Sœur Maria Maddalena Magni, osb
Bénédictine de l’île San Giulio (Italie)

Mère Anna Maria Cànopi

Permanence dans l’amour

 

CanopiMereL’île San Giulio est un monticule rocheux qui émerge des eaux d’un des lacs les plus suggestifs d’Italie du Nord au pied des Alpes. En son centre se trouve une ancienne basilique édifiée en l’honneur de l’évangélisateur de cette terre : le prêtre grec Jules, mort – selon la tradition – entre la fin du 4e siècle et le début du 5e, après avoir édifié sa centième église.

L’histoire a laissé en ce lieu, au fil des siècles, son empreinte majestueuse, sans jamais réussir à effacer la grâce et l’enchantement produit par sa beauté solitaire. Les eaux attrayantes et si soyeuses du lac ont conservé une sorte de clôture naturelle qui ne manqua pas de séduire un groupe de moniales appelées par l’évêque de l’époque à devenir gardiennes de l’héritage de foi du saint évangélisateur tout comme à la recherche – en des temps troublés et difficiles – d’un lieu adapté à une vie de prière. C’est ainsi que le 11 octobre 1973 débuta l’histoire de l’abbaye bénédictine « Mater Ecclesiae ».

Le 21 mars 2019, jour du Transitus de saint Benoît, les sœurs entourant de toute leur affection le lit de Mère Anna Maria Cànopi, prodiguèrent à celle-ci leur dernier adieu, elle qui, depuis bien longtemps, durant quarante-cinq ans, fut, par grâce, la Mère toute pleine de sagesse et guide de la communauté. Au fil du temps, elle était devenue une personnalité aimée et reconnue de milliers de personnes de toutes origines et couches sociales. On s’en rendit compte les jours qui précédèrent ses funérailles au cours desquels des gens d’appartenances extrêmement diverses, s’approchèrent avec grande émotion du cercueil de la Mère pour l’ultime adieu…

Mère Anna Maria est née le 24 avril 1931 dans un bourg proche de Pavie, au sein d’une famille nombreuse d’agriculteurs dans laquelle régnait un authentique amour chrétien, tout simple, mais capable de se réaliser dans de profondes relations d’affection. Ses frères et sœurs, voyant sa complexion délicate, comprirent vite qu’elle n’était pas de la même constitution physique qu’eux, et décidèrent alors, d’un commun accord avec leurs parents, de lui faire poursuivre des études. Des épreuves familiales – n’oublions pas que c’était les cruelles années de la guerre – ne l’épargnèrent pas et lui firent connaître la souffrance. En outre, durant ses études, elle eut à supporter l’éloignement du tendre cocon familial qui lui fit très vite expérimenter la solitude de la ville, et l’ouvrit encore davantage à un profond attachement à l’Unique qui seul peut combler le cœur humain… Outre sa fréquentation des études universitaires, parallèlement, elle devint assistante sociale, s’engageant généreusement au service des plus démunis. Elle écrivit à ce propos : « J’éprouvais une immense compassion envers tous ces pauvres gens, et parce que je me rendais compte qu’ils avaient avant toute chose besoin de salut, je me sentais toujours plus poussée non tant à faire quelque chose matériellement pour eux qu’à m’offrir moi-même, tout entière, dans la prière, en m’unissant au sacrifice rédempteur de Jésus, qui seul, peut renouveler l’intérieur des cœurs. » (Une vie pour aimer, Interlinea, Novara 2012, p. 27).

Ayant compris que pour donner Jésus aux hommes, elle aurait à se consacrer entièrement à lui, dans le silence et la prière continuelle, elle commença à mûrir de l’intérieur sa vocation monastique, et c’est ainsi qu’elle entra le 9 juillet 1960 en l’abbaye Saint-Pierre-et-Saint-Paul, à Viboldone, aux environs de Milan. Parmi les sacrifices et renoncements qui lui coûtèrent le plus, il y eut l’interruption d’un début de carrière littéraire prometteur. En effet, certains de ses poèmes avaient déjà attiré l’attention des critiques. Bien vite cependant, le Seigneur lui redonna très largement ce qu’elle avait quitté pour lui. Les circonstances concrètes lui remirent la plume entre les mains, plume qui devint depuis cette époque l’instrument privilégié du témoignage de sa foi : des premiers travaux de révision littéraire de la nouvelle traduction de la Bible italienne, jusqu’à la rédaction du Chemin de Croix au Colisée, en 1993, voulue par saint Jean-Paul II – elle fut la première femme appelée à une telle initiative. Mère Cànopi, dotée d’un style simple et clair, traversé d’un grand souffle poétique, parvint ainsi à une notoriété à laquelle elle n’aurait jamais vraiment pensé. Elle a laissé une œuvre conséquente, faite d’une centaine de livres traduits en plusieurs langues. Ces livres étaient le fruit de sa lectio divina sur la Parole de Dieu, ou bien de l’enseignement monastique, comme par exemple l’ouvrage « Mansuétude, voie de paix », qui remporta un succès inattendu, même auprès du public laïc. Cette grande activité littéraire était bien évidemment le fruit de toutes ses heures de prière, de retraites données aux sœurs, durant les différentes périodes de sa vie monastique, et surtout d’un immense désir d’aider tout un chacun à s’approcher de la Parole de Dieu.

Si le contexte environnemental des débuts de l’aventure laissait présager une sorte de vie semi-érémitique, en réalité, le germe de la vie monastique tombé entre les pierres fleurit abondamment, et fleurit au-delà de toute espérance. La pauvreté que nous vivions était joyeuse, et nous laissait tout espérer de la part du Seigneur. La prière du chœur fut notre principale activité, accompagnée du travail manuel, ainsi que de l’hospitalité. En effet, depuis les débuts, nombreuses furent les personnes qui désirèrent partager la liturgie, l’écoute de la Parole, et se mettre à l’école de la guidance spirituelle pleine d’amour de notre Mère Anna Maria. Bien vite, arrivèrent de nouvelles sœurs, et nous dûmes résoudre l’épineuse question de la rénovation de bâtiments désormais trop vétustes. La croissance ne s’arrêta pas en si bon chemin, et nous fûmes, si l’on peut s’exprimer ainsi, littéralement obligées d’accepter la proposition de fonder un prieuré à Saint-Oyen, au cœur des Alpes, puis un autre à Fossano en Piémont. Bientôt, nous fûmes également en mesure d’envoyer d’autres sœurs pour soutenir d’autres monastères qui avaient besoin d’aide. Actuellement, notre communauté se compose d’environ soixante-dix moniales, parmi lesquelles des sœurs d’origine étrangère, provenant à la fois d’autres pays d’Europe et également d’autres continents : Amérique du Nord, Amérique du Sud, Afrique. Nous avons en commun le désir de vivre l’Évangile au sein de la fraternité monastique, afin de rejoindre par la prière le cœur de chaque frère.

Dans la certitude que, selon l’enseignement de notre Père saint Benoît, le monastère doit être « maison de Dieu », nous avons également accueilli parmi nous des moniales qui se trouvaient à Rome pour leurs études, et ne pouvaient donc pas rejoindre leur pays d’origine durant le temps de leurs vacances. Ceci nous a ouvert le cœur à la richesse du monachisme vécu dans des cultures différentes. Il en est né de durables amitiés… Il est même arrivé qu’une moniale bouddhiste se soit particulièrement liée d’amitié avec notre Mère. Cette attitude de grande ouverture envers ceux qui séjournaient chez nous ou nous écrivaient, par exemple les missionnaires, nous a toujours aidées à nous sentir « chez nous » dans tous les pays du monde, certaines qu’avec la prière nous pouvions nous rendre présentes partout, là où une autre aide humaine serait impossible. Lorsque, le 11 octobre 1980, Mère Teresa de Calcutta se rendit dans notre diocèse de Novara, il fut demandé à Mère Anna Maria de lui écrire une lettre au nom de toutes les sœurs contemplatives cloîtrées. Dans ce texte à la tonalité déjà prophétique à l’égard de Mère Teresa, la Mère écrivit : « La tension qui t’habite, le désir brûlant d’universalité qui te fait dépasser toutes les frontières, me garde tout immobile sous la Croix pour rejoindre l’unique source qui vainc la haine et réussit à réunir ce qui est divisé. »

Ce regard tout tendu pour rejoindre la réalité de chacun, pour redonner espérance à chaque homme, nous a profondément fait sentir le cœur de notre société si malade d’égoïsme, de détresses, de solitudes affligeantes et douloureuses. La Mère Anna Maria nous partageait avec une grande sensibilité le poids de souffrance et de douleur que tant de personnes venaient déposer quotidiennement dans son cœur maternel, et qui en recevaient en retour le réconfort d’une écoute pleine d’amour. Les prisonniers eux-mêmes n’en étaient pas exclus : selon ses propres mots, elle leur rendait visite spirituellement chaque matin, avant de s’immerger dans la prière du chœur, mue par un intense désir d’accueillir en son cœur tous les hommes pour les présenter au Seigneur. Durant de nombreuses années, elle entretint une correspondance épistolaire avec certains détenus.

CanopimonastC’est la recherche incessante, sans trêve, de l’humble amour, qui soutint la fidélité de Mère Cànopi, heure par heure, jour après jour, dans ce témoignage aimant de fidélité à la vie monastique. La Mère Anna Maria aimait profondément, naturellement, la vie, comme le bien le plus précieux, et ceci lui conféra un don particulier d’intercession auprès de couples en désir d’enfant. Elle ne s’était jamais sentie être « un personnage exceptionnel », jamais elle n’adopta l’attitude d’une « grande maîtresse », mais son comportement constituait un témoignage éloquent. Une indomptable volonté l’a soutenue jusqu’aux derniers jours de son existence terrestre. Elle était toujours prête à offrir une parole à qui sollicitait un conseil, et à remercier tous ceux qui, au fil des années, avaient soutenu la croissance de la communauté. Dotée par la nature de dons exceptionnels d’intelligence et de sensibilité, purifiés par le contact constant avec le Seigneur et sa Parole, elle abordait chaque personne avec le plus grand naturel, sachant simplifier les problèmes qui lui étaient soumis, faisant partager son immense compassion, une incroyable capacité à souffrir avec ceux qui souffrent, à se réjouir avec ceux qui se réjouissent… Avant toute chose, elle fut une femme de paix, oublieuse de soi-même, capable de pardon, ou mieux encore, incapable de se sentir offensée. Sa devise, Humiliter amanter, exprime ce qu’elle a vécu. Elle a aussi laissé à la communauté une directive exprimée par l’invocation Funda nos in pace : établis-nous dans cette Paix qu’est le Christ lui-même, notre unique amour et notre seul désir.

Au fur et à mesure qu’avec le temps déclinaient ses forces physiques, il semblait que, tout au contraire, se fût accrue sa capacité à accueillir et à offrir avec douceur chaque dépouillement vécu, jusqu’à devenir elle-même tout entière prière. Elle tenait toujours entre ses doigts le chapelet du saint Rosaire, et ne manquait jamais de suivre avec la plus vive attention la liturgie depuis son lit de malade.

Elle a également su gérer avec humilité et sagesse sa succession, participant à la nomination de l’abbesse qui, après elle, aurait à assumer cette charge si délicate. Tout cela nous a permis de vivre une profonde continuité dans notre histoire, et nous oblige à aller de l’avant sans regrets stériles sur le passé.

Mère Anna Maria a été et demeure un immense don que le Seigneur a fait à son Église, en particulier au monde monastique. Rassurées par la promesse qu’elle-même nous a faite de demeurer toujours avec nous, nous désirons vivement en rendre grâce, en continuant à vivre tout ce qu’elle nous a transmis, de par son être tout entier. C’est seulement ainsi que nous pourrons, le plus dignement possible, être et demeurer ses filles spirituelles.