Les dominicains américains distinguent entre une spiritualité de la Création et une spiritualité de la Rédemption. Dans la spiritualité de la Rédemption il s'agit surtout de l'expérience de la faute et du péché, et de la Rédemption par Jésus Christ. La création précède la Rédemption. C'est le premier cadeau de Dieu aux hommes. La spiritualité de la Création est surtout marquée par la gratitude pour la beauté de Dieu qui rayonne dans la Création. En comparant la spiritualité bénédictine avec ces deux types de spiritualité, il nous apparaît qu'elle penche plutôt vers la spiritualité de la Création. Chez Benoît il s'agit moins de la faute et du péché. Il parle beaucoup plus fréquemment de l'ordonnance des journées et de la communauté dans laquelle l'ordre de la Création se reflète. Chez Benoît il s'agit d'un commerce précautionneux avec la Création et d'un éloge du Créateur qui nous a offert ce monde merveilleux afin que nous le préservions.

1. Éloge du créateur

Au chapitre 16, Benoît laisse paraître à l'occasion d'une brève remarque sa théologie de la prière des heures : "louons donc notre Créateur des jugements de sa justice en ces Heures-là" (RB 16,5). Dans la prière chorale il s'agit principalement de louer Dieu comme notre créateur. Dans la louange nous sommes complètement orientés vers Celui que nous louons. Dans la louange le moine s'oublie lui-même et contemple, ébloui, la beauté de la création que Dieu lui présente. C'est précisément quand le moine s'oublie dans la louange de Dieu qu'il accède à son être véritable. Pour l'Ancien Testament la louange est 'la forme la plus spécifique pour l'homme d'exister. L'acte de louer et celui de cesser de louer se font face l'un l'autre comme la vie et la mort' (Gerhard von Rad). Il est constitutif de la nature de l'homme qu'il lève les yeux vers quelque chose, l'admire et le vénère. Sans louange l'homme se rétrécit et ne voit plus que lui et ses propres besoins.

Dans la louange du Créateur, le moine apprend qu'il est essentiellement créature, qu'il a reçu son existence et continue de la recevoir de la main du Créateur. Car Dieu n'a pas créé la création dans un lointain passé, il la maintient continuellement dans l'existence. Dieu est toujours en acte de créer. La beauté de la création se reflète dans la beauté de la liturgie. La beauté de la création requiert la beauté dans le chant pour être dignement louée. Les Grecs ont exprimé ce lien étroit entre la création et la poésie et la musique dans le mot 'poiesis' qui signifie aussi bien création que poésie. Les poèmes que sont les psaumes et les hymnes avec lesquels nous louons Dieu ont été créés par des artistes saisis par la beauté de Dieu. Pour les Grecs, les artistes devaient être pleins de Dieu (enthousiasmos = être en Dieu) pour pouvoir créer.

Quand je loue le Dieu Créateur tous les jours dans les psaumes et les hymnes, je vois le monde autrement. Je ne suis pas arrêté par les scandales de l'environnement ou les combats des hommes. La contemplation de la création instaure en moi l'assurance que Dieu, qui a créé le monde entier, nous porte aussi avec nos bagarres de tous les jours. La louange de Dieu provoque alors en moi une attitude fondamentalement optimiste. Je fais confiance à Dieu Créateur, toujours en train de recréer notre communauté humaine . Il nous remplit de son Esprit de créativité afin que nous transformions ce monde dans le sens qui correspond à sa volonté créatrice.

2. L'usage précautionneux de la création

Celui qui loue la création en use avec soin. Pour Benoît nous rencontrons le Créateur dans les choses du quotidien. C'est particulièrement évident dans la phrase bien connue, au chapitre sur le cellérier : "qu'il regarde tous les meubles et tous les biens du monastère comme les vases sacrés de l'autel" (RB 31,10). Benoît abolit la séparation entre sacré et profane. Pour lui toute la création reflète la gloire de Dieu. En toutes les choses nous rejoignons le Créateur. Dans la liturgie, nous apprenons à avoir une nouvelle relation avec les choses. Il s'agit de percevoir, en tout, une création de Dieu remplie de son Esprit, et d'en user avec soin.

La stabilitas bénédictine aide à l'utilisation soigneuse des choses. Puisque les moines restent en un lieu ils en assument la responsabilité. Ils veulent préserver et maintenir ce lieu de telle sorte que les générations futures puissent y vivre volontiers. Notre monde est marqué par une mobilité sans cesse croissante. Cela s'avère non seulement dans l'accroissement du trafic, mais aussi dans la disposition à changer constamment les lieux de production. Dès qu'un emplacement est abandonné on abandonne aussi une ruine derrière soi. Les bénédictins restent stables en un lieu non seulement pour y produire mais pour y vivre en commun. C'est pourquoi il faut un lieu où l'on est bien pour y habiter et travailler. Toute exploitation excessive qui serait aux dépens de la qualité de la vie est donc exclue. Le monastère est non seulement un lieu de travail, mais aussi un espace de repos. Cela exige que les ressources soient préservées et gérées de manière durable. Seuls les moines se sentiront chez eux des siècles plus tard dans leur monastère et ses environs.

Benoît ne cesse de réclamer du soin dans l'utilisation des choses : "L'abbé confiera à ceux des frères, de la vie et des mœurs desquels il est sûr, ce que le monastère possède en outils, vêtements ou n'importe quels objets. A chacun d'eux il consignera individuellement certaines choses à garder (custodire) et à recueillir selon qu'il l'aura jugé utile" (RB 32,1sv.) et "Si quelqu'un traite les meubles du monastère avec malpropreté ou négligence, il sera réprimandé" (RB 32,4). Un mot est important dans l'utilisation des choses, mais aussi dans le rapport avec soi-même et avec son temps, le mot 'custodire'. Il signifie : faire attention, veiller, prendre conscience. Cette vigilance, Benoît la demande dans l'usage de la langue, des yeux et des choses. On pourrait lire tout le chapitre sur l'humilité comme un apprentissage de l'attention et de la vigilance. Il s'agit que le moine s'éveille, qu'il reconnaisse la présence de Dieu partout et qu'il réagisse de manière adéquate à la proximité aimante de Dieu, dans sa façon d'agir, de penser, de parler et dans tout son être.

L'attention est décrite aujourd'hui chez beaucoup d'auteurs spirituels - en particulier chez les bouddhistes - comme la caractéristique propre d'une authentique spiritualité. Vous connaissez la belle histoire hassidique : on va chez tel Rabbi non pas pour écouter son enseignement mais seulement pour voir comme il lace ses chaussures. Dans le soin que met le Rabbi à lacer ses chaussures il est manifestement évident que cet homme est rempli de l'esprit de Dieu. La spiritualité bénédictine est une spiritualité reliée à la terre. Elle se montre concrètement dans l'utilisation des choses. Aujourd'hui il y a beaucoup d'idées spirituelles mais elles ne se concrétisent pas assez souvent, elles restent invisibles. Pour Benoît l'esprit de Jésus doit devenir visible. Et il devient visible dans le rapport des moines les uns avec les autres et dans leur rapport aux choses. On sait aujourd'hui grâce à la psychologie que la manière dont nous nous servons de nos outils, de notre ordinateur, de nos livres de chœur, de nos vêtements, dit quelque chose de notre âme. Un médecin suisse, Furrer, affirme que la brutalité est toujours signe d'une sexualité refoulée. On est parfois effaré de voir combien des moines ramassent la vaisselle avec fracas pendant le service de table, ou traitent leurs livres de chœur sans ménagement. On pourra bien dire de belles choses sur la spiritualité ; si elle ne s'exprime pas concrètement dans la manière dont je me sers des choses, cela n'a aucune valeur. La spiritualité doit se montrer. Elle doit s'incarner dans la terre. Et elle doit travailler la terre.

3. L'homme créateur

La spiritualité de la création de Benoît apparaît dans ses instructions aux artisans. En latin l'artisan s'appelle "artifex". C'est en fin de compte un artiste, quelqu'un qui comprend l'art de créer et d'organiser. Benoît demande à ces artistes d'exercer leur artisanat "en toute humilité" (RB 57,1). Humilité, humilitas, signifie que l'artisan doit exercer son art en relation à la terre (à l'humus). Il ne doit pas décoller du sol mais simplement user d'habileté. Et il ne doit pas s'imaginer qu'il rapporte quelque chose au monastère. Dès qu'il regarde l'argent gagné avec ses œuvres, la relation à son agir lui échappe. Il quitte l'acte de créer pour ne plus voir que le rapport financier. Cette attitude exigée par Benoît de l'artisan serait aujourd'hui encore d'une urgente nécessité. Dans beaucoup de magasins on ne considère plus aujourd'hui la qualité du travail, mais seulement comment commercialiser un produit. La stratégie commerciale a pris le pas sur la qualité. On ne se réjouit plus devant la beauté d'un objet mais on se demande seulement comment convaincre les gens d'acheter nos propres produits. Les gens se sentent alors assez souvent roulés.

Benoît met en garde les artisans contre de telles stratégies commerciales. S'ils vendent quelque chose, que le vice de l'avarice ne s'y glisse pas. Au contraire ils doivent vendre légèrement meilleur marché "afin qu'en toutes choses Dieu soit glorifié" (RB 57,9). Le but de la création c'est de glorifier Dieu. Dans la beauté des produits la magnificence de Dieu doit transparaître. Puisque la gloria dei est en cause dans les œuvres des artisans je ne peux la mettre à profit pour en tirer le plus d'argent possible. Ce serait une perversion de l'art et je détournerais les choses de leur sens. La louange de Dieu signifie que l'œuvre d'art ne peut pas être mêlée de motivations égoïstes, comme par exemple l'avidité de reconnaissance et de succès. Une œuvre d'art doit au contraire renvoyer à Dieu.

"Afin qu'en tout Dieu soit glorifié", c'est devenu le slogan de la vie et de la spiritualité bénédictines. Pour saint Benoît, que, dans tout ce que nous faisons, dans notre prière chorale, dans notre travail, dans notre vie être ensemble, dans le rapport aux choses, la gloire de Dieu transparaisse. Le but de notre chemin spirituel c'est de devenir toujours plus perméable au Christ. Cette voie ne nous demande pas de renoncer à nos dons et à notre œuvre propre. Il s'agit plutôt d'investir nos talents de telle sorte qu'ils portent du fruit pour Dieu. On remarque au travail d'un homme s'il se place lui-même au centre ou s'il vit de la source de l'Esprit Saint et est perméable à l'Esprit du Christ. Celui qui travaille par ambition baigne dans une atmosphère agressive. Par son travail il veut écraser les autres et s'affirmer lui-même ; de lui sort de la dureté. Celui qui travaille en puisant à la source intérieure de l'Esprit Saint peut travailler beaucoup sans s'épuiser. Car la source où il puise est inépuisable puisqu'elle est divine. Et il sera si communicatif que son entourage trouvera de la joie dans le travail.

Malheureusement, beaucoup de monastères bénédictins n'ont pas compris ce que Benoît a voulu dire avec sa spiritualité de création. Ils n'ont pas considéré le processus créatif du travail mais ont recouvert le travail d'une compréhension douteuse de l'obéissance. On n'a plus tenu compte des dons particuliers mais on a considéré la masse de travail à maîtriser. On travaillait beaucoup mais il en sortait peu parce que la dimension de création manquait. Celui qui travaille de manière créatrice trouve du plaisir dans son travail et infuse ce plaisir dans l'existence. Si les frères et les sœurs travaillent par pure obéissance, parce que le supérieur l'a demandé, le plaisir du travail se perd. Et cela a bientôt des conséquences sur la situation économique du monastère. On voit bien l'interférence créatrice de la spiritualité bénédictine sur les problèmes économiques.

4. Vivre au rythme de la création

La spiritualité bénédictine a une caractéristique propre : tout doit être fait avec mesure. Cela ne vaut pas seulement pour le travail, la nourriture, la prière, les échanges fraternels. Cela vaut aussi pour la structure du temps. À côté de la "mensura", la mesure correcte, un rythme sain est décisif pour la vie du moine. Le temps du moine doit être rythmé, il doit être équilibré et adapté. Ce rythme auquel les moines consentent est le rythme naturel. Un médecin, Gerhard Vescovi, a découvert qu'une journée bénédictine correspond au rythme biologique de l'homme. C'est seulement quand l'homme suit son rythme intérieur qu'il vit sainement.

Benoît ordonne la journée selon les Heures romaines. Hora, c'est l'heure. Chez les grecs, les Heures sont des déesses qui accompagnent l'année et prodiguent croissance et fruit. Les Heures garantissent le retour régulier d'un temps de floraison et d'un temps de maturité. Chez les hommes, elles veillent à l'ordonnance et à l'équilibre, à l'ordre et à la paix. "Horaios", ce qui correspond à l'heure, signifie pour les Grecs en même temps "beau". Ce qui arrive au bon moment est beau et bon. Dans la prière des Heures, le moine consent au rythme de la journée et donne à chaque heure son accent particulier. On le voit par exemple aux hymnes des différentes Heures. Chaque Heure a sa caractéristique propre. Les Vigiles, c'est le temps de la veille. Les Laudes rappellent la résurrection de Jésus qui éclaire notre obscurité comme le soleil levant. Tierce rappelle l'envoi de l'Esprit Saint, Sexte l'érection de la croix et None la mort de Jésus. Les Vêpres glorifient le Christ, lumière intérieure qui ne s'éteint jamais dans notre cœur. Et à Complies nous achevons la journée et la remettons dans les mains du Dieu Créateur.

Notre santé physique et mentale dépend de notre accord vital avec le rythme biologique et cosmique. Des recherches médicales ont prouvé que les hommes vivant selon un rythme quotidien, hebdomadaire et annuel sain, sont en meilleure santé que les autres. Ils trouvent dans ce rythme identité et intégrité. La conséquence est aussi une harmonie sociale. Benoît le savait instinctivement. Une vie adaptée au rythme du cosmos fait du bien à l'homme. Elle lui offre patrie et sécurité et l'inclut dans le grand rythme de tous les vivants.

CONCLUSION

La spiritualité bénédictine de la Création est une spiritualité optimiste. C'est une spiritualité qui se soucie de notre monde, qui assume une responsabilité envers le monde et le travaille dans l'esprit de Jésus. Il s'agit d'abord de la vie que Dieu nous offre. Le moine doit servir la vie dans toute son existence, la vie dans la nature et la vie des hommes. Lorsqu'il use avec précaution de lui-même et des choses, lorsqu'il se consent au rythme du vivant, alors il devient lui-même un vivant. L'acte de vivre est signe d'une spiritualité véritable. Jésus est pour l'évangéliste Luc "archegos tes zoes", le principe de la vie. Seul celui qui a la vie en lui a compris Jésus.

Je connais un certain nombre de personnes qui prennent une voie spirituelle pour éviter la vie. La vie avec ses pulsions agressives et sexuelles leur paraît trop dangereuse et trop incertaine pour qu'elles puissent s'y fier. Ils enserrent leur existence dans un ordre strict. Ils remplissent leurs devoirs religieux mais n'en deviennent pas plus vivants pour autant. C'est pour eux plutôt un rempart face à la vie. Mais cela ne va ni dans le sens de Jésus ni dans celui de saint Benoît. Benoît nous invite à mettre nos pas dans le chemin de la vie. C'est de cette manière que nous trouverons Dieu et notre être véritable. Nous nous mettrons en contact avec l'image originelle et non falsifiée que Dieu fit de nous.

Une expression de la vie à laquelle veut nous conduire la spiritualité bénédictine de la Création, c'est le cœur dilaté. "A mesure que l'on progresse dans la vie religieuse et dans la foi, le cœur se dilate, on court dans la voie des commandements de dieu, rempli d'une douceur ineffable de dilection" (RB, Prologue 49). Celui qui a un cœur étroit est rempli de crainte. Et un cœur étroit débordera assez souvent de colère et de rage. C'est comme un trop petit pot dans lequel l'eau bout et déborde tout de suite. Dans un cœur dilaté, la colère et l'intempérance, l'amertume et la crainte se perdent. Un cœur dilaté est ouvert à la beauté de la création. Et il est ouvert aux hommes. Un cœur dilaté n'est pas moralisant, il ne fixe pas de normes craintivement et ne s'enserre pas dans l'étroitesse de prescriptions extérieures. Un cœur dilaté c'est le critère d'une spiritualité véritable. Dans notre situation ecclésiale d'aujourd'hui il nous serait extrêmement nécessaire. Le cœur dilaté du moine invite tous les hommes à chercher Dieu ensemble, à louer le Créateur dont la beauté est diffuse dans la création.

P. Anselm Grün, osb, Münsterschwarzach, Allemagne

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