Le poulailler du monastère Sainte Marie de Bouaké

Le poulailler du monastère Sainte Marie de Bouaké – aspect socio-économique
par le Père Damase Duvillier, Prieur

Le monastère Bénédictin Sainte Marie de Bouaké est une communauté masculine ; l fut fondé par des moines bénédictins du monastère de Toumliline au Maroc, lui-même fondation de l'abbaye d'En-Calcat, (81110 DOURGNE, France). La première équipe de trois frères est arrivée le 7 décembre 1959. Le monastère fut érigé canoniquement le 12 avril 1960 et devint prieuré le 7 février 1975.

Le rayonnement du monastère est assuré d'abord par l'hôtellerie qui accueille prêtres, religieux, religieuses, laïcs, jeunes et adultes, pour des retraites surtout individuelles et des récollections (accueil très réduit du fait de l’insécurité actuelle). Situé à proximité de Bouaké (plus d’un million d’habitants), seconde ville de Côte d'Ivoire et ville universitaire - occupée par les forces nouvelles depuis les événements du 19 septembre 2002. Le monastère est en relation à la fois avec les citadins et les ruraux pour l'action sociale. Le monastère est situé à 9 km à l’est de Bouaké sur la route de M’Bahiakro ; à 1 km du cantonnement de l’Opération Licorne (militaires français)

Aujourd’hui, la communauté compte 10 profès solennels, 3 profès simples, 4 postulants et 1 stagiaire, une communauté internationale de 18 membres :
    - Ivoiriens au nombre de 12 (8 profès +3 postulants + 1 stagiaire)
    - Burkinabés au nombre de 5. (4 profès +1 postulant)
    - Français au nombre de 1.
La vie économique du monastère est assurée par un poulailler de poules pondeuses, une petite commercialisation de provendes et des petites activités annexes (miel, confiture…).

Dans le souci de développer la communication entre les monastères et favoriser une meilleure connaissance des activités économiques des différents monastères, le secrétaire du comité de rédaction du bulletin de l’AIM a sollicité notre communauté pour une contribution.
Il est question dans ce projet de traiter de la problématique de la gestion économique et financière des monastères.

Le monastère de Bouaké présentera surtout son poulailler dans son aspect socio-économique.

Nous traiterons donc de nos réussites, de nos difficultés et des perspectives d’avenir comme hypothèses de solutions, de diversification et de professionnalisation.

1 - Les réussites :

Cette activité d’élevage des poules pondeuses, de commercialisation des œufs et des poules reformées est vieille de plus de trente ans.
Le poulailler du monastère est compté parmi les premiers de la région, voir même de toute la Côte d’Ivoire.
L’expérience du monastère a suscité plusieurs fermes dans la région et nous continuons de façon modeste à faire progresser cette activité dans le centre nord de la Côte d’Ivoire, à travers des collaborations avec des diocèses, des ONG, des communautés religieuses et bien d’autres, pour les œuvres de promotions humaines :
    - au niveau du diocèse de Katiola, notre appui en formation, en approvisionnement en poussins et provende a permis la mise en place de 2 fermes, une à Niakara avec les jeunes du diocèse et une à Bonieredougou avec la ferme des handicapés, à la demande de la communauté des Filles de la Croix, promotrice de ce projet.

    - au niveau du diocèse de Bouaké, des actions similaires sont menées avec l’Association Saint Camille de Lellis dans son programme de réinsertion des malades mentaux, deux de leurs pensionnaires ont appris à produire la provende, l’un d’eux y est toujours pour son perfectionnement.
Nous les aidons également pour l’approvisionnement en poussins et la fourniture de provende.

L’ONG AKWABA, des Clercs de Saint Viateur basé à Bouaké a aussi bénéficié de notre appui en formation pour l’un de leurs ouvriers, une ferme a aussi été mise en place pour soutenir le financement de leurs actions de démobilisation à l’endroit des enfants soldats employés par la rébellion.

    - au compte du diocèse d’Odienné, cette expérience de formation et de partage d’expérience est en cours, un jeune est en formation chez nous en ce moment même.

Certaines structures de formation y passent avec leurs apprenants pour des échanges.
Nombreuses sont les visites d’échanges qui se font chez nous.

Dans le cadre du dialogue interreligieux, nous avions aidé en 2005 la communauté de l’église Bambara d’Olienou une branche protestante à mettre en place une ferme de 1000 pondeuses, mais l’action n’a pas pu se poursuivre, elle nous a laissé une dette encore impayée.

C’est donc depuis près d’une trentaine d’années que le monastère fournit à la population de la protéine à bon marché.
Initialement la production était à petite échelle, elle était livrée avec le yaourt aux internats des grandes écoles, ensuite c’était ajouté le marché de l’armée.
L’activité s’est vue élargir pour répondre à d’autres soucis, celui de créer des emplois aux femmes. Ce volet socio- économique pour diminuer la mendicité à la porterie du monastère marche très bien. Nous avons près d’une centaine de femmes qui n’ont que la commercialisation des œufs pour activité.
Des ressources sont donc procurées à des familles. En plus de ces femmes, nous avons des ouvriers au nombre de 10 encore en fonction, tous déclarés à la sécurité sociale, les tout premiers ont déjà pris leur retraite.
Il faut aussi ajouter la vague des journaliers et ouvriers occasionnels, plus d’une dizaine aussi.
Nous pouvons donc dire qu’en plus de l’approvisionnement du marché local en protéine et des villes voisines, voire même des pays voisins comme le Mali, cette activité fait vivre plus de 800 personnes, c’est-à-dire les familles des ouvriers et les commerçantes.
Cet emploi est même devenu un héritage pour les commerçantes, il y a une histoire de succession, de mère en fille.
À part quelques commandes de la ville toute notre production est vendue sur place malgré les neuf kilomètres qui nous séparent de la ville.
La qualité de nos produits étant reconnue par la population, les gens n’hésitent pas à se déplacer pour s’approvisionner chez nous ; à certaines périodes de l’année la demande devient tellement forte que nous n’arrivons pas à satisfaire la clientèle.
La situation de quasi-guerre dans laquelle se trouvait le pays et la difficulté où nous étions mis pour boucler notre budget nous a conduits à réfléchir à notre gagne-pain.
Aussi avons-nous décidé d’agrandir notre poulailler en le portant à près de 20 000 sujets, en plusieurs bandes. Mais vu la difficulté de construire de nouveaux bâtiments du fait de la guerre, nous avons décidé de restaurer d’anciens poulaillers des environs, abandonnés par leurs propriétaires, décédés depuis le début de la guerre. Aussi avons-nous pris contact avec les veuves et leurs avons-nous proposé de louer leurs poulaillers et de les restaurer. Ainsi avons-nous remis en état, puis loués quatre poulaillers à deux personnes différentes.

Au niveau agricole, nous initions et encourageons la production de maïs et de soja que nous rachetons aux producteurs pour la production de la provende.
Les paysans autour de nous ont des débouchés concernant ces produits car nous consommons pour la production des provendes près de 400 tonnes de maïs et 100 tonnes de soja par campagne. Les fientes produites par les poules sont aussi disponibles, pour la fertilisation de leurs sols.
Autrefois, on leur demandait une petite participation dans la distribution de la litière, mais la situation de crise ayant élevé le niveau de pauvreté, on distribue gratuitement maintenant. Une façon d’encourager les femmes à produire des légumes et du vivrier autour d’un vieux puits que les moines leur ont laissé ; ainsi les familles pauvres trouvent de la nourriture équilibrée à manger.


La pratique nous a montré que le poulailler était rentable à condition de fabriquer l’aliment nous-mêmes. Des partenaires nous ont aidés à acquérir un broyeur et un mélangeur d’une capacité de 0,5m3 auprès de l’entreprise ELECTRA en France. Cet équipement a été acquis en 2001 et exploité depuis 2002. Ces machines nous rendent un grand service et sont très rentables.
N’eut été leur présence, la ferme serait fermée avec la crise, vue la difficulté à s’approvisionner sur place.
Les fournisseurs n’ont commencé à s’installer que depuis 2007, et même avec leur retour les ruptures ne sont pas rares.
Nous exploitons près de 20 000 sujets avec une moyenne de production de 11 700 sujets par mois car toutes les poules ne sont pas mises en place en même temps .
Nous produisons et commercialisons en moyenne 280  plateaux de 30 œufs par jour, soit à peu près 8400 œufs.

En 2007, notre production d’œufs et de vieilles poules a couvert les dépenses ordinaires, hormis les amortissements ; on peut se dire que lorsque la communauté sera plus nombreuse, avec plus de profès solennels qui pourront travailler effectivement, nous pourrons diminuer les ouvriers et travailler en partie par nous-mêmes ; de ce fait l’économie réalisée sur le coût de la main-d’œuvre devrait permettre de couvrir les frais des amortissements. Et donc nous pourrions espérer parvenir à l’autonomie financière !

Nous avons présenté nos réussites et nos satisfactions, il faut aussi donner quelques aspects de nos difficultés et nos insatisfactions par rapport à cette activité.

2- Les difficultés :

En 2006, l’avènement de la grippe aviaire avait paralysé ce secteur, beaucoup d’emploi ont été supprimés dans le pays, les fermes de reproducteurs et de production d’œufs à couver ont été fermés, plus de possibilité de s’approvisionner en poussins au niveau local et cela jusqu’au début de cette année 2008.
Dieu merci, nous n’avons pas connu la maladie mais nous avons vécu les effets de cette psychose.
Les produits avicoles étaient acceptés difficilement, d’où la difficulté de commercialisation.
Une campagne de désinformation et d’intoxication avait jeté le trouble et la peur dans l’esprit des consommateurs.
Heureusement, il y a eu des campagnes pour retravailler les consciences et encourager la consommation des produits avicoles sans aucun risque si la cuisson était bien faite.

Après cette période, il fallait tout recommencer au sud, zone de production des poussins.
La difficulté à s’approvisionner localement nous a amenés par deux fois à acheter en France en les faisant venir par avion. La première opération a connu beaucoup de succès, pour la deuxième par contre, nous avons perdu une grosse quantité de poussins, probablement parce que la réception à Abidjan n’a pas été bonne.
Il faut aussi ajouter que même avant la crise, l’approvisionnement en poussins n’était pas aisé, les productions ne se font à majorité qu’au sud et un peu à l’est du pays. L’éloignement de notre zone fait que les poussins commandés ne respectaient jamais les dates de livraisons, toujours détournés au profit de ceux qui sont proches.

Au niveau de la production de la provende, l’approvisionnement en certaines matières premières est difficile.
Le tourteau de coton par exemple : l’usine de production basée à Bouaké est fermée, la production du coton a elle-même baissée aussi ; certains producteurs se sont convertis en soldat, les entreprises du secteur ont freiné les financements.
Au niveau de l’utilisation des machines, notre problème est celui de l’alimentation électrique : les machines sont très éloignées du compteur, nous sommes conduits à amener le courant triphasé sur 800 mètres de câble interne. Ce qui provoque une perte de charge importante.

À Bouaké se trouvait avant la guerre le deuxième laboratoire d’analyse des pathologies animales, il est aujourd’hui détruit par la rébellion. Les éleveurs de la zone n’ont pas jusque-là de solution, il faut descendre sur Abidjan, à Bingerville précisément, pour des cas qui nécessitent des interventions de labo, environ 400 km. Alors chacun fait comme il peut.

Quelque fois aussi, nous sommes confrontés à des problèmes d’approvisionnement en alvéoles pour le conditionnement des œufs.
Dès le début de la guerre, nous avons connu des difficultés les concernant ; nous étions amenés à les acheter d’occasion et à faire plusieurs voyages par semaine pour en trouver suffisamment pour notre consommation.
Or, les alvéoles d’occasion qui circulent dans plusieurs fermes sont sources de germes.
Nous avons eu même à faire venir de France un container, mais la lourdeur administrative et la douane n’ont pas facilité la chose.

Voilà présenté de façon succincte les problèmes auxquels nous sommes confrontés dans cette activité d’élevage. Il ne faut pas rester aux problèmes et fuir les difficultés, mais bien plus chercher à les résoudre avec des solutions à court, moyen et long terme.

3 - Amélioration-Professionnalisation-Autonomie

Après bientôt cinquante années d’existence, la communauté des moines de Bouaké cherche à atteindre son équilibre financier, plusieurs tentatives : yaourt, poulailler, confiture, provende, élevage de canards, apiculture, boutique à la porterie… Le secteur de yaourt a été fermé parce que le déficit causé était énorme.
Les autres activités se poursuivent à petite échelle aux côtés du poulailler qui est la ressource principale.

Ne dit-on pas que l’expérience est maîtresse de la vie, après ces difficultés liées aux approvisionnements en poussins, en alvéoles, nous avons réfléchi à la mise en place des unités de production.
Pour contourner le problème des poussins, nous avons pris contact avec un frère français pour qu’il vienne chez nous construire une couveuse. Il est arrivé en janvier 2004, avec un container plein de matériel d’occasion, il a travaillé pendant une année chez nous et nous a construit un couvoir de 10 000 œufs et un éclosoir de 3 000 œufs ; nous l’avons essayé ; puis la situation s’étant améliorée, nous n’avons pas poursuivi l’expérience d’acheter des poussins reproducteurs (mâles et femelles). Mais le couvoir existe et il est en ordre de fonctionnement.

Aussi pour contourner le problème des alvéoles, avons-nous décidé de prendre contact, avec l’aide d’un ami français, avec une école d’ingénieurs en vue de la construction d’une petite machine pour fabriquer 2 000 alvéoles par jour.
Ce contact a perduré et la machine est actuellement disponible à Toulouse et attend son expédition sur la Côte d’Ivoire. Nous avons construit le bâtiment pour la recevoir et nous l’attendons afin de pouvoir débuter en janvier 2009, cette fabrication des alvéoles. On a seulement besoin d’eau et de papier comme matières premières.
L’étude de ce projet a été financée par l’AIM, de même que le bâtiment.

Actuellement nous avons en projet de déplacer le compteur pour l’amener à proximité de la consommation de courant afin de réduire nos pertes et de mieux sécuriser nos machines.

Cette autonomie recherchée, cette professionnalisation et toute cette chaîne d’unités qui se mettent en place, ne nous enlève pas de ce que nous sommes et ne nous font pas oublier l’Unique Nécessaire qui nous a conduits au monastère.
Nous contribuons, à notre façon, à collaborer avec Dieu dans son œuvre de création.
Des solutions à la fois pour résoudre nos problèmes, mais aussi pour penser aux petits éleveurs de la région.
Le surplus des alvéoles par exemple sera commercialisé, comme nous le faisons déjà pour la provende et le feront aussi un jour pour les poussins.

Voilà simplement le fruit du partage sur l’expérience de notre poulailler, nous espérons que la paix qui s’instaure peu à peu dans notre pays nous permettra de mieux nous situer dans le créneau de l’élevage avicole et de mieux couvrir les besoins de la communauté en ressource financière et ainsi de devenir autosuffisant, même pour les achats de matériels et de machine. C’est l’un de nos objectifs, car « ils seront réellement moines s’ils travaillent de leurs mains » ; même si l’essentiel est de mener la vie monastique.


MONASTERE BENEDICTIN SAINTE MARIE DE BOUAKÉ
BP 1408 YAMOUSSOUKRO 01 BP 511 BOUAKÉ 01
Tél. : (225) 31 63 40 20 Fax : (225) 31 65 31 40 (non fonctionnel)
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