Les bénédictins en Chine

P. Jéremias Schröder, osb, Abbé de St Ottilien, Allemagne

 

 

Les précurseurs

Les premiers contacts chrétiens avec la Chine furent noués par des moines de l'Eglise de Syrie orientale au 7e siècle. Les Chinois donnaient à leur foi le nom de « Jingjao », « religion de la lumière ». Jusqu'au 9e siècle ces moines purent fonder des monastères et des communautés sous la dynastie Tang ; leurs traces disparaissent ensuite.Les ordres monastiques de l'Église latine ne jouèrent aucun rôle dans les premiers contacts missionnaires. Ce n'est qu'à la fin du 19e siècle qu'ils parvinrent dans l'Empire du Milieu.

 

Une université catholique pour la Chine

C'est en 1883 que l'esprit bénédictin pénétra pour la première fois en Chine, avec l'installation de Trappistes à Yang Jia Ping. L'évêque de Pékin avait invité les trappistes de l'abbaye française de Sept-Fons à fonder dans les environs de la capitale chinoise un monastère destiné à servir de lieu de retraite spirituelle pour le clergé diocésain et de contrepoids aux monastères bouddhistes. Malgré ou grâce à leur strict isolement du monde et à leur style de vie ascétique, les trappistes ne tardèrent pas à connaître une telle affluence qu'ils purent s'installer en 1897 dans le monastère d'Hokkaido au Japon.

A côté de ce déploiement plutôt tranquille commença en arrière-plan un projet qui devait devenir une page glorieuse et brève de l'histoire bénédictine. Pendant la période coloniale et surtout depuis la révolte des Boxers en 1900, les missionnaires protestants développèrent d'intenses activités, en particulier dans le domaine de l'éducation. Ils fondèrent des écoles, des universités, ils réalisèrent deux traductions de la Bible et produisirent une abondante littérature, surtout grâce à un soutien financier de l'Amérique. Ils avaient ainsi accès aux milieux cultivés et influents de la société. L'Eglise catholique, en revanche, était quasiment absente de la société chinoise dans les domaines de la culture et de l'éducation - mis à part l'université jésuite de Tianjin et le vicariat de Shangaï - et était considérée comme l'Eglise des paysans et des illettrés. C'est pourquoi le grand écrivain chinois et catholique Vincent Ying voyait dans la fondation d'une université catholique à Pékin une condition indispensable pour le contact du christianisme avec la culture chinoise, pour une inculturation de la religion chrétienne en Chine. Dans une lettre adressée au Pape Pie X en 1912, il écrivait : « Ainsi nous vous demandons, cher Père et maître, de nous envoyer des missionnaires vertueux et cultivés pour fonder dans notre grande capitale une université ouverte à la fois aux païens et aux chrétiens. Cette université doit être un modèle pour notre nation tout entière, elle doit former l'élite intellectuelle parmi les catholiques et éclairer les païens d'une vraie lumière ».

Dix années plus tard, en 1922, ce projet prit forme lorsqu'une invitation du cardinal préfet de la Congrégation vaticane pour la Propagation de la Foi fut adressée à la Congrégation bénédictine américano-cassinaise pour fonder une telle université. Dans cette lettre, le cardinal préfet Van Rossum soulignait que le choix s'était délibérément porté sur les Bénédictins, depuis toujours promoteurs de culture et par là même d'inculturation. Ces qualités étaient d'autant plus nécessaires que la Chine se trouvait dans une situation comparable à celle de l'empire romain en décadence à l'époque de saint Benoît. En août 1923, la Congrégation bénédictine américano-cassinaise accepta l'invitation et chargea l'abbaye-mère Saint-Vincent de fonder l'université. Deux moines de Saint-Vincent se mirent en route pour Pékin : le Père Ildephons Brandstetter, osb, Prieur de la nouvelle communauté monastique, et le Père Placidus Rattenberg, osb. En mars 1925, grâce au concours de nombreux donateurs en Amérique et en Chine, ils purent acheter le palais d'hiver du prince Tsai Tao, oncle du dernier empereur. Les bâtiments de style chinois traditionnel furent aménagés pour la communauté monastique et pour l'enseignement : salles de conférences et réfectoires, salles d'études et laboratoires, et partie conventuelle clôturée.

Le 1er octobre 1925, l'Université catholique de Pékin ouvrit ses portes avec la « Fu Jen She » ou « Académie MacManus d'Etudes Chinoises ». Le soutien financier de l'industriel américain MacManus permit d'embaucher comme doyens quatre des érudits chinois les plus renommés. 23 étudiants réussirent l'examen d'entrée et constituèrent la première promotion. Le premier chancelier de l'université fut l'Archi-Abbé de St-Vincent Aurélius Stele, osb, et le président de l'université fut Vincent Ying. L'activité d'enseignement de l'université Fu Yen s'étendit rapidement et d'autres érudits chinois purent être embauchés pour la nouvelle université. De nombreux professeurs originaires d'universités européennes furent également recrutés. En 1927 suivit la création d'un noviciat. La même année, l'académie reçut provisoirement la reconnaissance officielle du statut d'université grâce à sa faculté des Arts Libéraux, unique jusqu'alors. Elle prit le nom chinois officiel de « Fu Jen Da Xue » (Université Fu Jen). Les années 1927-1929 furent caractérisées par une agitation étudiante liée aux querelles politiques et aux conflits entre les armées du Nord et du Sud de la Chine. Des étudiants en révolte manifestèrent contre les universités étrangères. Dans ce contexte d'agitation, Fu Yen se vit provisoirement retirer le titre d'université en 1929. Il lui fut réattribué, toujours en 1929, après la création de deux autres facultés. L'université Fu Jen comprenait alors trois facultés : Arts Libéraux, Sciences Naturelles et Pédagogie.

En septembre 1930, six bénédictines américaines arrivèrent à Pékin. Elles préparèrent la fondation d'un collège de jeunes filles qui devait être annexé au collège de garçons créé en 1929. En 1931 la Fu Jen obtint la reconnaissance officielle définitive du statut d'université. Pour l'année universitaire 1932-1933, elle comptait 605 étudiants, dont 48 obtinrent un grade universitaire. La durée des études jusqu'au diplôme (baccalauréat) était de 4 ans.


Revers de situation

En février 1933, le secrétaire de la Congrégation de la Propagation de la Foi fit savoir que la direction de l'Université Catholique de Pékin devait être transférée à la Société du Verbe Divin (dite de Steyl). Ce fut un coup sévère pour les bénédictins du monastère et de l'Université, ainsi que pour les bénédictines du collège de jeunes filles. C'est au prix de sacrifices et d'efforts importants que beaucoup d'entre eux avaient participé à la création d'une université dans une époque difficile et un environnement étranger. En dépit de toutes les difficultés, cette étape était inattendue pour nombre d'entre eux. La crise économique mondiale expliquait principalement le fait qu'une abbaye isolée comme Saint-Vincent n'était plus en mesure de fournir de ressources financières suffisantes à l'Université Catholique de Pékin, malgré l'engagement d'un cercle d'amis dispersés dans toute l'Amérique. Dans cette situation, la structure des bénédictins se révélait également compliquée : si la fondation de l'Université avait été confiée à la congrégation bénédictine américano-cassinaise, c'était Saint-Vincent qui depuis le début en était légalement responsable. A cause de la crise financière, les autres monastères de la congrégation n'étaient plus capables ni disposés à apporter leur aide financière à la Fu Yen. Et enfin le quotidien vécu dans un environnement culturel étranger, une situation politique instable et une tension constante entre la vie de moine et celle de manager faisait surgir, aussi bien sur le campus qu'au sein du monastère, des défis auxquels certains n'étaient pas préparés. En avril 1933, l'Université Catholique de Pékin fut transférée à la SVD (Société du Verbe Divin).

Cependant l'action novatrice et pionnière des bénédictins perdura et elle porta des fruits : l'Université se développa, d'autres facultés et départements furent créés, le nombre d'étudiants ne cessa d'augmenter. Un grand nombre d'entre eux se firent baptiser. A côté des collèges pour jeunes garçons et jeunes filles fut fondé un collège destiné aux prêtres chinois ; d'importantes publications furent créées en lien avec la Fu Yen. 1935 vit la naissance de l'Ecole d'Art de Pékin, une école de peinture renommée qui transcrivait des motifs chrétiens en idéogrammes chinois, autre signe et moyen d'inculturation. Il faut également mentionner la fabrication du vaccin contre le typhus au laboratoire microbiologique de la Fu Jen. Son auteur, le Dr Weigl de Lwow (Lemberg), dirigea la production de ce sérum qui délivra la Chine du Nord, la Mandchourie, la Mongolie intérieure et la Corée d'un fléau dévastateur.

En 1951, la Fu Jen fut intégrée par le régime communiste à l'Université Normale de Pékin, ce qui signifiait la fin de l'institution catholique. L'année 1960 vit la nouvelle fondation de la Fu Jen à Taïpei, à Taïwan, où elle compte aujourd'hui parmi les plus grandes universités du pays. Tout en étant attachée à la transmission des connaissances dans ses facultés de sciences naturelles et de lettres-sciences sociales, elle accorde toujours la priorité à la transmission des valeurs chrétiennes et à la formation globale des jeunes gens. La Fu Jen compte toujours parmi ses enseignants des missionnaires et des religieux : des missionnaires Sainteyler, des jésuites, des dominicains et également des bénédictins.

Après la remise de l'Université Fu Jen entre les mains des missionnaires Sainteyler, trois des Pères obtinrent l'autorisation de rester en Chine. Ils déménagèrent à Kaifeng et, en 1936, ils furent placés sous l'autorité de l'abbaye St-Procope aux Etats-Unis. Suite à une querelle avec l'évêque, les moines voulurent déménager à nouveau, mais, en tant que citoyens américains, ils furent assignés à résidence à partir de 1941. La prise de pouvoir par les communistes fit échouer une nouvelle fondation à Pékin après la fin de la guerre. Les bénédictines américaines qui avaient exercé une activité à l'université avaient elles aussi espéré pouvoir continuer à travailler en Chine. Comme leurs frères américains, elles avaient été assignées à résidence et elles durent quitter le pays en 1948. Les deux groupes s'installèrent finalement à Taïwan, où Saint-Procope fonda un petit prieuré dont l'ancien chancelier de l'Université Fu Jen devint le premier Prieur.

L'archi-abbaye St-Vincent, qui avait jadis porté l'université, prit également part à la création de la nouvelle Université Fu Jen de Taïwan et construisit sur le campus un prieuré où vivent encore aujourd'hui deux professeurs bénédictins.



Les bénédictins missionnaires à Yanji

A peu près en même temps que les bénédictins américains, des bénédictins missionnaires allemands arrivèrent dans le nord du pays. En route pour la Chine, les bénédictins de Sainte-Odile passèrent par la Corée : depuis 1909, les premiers bénédictins missionnaires exerçaient une activité à Séoul où ils avaient fondé l'abbaye Saint-Benoît. En 1920 ils reçurent du Saint-Siège un territoire de mission très étendu au nord de la Corée. L'année suivante, la propagande ajouta encore des parties de la Manchourie, au nord-est de la Chine, à leur territoire de mission. Les grandes distances rendant quasiment impossible la gestion satisfaisante de ce territoire à partir de l'abbaye missionnaire nord-coréenne, la partie chinoise fut détachée en 1928. Le premier Supérieur de cette mission bénédictine chinoise fut le Père Théodor Breher, qui reçut le titre de « Préfet apostolique ». D'une superficie de 58000 km2, l'ensemble du territoire à évangéliser était légèrement supérieur à la Bavière. La population de la Manchourie était essentiellement chinoise. Le régime colonial japonais obligea cependant un nombre grandissant de Coréens à migrer vers le nord, ce qui se traduisit aussi par la création d'importantes paroisses coréennes.

Le Père Théodor disposait initialement de douze pères qui se répartirent en huit missions différentes. Au cours des années qui suivirent, le nombre de moines augmenta grâce à l'arrivée de renforts européens. En 1931, ils furent également rejoints par des olivétaines de la ville suisse de Cham qui prirent en charge des écoles et des infirmeries.

La mission principale, dans la ville de Yenki, fondée en 1922, devint un véritable monastère et fut élevée au rang d'abbaye de la Sainte-Croix en 1934. Le Père Théodor en devint le premier Abbé. Comme l'abbaye coréenne de Tokwon, l'abbaye hébergeait des ateliers et une imprimerie, tout en dirigeant un grand séminaire et un lycée en internat. En 1937, le Vatican tint compte du bon développement de la mission et éleva Yenki au rang de vicariat apostolique, dont le supérieur avait le rang d'évêque. C'est ainsi que le Père Théodor reçut l'ordination épiscopale en sus de la bénédiction abbatiale. A cette époque le vicariat comprenait 24 pères qui, répartis sur 15 missions principales et 140 annexes extérieures, s'occupaient de 14 000 chrétiens. 17 frères travaillaient dans les ateliers et aidaient à l'évangélisation. 15 sœurs suisses s'occupaient de l'éducation des filles, assuraient les soins aux malades et vaquaient à l'entretien des différentes missions. Des milliers d'enfants reçurent un enseignement dans 10 écoles reconnues par l'Etat et les enfants plus âgés, les filles en particulier, reçurent la formation nécessaire dans les dix écoles de pauvres qui avaient été créées. Le nombre de chrétiens augmenta de 1400 en moyenne par an, en comptant les baptêmes d'adultes et les enfants de parents chrétiens. On assista aussi à l'ordination des premiers clercs autochtones depuis la fin des années trente, qui prêtèrent main forte aux missionnaires bénédictins. Et en 1938 les premiers candidats autochtones furent accueillis au noviciat.

Mais entre-temps l'époque s'était troublée : en 1931 la Mandchourie fut occupée par les Japonais qui manipulaient le dernier empereur chinois, Pu Yi, comme une marionnette. Des résistants chinois et coréens livrèrent bataille aux Japonais. Des bandes de brigands armés profitaient de l'insécurité générale pour terroriser le plat pays et attaquer sans cesse les missions. En 1932 un missionnaire, le P. Konrad Rapp, de Sainte-Odile, fut attaqué et assassiné par des soldats japonais ivres. Le typhus coûta également la vie à plusieurs missionnaires.

L'état mandchourien sous domination japonaise se montra tout d'abord plutôt bien intentionné vis-à-vis de la mission. Les principales écoles catholiques de la région obtinrent la reconnaissance officielle en 1938. Mais, comme en Corée, vers la fin de la guerre les Japonais durcirent à vue d'œil leur position contre la mission. En 1944 les écoles furent nationalisées et les bénédictins furent frappés d'une interdiction de déplacement.

La nouvelle de la capitulation du Japon en août 1945 fut accueillie avec une grande joie par les Coréens. Les missionnaires pressentaient déjà en revanche que la menace d'occupation russe ne donnait guère matière à réjouissance. Des officiers furent logés au monastère, des attaques contre les missions firent des morts et des blessés, le travail des missionnaires devint de plus en plus difficile.

C'est au sein de cette situation difficile qu'arriva de Rome la nouvelle que le territoire missionnaire de Yenki avait été élevé au rang de diocèse le 11 avril 1946, en même temps que de nombreuses autres circonscriptions ecclésiales. Il est évident que, dans cette époque tourmentée, cela ne faisait guère de différence…

Entretemps les troupes soviétiques avaient commencé à évacuer la Mandchourie. Le 20 mai les communistes chinois sur l'offensive prirent le monastère d'assaut et arrêtèrent les moines et les moniales. Ceux-ci furent exilés à Namping, à la frontière coréenne, et passèrent là deux années, toutefois exposés à de moindres tourments que leurs frères de Corée qui furent arrêtés trois ans plus tard et dont un grand nombre perdirent la vie en camp de travail.

Au bout de deux ans les moines eurent le droit de regagner leur abbaye dévastée. Ils y furent alors soumis à de lourdes tâches qui rendaient impossible tout travail d'assistance spirituelle. La misère matérielle de la communauté était elle aussi considérable. Un Père qui s'était caché dans la grande ville de Harbin contribuait à la survie de la communauté grâce à des gains réguliers tirés de jeux de hasard par ailleurs interdits. L'évêque, Mgr Theodor Breher, tombé gravement malade, vit de ses propres yeux le déclin de la mission qu'il avait en grande partie construite.

A l'issue d'un combat intérieur intense, l'évêque se décida à œuvrer au retrait progressif des missionnaires. Le martyre intérieur de Mgr Theodor commença lorsqu'il dut demander lui-même au commandant communiste de la province la permission de se retirer. La stratégie d'une usure progressive de la mission appliquée par les nouveaux dirigeants au fil des années avait réussi. Dans un premier temps seuls les frères les plus âgés et les plus faibles eurent le droit de rentrer en Europe, ce qui pouvait permettre aux autres de persévérer. Aucun d'entre eux ne voulant faire le premier pas, l'évêque finit par repartir lui-même avec le premier groupe à l'automne 1949. Un dernier coup dur lui fut encore porté en Europe : lors d'une audience, le pape Pie XII se montra fort irrité du retrait des bénédictins et traita le vieil évêque malade de façon peu charitable. C'est le cœur brisé que Mgr Theodor Breher, fondateur de l'abbaye de la Sainte-Croix à Yenki et pionnier de l'Eglise de Mandchourie, mourut le jour des Défunts en 1950.

L'effondrement définitif de la mission eut lieu par étapes. Après l'évacuation de leur monastère, les moines purent loger pendant un moment dans le monastère des moniales, et, en septembre 1950, ils s'installèrent dans une paroisse de la partie ouest de Yenki. En novembre ils furent renvoyés de la ville et trouvèrent un dernier refuge auprès de la mission de Baldogu. En août 1952 les derniers Européens furent expulsés de la terre de mission.

Les frères autochtones, des Coréens pour la plupart, purent fuir en Corée et participer ensuite à la fondation de l'abbaye de Waegwan au Sud de la Corée. Un grand nombre des Européens expulsés purent eux aussi reprendre là leur activité par la suite. Le dernier religieux survivant de Yenki fut le P. Arnold Lenhard, qui mourut presque centenaire en 2003.


Un monastère chinois : Xishan

La prospérité de l'ordre bénédictin au début du 19e siècle conduisit aussi des bénédictins belges dans l'Empire du Milieu. Derrière la fondation du monastère de Xishan se cachent deux hommes qui ne devaient jamais en franchir le seuil : le premier était le Père lazariste belge Vincent Lebbe, qui commença son activité missionnaire en Chine en 1906. Il combattait deux courants qui marquaient la mission catholique en Chine et qui se révélaient peu fructueux : d'une part le sentiment occidental d'arrogance avec lequel plus d'un missionnaire regardait de haut l'ancienne et riche culture chinoise, et d'autre part la forte politisation de l'activité missionnaire catholique qui avait été souvent mise au service de la quête coloniale française (et allemande également par la suite). Faisant face à de nombreuses résistances, Lebbe militait pour une ouverture de la vie religieuse à la culture chinoise et pour l'établissement d'une hiérarchie chinoise.

Le second coup de pouce à l'installation de bénédictins belges en Chine fut donné par le Pape Pie XI qui, en 1922, envoya Mgr Celso Constantini en Chine comme légat apostolique. Ce dernier s'attela avec énergie à l'enracinement de l'Eglise en Chine. Quatre ans plus tard, Pie XI publia une encyclique dans laquelle il soulignait le rôle des ordres contemplatifs dans la mission. L'ordre exprès qu'il donna à l’Abbé primat de réaliser une fondation en Chine resta tout d'abord sans suite. La Congrégation belge qui s'était détachée des bénédictins de Beuron après la première guerre mondiale ne voulait pas se charger d'une si lourde tâche. En 1927, l'abbé de Saint-André de Bruges se décida à aller tout seul tenter une fondation en Chine.

Parmi les deux premiers moines se trouvait Dom Jehan Joliet, de l'abbaye de Solemes. Il avait découvert la Chine dans sa jeunesse en tant qu'officier de marine et depuis il avait toujours essayé en vain de convaincre ses supérieurs de fonder un monastère en Chine. Au bout de plus de trente ans de vie monastique, il obtint la permission de mettre à exécution son plan de longue date. Les deux pionniers se rendirent dans la province retirée de Sichuan à l'intérieur du pays. Cela s'inscrivait dans le projet de Joliet qui voulait fonder un monastère tout à fait chinois, loin de l'Eglise « occidentalisée » de la côte (selon ses dires). Tous deux fondèrent finalement le monastère à Xishan, dans le diocèse de Chengdu.

Si l'on en croit tous les récits, Dom Joliet n'était pas un homme simple. Avec obstination et ténacité, il s'efforça d'imposer son projet visionnaire d'un couvent bénédictin de caractère chinois, mais il ne cessa de se heurter aux limites de la pratique religieuse et des normes juridiques. Ces contraintes pesèrent aussi sur la vie de la petite communauté qui reçut progressivement le renfort d'autres frères de Belgique et ne tarda pas à avoir aussi des candidats chinois. Lorsqu'en 1933 l'abbé de Saint-André finit par nommer un autre prieur, Dom Joliet se retira dans un ermitage dans la montagne, où il mourut trois ans plus tard.

Dans les années qui suivirent, le monastère « Saints-Pierre-et-André » se développa selon une voie plus traditionnelle. Une clinique et un séminaire virent le jour. Le nouveau prieur souhaitait que le monastère s'affirme comme un centre d'érudits en études chinoises. C'est pourquoi les moines nouvellement admis – le couvent était encore très petit - furent tout d'abord logés à l'extérieur du monastère afin de pouvoir s'adonner à l'étude de la langue et de la culture chinoises. Les projets de fondation d'un autre monastère à côté de Nanjings, également soutenus par Dom Célestin Lou, ancien politicien et diplomate chinois, furent réduits à néant.

Lorsque la guerre sino-japonaise s'intensifia en 1937, le monastère se retrouva à nouveau dans une situation difficile. Quelques moines furent réquisitionnés à des fins patriotiques et politiques dans le cadre du gouvernement Kuomintang : l'un fut chargé du poste de professeur de français (chapelain) auprès de Madame Tschiang Kai-Tschek, l'épouse du généralissime et président de la république chinoise, un autre prit en charge la publication d'un journal français à la demande du ministère de l'information.

Le monastère lui-même fut transféré en 1943 dans la capitale régionale de Chengdu, afin de permettre aux moines de travailler comme doyens et professeurs dans plusieurs instituts de formation. Le principal apostolat du monastère devait continuer à être l'étude de la tradition et de la culture chinoises. Un institut de recherche sino-occidental fut créé à cet effet à Chengdu. Mais tout cela épuisait les forces limitées des seize moines de la communauté, aucun d'eux ne trouvant à côté de ses nombreuses tâches d'enseignement le temps nécessaire pour se consacrer à l'étude laborieuse de la littérature et de la culture chinoises anciennes.

A Noël 1945, les communistes firent leur entrée à Chengdu. Dans un premier temps, les moines purent continuer à exercer librement leurs différentes tâches et activités. Mais quelque trois mois plus tard commencèrent des représailles contre la communauté, tout d'abord sous forme de fouilles fréquentes à l'improviste des bâtiments. La tentative de dresser les six moines chinois contre leurs frères européens échoua. A partir de 1951, la force fut employée contre la communauté. Le Prieur fut emprisonné pendant trois mois, puis expulsé du territoire chinois. Les autres européens connurent le même sort les uns après les autres. En 1952 le dernier bénédictin quitta Chengdu.

La communauté ne se dispersa pas et ne se contenta pas de regagner l'Europe. Après quelques tâtonnements, les moines s'installèrent en Amérique, en Californie, où ils fondèrent un nouveau monastère dédié à saint André, l'abbaye de Valyermo. Les Bénédictins y entretiennent le souvenir vivace de leurs débuts chinois. Parmi eux vivait il y a encore quelques années le frère Peter Zhou, osb, qui avait fait ses vœux en 1950 et a passé en prison plus d'un quart de siècle durant sa vie de moine. En 1980, toujours en prison, il écrivait ces lignes :

« La lutte contre le vent et le gel
Durant ce dernier hiver glacial de vingt-cinq ans
A porté des fruits, des fruits manifestes.

Si je tourne mes pensées vers le passé ;
Si je pense à l'avenir heureux qui attend tout au loin,
Je suis en plein combat.

Qu'est-ce que cela fait,
Si l'épreuve dure encore ?
Je suis de plus en plus fort pour combattre.

Pour la gloire du Bon Dieu,
Pour le salut du monde,
Est offerte ma foi en sacrifice comme un bâton d'encens… »


Timides recommencements


L'arrivée des communistes au pouvoir avait détruit en peu de temps les trois monastères bénédictins et les couvents de religieuses qui avaient été créés en Mandchourie et à Pékin à la suite de la fondation des monastères. Seules quelques abbayes en Europe et aux Etats-Unis et trois petits monastères à Taïwan gardent le souvenir de ces fondations.

De nouveaux espoirs commencèrent à se faire jour lorsqu'après la mort de Mao, en 1976, la Chine commença progressivement à s'ouvrir. La vie chrétienne resurgit elle aussi, pour la première fois indépendante de la décision étrangère. Les croyants, le clergé et des communautés entières avaient gardé la foi, en dépit de graves persécutions. Dès que cela fut possible, ils se réaffirmèrent également en public comme Eglise, une Eglise affaiblie d'un point de vue institutionnel mais en revanche uniquement et entièrement chinoise dans son organisation. La vie religieuse avait elle aussi survécu dans la clandestinité. De nombreux couvents de femmes purent être rouverts ou fondés. Les ordres masculins se virent toutefois interdire une renaissance de leur vie communautaire. La dépendance de nombreuses maisons religieuses vis-à-vis des autorités romaines est une épine dans l'œil des instances politiques, et le transfert de nombreuses maisons religieuses vers Taïwan a attisé leur méfiance. Les évêques chinois eux-mêmes ne ressentent pas toujours le désir impérieux de réintroduire les congrégations masculines. Beaucoup ont encore en mémoire l'ancienne situation missionnaire dans laquelle les évêques eux-mêmes étaient dépendants des congrégations. Un certain nombre d'obstacles s'opposent encore actuellement au retour des bénédictins, mais la Chine est un pays en mutation.

Le regain de la vie catholique en Chine a éveillé ces dernières années dans l'ensemble de l'Ordre bénédictin un intérêt que l'Ordre n'accorde à aucun autre pays. L'une des conséquences a été la création de la Commission bénédictine pour la Chine dont font partie toutes les congrégations qui veulent continuer à s'engager pour Chine. La session annuelle de la Commission à Sant'Anselmo permet aux représentants des congrégations de voter ensemble les projets, par exemple l'attribution de bourses à des prêtres et séminaristes chinois, des voyages vers la Chine et de la Chine vers l'extérieur, des projets communs avec des églises locales chinoises et beaucoup d'autres choses. Grâce à l'entretien intensif de nombreux contacts avec l'Eglise chinoise, on voit se développer l'intérêt des milieux ecclésiastiques établis pour le monachisme bénédictin. Dès 1996, Mgr Zong Huaide, ancien président de la Conférence officielle des évêques chinois, s'était montré très impressionné par la vie et l'action des moines bénédictins. A l'occasion d'un symposium, il avait exprimé l'espoir qu'il y ait aussi des monastères bénédictins dans l'Eglise catholique de Chine. Ces derniers temps plusieurs catholiques chinois ont fait la découverte intensive de la vie monastique, en partie avec le soutien d'organismes officiels. La création de monastères n'est donc plus une question de principe, mais plutôt une question de temps.

 


Traduction : Isabelle Delannoy