Moines chrétiens et monachisme en Islam, par Anthony O’Mahony

Anthony O’Mahony, Heythrop College, Université de Londres

Le martyre des sept moines cisterciens du monastère de l’Atlas en Algérie en mai 1996, et par la suite la justification ‘religieuse’ des assassinats donnée par certains ‘penseurs’ musulmans a attiré l’attention de beaucoup sur la compréhension théologique que la tradition islamique a des moines chrétiens et du monachisme. Pendant plusieurs siècles avant la montée de l’islam le monachisme fut un trait distinctif de la vie chrétienne, aussi bien sur les lieux où l’islam est né que là où les communautés chrétiennes ont été par la suite intégrées dans le monde de l’islam à mesure qu’il se répandait. En conséquence, dans la perspective de sa relation à l’islam, il faut considérer le phénomène du monachisme chrétien sous trois aspects[1].

D'abord il est présent dans les communautés arabophones, avant et jusqu’à l’époque de Mahomet. Ensuite il y a les passages du Coran qui mentionnent les moines - trois fois - et le monachisme - une fois[2]. Enfin ‘moines’ et ‘monachisme’ sont discutés dans les textes islamiques qui interprètent le Coran et définissent le cadre de la vie pour un musulman par la suite.

Dès le cinquième siècle de notre ère les moines et leurs monastères étaient nombreux aux confins de l’Arabie. Des déserts de la Péninsule du Sinaï vers le nord jusqu’en Syrie-Palestine, vers l’est le long du désert syrien jusqu’en Mésopotamie et vers le sud en Iraq, les communautés monastiques étaient florissantes. Les institutions monastiques étaient au cœur de la vie de l’Eglise chrétienne non loin, en Egypte et en Ethiopie. En beaucoup d’endroits, comme le monastère de saint Euthyme dans le désert de Judée, les moines encourageaient activement le développement de la chrétienté parmi les tribus arabes, pour qui les monastères étaient le centre de leur vie religieuse. De même, les sanctuaires de saint Siméon le Stylite à Dayr Sam’an/Telanissos et de saint Serge à Rusafa/Sergiopolis en Syrie attiraient régulièrement des foules d’hommes venus des tribus arabes. Aux frontières entre les territoires des Romains byzantins et les tribus arabes d’Arabie proprement dite, la fédération tribale Ghassanide, alliée des Byzantins, régissait une population de moines et de monastères très dispersés, comme un examen minutieux des textes et des données archéologiques vient récemment de le révéler.

De même, à la frontière nord ouest entre les territoires contrôlés par les Sassanides perses et les tribus d’Arabie, dans les territoires des alliés Lakhmides des Perses, dont le centre se situait près de la ville d’Hira' en Basse Mésopotamie, les communautés monastiques étaient florissantes. Des moines arabophones formaient, semble-t-il, une grande partie de ces populations monastiques, avec leur bagage théologique et liturgique syriaque ; des bergers arabes séjournaient régulièrement parmi les Araméens de ces régions qui parlaient syriaque. A partir de ces centres monastiques à la périphérie de l’Arabie, le monachisme a pénétré en Arabie proprement dite aux Ve-VIe siècles. Des vestiges des monastères ont été découverts le long des côtes méridionales de l’Arabie ainsi que dans des villes de l’intérieur comme Najran.

Quelques textes syriaques parlent des activités des moines en Arabie, et de nombreux textes arabes, pré-islamiques ou islamiques anciens mentionnent aussi leur présence. Par exemple dans les qasidas classiques, des poètes évoquent les lumières brillantes, dans les cellules des moines au cœur de la nuit. Plus précises, les traditions biographiques concernant les premières années de Mahomet mentionnent plusieurs rencontres entre des moines et le jeune prophète en herbe, la plus célèbre étant sa rencontre avec le moine Bahira, qui reconnut, dit-on, les signes de la prophétie sur son corps. Elles ne disent rien toutefois d’une présence monastique importante et bien attestée dans le Hijaz et ses environs, au cœur de l’Arabie. Mais à l’époque de Mahomet les moines et le monachisme étaient certainement attestés comme partie intégrante de la vie chrétienne, et il se peut bien que les moines aient été nombreux parmi les chrétiens connus de Mahomet.

Un moine, Fimiyyun, est aussi nommé dans la sourate en lien avec l’établissement du christianisme à Najran. Et on dit que Salman, le compagnon perse des premiers temps de Mahomet, en est venu à confesser l’islam par suite de son association antérieure avec des moines, dont l’un avait eu prémonition de l’apparition de Mahomet et de l’Islam. De telles mentions et allusions, dans des textes arabes, à des moines et au monachisme dans le monde où est né l’Islam, témoignent de leur présence habituelle parmi les chrétiens connus de Mahomet et du Coran. Selon une tradition ancienne, Mahomet avait ordonné à ses troupes de ne pas faire de mal aux ermites dans leurs cellules. Une autre tradition attribuée au prophète Musulman dit, “Il n’y a pas de monachisme en islam ; le monachisme de ma communauté c'est le jihad”. Il s'agit peut-être d'une simple affirmation polémique à propos de la vie ascétique dans le christianisme mais il n’est pas impossible que cela reflète une opposition aux tendances ascétiques rigides, apparues dès l’origine chez les musulmans. Goldziher l’un des fondateurs des études islamiques modernes, va jusqu’à suggérer que l’ascétisme chrétien servit de modèle aux ascètes musulmans au début de l’Islam.

Il semble toutefois que lorsque la tradition monastique était en conflit avec les valeurs essentielles de l’islam, l’attitude changeait. Voir par exemple le mariage et le célibat. Le célibat, si important pour le monachisme chrétien, ne fut pas accepté par les musulmans[3]. Mahomet, qui, en plusieurs occasions, s’était clairement opposé à des pratiques ascétiques extrêmes, fit, dit-on, des remontrances à un certain Akkaf b.Wad’a al-Hilali qui avait opté pour une vie de célibat : “Tu as donc décidé de te ranger parmi les frères de Satan! Si tu veux être moine chrétien rejoins-les ouvertement. Si tu es l’un des nôtres, tu dois suivre notre sunna, et notre sunna est la vie dans le mariage”. Être enclin au célibat était considéré dans une certaine mesure comme une imitation du monachisme chrétien.

Il y a aussi la question de l’influence monastique chrétienne sur la tradition musulmane. Le phénomène de l’ascétisme musulman – zuhd - est apparu très tôt dans la communauté islamique. Historiquement et dans son concept, il n’est pas homogène de nature. Les ascètes musulmans reflètent diverses tendances et attitudes à l’égard des questions religieuses, sociales et politiques. Pour certains spécialistes il existe une grande similarité entre certains aspects du monachisme chrétien et ceux du monde zuhd. L’idéal de la retraite hors du monde pour les ascètes – les Soufis -  était liée, au moins en partie, au modèle de l’ascétisme chrétien et n’était pas toujours apprécié par les savants religieux islamiques. Jean Baptiste et le Roi David figurent parmi les personnages bibliques présentés en modèles dans la littérature arabe.

La coutume de porter de la laine – suf, adoptée par les ascètes et les mystiques musulmans, fut probablement empruntée aux pratiques monastiques. On parle d’ascètes vêtus de suf, plaçant le côté rugueux de leur habit au contact de leur peau ; on est aussi opposé au port de tissu coûteux. L’idéal de pauvreté est peut-être en rapport avec l'idée chrétienne qu’il est difficile pour un riche d’entrer dans le Royaume. On mentionne à diverses reprises des ascètes chrétiens qui distribuaient leurs biens aux pauvres et aux nécessiteux avant d'entrer dans la vie monastique. Un trait similaire chez les ascètes musulmans pourrait être lié à cette coutume monastique, mais ceci se rencontre aussi dans la tradition juive. Dans d’autres traditions on sera invité, non à pratiquer la charité en donnant, mais à rechercher la compagnie des pauvres et des exclus. Ceci reflète probablement les valeurs d’humilité et de modestie, présentes également dans la pensée juive et certainement dans la tradition monastique chrétienne.

Dans le Coran, des “moines” (ruhban) sont mentionnés trois fois [4] et “monachisme” (rahbaniyya) une fois[5]. En général, on peut dire que l’attitude du Coran envers les moines reflète son attitude ambivalente envers le christianisme et les chrétiens en général. D’un côté, le Coran dit aux musulmans : "Tu trouveras que les gens les plus proches de ceux qui croient, par l'amitié, sont ceux qui disent "nous sommes chrétiens". C'est que parmi ceux-ci se trouvent des prêtres et des moines et que ces gens ne s'enflent point d'orgueil"[6].

D’autre part, le Coran dit aussi que les juifs et les chrétiens respectivement “ont pris leurs docteurs (ahbar) et leurs moines comme des Seigneurs (arbab) en dehors de Dieu”[7]. Et le texte poursuit “beaucoup de docteurs [juifs] et de moines dévorent certes le bien des gens injustement et détournent [les autres] du chemin de Dieu”[8]. Bien qu'il existe dans les nombreuses traductions et interprétations du Coran dans les langues occidentales d’innombrables variantes pour rendre les termes techniques de ces passages – mues par des considérations lexicales ou exégétiques - , le sens du jugement sur les moines est toujours le même.

Dans un passage du Coran est examinée l’institution du monachisme en soi mais il y a des divergences d’opinion parmi les commentateurs et traducteurs, tant médiévaux que modernes, musulmans et non-musulmans, sur ce que dit vraiment le texte. Pour certains, il s'agit des disciples de Jésus dont Dieu dit[9] :

“Ensuite, Nous leur avons donné comme successeurs Nos [autres] Apôtres ainsi que Jésus fils de Marie ; Nous lui avons donné l’Evangile et avons mis dans le cœur de ceux qui le suivent, mansuétude et pitié. Et le monachisme qu'ils ont instauré - Nous ne le leur avons pas prescrit –, ne cherchant que le bon plaisir de Dieu ; ils ne l’ont [toutefois] pas observé comme il se devait. Nous avons donné leur rétribution à ceux d’entre eux qui ont cru alors que beaucoup parmi eux sont pervers”[10].

Dans son Essai sur les origines du lexique technique de la mystique musulmane [11] Massignon déclare que "ce verset a été unanimement interprété dans un sens permissif et louangeur par les commentateurs des trois premiers siècles après l’Hégire", tandis que les commentateurs qui suivirent, influencés par les tendances [anti-monastiques ou anti-ascétiques], ont introduit dans leurs commentaires de ce verset un esprit de réserve et d’interdiction, succinctement exprimé - selon Massignon - par le hadith tardif : la rhbani yata fi-l-islam  "Il n’y a pas de monachisme dans l’islam" et sa "version atténuée": inna rahbaniyata ummati al-jihad "Le monachisme de ma communauté est la guerre sainte".

Dans son article "Das christliche Mönchtum im Koran,"[12] E. Beck tente de démontrer - en s’appuyant uniquement sur un commentaire coranique sans avoir recours à des documents extérieurs - que durant sa période de Médine Mahomet respectait le monachisme chrétien, pour son noble idéal religieux enraciné dans la piété, tout en le considérant comme incompatible avec la faiblesse physique et spirituelle de l’homme ; par conséquent il n’était pas prescrit par un décret divin. Selon Beck, chez Mahomet l’idéal du célibat n’était pas non plus exclu par principe. De cette manière Beck tente de réconcilier le ton de reproche impliqué dans notre verset par le terme ibtada'uha "ils l’ont inventé" et par wa-ma ra'auha haqqa ri'ayatiha "ils ne l’ont pas observé comme il fallait", avec l’attitude positive implicite dans les mots illa ibtigha'a ridwan allah "ne recherchant que le bon plaisir de Dieu", et d’autres versets exprimant des sentiments similaires à l’égard des moines chrétiens[13].

Dans cette même ligne, Massignon traduit : "... et Nous avons déposé dans les cœurs de ceux qui l'ont suivi [les germes de] la mansuétude (ra'fa), de la compassion (rahma) et de la vie monastique (rahbaniya)." De même, dans sa translittération de ce passage, E. Beck interprète explicitement rahbaniyatan comme relié syntactiquement à ra'fa et rahma, c’est à dire comme un troisième objet direct du verbe ja'alana.

Dans son Exégèse coranique et langage mystique[14], le Jésuite Paul Nwiya spécialiste du mysticisme islamique (originaire du nord de l’Iraq) arrête l'argumentation chronologique de Massignon en appliquant les remarques de l’ancien commentateur Muqatil ibn Sulaiman (d. 150/767) au verset en question. Dans son commentaire, Muqatil suggère une claire distinction syntactique entre ra'fatan wa-rahmatan, les deux objets directs du sujet ja'alna fi qulubi alladhina ittaba'uhu c'est-à-dire Jésus, et rahbaniyatan, qui est syntactiquement lié à ibtada'uha. Il introduit l’expression thumma ista'nafa al-kalam "Alors Il reprit la parole", formant une nouvelle phrase.

Cette insistance formelle sur des distinctions syntactiques est à l’évidence cruciale dans la discussion. Il y a là un profond fossé émotif et conceptuel entre l’idée – représentée par le verbe ja'alna...- d'un monachisme donné aux disciples de Jésus par la grâce de Dieu, et l’idée - exprimée par le verbe ibtada'uha – d'un monachisme créé et institutionnalisé par les disciples eux-mêmes.

Notre tradition exégétique à propos de l’expression Coranique wa-rahbaniyatan ibtadauha reflète clairement une tentative ancienne d'harmonisation entre deux traditions contradictoires. L'une condamne et rejette la vie monastique telle qu’elle est pratiquée dans le Christianisme, l’autre concerne la reconnaissance, par Mahomet, des ermites, seuls gardiens d’une connaissance rejetée et oubliée.

Cette harmonisation est obtenue en distinguant entre deux types de monachisme : l’un bienveillant et temporaire, destiné à garder les vraies Ecritures, pour disparaître ensuite et s’intégrer à l’islam; l’autre, faux et déformé, condamné à la fois pour son ascétisme extrême et pour son apostasie de la vraie religion de Jésus.

Pour les savants musulmans, le monachisme est  traditionnellement considéré comme un exemple de la façon dont les chrétiens chargent les gens de fardeaux religieux au-delà de ce que Dieu a demandé, qu'ils  sont incapables de porter eux-mêmes. Par contraste, la tradition prophétique (hadith) selon laquelle “il n’y a pas de monachisme dans l’islam” s'est répandue de plus en plus chez les musulmans. Bien que l’authenticité de cette tradition ait été mise en doute par de nombreux savants, elle est cependant largement attestée. On affirme dans une autre tradition prophétique contestée : “Le monachisme de cette communauté est le Jihad”. Ces traditions semblent avoir eu de l’importance dans le contexte des débats chez les savants musulmans dans les premiers siècles, sur la légitimité du Soufisme.

Les savants musulmans ont pris soin de faire remarquer que la désapprobation du monachisme ne doit pas être confondue avec une désapprobation du mode de vie de l’ermite, ou la pratique d’un retrait du monde, comprenant l’abstinence sexuelle pour un certain temps pour des raisons religieuses légitimes. Plutôt, ce qui est rejeté dans le monachisme, selon de nombreux spécialistes, c’est l’engagement au célibat à vie demandé par  l’institution chrétienne. Le célibat est perçu par certains commentateurs comme l’innovation, introduite par les chrétiens, dans un monachisme que les musulmans pourraient autrement considérer comme acceptable, voire d'institution divine.

Malgré ce discours dans la tradition islamique, les moines chrétiens et le monachisme continuèrent d’attirer l’attention de nombreux savants et mystiques musulmans. Après la montée de l’Islam et l'affermissement de la domination musulmane sur les terres chrétiennes et les provinces ecclésiastiques d’Alexandrie, Antioche et Jérusalem, les moines chrétiens écrivant en syriaque, grec et arabe furent les premiers à attirer l’attention sur les défis doctrinaux et moraux de l’Islam.

Les moines furent aussi les premiers chrétiens à adopter l’arabe comme langue ecclésiastique, à rédiger une théologie en arabe et à traduire la Bible et d’autres textes classiques chrétiens dans cette langue. Dans les accords pour gérer les relations entre musulmans et chrétiens aux premiers temps de l’islam, les moines furent souvent exemptés du payement de la taxe de capitation (jizya), et souvent on se réclamait pour cette dispense de l’autorité du Prophète lui-même.

Les monastères furent souvent considérés, par les musulmans comme par les chrétiens, comme des lieux privilégiés où trouver de l’aide et avoir des conversations interreligieuses. Certains d’entre eux se targuaient d’avoir des lettres patentes leur garantissant une protection spéciale. Par ailleurs, moines et monastères étaient parfois en butte à des attaques anti-chrétiennes et dans la littérature arabe séculière antique se développa un genre littéraire poétique souvent appelée diyariyyat - “poèmes monastiques” -, célébrant les monastères comme des lieux où l’on menait la bonne vie[15].

[1]  Voir en particulier L. Wehbé, ocso et A. Veilleux, ocso, "Une opinion islamique extrême. A propos des sept frères de Tibhirine", Collectanea Cisterciensia 62, 2000, à propos de Ibn Taymiyya, le Statut des Moines, par N. Lebatelier [J Michot], Beyrouth 1997.

[2]  E. Beck, "das christliche Mönchtum", Studia Orientalia 1946, Vol.13 et L. Lechevalier,  ocso, "Le monachisme et l'Islam", Collectanea Cisterciensia 29, 1967

[3]  Cf. Maurice Borrmans, Orientations pour un dialogue entre chrétiens et musulmans, Cerf, Paris, 1981

[4]  sourate 5,82 ; sourate 9,31,34

[5]  sourate 57,27

[6]  sourate 5,82

[7]  sourate 9,31

[8]  sourate 9,34

[9]  sourate 57,27

[10]  le Coran, traduction française Régis Blachère, Paris 1966

[11]  L. Massignon, Essai sur les origines du lexique technique de la mystique musulmane, 3e édition Paris: Vrin 1968, pp. 145-153

[12]  Studia Orientalia, Helsinki, vol.13, 1946

[13]  sourate 5,82-83

[14]  P. Nwiya, Exégèse coranique et langage mystique, Beyrout 1970

[15]  G. Troupeau, les couvents chrétiens dans la littérature arabe musulmane in "la nouvelle revue du Caire", 1975