Séminaire des formateurs de la Famille Cistercienne,
Wurmsbach (Suisse), octobre 2016

 


Du 10 au 17 octobre 2016 s’est tenu à Wurmsbach (Suisse) le séminaire de formation des formateurs de la famille cistercienne. Le thème retenu était « Comment former et accompagner pour une maturité humaine et spirituelle ». Les intervenants invités étaient père Amedeo Cencini, religieux cannossien, psychologue, professeur de spiritualité à l’université pontificale salésienne à Rome et Consulteur pour la Congrégation des Instituts de Vie Consacrée, et sœur Marie Bernadette Steinmetz, religieuse de la miséricorde (Sisters of Mercy), théologienne et psychologue. Le séminaire, auquel ont pris part une quarantaine de maîtres et maîtresses des novices franco-germanophones appartenant aux différents ordres de la famille cistercienne, a bénéficié d’un accueil délicieux de la communauté de Wurmsbach (situé dans un cadre enchanteur au bord du lac de Zurich) qui a mis à disposition des participants les locaux spacieux et agréables habituellement réservés à l’école.

Partant de l’exhortation apostolique post-synodale sur la vie consacrée et sa mission dans l’Eglise et le monde, Vita Consecrata (1996), père Cencini a mis en évidence les implications qu’a, sur le plan de la formation à la vie religieuse, l’invitation à avoir « les sentiments du Christ » (cf. Ph 2, 5). Englobant dans le concept de sensibilité tous les éléments constitutifs de l’intériorité de la personne (qui, outre les sentiments, comprennent les orientations émotives, mentales et les choix), il a démontré combien la sensibilité doit être l’objet même de la formation afin de structurer une personne à partir du cœur tout en abandonnant un formalisme extérieur stérile[1].

Contrairement à un lieu commun largement diffusé qui voit la sensibilité comme quelque chose d’inné en l’homme, étroitement liée à la dimension instinctive et irrationnelle de la personne, père Cencini a souligné que cette énergie, qui oriente nos passions – et par conséquent nos décisions – peut et doit être éduquée. Et c’est la personne elle-même qui est le principal pédagogue de sa sensibilité à partir du moment où elle est consciente que ce sont ses propres choix et concessions quotidiens, aussi petits puissent-ils être, qui forment, petit à petit, l’intériorité. La sainteté ou la chute grave ne sont pas la conséquence d’une seule décision importante prise à un moment précis de l’existence, mais elles sont le fruit d’une vie construite sur les petits choix quotidiens auxquels on a fait face. Le travail du formateur est donc celui d’aider la personne, non pas à réprimer, mais à scruter en vérité ses propres sentiments, et ce afin de ne pas rester victime de leur « tyrannie », et de leur donner un nom afin de découvrir leur origine[2]. La formation à la sensibilité est donc étroitement liée à la conscience, capable de faire la vérité en elle-même seulement si elle a été correctement formée.

Une bonne formation de la sensibilité conduit à une authenticité qui permet de vivre en profondeur toutes les dimensions de l’existence. Ce ne peut pas être qu’une saine sensibilité morale et pénitentielle, purifiée de la culpabilité et seulement préoccupée de la réponse à un Amour reçu gratuitement, qui peut mettre en lumière le sens profond du sacrement de réconciliation sans le réduire à une pratique de devoir et du coup superficielle.

Evidemment, la formation au sein de la vie religieuse vise à l’acquisition des sentiments du Fils (cf. Ph 2, 5), c’est-à-dire à une sensibilité qui corresponde à celle du Christ. Et le maître qui peut réellement former dans le cœur de l’homme le cœur du Fils ne peut être que le Père, qui œuvre à travers l’Esprit. Voilà pourquoi la formation chrétienne est essentiellement une grâce, c’est-à-dire une action providentielle du Père qui désire voir dans l’homme l’image du Fils. Cela implique que toute la vie devienne occasion d’une progressive assimilation au Christ, ce qui est possible si la personne se rend disponible à une formation continue qui sait tirer de chaque événement une opportunité pour croître humainement et chrétiennement. En outre, la continuité d’une telle formation ne s’entend pas seulement en terme temporels mais surtout comme une possibilité d’avancer toujours plus profondément dans la connaissance de soi dans une attention qui engage la totalité de la personne. La formation initiale a alors comme but d’éduquer la personne à une observation constante et à une connaissance de son monde intérieur à la lumière des événements quotidiens, pour comprendre et mettre en œuvre une conversion et une purification du cœur jamais achevée. Et ceci, en acceptant une descente aux enfers qui sache regarder en face et affronter ses propres démons[3].

S’il est illusoire de penser que c’est la formation initiale qui pourra transformer la sensibilité de la personne pour la rendre conforme à celle du Christ, parce que ce ne peut être que le travail de toute une vie, ce moment des débuts dans la vie religieuse est pourtant fondamental pour aider la personne à devenir responsable de sa propre formation permanente. Une telle attitude peut être transmise en orientant la formation au-delà de l’horizon de la docilitas, c’est-à-dire la disponibilité à abandonner ses propres points de vue pour entrer dans le projet d’un ou des autres dans une attitude humble et obéissante ; la personne doit apprendre à se laisser former par toutes les médiations qu’offre la vie. La docibilitas, « l’avoir appris à apprendre de la vie », est l’instrument qui permettra de tirer de chaque chose, de chaque événement, de chaque personne une occasion de formation et de croissance humaine et spirituelle.

D’autre part, avant d’entamer un réel processus de formation, c’est-à-dire de proposer la forme du Christ, il est nécessaire d’éduquer, de permettre une descente en soi, de faire émerger la réalité de la personne qui entreprend ce chemin à la suite du Christ. Dans cette phase émergerons aussi des aspects moins conformes à l’image du Fils, particulièrement les peurs qui font résistance et/ou parfois obstacle à une vraie conformation. Voilà pourquoi il est nécessaire de les nommer et des éliminer afin d’entrer dans une vrai formation. Formation qui impliquera un nouveau regard aussi quant à l’obéissance, comprise non seulement en référence aux supérieurs dans une attitude d’exécution passive, mais une obéissance qui passe par l’écoute du propre corps, de l’autre, – du frère, du pauvre, du malade – des signes des temps jusqu’à celle de l’autorité et de Dieu.

Face à un redimensionnement réaliste et progressif des possibilités de la personne qui avance en âge, une existence vécue dans la docibilitas conduira à une ouverture qui saura faire de la vieillesse et de la mort les occasions suprêmes de conformation au Christ.


La seconde partie du séminaire fut donnée par sœur Marie-Bernadette Steinmetz, religieuse des Sisters of Mercy (Sœurs de la Miséricorde). Dans la première rencontre, elle a précisé le vocabulaire et le langage, distinguant par exemple entre accompagnement spirituel, orientation au discernement de la volonté de Dieu pour une personne, et formation, entendue en revanche comme l’éducation humaine, spirituelle et charismatique d’un candidat à la vie religieuse, orientée vers une progressive transfiguration à l’image du Christ. Ainsi, la formation met sur un chemin commun de maturation humaine et spirituelle (sainteté) le formateur et le formé, et ce, sous la conduite de l’Esprit Saint.

La tâche du formateur est d’apprendre à connaitre le formé, en l’accompagnant dans la prière, en l’instruisant, en faisant émerger et en corrigeant les défauts et les faiblesses, en encourageant et en guidant la vie spirituelle en indiquant des objectifs, en prodiguant des conseils pour la prière et la lecture spirituelle. Le tout avec une saine « indifférence », ce qui signifie avec une distance qui sait à la fois ne pas cacher la bienveillance et qui sait conserver une relation libre et désintéressée pour avoir un regard libre et garantir la liberté de l’autre. Pour répondre à cette tâche, il est souhaitable que le formateur dispose de compétences dans le domaine moral (être un homme, une femme de Dieu, désirant la sainteté de ceux qui lui sont confiés) et dans le domaine professionnel (avec une bonne connaissance théologique et humaine, capable d’un bon jugement, de décisions et de fermeté et capables aussi de collaborer avec les autres responsables). Tout cela afin de favoriser, pour le formé, un chemin de maturité de l’identité personnelle et spirituelle ainsi que du charisme de la famille religieuse.

Puis parlant du formateur, les critères d’admission doivent tenir compte des prédispositions humaines et spirituelles du candidat duquel on attend, d’un côté, honnêteté, sincérité, confiance, ténacité, résilience et amour chaste et, de l’autre, une authentique vocation en phase avec le charisme de l’Ordre et un amour pour Dieu disposé à renoncer aux biens légitimes de l’autodétermination, de la propriété et de l’amour conjugal.

Sœur Marie-Bernadette a, elle aussi, souligné l’importance d’une formation permanente afin de pouvoir affronter les défis que chaque étape de la vie monastique propose (la routine de l’âge moyen, le manque de souplesse de l’âge mûr ou la part d’influence du troisième âge). Dans ce dépouillement progressif de la personne, on constatera une progression spirituelle là où la personne est de plus en plus contente en Dieu et où augmente la paix dans la vie qu’Il nous offre. Loin d’une recherche de perfection personnelle, cette croissance dans l’amour pour Dieu rappelle la doctrine de saint Bernard : arriver à un vrai amour de soi et du prochain.

Le psychiatre Samuel Pfeizer, dans son livre L’homme sensible, reconnaissant la nécessité de la maturité humaine pour une réelle croissance spirituelle, indique quelques qualités à avoir : un jugement réaliste sur soi-même et les autres, l’acceptation de soi-même et des autres comme ils sont, une vie dans le présent, des choix conscient de valeurs, le déploiement de ses propres capacités. Il est important de connaitre les points faibles du développement humain d’une personne afin de pouvoir éventuellement les rectifier ou les corriger. Cela en sachant que dans la formation religieuse ces points concernent : la capacité de motivation et d’espérance, de contrôle de soi et de la volonté, d’orientation vers un but, d’action méthodique et de compétence, de don de soi et de fidélité.

Le dernier enseignement traita de la communauté religieuse comme lieu de maturation humaine. Parce que l’amour est la seule force qui transforme tout de l’intérieur, la compréhension des frères et savoir comprendre leurs comportements rend plus facile la pratique de cet amour. S’en est suivit un exposé des principaux problèmes qui peuvent apparaître en communauté : la concurrence dérivant d’une structure de l’identité liée à la compétition, à la vérité, à la comparaison et au perfectionnisme. Un second problème tourne autour des jeux de pouvoir et des rapports de force, problème qui se manifeste dans la volonté d’une personne à contrôler le comportement d’un autre ou d’obtenir quelque chose contre la volonté de l’autre. Les manifestations d’un tel comportement sont le repli sur soi, l’intimidation, le mensonge et la passivité. Mais le risque le plus grave pour une communauté est le manque de communication et de correction fraternelle qui ne fait qu’accroître les tensions en raison du non-dit. Un procédé pour rendre possible le dialogue sans juger l’autre en prétendant savoir interpréter ses intentions est de se limiter à exposer ce qui m’a blessé, dire les émotions qu’un tel comportement a suscité en moi et ce que j’attends dans le futur, demandant éventuellement des explications pour tel ou tel comportement. Un problème ultérieur peut apparaître du fait que les stratégies adoptées pour la gestion des tensions internes et du stress ne sont plus en adéquation avec les circonstances et à l’étape de la vie dans laquelle on peut se trouver. Si, par exemple, une défense mature peut être le recours à l’humour et à l’anticipation, le déni de problèmes évidents, le dédoublement de vie, la projection sur l’autre de mes propres problèmes, le manque de volonté à se laisser aider sont des signes d’un réflexe de défense immature. À l’opposé, il existe toute une série de vertus liées à la vie communautaire qui rendent possibles la paix et l’unité : la politesse, l’amabilité, la simplicité, la patience, la confiance, l’indulgence et l’humilité.

En concluant, sœur Marie-Bernadette a répété que la psychologie est au service de la vie religieuse et doit rester une aide au développement et à la guérison éventuellement nécessaire de notre nature afin que la grâce de Dieu puisse se fonder dessus.
 
La session s’est conclue par une visite au monastère bénédictin d’Einsiedeln, le plus grand sanctuaire marial suisse qui accueille de très nombreux pèlerinages. La visite d’une petite partie de l’immense complexe monastique fut conduite par dom Martin, abbé émérite et, à présent, maître des novices, s’est révélée être une leçon de théologie et de sagesse. Le propos sur les difficultés et la détermination pour réussir à abattre les édifices obsolètes pour en réaliser des plus adaptés aux exigences actuelles fut le prétexte pour mettre en évidence la nécessité d’une vigilance continue pour savoir cueillir le moment opportun pour abandonner les traditions qui se révèleraient être un obstacle pour rester fidèles à la grande Tradition, l’Évangile. Cette grande tension entre la Tradition et les traditions est justement ce qui donne à la vie de l’Église, toujours en chemin vers une connaissance, jamais complète, de Dieu et de l’homme.

 

Frère Amedeo, oc.
Monastero Cistercense Dominus Tecum
Via Balma Oro 1 - loc. Pra ' d Mill
12031 Bagnolo Piemonte (Cuneo)

 

 


[1] Un approfondissement de cette question a clarifié le fait qu’il n’y ait pas de conflit entre la ritualité avec laquelle s’effectuent tant d’actes de la vie quotidienne dans les communautés monastiques et une authentique intériorité de la personne, si tant est que la communauté formatrice sache transmettre les motifs qui sont à la base de cette ritualité qui trouve sa raison d’être si elle forme à une authentique sensibilité religieuse.
La réalisation de la forme du Christ vers laquelle doit tendre tout accompagnement spirituel ne peut s’exempter d’une norme, d’une règle qui contient la sage pratique véhiculée par une tradition monastique ou religieuse et qui, d’autre part, doit toujours avoir présent que sa fonction est celle de conduire les nouveaux membres à l’acquisition des sentiments du Fils.


[2] A ce sujet, cette approche psychologique se conjugue harmonieusement avec la « lutte contre les pensées » déjà connue et enseignée par les Pères du désert.


[3] Un tel approfondissement de l’intériorité engage toutes ses dimensions, à partir des sens avec leur fonction de mise en rapport avec la réalité, pour passer à la sensibilité et à l’émotivité. Celles-ci, dans leurs réactions sans la médiation de la raison, révèlent sur le plan corporel et psychique d’importants aspects du moi. Les sentiments révèlent ensuite la manière habituelle et stable d’organiser les émotions, renforcées ou affaiblies par les choix faits face aux circonstances, jusqu’à déterminer les affects, les désirs, les goûts de la personne.