Mère Pascale Fourmentin, ocso
Abbesse de Koningsoord, Arnhem (Pays-Bas)

La nature, entre ciel et terre.

Koningsakker, le cimetière naturel
d’une communauté monastique

 

ArnhemMPascale« Koningsakker » est le nom du cimetière naturel ou écologique, lié à l’abbaye cistercienne Koningsoord aux Pays-Bas. À y bien regarder, le nom du cimetière et le nom de l’abbaye commence par un même nom : Koning, « Roi », en néerlandais. Ce n’est pas tellement le nom en lui-même qui importe, mais le fait que ce soit le même nom. Cela exprime le lien existant entre le cimetière et l’abbaye.

Mais qu’est-ce qu’un cimetière naturel ? Pourquoi une abbaye cistercienne s’est-elle lancée dans l’exploitation d’un tel cimetière ? Est-ce compatible avec la vie monastique ? Ce sont quelques questions légitimes venant spontanément à l’esprit quand on entend parler de ce type de projet. Cet article a pour objet de tenter d’apporter quelques éléments de réponse d’une part, en explicitant le concept de cimetière naturel, et d’autre part, en retraçant le développement du projet. Cette initiative inédite en Europe a entraîné beaucoup de réflexions communautaires sur les enjeux monastiques, culturels et ecclésiaux d’un tel projet.

 

1. La nature, dernière demeure sur terre

Peut-être l’avons-nous oublié, mais la nature est sans doute le lieu le plus naturel où l’homme a toujours été enterré. Bien sûr, le besoin de rites, de lieux, de symboles a très vite entraîné le développement de lieux spécifiques où l’homme, avec sa religion et sa culture, s’est exprimé d’une manière ou d’une autre. La situation actuelle des cimetières citadins « surpeuplés », à caractère religieux ou laïque, la fermeture de beaucoup d’églises paroissiales, la nécessité pour les proches des défunts de renouveler des concessions à durée déterminée, les déménagements des familles à l’étranger ou dans d’autres régions du pays, et bien sûr aussi l’augmentation du nombre des crémations ont mis en route des processus de réflexions sur la manière d’enterrer nos morts. L’apparition du cimetière naturel se situe dans la droite ligne de ces réflexions. Ils sont d’abord apparus en Angleterre et se sont très vite exportés aux Pays-Bas. Ce mouvement a pris une ampleur considérable ces dix dernières années.

ArnhemCimetiereLe principe de ce type de cimetière est assez simple, il s’agit d’enterrer un défunt dans la nature, de rendre le corps à la nature. Il n’y a pas de marque distinctive, pas de pierre, pas de croix, pas de clôture. Le principe est que la nature va prendre soin de la tombe. La nature qui est vivante va donc continuer à se développer. On voit déjà ici le lien étroit entre la vie et la mort, sur le plan naturel tout au moins. Pour pousser le lien entre vie et mort, ce concept de cimetière a aussi pour but de participer au développement et à la préservation de la nature. En effet, certains cimetières ont aussi pour objectif concret, et c’est le cas pour Koningsakker, de « créer » de la nature. Koningsakker a transformé dix-sept hectares de champs de maïs en réserve naturelle, en harmonie avec l’environnement. Cette réserve naturelle participe au développement de la faune et la flore dans notre région. Aux Pays-Bas, le souci écologique est très présent et la gestion du territoire est fermement axée sur la préservation de la nature.

Concrètement, une personne souhaitant être enterrée dans notre cimetière choisit une place. Cette place est répertoriée dans un système GPS. Il est donc toujours possible de retrouver la tombe, même au milieu d’un champ de bruyère. La personne achète le droit d’être enterrée à cet endroit. Ce droit est à durée indéterminée. Elle restera toujours là et il ne se passera plus rien avec sa tombe. Quand toutes les tombes seront vendues, il restera juste une réserve naturelle. Après l’enterrement, les proches peuvent choisir de placer un rondin de bois avec le nom de défunt gravé. Ce rondin, comme tout ce qui est enterré avec le défunt, est biodégradable.

Outre l’aspect écologique, l’aspect humain joue un grand rôle dans le projet. L’accompagnement des personnes est essentiel tout au long de la démarche. Outre une présence constante à l’accueil du cimetière, toute la démarche, depuis le choix de l’emplacement en passant par l’enterrement jusqu’aux visites des proches du défunt les années suivant l’enterrement, est soigneusement accompagnée par un personnel compétent et spécialisé. Ce personnel est là pour écouter, accompagner, conseiller. Le soin de la nature et le soin des personnes sont un souci constant dans ce type de projet.

 

2. La naissance d’un cimetière

ArnhemMonastComment en sommes-nous arrivées à ce projet ? C’est le fruit d’un lent processus communautaire. Deux éléments indépendants se sont croisés pour nous mettre sur cette piste. Le premier est le souci d’assurer une zone de silence et de nature autour de notre abbaye. La communauté a déménagé il y a dix ans à cause de l’expansion de la ville où l’abbaye se trouvait précédemment. Nous ne souhaitions pas revivre ce même type de scénario, ce qui n’est pas si simple dans un pays avec une si forte densité d’habitants. Les champs de maïs attenants à notre abbaye étaient un risque pour notre solitude. Une opportunité d’acheter ce terrain s’est présentée et nous y avons perçu un appel. En même temps, notre économie monastique connaissait un déséquilibre structurel qui appelait une solution. Voilà les ingrédients de base du projet. À première vue, l’idée de développer un cimetière nous semblait saugrenue. Nous ne savions d’ailleurs pas trop bien de quoi nous parlions. Mais peu à peu, nous nous sommes informées, nous avons visité d’autres lieux où ce projet est réalisé, et nous avons échangé ensemble sur cette possibilité. Après les premières réactions de rejet face à l’idée d’habiter à côté d’un cimetière, d’autres arguments sont apparus : Laudato Si’, l’écologie, un nouveau rapport à la mort et aux manières d’enterrer, le partage de notre propriété, « avoir toujours la mort devant les yeux » comme le dit la règle de saint Benoît au chapitre 4e, le témoignage de notre foi en la vie et en la résurrection, et enfin pour les cisterciennes que nous sommes, un rapport contemporain à la terre et à sa gestion. Nous avons aussi dû réfléchir à notre identité catholique, au cœur d’une région protestante. Le cimetière n’est pas un cimetière catholique car, tout comme pour notre hôtellerie, nous avons voulu être ouvertes à tous. Nous affichons cependant clairement notre identité chrétienne et catholique. Les personnes qui souhaitent être enterrées chez nous doivent respecter cela, de la même manière que nos hôtes doivent respecter nos manières de faire à l’hôtellerie. Malgré le monde extrêmement sécularisé dans lequel nous vivons, les gens sont sensibles à notre témoignage à travers ce projet. C’est pour eux aussi, ainsi que pour leur famille, une manière de rentrer en contact avec l’abbaye.

Koningsakker a ouvert ses portes, si l’on peut dire, le 1er septembre 2019. Comme dans tout le pays, il y a un réel engouement pour cette forme neuve de cimetière et la démarche qui en découle. C’est pour nous une confirmation de nos choix. Cependant, il nous reste maintenant à accompagner ce projet de près, à écouter ce qui s’y passe, à adapter la formule selon les demandes et selon nos objectifs. La communauté a vécu une expérience constructive durant la mise en route de ce projet. Nous vivons cela comme un témoignage de notre foi en la résurrection au cœur d’une démarche écologique contemporaine. Nous travaillons en collaboration avec des gens du secteur. Le cimetière est géré par des laïcs, mais nous assurons une présence discrète sur les lieux. Nous prions tout particulièrement pour les défunts qui sont enterrés dans notre cimetière. Assez paradoxalement, le développement de ce projet, qui a été lourd à porter, a vivifié notre vie communautaire et nous a soudées autour d’un projet novateur, risqué, mais qui porte déjà ses fruits.