Dom Bernardo Olivera ocso

Congrès des Abbés Bénédictins, Rome, septembre 2004

Chers frères et sœurs,

J’ai été aimablement invité à vous adresser une salutatio. Je le fais avec grand plaisir, en mon nom personnel et au nom de l’Ordre que je représente.

Permettez-moi de commencer par un mot très sérieux. J’ai cherché dans le dictionnaire la signification et l’usage du terme latin salutatio. J’ai trouvé deux utilisations et je ne sais si elles peuvent s’appliquer à ce que nous vivons. Dans le monde romain la salutatio était « l’hommage de respect dû aux empereurs », c’est-à-dire : « Salve, César » ! D’un autre côté, Sénèque a une phrase qui pourrait être pertinente en ce qui nous concerne : per diversas domos salutationem meritoriam circumferre ; ce qui, traduit en langue vernaculaire, veut dire : « aller visiter les maisons » afin d’être invité au repas. Si vous m’invitez aujourd’hui à partager votre repas, je n’aurai pas besoin de continuer à faire le tour en saluant pour obtenir la nourriture de ce jour.

Voici maintenant un mot à prendre avec humour, et j’espère qu’il ne vous semblera pas seulement une plaisanterie. Le monachisme bénédictin-cistercien traditionnel est en train de devenir, en certains pays du monde occidental nord-atlantique, une rara avis, une espèce rare, en voie de disparition. Devant ce fait, à vérifier ou à admettre, il y a deux possibilités : commencer à entonner le chant du cygne ou ré-évangéliser en profondeur notre vie monastique. Personnellement j’ai choisi la seconde. Je vous partage ici mon espérance.

La ré-évangélisation monastique implique trois réalités distinctes mais intimement liées entre elles : refonder, rénover et réformer.

La re-fondation évoque le fait de cimenter notre existence dans l’expérience mystique où se fonde le phénomène monastique : une rencontre transformante avec l’Absolu. Si notre vie personnelle et communautaire n’a pas pour base le rocher solide d’une rencontre mystique avec Jésus-Christ, tôt ou tard elle s’écroulera. La recherche et la rencontre prennent corps dans le désir passionné de Sa présence, et Sa présence s’actualise au moyen de l’Eucharistie, de l’ Opus Dei, de la lectio divina et de l’ intentio cordis.

Le renouveau se réfère à l’enracinement des cœurs dans la Nouvelle Alliance et son commandement nouveau : amour de Dieu et du prochain comme soi-même. Unique et double précepte qui trouve son unité dans le fait de ne rien préférer au Christ. Absolument rien, et la preuve en sera l’amour très ardent et sans mesure des uns pour les autres, en sachant qu’ainsi Lui, le Seigneur, nous conduira tous ensemble à la Vie éternelle.

La réforme concerne la forme historique, ou institutionnelle, que prend notre vie monastique pour qu’elle devienne significative pour la culture ou la contre-culture. L’histoire nous montre que l’expérience fondatrice a rapidement cherché des formes d’institutionnalisation pour pouvoir durer dans le temps, pour se rendre communicable et significative. Ces formes institutionnelles sont toujours transitoires et conditionnées par les temps et les lieux. Leur actualité se vérifie par un double critère : capacité de poursuivre l’expérience fondatrice et possibilité de témoigner d’une manière significative devant l’Église et le monde. Nous sommes aujourd’hui invités à être créatifs afin d’être fidèles à Celui qui donne les charismes dans l’Église. Plus concrètement, il s’agit de redimensionner nos bâtiments à la mesure de la communauté actuelle ; de resituer nos économies dans un monde de globalisation et de marginalisation sans être « globalisés » à notre tour et sans marginaliser les pauvres ; d’ajuster notre travail afin de le mettre au service de l’objectif spirituel de nos existences ; d’inculturer nos liturgies pour qu’elles expriment plus profondément notre culte à Dieu en esprit et en vérité ; de simplifier notre service de l’autorité afin qu’il devienne une bonne nouvelle ; de faire une critique du sens de beaucoup de nos symboles, langages et coutumes ; d’inventer des nouvelles façons de vivre certaines valeurs traditionnelles comme le jeûne, la pauvreté, l’austérité de vie, la solitude, le silence, la correction fraternelle.

Frères et sœurs, nous, moines, nous avons une longue histoire à raconter et Dieu désire que nous ayons aussi une longue histoire à inventer. Au purgatoire il y a plus de moines qui ont péché par fidélité servile à la tradition, que de moines qui ont péché par une créativité qui n’a pas eu peur de transmettre cette tradition en l’enrichissant. Que celui qui peut comprendre, comprenne !
Je vous remercie de votre aimable attention.

Bernardo Olivera, ocso
Rome, 27 septembre 2004