivants. Vos communautés monastiques ne sont pas un héritage du passé ou un refuge pour celui qui se trouve mal à l’aise dans le monde. Nos communautés sont des ressources pour les chrétiens, pour les amis, pour les indifférents, pour le milieu humain. Mais nous ne pouvons pas chercher nos références en nous-mêmes. Nous devons nous penser sur la scène de ce monde globalisé, même si nous nous sentons petits. C’est faire preuve d’humilité que d'être dans la vie réelle.

      La conjoncture historique que nous sommes en train de vivre appelle toutes les communautés chrétiennes à un passage délicat. Passer du repli sur soi à l’ouverture à l'universalité, demeurer entre le monde où sont nos racines et la vaste scène de l'univers. Y rester selon notre propre vocation : par la prière, la compassion, la recherche de l'unité... Il ne s'agit pas de trouver un modèle qui serait à conceptualiser et à imposer aux autres comme parfait. Il s'agit de comprendre, dans l’actuelle restructuration des identités à l'intérieur de la globalisation, que quelque chose est en train de se passer et tout est en train de se déplacer. On peut choisir d’en être conscient ou non ; de conduire le processus ou non, de le vivre avec amour et espérance ou non. Mais nous nous trouvons tous au cœur d'un processus d'unification et, en même temps, de diversification. Avec passion et humanité, dans leurs diverses articulations, les communautés chrétiennes sont une grande source d'espérance et d'unité dans un monde jamais autant unifié qu’aujourd'hui mais jamais autant divisé.

      Un rapport authentique avec la scène du monde est une bonne occasion pour mieux comprendre qui nous sommes, pas seulement à partir de nous-mêmes. C’est ce qui se passe en ces moments difficiles et dramatiques mais si riches. Vous me permettrez de conclure en comparant avec un autre moment, bien plus dramatique que le nôtre, où la guerre semblait gagner. A Dachau, dans l’univers concentrationnaire, Giuseppe Girotti, un Dominicain arrêté pour avoir caché des Juifs, l’un des nouveaux martyrs du XXe siècle dont le testament est encore à ouvrir, prêchait ainsi : « L'Église a été et sera toujours l’unique refuge pour l’humanité, l'amour et la miséricorde ; refuge de la vérité, des principes de la juste raison, de la civilisation... Or cette mission extraordinaire de l'Église, dans le gravissime moment de l'histoire présente, ne peut pas être menée parfaitement à terme si les fidèles du Christ restent divisés ».

      Ce sont des mots simples et profonds, un héritage pour le XXI° siècle.