1910-2010 : Les Fils et filles de saint Benoît évangélisent le Haut-Katanga

P. Pierre Godenir, osb

 

En 1910 subsiste une dernière tache blanche sur la carte du monde catholique : la région du Haut-Katanga, au Congo, colonie belge. L’abbaye de Saint-André (Bruges), fondée en 1902 par Dom van Caloen, accepte l’offre faite par le gouvernement belge et qu’appuie le Saint-Siège. Il est demandé expressément que « à la différence de la méthode suivie dans le restant du Congo, une abbaye centrale soit édifiée, dont les membres formeront un groupe influent dans la région ».

Le 15 août 2010 Lubumbashi commémore le centième anniversaire de l’arrivée d’une équipe de cinq moines, menée par le Préfet Apostolique Dom Jean-Félix de Hemptinne. La croix de fondation est plantée sur la colline de Nguba, à 200 km au-delà de la ville. Mais cette région de savane a peu de bonnes terres et sa population est très dispersée. Mgr repart vers la capitale où se rassemble un monde de toute race et sans culte. En 1910, les Pères Salésiens de Don Bosco prennent en charge le Sud du Katanga et, en ville, l’enseignement pour les enfants expatriés. Une seconde équipe arrive de Saint-André qui permet à Mgr de créer la paroisse du centre-ville et la paroisse Saint-Jean, proche du camp des travailleurs africains.

Pendant la Première guerre mondiale une seconde mission est implantée en brousse à Mukabe-Kasari, au nord de Nguba. C’est là que se manifesteront les premières vocations bénédictines congolaises, à l’origine de l’actuel monastère de Notre Dame des Sources, situé aux portes de Lubumbashi.

Le territoire du Haut-Katanga, imparti aux moines de Saint-André, sera-t-il évangélisé selon le mandat donné ? La réponse se fera dans le temps et selon les événements. Oui, en 1930 Dom Nève, Abbé de Saint-André et Mgr de Hemptinne érigent en prieuré monastique la Mission de Kapolowe. Ora et labora. La prière commune rythme le travail dans les champs, aux ateliers et dans les nombreuses écoles. Un village de pêcheurs au bord du lac de retenue d’une centrale électrique est évangélisé. Et d’autres villages plus éloignés sont visités. Tous ensemble avec le prieuré central ils formeront comme une abbaye « nullius ».

Les moines missionnaires feront de même dans les autres postes d’un territoire grand comme trois fois la Belgique. En chaque mission, ils sont au moins trois, - vingt dans la capitale. Monseigneur Eugène Kabanga, premier archevêque congolais de Lubumbashi nous dira : « Quand nous étions jeunes, nous avons vu nos missionnaires prier, travailler et vivre ensemble. Pouvez-vous m’aider à souder ensemble mes prêtres diocésains ? » Nous ne le pourrons, mais le témoignage reste.

Chacune de ces missions sera une « réduction » bénédictine, avec son caractère particulier : pastoral à Kansenia, scolaire à Lubumbashi, et leur influence alentour. A son confrère supérieur de Saint-Jean le directeur de l’Institut Saint-Boniface avait dit : « Père, si l’école n’existait pas, votre église serait à moitié vide ». Le Père, devenu archevêque, s’en souviendra.

Ce rayonnement est dû largement à la présence des religieuses. Les sœurs de la Charité desservent les hôpitaux et les écoles féminines dès 1911. En 1921 Dom Nève fonde la Congrégation des sœurs bénédictines missionnaires. Leur rapport est immédiat à Likasi, ville nouvelle et il est déterminant dans toutes les missions de l’intérieur, leurs écoles et centres de santé. Cent quinze viendront au Katanga, laissant à leur départ, en 2006, plusieurs communautés congolaises. L’une d’elle partira en mission au Tchad. « Bon sang ne peut mentir ». Dans la diffusion de l’Evangile le rôle des catéchistes mariés doit être souligné. Ils assurent la prière et préparent au baptême en l’absence du prêtre itinérant. Le Père Théophane de Caters sera l’homme du Petit Séminaire. L’avenir montrera que bien de ses élèves qui n’aboutiront pas au sacerdoce, feront d’excellents cadres de la société civile. En 1932, Rome érige la Préfecture en Vicariat Apostolique et Mgr de Hemptinne en est l’évêque. Il reçoit la consécration à l’abbaye de Saint-André.

Le Semeur a jeté le grain qui lève sur toute l’étendue du Haut-Katanga. Jeunes gens et jeunes filles demandent le mariage catholique. De grands séminaristes ont commencé leurs études en vue du sacerdoce chez les Pères Blancs, ces excellents formateurs. Un prieuré monastique est en place. Mais Dieu encore y ajoute sa marque.

A la Mission de Mukabe-Kasari des jeunes ont demandé et obtenu du P. Charles van der Straeten de pouvoir prier et travailler comme ils le voient faire avec le frère Gabriel Schmalz. Deux ans plus tard ils sont 20 aspirants. Le P. Abbé de Saint-André, en visite après la guerre de 39-45, leur accorde l’habit et Mgr recevra les premiers vœux en 1950. L’office est récité en Kisanga, les frères travaillent aux champs. La communauté emménage à Kansenia où elle diversifie ses activités. Un grand séminariste d’Inongo (Equateur), attiré par la Règle de saint Benoît, est admis. Il est ordonné prêtre en 1956. L’année suivante Mgr de Hemptinne ordonne ses trois premiers prêtres diocésains. Il meurt brusquement le 6 février 1958. De lui on peut dire comme de l’apôtre Paul : il a beaucoup reçu et il a beaucoup donné.

Son successeur, le P. Floribert Cornélis, au Katanga depuis vingt ans, lui succède et reçoit la consécration épiscopale des mains du Pape Jean XXIII. Mgr veut un épiscopat bref. Le blason qu’il choisit est un damier noir et blanc. C’est un signe. Il met en forme canonique les institutions du diocèse, fonde une presse catholique moderne en faisant appel aux sœurs et pères Paulistes. L’indépendance annoncée du Congo ne le prend pas au dépourvu le 30 juin 1960. Il transfère le Grand Séminaire de Mpala à Lubumbashi, siège de l’Archevêché. Il en donne des prêtres diocésains sans discontinuer, envoyant les uns poursuivre des études, plaçant d’autres en paroisse. L’Eglise d’Espagne envoie prêtres et sœurs car Saint-André arrête la relève pour concentrer ses forces sur le prieuré Notre-Dame des Sources. Ayant assisté à trois séances du Concile Vatican II, Mgr Cornélis présente sa démission en 1967.

Le curé de la cathédrale, l’abbé Eugène Kabanga, est sacré archevêque. Il donnera à l’Eglise du Katanga « sa stature africaine », écrit son secrétaire l’abbé Achille Mutombo. Il connaît la vie rurale où il est né et… l’attirance des villes. Dans un mandement, très beau, et qui sera cité à l’ONU, il décrit avec précision le fond de la conscience humaine et la lutte qu’affronte chaque jour le chrétien du Katanga (et celui qui ne l’est pas) : « Je suis un homme » (1976). Il ira jusqu’à suspendre le culte profané dans telle église. L’année suivante le pouvoir civil bannit l’enseignement de la religion. Mgr pousse les Communautés Ecclésiales Vivantes (CEV). Épuisé, il meurt en 1999. Il avait passé l’année précédente le bâton pastoral à Mgr Floribert Songasonga, fils de Kapolowe, évêque de Kolwezi.

L’archevêché de Lubumbashi compte à ce jour cent huit prêtres diocésains et de très nombreuses congrégations. Les derniers bénédictins de Saint-André ont quitté en 2004. L’abbaye aura envoyé cent soixante-cinq missionnaires. Annonçant les célébrations du Centenaire de l’Evangélisation du Haut-Katanga, Mgr Songasonga écrit dans son message : « Notre foi n’étant pas profondément enracinée, nous nous laissons très facilement ballotter, et souvent nous continuons à subir très profondément l’influence néfaste du paganisme, l’influence mauvaise de nos anciennes pratiques et croyances ancestrales. (…) Ces réflexions ne doivent pas nous décourager. Au contraire, la reconnaissance de notre faiblesse doit nous pousser à une prière plus vraie et à un engagement renouvelé, basé sur la foi en la présence du Christ dans notre vie et dans notre histoire ».

Cette histoire, des moines et des moniales de saint Benoît en ont écrit la première page. Duc in altum.