Hospitalité et accueil, Hildefonso Gomez, osb

Hospitalité et Accueil, nouvelles formes d'apostolat monastique

Hildefonso GOMEZ, osb, Prieur du Monastère El Paular, Madrid, Espagne

Cette conférence a été prononcée au cours de la XXVlle semaine d'Études monastiques, qui s'est tenue à Loyola, en septembre 2001 sur le thème «Relecture des valeurs essentielles du monachisme au troisième millénaire».

"Qui ferme la porte à autrui se prive de biens plus grands, car il laisse toujours dehors plus de choses que celles qu'il garde à l'intérieur. Mais lui, il ne le sait pas: le sait seulement celui qui est habitué à exercer l'hospitalité." José Maria Cabodevilla

"L'hospitalité, cette grande vertu monastique" Lambert Beauduin

A lire attentivement l'énoncé du thème proposé, plus d'un s'interrogera: hospitalité dans l'accueil ou accueil dans l'hospitalité ? Et plusieurs préciseront: Bon! Mais est-ce que l'accueil et l'hospitalité ne sont pas des concepts synonymes ? Et comme on voudrait que le sous-titre : "Nouvelles formes d'apostolat monastique" suffise pour s'orienter, il m'a semblé que le contenu de mon intervention pourrait s'articuler ainsi: "Hospitalité pour les Hôtes et évangélisation des Moines."

Si quelqu'un pense que le titre ainsi transformé restreint trop l'angle de l'hospitalité au bénéfice de la mission évangélisatrice de l'accueil monastique, j'aimerais qu'il reconsidère avec moi le problème et qu'il voie s'il ne lui confère pas plutôt de la profondeur en soulignant que l'hospitalité est appelée à exercer, par sa nature même, un influx bénéfique sur la conversion de l'hôtelier d'abord et de la communauté qui accueille ensuite. En réalité, ce qui est ici en jeu, c'est un sérieux travail de discernement pour découvrir si l'hospitalité peut ou non être considérée comme un élément constitutif de la vie monastique bénédictine au même titre que l'Opus Dei, la lectio divina ou le travail manuel. Ou faut-il au contraire la situer dans la catégorie de l'éventuel ou de l'anecdotique et l'accepter comme quelque chose d'exceptionnel ou de ponctuel, sans impact sur la structure de la vie monastique ? De même que l'état monacal n'a pas été propter chorum fundatum, le moine n'est pas non davantage un professionnel de l'accueil. Le moine ne s'incorpore pas à une communauté pour se convertir en un technicien de l'accueil, s'il est bien vrai que les chrétiens - laïcat ou hiérarchie demandent cet accueil du moine pour partager avec lui son expérience de Dieu dans le désert. Cela n'empêche pas que l'Opus Dei et l'hospes Dei sont au nombre des éléments intégrants du cénobitisme bénédictin, qui le qualifient comme tel.

1. L'hospitalité dans la Bible

Dieu rassemble les brebis dispersées par le nomadisme caïnite. Nous avons noté que l'hospitalité est appelée à jouer un rôle important dans la conversion du moine. Et vraiment il n'échappe à personne que la conversion se situe à l'épicentre du chemin chrétien. Pour le prouver, il n'est rien de mieux que de se référer au texte sacré. Si nous l'ouvrons par le début de l'évangile de Matthieu, 3,2, nous verrons que la première parole que prononce le Précurseur en commençant sa mission est significative : "Convertissez-vous". Et si maintenant nous l'ouvrons par l'évangile de Marc, 1,15, nous trouverons que la première parole de salut prononcée par le logos incarné est identique à celle du Précurseur: "Convertissez-vous". la "voix du désert" coïncide avec la "voix de la cité".

Insistons encore sur ce sujet en recourant à la dénomination du monastère selon la Règle. Pour saint Benoît, qu'est-ce qu'un monastère ? la Maison de Dieu (RB 31' 19 ; 33, 22 ; 64, 4). Nous nous trouvons devant la vision théologale de l'hospitalité monastique. Mais cette Maison de Dieu, il la cède en usufruit au moine, qui la convertit en école du service divin (RB Prol. 45). C'est la vision sociale de l'hospitalité, que le moine exerce au nom et par mandat de Dieu. En effet, la foi nous dit que le moine en la personne de l'hôte ne reçoit pas seulement le Christ, pèlerin et sans toit. D'où nous déduisons que l'hospitalité monastique est théoriquement en seconde instance : Dieu (hospitalité fondatrice), le moine (hospitalité médiatique) et l'hôte (hospitalité réceptive). Dieu et l'hôte unis par le moine pontife de l'hospitalité.

On a dit que le geste du Christ, lors de la dernière Cène, de laver les pieds de ses apôtres pour leur enseigner par son exemple comment ifs devraient se faire ses disciples, semble transformé dans la Règle en un rite de charité fraternelle avec lequel on reçoit l'hôte. Mais on n'a pas souligné suffisamment que, dans la Règle, il y a la façon dont on reçoit l'hôte "comme le Christ" (53, 1) ; "on adore en eux le Christ, qui est celui qu'on reçoit' (53,7) ; et la façon, très différente, dont on reçoit le candidat à la vie monastique (58, 1) : "il n'y a pas à lui faciliter l'entrée" (58, 1) ; s'il supporte "les injures qui lui sont adressées et les difficultés de l'admission" (58, 3). Ce sont deux rites différents: l'un vers l'extérieur- l'hôte -et l'autre vers l'intérieur, vers son incorporation communautaire -le candidat à la vie monastique. Dans la Règle, le lavement des pieds est considéré à partir d'un double versant : l'un qui, partant de Jean 13, 4-17, souligne spécialement le caractère de service que revêt tout exercice de pouvoir dans l'Eglise (il demeure dans le rite liturgique du Jeudi Saint et dans le rite de l'initiation monastique) ; et l'autre qui englobe tout le réalisme de l'hospitalité (RB 53, 12-13) : laver les pieds à quelqu'un c'est lui offrir l'hospitalité, comme partager le pain et le sel est synonyme d'inviter quelqu'un à manger avec soi. Cela se sacralise avec l'épisode de la pécheresse dans la maison de Simon (Luc, 7, 44) et, plus tard, dans le statut des veuves esquissé par Paul: "Si elle a exercé l'hospitalité, lavé les pieds des saints » (I Tim. 5, 10). Selon le parallélisme symétrique oriental, exercer l'hospitalité est synonyme de laver les pieds des saints.

2. L'accueil dans la tradition monastique

De là découle que les hôtelleries monastiques soient presque aussi anciennes que le christianisme même. Qu'on songe aux « fils de la lumière » de Qumrân, et le monachisme remonte jusque là. Avec les années et à cause de la manière dont le monachisme rayonnait les valeurs de l'esprit, d'autres chrétiens commencèrent à fréquenter sa compagnie pour profiter de son expérience de Dieu et être bénéficiaires de sa science savoureuse, ou en d'autres termes, de sa sagesse. Dans cette ambiance naissent les répertoires moralisants des Vitae Patrum et des Verba seniorum. C'était un parcours de personnes assoiffées de Dieu, dont témoigne fidèlement saint Grégoire le Grand (2). Des hommes avides de partager pendant quelques jours cette manière particulière de vivre. C'était leur kairos personnel. Pour loger ces pèlerins de l'esprit, les moines commencèrent à se construire ces cellules auxquelles accédèrent, en plus des pèlerins, même des mendiants. Saint Benoît dans sa Règle parle déjà d'une cella hospitum (58, 4) (3). La tradition hospitalière des monastères -toujours très appréciée et honorée - a retrouvé de nos jours un nouvel essor. Et les hôtes représentent un fidèle reflet de la société. Et la nôtre, celle du troisième millénaire, est une société appelée à être un signe de générosité, de prière, de paix intérieure, de calme et de repos.

Le responsable de l'hôtellerie assume - comme instrument d'évangélisation - l'accueil et le contact avec les hôtes, au nom de et en représentant de sa propre communauté. Les autres moines acceptent la présence des hôtes comme quelque chose de naturel, puisque les hôtes forment une partie intégrante de leur vie (4). L'accueil est effectivement un aspect majeur de l'activité monastique. Et en sa qualité de médiation entre la communauté et l'hôte, l'hôtelier se doit d'être un moine pénétré de la crainte de Dieu: Cujus animam timor Dei possidet (RB 53, 21 ). Etant donné que, par son office, il doit être en contact assidu avec les hôtes et que ceux-ci, en général, sont des personnes du monde, on comprend qu'il doit être imprégné d'un profond sens des choses de Dieu pour, à son tour, pouvoir édifier sans se laisser influencer négativement par l'esprit du monde. La réputation extérieure du monastère dépend en grande partie de lui, de sa façon d'exercer l'hospitalité. L'ordre, l'arrangement, la propreté et surtout la charité qui doit régner dans la cella hospitum, devront porter témoignage auprès du bénéficiaire que cette cella est gouvernée par quelqu'un de conscient de la sainteté de la domus Dei, ainsi que la qualifie saint Benoît.

3. Une seule hospitalité, mais divers degrés dans l'accueil.

Pour ne pas nous perdre dans la forêt de l'hospitalité, mais l'affronter avec décision et précision, nous allons centrer notre réflexion en nous situant à deux niveaux :

a) Vision théologique de l'hospitalité: le monastère, maison de Dieu

b) vision sociale de l'hospitalité: le monastère, maison du moine.

c) Ensuite nous verrons comment harmoniser les deux niveaux en les projetant sur une réalité englobante : la liberté évangélique, modératrice de l'hospitalité monastique.

a) Le monastère: Maison de Dieu ou la vision théologique de l'hospitalité

Tout le monde connaît le caractère contemplatif de certains cadres tracés par saint Benoît dans sa Règle. Le monastère conçu comme maison de Dieu est l'un d'eux. On ne nous reprochera pas de revenir une fois ou l'autre à cette expression 'maison de Dieu', qui exproprie d'un trait de plume le moine de sa 'propre' maison, en le convertissant d'un coup en hôte de Dieu. Nous avons à nous cramponner de toutes nos forces à cette vision de foi, car en elle se manifeste, vraie et exigeante, notre pauvreté monastique. Sans elle, aucune réflexion sur la vie cénobitique et, concrètement, sur l'accueil de l'hôte, n'aura la dimension théologale qui lui est propre. Le moine qui accueille n'est pas le propriétaire qui ouvre à l'hôte la porte de sa maison: lui-même a été l'hôte de Dieu, à qui il demande, comme une grande faveur, de l'accueillir dans sa maison, dans la maison de Dieu.

Le monastère est la maison de Dieu et par conséquent l'endroit où doit se manifester la  gloire de Dieu, sa présence : "Dieu est ici". Lui-même est l'hôtelier et l'hôtellerie. Ce qui revient à dire que la présence de Dieu, bien avant la prière d'accueil, s'est déjà convertie pour nous en une réalité plus vitalement perçue, capable de provoquer par elle-même bénédictions et actions de grâces. Que s'est-il passé ? Tout simplement qu'en accueillant l'hôte, il se produit une épiphanie de Dieu: le Christ a fait acte de présence, le Christ est réellement là dans l'icône de l'hôte. Mais poursuivons. Si dans le sacrement de l'hospitalité y a bénédictions et actions de grâces, s'il y a là des manifestations de la miséricorde de Dieu, cela vient de ce que, parallèlement, les moines sont accueillis par l'hôte et sont « accueillants » de l'hôte, car toute épiphanie revêt toujours un double aspect : Dieu est là, et là se manifeste une nouvelle humanité, pour autant que celle-ci n'est plus une humanité disloquée et dispersée, mais une humanité vertébrée et réunie.

Dans cette vision théologale de l'hospitalité monastique, le Christ est l'agent, c'est-à-dire celui qui distribue à tous les acteurs de la scène de la réception de l'hôte, son propre rôle. En la personne des frères réunis pour recevoir l'hôte, c'est le Christ en personne qui lui ouvre les portes. Les frères sont le Christ stable et présent, qui attend et dit au nouvel arrivé l'expression de l'accueil, lui dit la Parole de Dieu, qu'il est lui-même en personne. En la personne de l'hôte qui appelle à la porte, c'est le Christ qui appelle, nous dit saint Benoît, en se faisant l'écho de l'Evangile (Mt 25, 33). C'est la raison pour laquelle il est si nécessaire de  parler de la maison de Dieu. Le Christ se reconnaît tant dans les moines qui ouvrent que dans les hôtes qui appellent à la porte. Il est, Lui, tout dans la Maison, puisque le monastère est la « Maison de Dieu ».

Nous l'avons vu: il suffit de confronter les deux paraliturgies de l'accueil prévues par saint Benoît pour les hôtes, 53, 3-9, et les novices, 58, 1-3, pour constater ce qui est commun dans les deux rites, à côté des particularités inévitables. Qu'il s'agisse d'un sujet qui finira en s'incorporant au monastère en qualité de moine, ou de celui qui est simplement de passage, la lumière qui éclaire le rite est fondamentalement la même: le Christ est passé, il a été accueilli et honoré; l'humanité est parvenue à se réunir, a retrouvé son intégrité unitaire. Et pour être sûr d'être bien compris, saint Benoît insiste: attention à l'acception de personnes! (53, 15). Le devoir de l'hospitalité est si important qu'aucune forme de vie monastique ne l'a négligé, pas même la modalité chartreuse: accueillante à la Parole de Dieu, accueillante à ses frères de charisme, accueillante à l'hôte inattendu, accueillante au visage de Dieu .

b) Le monastère: Maison du moine. Vision sociale de l'hospitalité.

Fascinés par la beauté de cette vision bénédictine du Christ, de ce Christ qui est à la porte et appelle (Ap. l' 20 ; cf. Jn 11' 28), nous aimons qualifier le monastère de la 'Maison de Dieu'. Mais persuadés tout à la fois de l'effort intense que cette vision si surnaturelle exige, nous nous voyons obligés de reconnaître que nos monastères sont aussi la maison de quelques hommes en recherche de cette liberté évangélique qui nous permet de reconnaître Dieu et d'accueillir les autres Christs en pèlerinage d'humanité. Et pas seulement parce qu'ils nous plaisent, parce qu'ils sont aimables ou parce qu'ils nous flattent, mais parce que toute personne est toujours -même lorsqu'il s'agit d'un incroyant, d'un vagabond ou d'un truand - une personne envoyée par Dieu, son image, perfectible certes, mais son image. Ce qui équivaut à dire que l'hôte a comme mission de renvoyer le moine et la communauté à eux- mêmes; à leur propre liberté, mais aussi à leur propre conscience.

Dans cette perspective, l'hôte joue une part active dans la conversion du moine. Saint Benoît prévoit même le cas du moine de passage qui, ayant vécu un temps dans le monastère, avant de prendre congé de la communauté, se trouvera en situation de dire une parole de vie, capable de faciliter la recherche de Dieu et de préciser les éventuelles irrégularités dont nous n'avons pas conscience (cf. RB 61, 46), bloqués que nous sommes par l'habitude de la routine. De telles occasions se présentent assez fréquemment; c'est le Christ que nous avions reçu et, comme toujours, sa Parole ne nous a pas visités en vain, sans produire de fruit (cf.ls. 55, 10).

Le moine doit demander à l'hôte de prier pour lui (RB 53, 5.24). Notre conversion -de même que notre profession -s'est transformée en bien de l'Eglise universelle, et la prière de l'hôte a, en principe, valeur identique à celle du moine chargé de la provoquer. Compter sur l'Eglise en ce qui touche notre conversion comme elle-même compte sur nous en ce qui touche la conversion de tous et de chacun de ses membres, c'est tout simplement tirer les conclusions de notre appartenance à l'Eglise. Ce qui confère à l'accueil monastique une nuance marquée d'amour fraternel. D'autre part, on ne consacre jamais trop de temps à réfléchir sur ce que chaque rencontre hôte~moine présuppose et offre, c'est-à-dire la mort à un certain "moï" et la naissance d'un autre "moi" plus vrai (6) ; jamais nous ne consacrons trop de temps à réfléchir sur les grands niveaux de convergence qui se superposent dans l'histoire et qui culminent dans le Christ de qui ils jaillissent. A chacun il revient de travailler sans repos pour favoriser son intimité avec Dieu et soupeser sa propre capacité d'accueil qui empêche tout repli sur soi-même.

Les moines enclins à ouvrir sans discernement leur propre porte doivent veiller à ce que personne n'entre dans une maison vide ou destinée à d'autres emplois; et aux moines qui, au contraire, sont enclins à fermer les portes, sans plus, on conseille de vérifier sincèrement si le Christ habite dans cette maison fermée, voire murée.

En tout cas, si la Bible et la Règle nous demandent d'être accueillants, il conviendra toujours d'obéir avec promptitude, encore qu'avec prudence. La solennelle affirmation de Jésus, dans sa remarquable description du jugement des nations: Il J'étais étranger et vous m'avez accueilli" (Mt. 25, 35), a élevé à un niveau extraordinaire le caractère de l'hospitalité, déjà sacrée chez les païens.

Là est sans aucun doute la raison de la sollicitude que la Règle exige du moine quand l'hôte est annoncé (53, 3). Après le ministère de la prière communautaire dans l'Opus Dei, l'hospitalité est sans doute le service le plus caractéristique que les monastères ont traditionnellement offert à la société. Bien sûr si l'hospitalité est un service d'amour et de don total.

Au temps de saint Benoît et durant des siècles, les voies et les moyens de communication étaient moins pratiquables et les monastères constituaient l'unique auberge pour le voyageur. Aujourd'hui, en général, considéré sous l'aspect matériel, le séjour d'un hôte dans nos monastères n'est plus si nécessaire. Mais nous constatons que, aujourd'hui encore on continue de se rendre dans les couvents, non pas tant pour chercher le repos du corps, que celui de l'âme.

Revoyons brièvement les avantages ou difficultés que comporte le noble service de l'hospitalité et qui peuvent varier selon la situation géographique ou historique du monastère. S'il est situé en ville, le monastère court le risque de se convertir en une pension bon marché ; s'il est enclavé dans une route touristique ou d'intérêt historique ou archéologique, le monastère souffrira de l'invasion des touristes; s'il jouit d'une renommée dans le domaine musical, artistique ou intellectuel, il aura toujours sa propre confrérie d'admirateurs; s'il est construit auprès de grandes artères de voyage, il verra arriver nos amis les vagabonds, les globe-trotters ou les gyrovagues remarqués déjà par saint Benoît (RB l' 10-11 ) ; s'il est situé dans le désert ou éloigné du bruit du monde, bien vite commenceront à surgir, comme par magie, des nouveaux ponts, des chemins de fer ou des viaducs de liaison. Que faire ? D'entrée, reconnaissons un fait d'expérience: quelques inconvénients que nous puissions invoquer, il reste certain que l'on continuera d'arriver vers nos monastères des cinq continents et sous tous les climats. S'ils ne manquaient déjà pas aux temps de saint Benoît (RB 53, 16), les hôtes ont augmenté en nombre de façon notable de nos jours. Ce sont, en général, des personnes de toute classe et condition, d'âges et croyances divers, qui cherchent dans le silence monacal, en même temps que la tranquillité et le repos physique, un ressourcement personnel et un approfondissement dans le vécu de la foi. Ceux qui viennent dans un monastère le font habituellement pour des raisons religieuses, parfois aussi par curiosité. Il yen a qui viennent pour se reposer ou se concentrer dans l'étude. Mais, au fond, les motivations fondamentales sont la recherche des valeurs de l'esprit, le désir de se retrouver soi-même ou de rencontrer Dieu. En dernière analyse, l'idée de Dieu pressenti et désiré est omniprésente, y compris chez ceux qui manquent de formation religieuse.

Pour considérer cette précieuse facette du monachisme, soulignons, en guise d'exemple, trois points significatifs dans l'accueil des hôtes :

·        Le dimanche est habituellement le jour le plus chargé de la semaine, à ce point que quelques moines se voient privés de repos hebdomadaire.

·        Fréquente et réelle est la difficulté de trouver un confesseur qui reçoive l'hôte, ou un simple moine ou moniale, car le sacerdoce n'est pas indispensable pour être un vrai ancien "spirituel" qui écoute l'hôte et lui dise une parole de vie.

·        Nos magasins de souvenirs - disques, livres, cartes postales ou produits alimentaires de fabrication artisanale - sont devenu quelque chose de consubstantiel dans nos monastères.

Trivialisation ? Profanation ? Pas nécessairement, mais plutôt échange de services entre le monastère et ses hôtes. La teneur de cet échange est encore à traiter.

c) Harmonie des deux niveaux

Afin de favoriser et de sauvegarder cette liber1é, on a l'impression que saint Benoît a voulu réduire le tout à deux coordonnées: l'humanité et la foi chrétienne.

1. L'humanité

Tout comme l'humanité est la façon de traiter l'homme en homme, de même la foi est la façon de traiter Dieu en Dieu. Par conséquent il n'y a pas accueil là où il n'y a pas respect de l'humanité aussi bien chez l'hôte que chez le moine, c'est-à-dire lorsque manque la foi. L'accueil véritable n'a lieu que dans une communion de foi. Ce qui signifie que le moine ne peut se présenter de façon adéquate à l'hôte s'il renonce à sa condition de moine. De là les deux rythmes prévus par saint Benoît : pour l'hôte et pour le moine, chacun à son niveau. C'est seulement ainsi que chacun sera soi-même et l'accueil pourra provoquer un progrès de la personnalité et non une diminution des valeurs spirituelles.

Le dialogue moine-monde consiste, dès l'abord, en ce que le moine est une énigme, une question pour le monde, une interpellation scandaleusement stridente: comme l'est la lumière pour les ténèbres ou le sel pour le monde. Et, de fait, les monastères attirent parce qu'ils sont l'autre, le différent.

En second lieu, il est nécessaire que le monastère, par son hôtellerie, soit ouver1 à ceux qui y viennent en recherche de silence, de réflexion et prière, c'est-à-dire sa dimension irremplaçable de déser1. Et ils sont légion. Le monastère doit offrir au monde un témoignage avant tout de vie, et non de paroles. De là vient que les moines camaldules du Mont Corona définissent leur apostolat en termes d'hospitalité; Paul VI lui-même, en 1966, comptait l'hospitalité comme une des tâches auxquelles les moines doivent s'appliquer, pour être la forme la plus universelle et la plus traditionnelle de la présence du moine dans le monde. Mais en tentant de délimiter avec quelque précision les niveaux où se meuvent hôte et moine, nous devons confesser qu'il n'est pas toujours aisé de donner une réponse définitive: il s'agit plutôt d'un instinct, d'une intuition. Il n'est pas plus facile de définir l'expression "être mondain" ; je crois qu'il ne vaut pas la peine de se perdre dans l'analyse du concept de "mondanité" en nous engouffrant dans un labyrinthe de théories. Ce qui existe, cela oui, c'est une espèce d'instinct - appelons-le "intuition" - par lequel nous pouvons juger ce qui est le propre du moine et ce qui lui est contraire. Instinct qui peut couvrir un large éventail d'activités: façon de planifier quelques vacations, de dépenser l'argent, qualité de l'hospitalité que nous sommes disposés à donner ou à recevoir (7).

2. Foi chrétienne

Déjà à propos de l"'humanité" -qui doit être toujours respectée -nous avons vu comment était nécessaire l'association évangélique entre simplicité et prudence: "Soyez prudents comme les serpents et simples comme les colombes" (Mt. 10' 16). En effet, cette harmonie est encore plus nécessaire au niveau de la foi. Seuls les "sages" -au sens biblique -peuvent parvenir à ce que l'accueil soit parfait en le réalisant selon la foi.

Le conseil du Christ d'être à la fois prudents et simples pouvait permettre à ses disciples d'affronter les luttes, y compris celles qui sont provoquées par des motifs strictement religieux, qui sont les plus dangereuses. Saint Benoît semble partager expressément cette mentalité évangélique: accueillir avec simplicité, mais non avec simplisme. Avec ceux qui ne partagent pas la foi au Christ, il n'est pas possible d'échanger un vrai baiser de paix, puisque le baiser est le signe sans équivoque d'une même foi. Est-ce ici que se situent les limites de l'accueil ? Essayons de préciser en clarifiant. Ceux qui ne sont pas unis dans la même foi chrétienne ne sont pas sous-estimés dans nos hôtelleries : ils viennent à nous et nous leur offrons notre "humanité" en laquelle nous sommes à l'unisson avec eux. Nous leur donnons sans doute beaucoup plus, mais eux, de leur côté, sont beaucoup plus près du Royaume qu'il ne peut paraître à première vue.

De toute façon, la prudence évangélique est belle et féconde si elle parvient à éviter l'illusion de parler trop vite d'une communion qui ne peut pas encore se produire, mais qu'elle aide à procurer. Et peut-être est-ce là l'explication de ce que les hôtes non chrétiens, une fois pris ce premier contact, désirent sincèrement revenir dans nos monastères... et reviennent ? Dans tout ce processus se manifeste la vérité de la liberté, clef de voûte d'une authentique hospitalité dans un monde inhospitalier.

Conclusion

Pour conclure, il convient de faire la synthèse en affirmant que l'alternative qui se présente devant la mise à jour monastique du troisième millénaire à long terme, ou du XXle siècle à moyen terme, pourrait être plus ou moins celle-ci : donner la priorité à l'activité pastorale du moine ou donner de la puissance au rayonnement pastoral des communautés monastiques ? Une symbiose équilibrée des termes de cette alternative conviendrait-elle ? Que suggère l'histoire plurielle de la tradition bénédictine ? Flux et reflux, recherche du Christ et pérégrination de service vers le frère. La recherche nous attire (solitude), et nous renvoie en mission de diaconie à la vie de communauté et à l'hospitalité.

"L'hôte représente le Christ; dans l'hôte on vénère le Christ" nous répète, rabâcheuse, la tradition séculaire. Admise cette prémisse, il convient de penser que l'hôte – ordinairement séculier - peut involontairement porter atteinte à l'esprit de recueillement, de discipline régulière, d'éloignement du monde. Pour cette raison, on recommandera que l'hôtelier soit muni d'une dose considérable de sagesse divine, tout comme ceux qui comme lui, par obéissance, entrent en contact avec les hôtes. Les autres s'abstiendront de toute relation avec eux, mais sans renoncer jamais à une délicate courtoisie envers le Christ pèlerin. Et si l'hôte demande avec mesure et au moment convenable quelque information, on la lui procurera avec délicatesse et brièveté, sans saisir au vol l'occasion d'ouvrir une conversation avec lui. L'hôte estimera à sa valeur cette concision monastique: il vient au monastère en recherche de moines; des séculiers ou des personnes sécularisées, il en rencontre n'importe où dans son propre monde. Il veut ce qui est différent, complémentaire, ce qui l'enrichit, non ce qui le distrait.

Récemment on a soulevé la question du monachisme temporaire ou de degrés: depuis le moine qui vit pleinement intégré dans une communauté, en passant par l'oblat régulier, pour déboucher dans l'oblat séculier, et finalement dans l'hôte, dans le touriste, ou dans l'homme qui se fait proche, qui s'approche. Divers degrés de participations au charisme monastique.

NOTES

(1) Le 30 octobre 1976, au cours du Chapitre provincial de la Province hispanique de la Congrégation bénédictine de Subiaco, célébrée dans le monastère de Montserrat, j'ai donné une conférence sur "Les moines et l'accueil", publiée ensuite dans la revue "Yermo" (15, El Paular 1977, pp. 143-158) avec un titre identique. Aujourd'hui, après près de 25 ans, je considère fondamentalement valables les idées exprimées alors; ce sont des réflexions venues au fil d'un commentaire du chapitre 53 de la RB. L'étude brève que je présente maintenant considère de préférence l'aspect théologico-social de l'hospitalité et les deux se complètent. L'étude actuelle bénéficie de la profonde réflexion que le Père Denis Huerre, alors Président de la Congrégation de Subiaco et antérieurement Abbé de La Pierre-qui-Vire, proposait dans sa "Lettre aux Communautés" sur l'accueil des hôtes et la conversion du moine (1984).

(2) Livre des Dialogues Il,3 -Que l'on pense à Cassien et son compagnon Germain voyageant à travers les communautés d'ascètes d'Egypte, d'où naquirent les fameuses Conférences et Institutions.

(3) Et en Dialogues Il,22, le Pape moine, en se référant aux plans de la fondation de Terracina décrits dans une vision de saint Benoît, mentionne l'oratoire, le réfectoire, l'hôtellerie, etc. L'hôtellerie est un local indispensable dans le monastère bénédictin: cella hospitum, RB 58,4-5 ; cella infirmorum, RB 36, 7 ; cella noviciorum, RB 58, trois sacrements du monachisme, avec des prétentions de pérennité.

(4) Dom Anselmo Lentini, moine du Mont-Cassin, récemment décédé (S. Benedetto- La Regola -Montecasino 1957, p. 130) raconte qu'un saint frère du protocole cassinien du XVllle siècle, avait l'habitude de se lamenter les jours où, par hasard, aucun hôte montait à la sainte montagne ( où, selon ce que note le même saint Benoît, les hôtes ne manquent  jamais dans les monastères, RB 53,16) et il répétait: "Aujourd'hui le Christ n'est pas venu nous visiter". L'hôte: voici le Christ !

(5) Possibilité amplement connue par le Maître (RM 79) qui, dans ce chapitre considère surtout l'aspect négatif de l'hospitalité.

(6) "Le Christ dans le coeur est plus faible que le Christ dans la parole du frère: celui-là est hésitant; celui-ci est certain" aimait redire Dietrich Bonhoeffer (Vie communautaire), Buenos Aires, 1974, pp. 13-14.

(7) Cf. Basil Hume -A la recherche de Dieu, Editions Sigueme, Salamanca, 1981, pp. 21-22.

(8) Sur l'oblature bénédictine et sa place dans la famille monastique, je renvoie à deux études de base: Gabriel Braso -L'Oblat bénédictin. Ce qu'il est et ce qu'il ne doit pas être, dans "Nova et Vetera" 23, 1999, Zamora, pp. 223-232 (II étudie l'aspect théologique de l'oblation).